«« Normand Lester
«« Ethnicisation du souverainisme québécois

Prix Olivar-Asselin :

« Normand Lester nous a donné un livre coup-de-poing! »

Par Robert McKenzie, journaliste du Toronto Star, et invité d’honneur à la cérémonie de remise du Grand prix Olivar-Asselin le 10 décembre dernier.
SSJB 11.12.01


Je suis particulièrement fier de dire quelques mots ici ce soir que je me sens un peu coupable envers notre ami Normand Lester. Il m’avait accordé deux entrevues pour un article sur son dernier livre. J’ai écrit l’article mais malheureusement il n’a jamais paru. Voilà des choses qui arrivent.

Mes patrons ont peut-être trouvé que je m’étais éloigné du sujet car je commençais l’article en traitant non pas de Lester, mais de l’auteur d’un ouvrage sur Jacques Parizeau, auteur également à Radio-Canada. En voulant me convaincre du bien-fondé de la suspension de Lester, Marc Sévigny, directeur des communications de Radio-Canada, m’a dit que l’on avait exigé de cet autre employé, Pierre Duchesne, qu’il soumette son manuscrit à ses patrons afin de vérifier l’objectivité et l’équilibre journalistique. Dans une entrevue ultérieure, M. Duchesne a nié de façon véhémente avoir soumis son manuscrit à Radio-Canada, et je le crois.

Vous imaginez la scène : un sbire de la direction de Radio-Canada assis devant le livre sur Parizeau, crayon rouge à la main, en train d’en soupeser le degré de rectitude politique et, qui sait?, de conformité avec les politiques de la maison. Ce n’était pas vrai, mais que le directeur des communications ait pu croire une telle chose en dit long sur le climat qui règne dans cette boîte et ailleurs dans la société.

En fait, c’est à cause de ce climat que la remise du Prix Olivar-Asselin à Normand Lester, prix qu’il aurait grandement mérité il y a déjà quelques années ou encore d’ici quelques années, tombe bien à ce moment précis.

Lester, c’est l’homme des grandes enquêtes, des révélations fracassantes, du côté sombre des services secrets - l’affaire Claude Morin, l’affaire Marc Boivin, les brumeuses affaires d’écoute électronique gouvernementale. Qui d’entre nous n’a pas été tiré du demi-sommeil d’un soporifique téléjournal par ces mots annonciateurs d’une nouvelle hors du commun : voici le reportage de Normand Lester.

Et là, il vient de nous donne un livre coup-de-poing. Quel livre! Quel succès! D’autres pourront mieux que moi l’analyser, mais avez-vous remarqué que, dans tout ce qui s’est dit jusqu’ici, on n’a pas contesté les faits. Les termites habituelles sont sorties du bois, on parle de « haine », d’attaque raciste contre le Canada anglais et que sais-je encore, mais personne, à ce que je sache, n’a pris Normand Lester en défaut sur un seul fait majeur.

Je dis succès, et je parle de l’impact sur l’opinion publique, pas que des ventes Les fameuses Minutes du patrimoine, si elles devaient continuer, personne ne les verra plus du même oeil. Et ce n’est pas seulement les Minutes. Ce livre, je l’espère et je le crois, va stimuler une prise de conscience à propos de l’incroyable campagne de propagande, surtout télévisée, qui déferle sur le Québec depuis plusieurs années, mais surtout depuis la frousse référendaire de 1995 : le sentier canadien, on est bien chez nous, le Canada veille sur votre santé, votre sécurité, votre avenir, votre vieilles, même votre vie sexuelle.

Ce livre a provoqué une réflexion très saine sur le « Québec bashing », sur cet appétit insatiable dans les médias et dans le public du Canada anglais pour tout ce qui peut nuire au Québec ou au français, aux Québécois et à leur langue, tout ce qui peut les faire paraître comme racistes, attardés, ridicules. Une réflexion aussi sur notre journalisme des deux côtés de ce que sont encore « deux solitudes », deux sociétés figées comme un chien et un chat en faïence, chacun de leur côté du manteau de la cheminée.

Comme immigrant, même si cela fait 45 ans que je suis arrivé de mon Écosse natale, j’ai encore un petit reproche à faire à mes compatriotes adoptifs, enfin une différence culturelle sur laquelle je reste bloqué. Il s’agit d’un trait culturel des Québécois, admirable en soi, hérité sûrement de la religion catholique, relié à la notion de pardon, mais dont les effets aujourd’hui se retournent contre nous. Cela se résume dans une phrase que l’on entend tellement souvent que l’on n’entend plus : « il ne faut pas juger », comme dans « il bat sa femme, il vole sa grand-mère mais je ne le juge pas, il ne faut pas juger. »

Eh bien notre ami Lester a violé ce principe de la bienséance quotidienne du Québec : il a jugé. Et voyez la réaction. Car au Canada anglais, eux ne se gênent pas pour juger le Québec.

A-t-on assez entendu parler dans le reste du Canada des orphelins de Duplessis - beaucoup plus en tout cas que des orphelins de Mont-Cashel qu’on ne se délecte pas à appeler les orphelins de Smallwood. Les orphelins de Duplessis, l’argent et des votes ethniques de Parizeau, le chiffon rouge de Bernard Landry, les percepteurs du pont Jacques-Cartier qui volaient les 25 cents des automobilistes dans les années 1950, Montréal - capitale du crime, la corruption sous Duplessis, qui aurait été pire que sous Hugh-John Fleming, par exemple, au Nouveau-Brunswick.

J’arrive au terme d’une longue fréquentation des médias de langue anglaise - 37 ans au Toronto Star, quelques années à The Gazette dans les années 1960, un an ou deux à CJAD dans les années 1950. J’ai ma part de responsabilité. L’un de mes souvenirs les plus pénibles est l’affaire Munsinger où on a crucifié ce pauvre Pierre Sévigny, le C.-F., alors que George Hees, l’Anglo-saxon, l’autre ministre conservateur pris dans ce pseudo-scandale de supposé boudoir et d’espionnage imaginaire, s’en est tiré sans égratignure.

Au cas ou on me reprocherait de pointer Radio-Canada du doigt, pensez au comportement indigne de mon journal lors de la manifestation d’amour du Canada anglais envers le Québec le vendredi 27 octobre 1995, trois jours avant le référendum. Le Toronto Star loue une dizaine d’autobus, embrigade ses lecteurs par des annonces dans le journal - Show Quebec you care - Next stop unity station - join us for a free bus ride to the unity rally in Montreal, Quebec. Déjà, une entreprise de presse qui paie des autobus pour transporter des militants à une réunion partisane, c’est assez innovateur. Mais il y aussi le mépris de la loi québécoise sur le financement des élections et des référendums. Bof, c’est seulement une loi québécoise, la « Unity » prime sur tout.

On vous aime. Six ans plus tard, un journaliste de la Canadian Press est le seul parmi une trentaine à une réunion du Parti Québécois à voir une sorte d’approbation tacite du terrorisme dans une remarque de Bernard Landry, et la nouvelle part comme une traînée de poudre à travers le Canada. On est toujours prêt à croire le pire du Québec.

Pour le Québec, les Francophones nationalistes, les souverainistes, les séparatistes, même pour le premier ministre du Québec : zéro présomption de bonne foi, zéro bénéfice du doute, tous des Talibans en puissance. Caricature du Toronto Star : Oussama Ben Landry. Et n’allez pas croire que les caricatures ne passent pas au tamis, au contrôle éditorial, comme tout le reste d’ailleurs.

Si on avait fait pareil affront à un premier ministre au Canada anglais, si on l’avait associé à celui qui est réputé être l’artisan des attentats du 11 septembre, imaginez le commentaire courroucé de Rex Murphy qu’on aurait vu au « National », le grand bulletin télévisé de 22 h à CBC.

« Il n’y a pas de Rex Murphy au réseau français de Radio-Canada, » m’a expliqué leur porte-parole, pas d’éditorialiste, l’équilibre et l’objectivité étant assurés autrement.

Les journaux de langue française, alors? Curieuse impression. Là non plus, l’expression d’opinion ne prend pas la même forme au Québec français qu’au Canada anglais. Au Canada anglais, il est rare qu’on reste longtemps dans le doute quant aux opinions personnelles, aux options fondamentales d’un chroniqueur de journal. Ici, on sait tout de suite où loge Pierre Bourgault, par exemple, mais on le savait avant qu’il ne soit chroniqueur. Mais en général, dans la presse québécoise, on a une espèce tout à fait particulière : le chroniqueur dont on ne connaît pas l’opinion personnelle, qui s’exerce d’ailleurs à la cacher, la camoufler.

C’est à mille lieux de Normand Lester et c’est pour cela qu’il est si précieux.