|
«« Normand Lester
Éditorial - Le professeur Maurice Pinard, du département de sociologie de McGill, a une anecdote fort amusante lorsqu'on lui demande s'il est vrai que les anglophones ont des préjugés à notre endroit. Des spécialistes de l'université ont mené un test avec des anglophones en leur demandant d'apprécier les traits de personnalité de huit personnes appelées à lire un texte. « Il s'agissait du Petit Chaperon rouge... » rappelle-t-il, en riant.
En fait, il n'y avait que quatre lecteurs, des gens parfaitement bilingues qui lisaient le même texte dans les deux langues, donnant ainsi l'impression aux auditeurs d'entendre huit personnes différentes.
Résultat : l'auditoire anglophone a accordé de meilleures notes à l'audition des textes en anglais qu'à celle en français, par les mêmes personnes !
Les seuls traits de personnalité où les francophones l'ont emporté parmi le public anglophone sont le sens de l'humour et la ferveur religieuse...
Ce qui fait dire au professeur Pinard qu'il y a un fond de vérité dans le vieux préjugé voulant que les anglophones considèrent les francophones comme des êtres inférieurs. Fort en préjugés, les anglos ? Pas plus que nous, précise M. Pinard. Quand on a fait passer le même test à un public francophone, ce sont les anglophones qui ont écopé et les francophones qui ont gagné.
Personne n'en sera surpris, les préjugés existent des deux cotés. Les anglophones sont-ils pire que nous ? Le Livre noir de Normand Lester accrédite le préjugé de ceux, parmi les lecteurs cités plus haut, qui croient que la faute est plus lourde du côté du Canada anglais.
Claude Gauthier, de la maison de sondage CROP, explique qu'une fois un préjugé bien enraciné, il est très difficile de s'en défaire. Il y a 40 ans, explique-t-il, les Québécois auraient répondu oui sans hésitation à un sondage leur demandant s'il est vrai que les boss sont anglophones. Aujourd'hui, ce serait différent. Les Jean Coutu, Paul Desmarais, Laurent Beaudoin ou Pierre Péladeau ont pris tellement de place dans le leadership économique du Québec qu'on aurait peine à identifier les représentants du patronat anglophone. La réalité a tellement changé que la perception a dû suivre.
Malgré tout, il y a encore un fort sentiment d'aliénation chez les francophones, constate le professeur Pinard, à partir de sondages menés par CROP et Environics pour le compte du Centre de recherche et d'information sur le Canada. Ainsi, même si l'écart de revenu est disparu entre anglophones et francophones, les gens ne le perçoivent pas, affirme-t-il, sauf dans les couches très scolarisés. Cinquante % des francophones pensent encore qu'ils sont dominés économiquement par les anglophones, une donnée qui n'a pas bougé depuis 1980. Seulement 40 % des francophones estiment qu'à compétence égale, anglophones et francophones ont une chance égale de décrocher le même emploi. Enfin, 61 % des francophones pensent que les anglophones les considèrent inférieurs.
Les préjugés sont tout aussi réels au Canada anglais et ils ont été bien nourris par nos visées souverainistes. Près de 50 % des anglophones hors Québec estiment que le Québec ne sera jamais satisfait de ce qu'on lui offre, et 33 % admettent qu'ils se sentent plus intransigeants envers nous. Ces chiffres sont en baisse par rapport à 1998, mais on peut penser qu'ils n'attendent qu'un autre référendum pour augmenter.
Les préjugés sont partie prenante de la réalité canadienne, des deux côtés de la rivière des Outaouais. Les pamphlétaires s'en nourrissent. Mais contrairement à ce qu'ils affirment, aucune communauté linguistique n'a de monopole sur le rôle du gros méchant loup ou du petit chaperon rouge. Et ce n'est pas en calculant le degré de culpabilité des uns ou des autres qu'on fera avancer les choses.
|