«« Normand Lester
«« Ethnicisation du souverainisme québécois

Encore Lester

Chantal Hébert
LeDevoir Le lundi 03 décembre 2001



Il y a des miroirs qui finissent par en dire plus long sur ceux qui les brandissent que sur l'image qu'ils voudraient que leurs glaces renvoient.

C'est notamment le cas quand la surface du miroir est partiellement obstruée par le poing qui le braque. On peut alors penser que celui ou celle qui manie aussi agressivement l'objet préférerait peut-être s'en servir comme massue.

Parfois encore, la glace est tellement déformante qu'on ne peut que sourire devant l'image néanmoins dévastatrice qu'elle renvoie. Ce genre de miroir a toujours été recherché dans les cirques à cause de sa propension à fasciner les badauds, mais il est d'une valeur très relative pour un usage quotidien.

Ainsi en va-t-il du Livre noir du Canada anglais du collègue Normand Lester qui semble manquer singulièrement sa cible parmi ceux qui devraient à premier titre se sentir visés par le portrait peu flatteur qu'il fait d'eux.


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Assuré grâce aux bons soins de Radio-Canada d'un rayonnement dépassant de beaucoup la moyenne habituelle des ouvrages disponibles uniquement en français, le livre a été largement commenté ailleurs au Canada ces derniers jours. Il suscite jusqu'à présent davantage d'amusement que d'indignation.

Ainsi, contrairement à la direction de Radio-Canada, la quasi-totalité des commentateurs non-Québécois qui se sont intéressés à l'affaire n'y voient pas matière à fouetter un chat. Pour résumer la pensée ambiante, ce n'est pas parce qu'un livre est mal écrit, qu'il contient des passages hystériques ou ridicules ou qu'il évacue de larges pans de réalité que l'auteur devrait subir les foudres de ses patrons. Les dommages professionnels qu'il s'est auto-infligé devraient suffire amplement.

Car, pour l'essentiel, les commentateurs ne retiennent ni le cours de journalisme que M. Lester prétend leur servir, ni la leçon d'histoire.

Il faut dire que si les lecteurs canadiens de journaux s'identifiaient exclusivement aux perles des Diane Francis et autres signatures incendiaires recensées dans le Livre noir, l'avenir professionnel serait sombre pour des commentateurs comme Edward Greenspon, Graham Fraser, Jeffrey Simpson, Paul Wells ou encore moi-même.

Le fait que nous soyons tous grandement mis à contribution depuis le référendum de 1995 et cela, au moment où une guerre des journaux aurait dû inciter les patrons de presse à recruter les plumes les plus susceptibles de vendre des copies, détonne singulièrement par rapport à la thèse de Normand Lester.

Quant au cours d'histoire, plusieurs font remarquer que des auteurs canadiens réputés avaient eux-mêmes semé les faits que l'auteur a récoltés pour tempêter contre le Canada dans son ouvrage.

Dans une chronique du National Post, Paul Wells énumère les oeuvres des Irving Abella, Ken Adachi, Jack Granatstein, Peter Ward, Gerald Tulchinsky, tous cités comme sources par M. Lester pour conclure: «Faut-il que ces bâtards anglais soient des petits malins pour avoir pensé à cacher leur histoire dans des livres d'histoire. »


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Cela dit, Normand Lester n'est pas le premier journaliste de réputation à avoir immolé une thèse sur l'autel de l'exagération. Ni à avoir produit un best-seller en ce faisant.

Il y a quelques années, Stevie Cameron avait réussi à mettre dans un livre tout le mal qu'elle pensait de Brian Mulroney. Comme la somme de ses griefs était conséquente, il en était résulté une brique. Et comme l'ancien premier ministre était très détesté, l'ouvrage s'était envolé des tablettes des librairies, en particulier à l'extérieur du Québec.

Pour des esprits un peu moins surchauffés cependant, l'échafaudage d'hypothèses comme celle voulant que M. Mulroney se soit réfugié dans les vastes placards du 24 Sussex ou autres cachettes du genre pour consommer en catimini des quantités industrielles de sirop pour la toux avait eu tendance à jeter un certain discrédit sur l'ensemble de l'ouvrage.

Plus récemment, Lawrence Martin, dans une biographie post-référendaire très courue de Lucien Bouchard au Canada, tendait à conclure que l'ancien premier ministre n'était rien de moins que le diable en personne, un personnage dont l'attrait, soutenait-il, reposait en partie sur les pouvoirs quasi-hypnotiques qu'il exerçait sur grand nombre de ses compatriotes.

Maintenant que M. Bouchard est retourné à la vie privée sans se mortifier outre-mesure de ne pas avoir atteint les objectifs pseudo-machiavéliques que lui attribuait Martin, on peut se demander à qui revient, selon ce dernier, le mérite de l'exorcisme. Tout cela pour dire que ce n'est pas parce qu'il y a un vaste public pour les sornettes qu'elles n'en sont pas.


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Trop lourd pour faire de véritables vagues, le pavé que Normand Lester a voulu lancer dans la mare canadienne-anglaise semble donc destiné à couler à pic, mais pas sans risquer d'éclabousser au passage certains de ceux qui se sont massés autour de lui pour l'applaudir.

C'est le cas de Bernard Landry, dont la visite la semaine dernière à Toronto a été un franc succès. Le premier ministre pourrait faire pire pour sa cause et pour le Québec que de rechercher les occasions de dialogue qu'offre ce genre de visites. Mais il aurait intérêt à laisser le Livre noir dans le tiroir de sa table de chevet car son admiration proactive pour l'ouvrage revanchard de Normand Lester détonne par rapport à l'image positive du nationalisme québécois qu'il tente si vaillamment de véhiculer.

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star