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«« Normand Lester
Je suis particulièrement fier de dire quelques mots ici ce soir
que je me sens un peu coupable envers notre ami Normand
Lester. Il mavait accordé deux entrevues pour un article sur
son dernier livre. Jai écrit larticle mais malheureusement il na jamais paru. Voilà des choses qui arrivent.
Mes patrons ont peut-être trouvé que je métais éloigné du sujet car je commençais larticle en traitant non pas de Lester, mais de lauteur dun ouvrage sur Jacques Parizeau, auteur également à Radio-Canada. En voulant me convaincre du bien-fondé de la suspension de Lester, Marc Sévigny, directeur des communications de Radio-Canada, ma dit que lon avait exigé de cet autre employé, Pierre Duchesne, quil soumette son manuscrit à ses patrons afin de vérifier lobjectivité et léquilibre journalistique. Dans une entrevue ultérieure, M. Duchesne a nié de façon véhémente avoir soumis son manuscrit à Radio-Canada, et je le crois.
Vous imaginez la scène : un sbire de la direction de
Radio-Canada assis devant le livre sur Parizeau, crayon rouge à la main, en train den
soupeser le degré de rectitude politique et, qui sait?, de conformité avec les politiques de la
maison. Ce nétait pas vrai, mais que le directeur des communications ait pu croire une telle
chose en dit long sur le climat qui règne dans cette boîte et ailleurs dans la société.
En fait, cest à cause de ce climat que la remise du Prix Olivar-Asselin à Normand Lester, prix
quil aurait grandement mérité il y a déjà quelques années ou encore dici quelques années,
tombe bien à ce moment précis.
Lester, cest lhomme des grandes enquêtes, des révélations fracassantes, du côté sombre
des services secrets - laffaire Claude Morin, laffaire Marc Boivin, les brumeuses affaires
découte électronique gouvernementale. Qui dentre nous na pas été tiré du demi-sommeil
dun soporifique téléjournal par ces mots annonciateurs dune nouvelle hors du commun :
voici le reportage de Normand Lester.
Et là, il vient de nous donne un livre coup-de-poing. Quel livre! Quel succès! Dautres pourront
mieux que moi lanalyser, mais avez-vous remarqué que, dans tout ce qui sest dit jusquici,
on na pas contesté les faits. Les termites habituelles sont sorties du bois, on parle de «
haine », dattaque raciste contre le Canada anglais et que sais-je encore, mais personne, à ce
que je sache, na pris Normand Lester en défaut sur un seul fait majeur.
Je dis succès, et je parle de limpact sur lopinion publique, pas que des ventes Les fameuses
Minutes du patrimoine, si elles devaient continuer, personne ne les verra plus du même oeil.
Et ce nest pas seulement les Minutes. Ce livre, je lespère et je le crois, va stimuler une prise
de conscience à propos de lincroyable campagne de propagande, surtout télévisée, qui
déferle sur le Québec depuis plusieurs années, mais surtout depuis la frousse référendaire de
1995 : le sentier canadien, on est bien chez nous, le Canada veille sur votre santé, votre
sécurité, votre avenir, votre vieilles, même votre vie sexuelle.
Ce livre a provoqué une réflexion très saine sur le « Québec bashing », sur cet appétit
insatiable dans les médias et dans le public du Canada anglais pour tout ce qui peut nuire au
Québec ou au français, aux Québécois et à leur langue, tout ce qui peut les faire paraître
comme racistes, attardés, ridicules. Une réflexion aussi sur notre journalisme des deux côtés
de ce que sont encore « deux solitudes », deux sociétés figées comme un chien et un chat en
faïence, chacun de leur côté du manteau de la cheminée.
Comme immigrant, même si cela fait 45 ans que je suis arrivé de mon Écosse natale, jai
encore un petit reproche à faire à mes compatriotes adoptifs, enfin une différence culturelle
sur laquelle je reste bloqué. Il sagit dun trait culturel des Québécois, admirable en soi, hérité
sûrement de la religion catholique, relié à la notion de pardon, mais dont les effets
aujourdhui se retournent contre nous. Cela se résume dans une phrase que lon entend
tellement souvent que lon nentend plus : « il ne faut pas juger », comme dans « il bat sa
femme, il vole sa grand-mère mais je ne le juge pas, il ne faut pas juger. »
Eh bien notre ami Lester a violé ce principe de la bienséance quotidienne du Québec : il a
jugé. Et voyez la réaction. Car au Canada anglais, eux ne se gênent pas pour juger le
Québec.
A-t-on assez entendu parler dans le reste du Canada des orphelins de Duplessis - beaucoup
plus en tout cas que des orphelins de Mont-Cashel quon ne se délecte pas à appeler les
orphelins de Smallwood. Les orphelins de Duplessis, largent et des votes ethniques de
Parizeau, le chiffon rouge de Bernard Landry, les percepteurs du pont Jacques-Cartier qui
volaient les 25 cents des automobilistes dans les années 1950, Montréal - capitale du crime,
la corruption sous Duplessis, qui aurait été pire que sous Hugh-John Fleming, par exemple,
au Nouveau-Brunswick.
Jarrive au terme dune longue fréquentation des médias de langue anglaise - 37 ans au
Toronto Star, quelques années à The Gazette dans les années 1960, un an ou deux à CJAD
dans les années 1950. Jai ma part de responsabilité. Lun de mes souvenirs les plus pénibles
est laffaire Munsinger où on a crucifié ce pauvre Pierre Sévigny, le C.-F., alors que George
Hees, lAnglo-saxon, lautre ministre conservateur pris dans ce pseudo-scandale de supposé
boudoir et despionnage imaginaire, sen est tiré sans égratignure.
Au cas ou on me reprocherait de pointer Radio-Canada du doigt, pensez au comportement
indigne de mon journal lors de la manifestation damour du Canada anglais envers le Québec
le vendredi 27 octobre 1995, trois jours avant le référendum. Le Toronto Star loue une dizaine
dautobus, embrigade ses lecteurs par des annonces dans le journal - Show Quebec you care -
Next stop unity station - join us for a free bus ride to the unity rally in Montreal, Quebec. Déjà,
une entreprise de presse qui paie des autobus pour transporter des militants à une réunion
partisane, cest assez innovateur. Mais il y aussi le mépris de la loi québécoise sur le
financement des élections et des référendums. Bof, cest seulement une loi québécoise, la «
Unity » prime sur tout.
On vous aime. Six ans plus tard, un journaliste de la Canadian Press est le seul parmi une
trentaine à une réunion du Parti Québécois à voir une sorte dapprobation tacite du terrorisme
dans une remarque de Bernard Landry, et la nouvelle part comme une traînée de poudre à
travers le Canada. On est toujours prêt à croire le pire du Québec.
Pour le Québec, les Francophones nationalistes, les souverainistes, les séparatistes, même
pour le premier ministre du Québec : zéro présomption de bonne foi, zéro bénéfice du doute,
tous des Talibans en puissance. Caricature du Toronto Star : Oussama Ben Landry. Et nallez
pas croire que les caricatures ne passent pas au tamis, au contrôle éditorial, comme tout le
reste dailleurs.
Si on avait fait pareil affront à un premier ministre au Canada anglais, si on lavait associé à
celui qui est réputé être lartisan des attentats du 11 septembre, imaginez le commentaire
courroucé de Rex Murphy quon aurait vu au « National », le grand bulletin télévisé de 22 h à
CBC.
« Il ny a pas de Rex Murphy au réseau français de Radio-Canada, » ma expliqué leur
porte-parole, pas déditorialiste, léquilibre et lobjectivité étant assurés autrement.
Les journaux de langue française, alors? Curieuse impression. Là non plus, lexpression
dopinion ne prend pas la même forme au Québec français quau Canada anglais. Au Canada
anglais, il est rare quon reste longtemps dans le doute quant aux opinions personnelles, aux
options fondamentales dun chroniqueur de journal. Ici, on sait tout de suite où loge Pierre
Bourgault, par exemple, mais on le savait avant quil ne soit chroniqueur. Mais en général,
dans la presse québécoise, on a une espèce tout à fait particulière : le chroniqueur dont on
ne connaît pas lopinion personnelle, qui sexerce dailleurs à la cacher, la camoufler.
Cest à mille lieux de Normand Lester et cest pour cela quil est si précieux.
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