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«« Normand Lester LeDevoir Le lundi 03 décembre 2001
En principe, les journalistes ont les mêmes droits que les citoyens, et les mêmes obligations. Ils peuvent publier des livres, quitte à répondre du tort injustifié qu'ils ont, le cas échéant, causé à autrui. C'est à cette doctrine, consacrée par la Charte canadienne des droits et libertés, que souscrit la Fédération professionnelle des journalistes en défendant le droit de Lester de publier un livre. Que l'ouvrage soit bon ou pas, abusif ou non, là ne serait pas la question. Le journaliste reste un citoyen qui jouit, à l'extérieur de son travail, de sa pleine liberté d'expression.
Plusieurs partagent cette opinion. Certes, l'éditeur peut limiter le droit d'un journaliste de «passer ses idées» dans son travail. Mais à l'extérieur du travail, le scribe serait libre d'écrire ou de parler comme il l'entend. Sur tout, ou presque. (Notons que des entreprises interdisent à leurs journalistes d'attaquer en public les vues de l'employeur, présumément pour préserver le lien de confiance ou le climat nécessaires au travail.)
Peu de journalistes ont poussé le test jusqu'à entreprendre une enquête sur leur propre éditeur. Lester l'avait déjà fait à propos des fameuses «Minutes du patrimoine» diffusées à Radio-Canada. La société d'État a eu tort, dit-on, d'accepter cette propagande plus ou moins clandestine d'Ottawa. Un journaliste de la maison aurait-il même dû s'abstenir d'en faire éventuellement un livre publié à titre personnel?
Quel que soit le sujet, disent certains, la liberté d'expression doit prévaloir. Pourtant, on trouve peu de journalistes à La Presse pour s'attarder aux coulisses politiques de Power Corporation, le propriétaire de la plupart des quotidiens du Québec. Ou, au Journal de Montréal, pour examiner les us et coutumes de Quebecor dans les publications et les stations de télé qui lui appartiennent.
D'aucuns voient dans l'affaire Lester une mauvaise querelle boulevard René-Lévesque, ou une saute d'humeur du reporter, outré des attaques «contre les Québécois» dans les médias anglo-canadiens. Restons-en ici aux principes. La SRC est-elle justifiée d'interdire à ses journalistes toute activité extérieure qui peut prêter à controverse ou compromettre leur crédibilité et la sienne? Autrement dit, ce diffuseur public a-t-il raison de leur imposer un régime différent de celui qu'on trouve dans la presse en général?
Les règles
La SRC a été établie au Canada d'après le modèle de la British Broadcasting Corporation, la fameuse BBC. Elle s'est dotée d'un imposant manuel détaillant les normes et pratiques journalistiques de la maison. Ses journalistes sont censés connaître ces règles et les respecter, notamment celle qui interdit le commentaire éditorial, tant à l'intérieur du travail qu'à l'extérieur. Quelques questions doivent ici être examinées.
D'abord ces règles sont-elles appliquées différemment selon la personne en cause? Un certain laxisme aurait à l'occasion prévalu, à en juger par un récent rapport de l'ombudsman de Radio-Canada. À la CBC, pendant anglophone de la SRC, un Rex Murphy émet régulièrement des commentaires, à l'écran et dans le Globe and Mail. Son style amphigourique n'en fait guère, il est vrai, un homme controversé. Il n'en réprouvait pas moins ces jours-ci la clôture imposée aux Communes sur la loi antiterroriste. Simple exception?
Si un «devoir de réserve» est justifié, multiplier pareille exception ne résoudrait rien.
Au contraire, réplique-t-on, ne serait-il pas plus sain de laisser ces journalistes montrer à quelle enseigne personnelle ils logent, au lieu d'afficher une «objectivité» qui masque les préjugés ou les agendas que certains peuvent avoir? Un Lester sans livre serait-il moins partisan? Que veut-on préserver, l'intégrité de l'information ou la tranquillité de la SRC? Pire, ajoute Jay Brian, un columnist de la Gazette, quel patron s'arroge aujourd'hui le droit de régenter la vie de ses employés 24 heures sur 24?
Le propos ne manque pas d'intérêt, mais s'applique-t-il à Radio-Canada?
La SRC proclame dans ses normes que «la liberté elle-même est inconcevable sans une libre circulation des idées, des opinions et de l'information». Cette philosophie démocratique vaudrait pour tout le monde sauf pour ses journalistes? Pourquoi ces scribes seraient-ils voués à un autre régime que leurs collègues des chaînes privées ou de la presse écrite? La SRC est soumise à la Charte, qui enchâsse la liberté d'expression: en vertu de quoi ses journalistes auraient-ils à faire voeu de chasteté intellectuelle?
Là est le noeud du problème.
Jamais Radio-Canada n'aurait vu le jour si ses journalistes, embauchés par exemple sous un cabinet libéral, avaient pu s'en prendre «librement» aux idées ou aux moeurs des conservateurs. Ou vice versa. Dans le présent cas, l'opposition parlementaire s'est portée à la défense du journaliste. Disons qu'elle l'a fait par souci du débat démocratique, non par ignorance de la loi ou pure partisanerie.
Mais pense-t-on que Stockwell Day, le chef allianciste, se tairait si Peter Mansbridge, le Bernard Derome de la CBC, lançait un brûlot contre les «intégristes» de son parti? Ou que Gilles Duceppe, le leader bloquiste, resterait coi si d'aventure un Jean-François Lépine écrivait un pavé contre le «tribalisme» du Bloc? En réalité, les journalistes de Radio-Canada ne sont pas tout à fait des journalistes comme les autres.
Il en va d'eux, pourrait-on dire, comme des membres de la magistrature. Tant qu'il détient un mandat de la collectivité, le juge doit garder pour lui les pensées qu'il entretient, par exemple, sur le ministre de la Justice, ou sur l'un ou l'autre des protagonistes de l'actualité. Le magistrat qui n'en peut plus d'une situation quelconque sait ce qu'il lui reste à faire: remiser sa toge et recouvrer sa pleine liberté de citoyen. Autrement, qui voudrait d'un juge partial comme arbitre de son procès?
De même, les gens de Radio-Canada ont pour mission de refléter, non leurs vues personnelles, mais l'état du pays.
Certes, il y a aussi à la SRC des émissions «engagées», comme La Facture, un genre journalistique particulier tout à fait légitime. Ou des programmes humoristiques, censés taquiner les folies de l'époque. Mais une émission qui s'en prendrait carrément à une communauté, à un parti, à un groupe religieux? Elle n'y durerait pas longtemps. Ses journalistes ne pourraient non plus sévir sur le parvis de la SRC. Non sans raison, les contribuables refuseraient que les impôts servent à pareil journalisme. On leur dirait d'aller mener leur combat ailleurs, aux frais d'autres commanditaires.
C'est là une contrainte considérable propre à Radio-Canada et à ses journalistes. Tel est le prix qu'ils doivent payer pour que le public leur garde sa confiance. Emprunter l'autre voie, c'est, peut-on croire, inviter à la privatisation de la SRC. Serait-ce un progrès pour la liberté d'expression?
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
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