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Censure, le mot qui fait peur...

Jean-Guy Dubuc
La Tribune Le lundi 10 décembre 2001


Éditorial - Normand Lester a remis sa démission à Radio-Canada et s'en dit très satisfait. Bien des gens qui le supportaient doivent en être malheureux, principalement ceux qui avaient défendu son droit à la liberté d'expression et qui condamnaient son employeur en criant à la censure.

D'autres, cependant, avec moins d'émotion, rappelaient qu'il n'est pas permis à tout le monde d'écrire n'importe quoi, n'importe comment, sur n'importe quel sujet. Pas question de censure, mais de discernement et de respect de certains droits ou contextes, soutiennent ceux que n'a pas convaincus le journaliste.

D'autre part, à Hull, les autorités de la Ville ont adopté une politique qui obligeait la Bibliothèque municipale de retirer de ses rayons, pour les mettre dans une section fermée au grand public, les bandes dessinées qui "banalisent ou cautionnent les actes d'agression sexuelle et d'abus sexuels". Encore là, accusations de censure, de la part de l'Union des écrivains du Québec, de la directrice de la Grande bibliothèque du Québec, Lise Bissonnette, et même du Premier ministre du Québec, Bernard Landry, qui s'est référé à l'époque de sa jeunesse où des collèges mettaient à l'index, dans un lieu appelé "Enfer", les livres interdits aux élèves. "II s'agit là d'une régression dangereuse", dit Mme Bissonnette.

Rien ne fait plus peur que la censure, du moins dans les milieux d'intellectuels. Et on comprend pourquoi: le bâillon qu'on impose aux communicateurs, auteurs, journalistes, artistes ou autres, demeure l'outil préféré des régimes totalitaires qui se protègent contre une vérité qui pourrait leur nuire. Or, on sait que la liberté d'expression est la sauvegarde de la vérité et du respect des droits.

Ce qui voudrait dire que tout peut se dire ou s'écrire? Même ce qui contredit la vérité? Même ce qui nie le respect des personnes? Même ce qui contredit les droits les plus fondamentaux? Pas sûr que la liberté soit absolue. Et que la liberté des uns ne doive pas respecter celle des autres.

Pour que le temps de la censure demeure révolu, il faut que certaines convenances, certaines ententes, certaines civilités soient respectées. Et que la population ait les moyens de faire connaître ses volontés devant ce qu'on lui propose ou qu'on lui impose.

On a crié haro sur Radio-Canada; on oublie que toute boîte de communication s'attend à ce que ses journalistes préservent la crédibilité de leur fonction en conservant un regard objectif sur les événements qu'ils rendent publics. On oublie qu'un représentant d'une institution ne peut pas lui lancer de là boue d'une main et exiger un salaire d'une autre main sans se contredire personnellement. On s'attend à une certaine logique de la part de ceux qui prennent la parole: s'ils ne la montrent pas dans leurs gestes, on ne peut la trouver dans leur parole.

On peut prétendre que personne n'a le droit d'empêcher un auteur d'exprimer sa pensée. Vrai. Reste que pour le cinéma, par exemple, un bureau de contrôle publie des classifications d'âges et que, dans les clubs vidéo, les films érotiques sont regroupés dans une salle fermée. Que chacun s'exprime, d'accord; mais que l'on soit informé du contenu et de son intention, c'est utile, intelligent et respectueux. Pas question de censure mais d'information. Et de respect.

L'idéal serait évidemment que le public décide lui-même de ce qu'il veut entendre, voir et lire. Mais pour cela, il a besoin d'être informé, d'une part; et d'avoir confiance en ceux qui l'informent, d'autre part. La population n'a pas, d'elle-même, les moyens de vérifier la valeur du contenu qui lui est proposé: elle n'appelle donc pas censeur celui qui l'éclaire et l'aide à faire ses choix.