«« Normand Lester
«« Ethnicisation du souverainisme québécois

Un ouvrage raciste

Claude Poulin,
professeur d'histoire au collégial à la retraite
Le Soleil
Le mercredi 05 décembre 2001


Opinion - À première vue, on pourrait considérer l'affaire Lester comme le banal résultat d'un battage médiatique qui a bien mis en évidence les dérapages successifs de quelques esprits irréfléchis.

Citons, entre autres dérapages, celui des autorités de Radio-Canada qui n'ont pas su se débarrasser d'un journaliste encombrant autrement qu'en lui offrant ce qu'il recherchait, soit un public ; celui du premier ministre Landry qui, sans avoir pris connaissance du contenu empoisonné de ce Livre noir du Canada anglais, en recommande la lecture ; celui aussi de la SSJB de Montréal qui, après avoir fait des efforts louables pour moderniser son discours décerne un prix qui le renvoie au plus bas niveau de son histoire. Finalement, celui des petits amis corporatistes qui se sont empressés de faire des comparaisons douteuses pour justifier la position intenable d'un de leurs membres.

Rien de grave ?

On pourrait donc conclure qu'il n'y a là rien de grave, mais la banalisation d'un tel événement serait à mon avis assez grave, car elle masquerait l'essentiel, soit le fondement raciste de cet ouvrage.

N'ayons pas peur des mots. Ce que cherche a démontrer Lester, c'est que depuis la Conquête de 1760, les « suprémacistes » anglo-canadiens, convaincus de la supériorité de leurs origines et de leur race, se seraient donné une mission civilisatrice. Selon l'auteur donc, pour réaliser cette mission, ils ont essayé durant 250 ans ou bien de nous assimiler à leur culture ou bien de nous faire disparaître (le génocide acadien).

Comme ce fut un échec, leurs sentiments de frustration, d'impuissance qui en ont découlé, se sont progressivement transformés en haine. La violence de leurs réactions au lendemain du référendum de 1995 n'est que l'illustration de cette réalité.

D'ailleurs, le sens de son essai pseudo-historique (un livre de 300 pages qui devrait être suivi d'un deuxième tome) est très clairement défini dans son introduction : « Depuis la Conquête, le Canada anglais s'est rendu coupable de crimes, de violations de droits humains, de manifestations de racisme et d'exclusion envers tous ceux qui n'avaient pas le bonheur d'être Blancs, Anglo-Saxons et protestants ».

Il s'agit ici d'un point de vue pas très original, déjà vu (voir les ultras des années 30) [n.s.] dont le procédé -- la sélection, le classement et la falsification de faits --, le simplisme de son raisonnement manichéen (nous sommes les bons, ils sont les méchants qui peuvent compter sur des « collabos de service »), dans le contexte actuel, est proprement consternant.

L'auteur ne se rend pas compte qu'en choisissant la grille ethnique (linguistique, diront certains), en y ajoutant son fiel belliqueux, il se pend à sa propre corde et se discrédite totalement aux yeux de gens sérieux. En parlant de gens sérieux, on attend encore la voix de nos historiens et autres penseurs là-dessus.

À l'heure où en Occident on mesure comme jamais les résultats tragiques de la dialectique haineuse, où le nationalisme québécois cherche à définir ses assises sur des fondements civiques plutôt qu'ethniques, chez le lecteur un peu averti, le perplexité cède vite le pas à l'inquiétude.