Concentration de la presse

Le cas CanWest Global



Concentration de la presse:
quatorze journaux, un éditorial unique

Paul Cauchon
LD - Le jeudi 06 décembre 2001


Les conséquences de la concentration des médias au Canada éclateront au grand jour ce matin, alors que pour la première fois les journaux de CanWest Global, dont The Gazette à Montréal, sont tenus de publier le même éditorial.

Ce texte, qui porte sur certains aspects du prochain budget fédéral, est l'éditorial principal des 14 journaux appartenant à CanWest dans tous les grands marchés métropolitains du Canada. Il aurait été rédigé par Murdoch Davis, rédacteur en chef de Southam à Winnipeg. The Gazette doit publier ce matin une note explicative pour justifier cette nouvelle pratique. On invoquerait la nécessité de tenir de grands débats nationaux.

Cette pratique de l'éditorial unique se répétera tous les jeudis. Selon plusieurs sources au sein deThe Gazette, l'objectif de CanWest serait d'en arriver d'ici un an à un éditorial unique trois fois par semaine dans les journaux de la chaîne.

L'affaire a créé une commotion dans la salle de rédaction de The Gazette hier, plusieurs journalistes exprimant leur inquiétude devant ce qu'ils considèrent être une atteinte à leur autonomie et une attaque à la diversité des points de vue dans les médias.

En fin d'après-midi hier, une vingtaine de journalistes de The Gazette se sont spontanément réunis pour discuter de la question. La réunion n'était pas organisée par le syndicat et plusieurs journalistes ont exprimé leur désir de retirer leur signature de leur texte dans l'édition d'aujourd'hui en guise de protestation, sur une base individuelle. Il faudra voir le journal de ce matin pour vérifier si cette menace a été mise à exécution.

Rappelons que CanWest Global est devenue l'année dernière un immense empire médiatique au Canada lorsque l'entreprise fondée par Izzy Asper à Winnipeg a acheté les publications Southam mises en vente par Conrad Black.

Dans le cadre de cette transaction de plus de trois milliards, CanWest avait mis la main sur 13 quotidiens dans les grands marchés métropolitains, sur 130 publications diverses (quotidiens, hebdomadaires, journaux communautaires) et sur environ 80 magazines, sans parler des sites Internet. Lors de la même transaction, CanWest devenait propriétaire à 50 % du National Post; au début de l'automne, elle rachetait de Conrad Black l'autre moitié, pour enfin devenir propriétaire à 100 % du quotidien torontois.

CanWest est également propriétaire de la chaîne de télévision Global, en grande compétition avec le réseau CTV appartenant à Bell.

Les journaux Southam, maintenant placés sous le chapeau de CanWest, avaient connu un premier grand débat sur la concentration de l'information en mars dernier alors que David Asper, le fils du grand patron de CanWest, qui est notoirement proche du Parti libéral, avait demandé aux journalistes de la chaîne de faire attention à leurs attaques envers le premier ministre Chrétien, un geste qui avait soulevé un tollé tant chez les autres médias canadiens que dans l'opposition à la Chambre des communes.



Les journalistes de The Gazette refusent de signer leurs textes

Le Conseil de presse et la FPJQ condamnent CanWest

Paul Cauchon
LD - Le vendredi 07 décembre 2001


Les journalistes de The Gazette continuent de manifester leur colère contre l'éditorial imposé par CanWest Global alors que la majorité d'entre eux refuseront de signer leurs articles jusqu'à dimanche.

Et cette pratique de l'éditorial unique a été condamnée hier tant par le Conseil de presse du Québec que par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).

Hier, les 14 journaux de la chaîne CanWest Global, dont The Gazette à Montréal, ont tous été tenus de publier le même éditorial, provenant de la direction de CanWest Global, à Winnipeg, et signé par Murdoch Davis, rédacteur en chef à Southam News et ancien rédacteur en chef du Edmonton Journal. Cet éditorial s'attaquait aux contraintes réglementaires imposées aux fondations privées au Canada, qui font des dons de charité. Un éditorial qui plaidait en fait pour une réduction de l'interventionnisme gouvernemental.

Cette pratique de l'éditorial unique se répétera tous les jeudis et, d'ici un an, CanWest veut instaurer la publication de trois éditoriaux uniques par semaine dans ses journaux.

Les journalistes de The Gazette ne le prennent pas, estimant leur autonomie attaquée. La majorité d'entre eux ont refusé hier de signer leurs textes. Cette protestation spontanée, laissée à la discrétion de chaque journaliste, se continuera jusqu'à dimanche, semble-t-il.

Le président du Conseil de presse, Michel Roy, a indiqué hier au Devoir qu'«en imposant à The Gazette un éditorial transcanadien, CanWest enlève au seul quotidien anglophone de Montréal une partie de son âme et aux journalistes qui le font la liberté d'exprimer en éditorial le point de vue des Montréalais de langue anglaise».

La nouvelle présidente de la FPJQ, Anne-Marie Dussault, se dit d'avis que ce qui vient de se passer chez CanWest Global «ouvrira les yeux à ceux qui ne voyaient pas les effets pervers de la concentration des médias».

Elle fait remarquer qu'une telle pratique ne tient aucunement compte des identités locales. Et si cette pratique se développe à raison de trois éditoriaux par semaine, «c'est très inquiétant, ajoute-t-elle. Cela veut dire que moins de journalistes et d'éditorialistes, donc moins de points de vue, s'exprimeront».

Mme Dussault rappelle que la FPJQ doit se pencher la semaine prochaine sur les suites à donner au timide rapport de la commission parlementaire sur la concentration de la presse.

Aussi, «ce qui arrive à The Gazette, dit-elle, devrait nous convaincre de l'importance de mettre en place des mesures pour assurer la pluralité d'expression dans les médias».



La pensée unique

Jean-Robert Sansfaçon
LD - Le vendredi 07 décembre 2001


Éditorial - On savait que la concentration des médias comportait des risques. En voici un exemple. Depuis hier, la chaîne Southam News impose à la plupart de ses treize quotidiens canadiens la publication d'un éditorial unique rédigé de Winnipeg par le patron de la rédaction.

Du temps de Conrad Black, les journaux de Southam s'échangeaient de l'information et partageaient les services d'une agence de nouvelles maison, mais chacun conservait une autonomie relative de fonctionnement. Conrad Black nommait les dirigeants, comme il se doit, mais il n'intervenait directement ni dans la conduite quotidienne des salles de nouvelles ni dans la rédaction des éditoriaux.

Depuis l'acquisition de Southam par CanWest, la famille Asper, aussi propriétaire de la chaîne de télévision Global, semble vouloir imposer sa philosophie de gestion mais aussi ses convictions idéologiques. Et si l'on se fie au premier texte publié hier, le moins que l'on puisse dire, c'est que l'orientation tranche avec celle de l'équipe éditoriale de The Gazette.

On peut critiquer l'acharnement deThe Gazette à l'endroit des nationalistes québécois, mais, en matière sociale, ce journal ne peut pas être qualifié de libertarien, ce qui est le cas de l'éditorial imposé par Southam. Qu'on en juge: se présentant comme un mode d'emploi à l'intention du ministre Paul Martin, l'éditorial propose des mesures pour rendre le Canada plus performant: diminuer la dette, diminuer les dépenses, diminuer les impôts et abolir la taxe sur le capital... Le genre de propositions faciles, sans nuances, qu'on ne retrouve que dans la bouche des banquiers, des Texans et des alliancistes.

En santé, en éducation et en matière de redistribution de la richesse, la recette est tout aussi simple: encourager les dons de charité. Or, quand on sait que les dons recueillis par les fondations et les organismes de charité ne totalisent que 500 millions de dollars par année au Québec en santé, en éducation et pour venir en aide aux plus démunis, que les gouvernements consacrent de leur côté pas moins de 40 milliards de dollars à ces services, comment ne pas qualifier la position éditoriale de The Gazette - pardon, de la famille Asper - de farfelue? Même une augmentation de 100 % des dons privés ne permettrait pas de suivre la seule augmentation prévue du coût des médicaments au cours des prochaines années... Plus «songé» que ça, tu meurs!

D'ici quelques mois, Southam nous annonce qu'elle fournira trois éditoriaux par semaine à ses quotidiens. Ce sont les lecteurs de ces journaux qui doivent être contents d'apprendre que la pensée éditoriale de leur quotidien sera dorénavant tricotée à Winnipeg.



Pravda ou Izvestia?

Gil Courtemanche
LD - Le samedi 08 décembre 2001


Cette chronique pourrait aussi s'intituler: «C'est triste, c'est horrible, c'est scandaleux, mais on n'y peut rien, alors passons à autre chose», ou encore: «Comme de l'eau sur le dos d'un canard». Vous êtes donc libres de choisir le titre que vous préférez, mais pas le contenu qui suit. C'est un peu ce qui est arrivé au Canada anglais jeudi matin quand, dans treize villes différentes, les lecteurs de quotidiens ont pu choisir leur titre de journal mais pas le contenu de l'éditorial principal. La chaîne Southam, propriétaire entre autres de The Gazette, a décidé d'imposer le même éditorial à tous ses journaux une fois par semaine avant de passer à un rythme plus sérieux de trois fois par semaine. Je ne peux m'empêcher d'entendre comme en rêve un brave camelot soviétique crier: «Pravda, Izvestia! Pravda, Izvestia!» Winnipeg, où trône le Politburo Asper, aussi propriétaire de la chaîne de télé Global, est devenu le Kremlin du Canada anglais.

Depuis des années, tous les politiciens et les régulateurs du CRTC écoutent dans un silence poli, presque amusé, tous ces «gauchistes» qui viennent évoquer devant eux les conséquences possibles de la concentration de la presse, puis de ce qu'on appelle la convergence. Or voilà qu'un baron, non un tsar de l'information, décide de pousser un peu plus loin la logique interne qui gouverne la concentration et la création de quasi-monopoles de l'information. Car après tout, à quoi sert-il de posséder tant de journaux et de stations de télévision si on ne peut pas, en plus de gagner de l'argent, ordonner à des centaines de journalistes qui nous appartiennent d'être plus gentils avec Jean Chrétien, un bon ami du Politburo Asper? Ne sommes-nous pas dans un régime capitaliste qui respecte le droit à la propriété, droit qui permet à un propriétaire d'uniformiser ses produits, de les fusionner ou de les faire disparaître au nom d'une quelconque rationalité économique? Depuis quand la liberté d'entreprendre et de posséder doit-elle faire une différence entre du papier couvert de mots et du papier d'emballage?

Bien sûr, on proteste. Les journalistes de The Gazette ont fait la grève des signatures, geste qui les honore mais qui fait moins de bruit que la grève sur le trottoir avec des pancartes. Mais comment leur jeter la pierre, nous qui, souvent, avons dit: «C'est triste... mais passons à autre chose.» Nombreux sont ceux qui ont paradé au Salon rouge pour s'offusquer, se scandaliser, s'inquiéter de la prise de contrôle de TVA par Le Journal de Montréal ou de l'achat par Gesca des quotidiens, dont Le Soleil, qui appartenaient à Conrad Black. Les députés ont écouté dans un silence poli tous ces prophètes de malheur et ont accouché d'un rapport aussi soporifique que timide qui concluait en disant plus ou moins: «C'est triste... mais passons à autre chose.»

Les Péladeau ont moins de prétentions politiques que les Asper mais ils poursuivent les mêmes objectifs de maximisation des avantages économiques de la concentration. Ils le font en sourdine, à petits pas, mais ils intègrent et rationalisent. Les salles de rédaction, celles du site Internet Canoë, des journaux et de TVA, sont de moins en moins étanches. Les divers produits convergent pour se glorifier mutuellement, de telle sorte que les auditeurs de TVA ne savent pas qu'il existe d'autres quotidiens au Québec que ceux de Quebecor. Bientôt, en toute logique économique, on fera comme les grands conglomérats anglophones qui, le même jour, offrent aux lecteurs et téléspectateurs le même reportage sous des formes légèrement différentes.

C'est triste... mais passons à autre chose.

Dans le même ordre d'idées mais dans un domaine tout à fait différent, nous sommes témoins des conséquences brutales de la concentration, quel que soit le champ d'activité. Air Canada contrôle actuellement 80 % du marché des vols internes au Canada. Dans la plupart des villes de taille moyenne comme Halifax, Chicoutimi, Québec ou Regina, les voyageurs peuvent choisir entre Air Canada et Air Canada. Un billet Montréal-Mont-Joli peut coûter près de 800 $ et la compagnie a le culot de vous vendre une Labatt Bleue 5 $, et encore faut-il qu'il y en ait. Récemment, sur un vol Bagotville-Montréal, le monopole avait oublié de passer chez le dépanneur et ne pouvait offrir aux passagers que des boissons gazeuses. Le commissaire aux plaintes, l'ancien arbitre Bruce Hood, est submergé de plaintes, des milliers de passagers pestent chaque jour. Air Canada n'a pas à s'en soucier et toise avec mépris tout ce vulgaire bétail qu'elle transporte où elle veut, quand elle le veut et comme il lui sied.

Quand l'entreprise avait acheté Canadien, des prophètes de malheur avaient souligné aux autorités fédérales les dangers d'un monopole de facto de l'espace aérien canadien. Le gouvernement fédéral avait écouté poliment puis, dans le secret du conseil des ministres, Jean Chrétien avait tranché. L'air résigné, il avait dit: «C'est triste, mais on n'y peut rien. Passons à autre chose.»

Les propriétaires de médias ne sont pas différents des propriétaires d'avions. Ils poursuivent les mêmes objectifs de domination des marchés. Ils n'aiment ni la diversité ni la concurrence. Ce n'est pas qu'ils soient méchants. Ce sont tout simplement des commerçants. Mais oui, M. Chrétien, mais oui. M. Landry, je sais: il faut passer à autre chose.



Les éditoriaux imposés sèment l'indignation à The Gazette

Louis Leduc
La Presse
Le samedi 08 décembre 2001


Après la publication cette semaine d'un éditorial parachuté du siège social de CanWest à Winnipeg, voilà que Peter Hadekel, l'éditorialiste en chef de The Gazette, démissionne de son poste pour occuper d'autres fonctions au sein de l'entreprise.

Il a été impossible hier de joindre M. Hadekel, en vacances jusqu'au 17 décembre. La note affichée au babillard de la salle de rédaction précise que M. Hadekel laisse ses fonctions de son propre gré, suivant son désir exprimé il y a quelques semaines «de relever de nouveaux défis». Ces nouveaux défis consisteraient en la rédaction d'une nouvelle chronique sur les relations entre Ottawa et les provinces canadiennes.

Les journalistes n'ont pas tardé à faire le lien entre la décision de leur confrère et les pressions dont l'équipe éditoriale et la salle de rédaction disent faire l'objet depuis quelques mois. Textes censurés ou non publiés, caricature sur la controverse au sein de l'entreprise refusée.

Selon le journaliste Alex Norris, il ne fait aucun doute que le geste de Hadekel «en est un de protestation. Le fait qu'il ait demandé à être muté il y a quelques semaines n'est pas étonnant. Il a très bien senti, comme nous, ce qui se tramait. Déjà, le 11 août, CanWest nous avait imposé un éditorial qui faisait valoir que le Canada devrait toujours être du côté d'Israël, peu importe ses répliques. Et si Israël décidait de lancer une bombe à neutrons, le Canada devrait aussi approuver, vraiment?» demande Alex Norris.

Les journalistes de la salle préparent actuellement un texte qu'ils souhaitent reproduire sous peu dans leur quotidien. Le texte vise à dénoncer l'abus de pouvoir et l'atteinte à la liberté de la presse qu'ils reprochent à leurs propriétaires.

«CanWest possède 15 grands journaux au Canada, explique William Marsden, journaliste chevronné. Que tous ces journaux soient contraints de publier, jusqu'à 156 fois par an, un même éditorial, réduit dangereusement la diversité des opinions auxquelles sera exposé le grand public. Sur chacun des sujets sur lesquels elle se prononçait, l'équipe éditoriale y allait au préalable de grandes discussions sur le point de vue à adopter. Une bonne part de ces nécessaires débats disparaissent aujourd'hui avec tous ces éditoriaux qui nous viendront de Winnipeg. La salle de rédaction n'est pas plus à l'abri: la famille Asper, propriétaire de CanWest, est très amie avec Jean Chrétien. Nous ne pouvons donc pas le critiquer ni même parler de la récession.»

Hier, l'éditeur de The Gazette a par ailleurs avisé les journalistes qu'il ne tolérerait plus la grève de signatures, entreprise jeudi en guise de protestation. Ce matin, les articles devraient donc être de nouveau signés, mais un grief sera déposé. Le syndicat considère en effet que la grève de signatures est un droit inscrit dans sa convention collective et que l'actuelle atteinte à la liberté de la presse justifie d'emblée le recours à ce moyen de pression.

Un simple «travail d'édition»

Joint à Winnipeg, Murdoch Davis, éditeur en chef de Southam News (la composante «information» de CanWest), dément en bloc toutes les accusations des journalistes. «Les critiques qu'ils font n'ont rien à voir avec la censure, mais tout à voir avec un simple travail d'édition, qui se fait dans tous les journaux, insiste-t-il. Il arrive souvent que des caricatures soient refusées, et que des gens se fassent dire de corriger leurs textes.»

Des chroniqueurs peuvent critiquer Israël, des textes peu flatteurs sur le gouvernement de Jean Chrétien peuvent être publiés, «à condition que ces textes reposent sur des faits», relève M. Davis.

Les journalistes de The Gazette pourront-ils publier dans leurs pages un texte expliquant leur position, comme cela se fait parfois dans les journaux du Québec? «Non, ce n'est pas une tradition au Canada anglais.»

Quant au fait que l'éditorialiste en chef démissionne aujourd'hui en pleine controverse, M. Davis soutient qu'il ne s'agit que d'une pure coïncidence.

Aucun patron de The Gazette n'a rappelé La Presse.



Southam's national editorial policy comes under fire

By ELIZABETH CHURCH
G&M - Friday, December 7, 2001 - Page A12


A decision by the Southam newspaper chain to regularly run the same editorial in its major dailies nationwide has led to a protest by journalists in its Montreal newsroom and given new ammunition to those worried about the concentration of media ownership.

"This could be seen as a dangerous development," said Peter Desbarats, the former dean of journalism at the University of Western Ontario. "It's a significant loss of editorial independence and a lessening of editorial diversity in the country."

The first of the new opinion pieces, written by Southam News editor-in-chief Murdoch Davis, appeared at the top of the editorial page in 13 Southam papers yesterday. A story introducing the national editorials also ran.

The piece also ran on the Comment page in the Toronto edition of the National Post with a credit to Southam News.

Reporters at the Montreal Gazette protested against the new policy by removing their names from stories yesterday, and many plan to continue to do so until Monday.

"We're skittish about anything that smacks of corporate centralization. I think journalists have always been skittish about that," reporter Doug Sweet said.

Yesterday's editorial called on the federal government to make changes in next week's budget that would make the Canadian economy "more competitive than any in the world."

About half the piece was devoted to the tax treatment of donations to private charitable foundations.

The Asper family holds a controlling interest in CanWest Global Communications Corp., which owns the Southam chain. The family also has its own private charitable foundation.

In an interview yesterday, Mr. Davis described the new initiative as an expansion of the content provided by the news service to its papers.

"Some issues have to be examined from the point of view of what's overall in the interests of Canada and advancing Canada as a nation. Always just expressing regional concerns doesn't necessarily do that."

Mr. Davis said the point of view expressed yesterday did not come directly from the Aspers. "There was not a huge involvement of the proprietors in this," he said. "But I don't think anybody needs to be naive. Proprietors take an interest in their business, but this was not as dictated by the proprietors."

Others yesterday were unwilling to make such distinctions.

"I think it's a blatant and very worrisome self-interested effort to pressure the government into furthering a corporate goal," said John Miller, director of newspaper journalism at Ryerson University. "I think it's lamentable that the Aspers are using their papers for this purpose."

John Urquhart, executive director of the nationalist lobby group the Council of Canadians said the move to national editorials by Southam is indicative of a one-size-fits-all kind of journalism that was bound to happen with increasing concentration of media control. "This was a bit predictable," he said.

Mr. Davis said there is no reason to think the national editorials, which for now will run once a week but could increase to three times each week, will stifle local, or diverse views.

Montreal Gazette editor Paul Stockland agreed. He said he and other editors in the Southam chain will have input into national editorial policy.



Les ordres viennent de Winnipeg

Yves Boisvert
La Presse
Le vendredi 07 décembre 2001


Depuis hier, le plus vieux journal de Montréal est officiellement sous une tutelle intellectuelle à partir de... Winnipeg.

Le nouveau propriétaire de la chaîne Southam News (à qui appartient The Gazette), CanWest Global, a décidé d'imposer dans les 13 grands quotidiens de la chaîne (sauf le National Post) un éditorial par semaine sur un sujet d'importance. Le plan est de passer à trois par semaine dans les prochains mois.

Hier donc, à Calgary, à Edmonton, à Vancouver, à Ottawa et à Montréal, les lecteurs des journaux Southam ont pu lire un texte qui prodigue quelques conseils au ministre des Finances Paul Martin sur le prochain budget fédéral.

Le texte est signé Murdoch Davis, le rédacteur en chef de la chaîne, basée à Winnipeg. Il recommande essentiellement une chose: rendre plus avantageuses les donations aux fondations privées. Tiens donc, les Asper eux-mêmes ont mis sur pied de telles organisations de charité.

Faut-il modifier les lois fiscales pour encourager de telles fondations? La question n'est même pas là: la famille Asper a un intérêt personnel direct dans cette «cause». Comme premier éditorial «officiel», disons que ça laisse d'assez énormes traces de sabots...

«Chaque semaine, The Gazette publie environ 20 éditoriaux et 50 autres textes d'opinion, réplique Davis. On ne parle pas d'une grosse intrusion.»

Si l'on passe d'un à trois, si tous les sujets importants sont traités au siège social, il ne restera plus aux éditorialistes de The Gazette qu'à parler de la taxe d'eau et du virage à droite.

Pire: CanWest ne se contente pas de centraliser l'éditorial. Ils contrôlent également les réactions. Les administrateurs de The Gazette se sont fait ordonner par Winnipeg de ne plus passer de texte d'une association musulmane qui critiquait le projet de loi C-36. Les positions qui paraissent trop pro-palestiniennes ne sont pas les bienvenues non plus.

«Je me considère moi-même comme un sioniste, mais j'estime que les points de vue pro-palestiniens et même anti-israéliens doivent trouver leur place dans le journal; à quoi sert un journal, sinon à l'échange libre des points de vue?» me dit Aaron Derfel, journaliste à The Gazette.

«Je ne suis pas tout le temps d'accord avec nos éditoriaux, loin de là, mais ils sont faits ici, notre équipe a souvent gagné des prix de journalisme, et ils devront maintenant suivre la ligne de pensée imposée par ces éditoriaux», dit-il aussi.

Certains ont appelé cela «les conséquences de la concentration de la presse». J'y vois plutôt les conséquences d'une très mauvaise décision. Y compris au plan des affaires. Beau message envoyé aux lecteurs, à leur «communauté».

C'est une décision impossible à prendre sans la concentration, bien entendu. Mais du point de vue des journaux, CanWest est moins «concentrée» que ne l'était Hollinger, de Conrad Black, qui détenait plus de titres encore avant d'en vendre une partie à CanWest Global.

En fait, les 13 journaux visés par cette politique étaient pour la plupart déjà regroupés au sein de Southam il y a 20 ans, bien avant l'ère Black.

La nouveauté ne réside donc pas dans une plus grande concentration, il s'agit plutôt du contrôle par la famille Asper, des gens qui n'ont pas la moindre expérience des journaux. Et, soyons polis, sans grande subtilité.

Southam, avant Conrad Black, avait une politique pratiquement de laisser-faire dans ses journaux quant à l'éditorial. La raison principale étant que chaque éditeur «local» est le mieux en mesure de choisir ses batailles.

Conrad Black, dont les opinions politiques sont très tranchées, a placé son monde dans «ses» journaux, il ne s'est jamais gêné pour imprimer ses opinions dans les pages d'opinion, mais enfin, il sait ce qu'est un journal et n'allait pas se mêler d'imposer un éditorial «national» dans chaque journal local. Les opinions du Calgary Herald n'avaient pas grand-chose à voir avec ce qui pouvait se lire dans Le Soleil du temps où M. Black en était le propriétaire. Il concentrait son effort politique dans le National Post, dont l'équipe éditoriale a plaidé avec acharnement pour les idées du propriétaire.

Arrivent Izzy Asper et ses fils, une famille politiquement aussi rouge qu'un camion de pompiers. Le père jure qu'il n'entend pas intervenir dans les choix éditoriaux, etc. Mais quelques mois après la transaction, dès le mois de mars 2000, David Asper, un des fils du président, se fend d'un long article imprimé dans le National Post et ailleurs pour se plaindre de la façon dont Jean Chrétien avait été traité dans les médias, et en particulier dans le Post, qui a mené l'enquête dans ce qu'on a appelé le «Shawinigate»: des entreprises proches du Parti libéral ou de M. Chrétien avaient obtenu des prêts généreux du gouvernement.

Les journalistes ont protesté contre cette dénonciation de David Asper, y compris dans les pages du Post, et les Asper se sont faits plus discrets.

Mais voilà qu'ils remettent ça avec l'éditorial «unique». Les journalistes protestent en faisant la grève des signatures.

«Historiquement, nous avons défendu des positions parfois raisonnables, parfois farfelues, mais enfin, c'étaient les nôtres, dit un insider. Et si vous recensez les éditoriaux des deux derniers siècles, vous apprendrez quelque chose de la communauté anglophone de Montréal. Nous serions maintenant condamnés à l'insignifiance.»

Maintenant, à ce qu'il paraît, orders come from Winnipeg. Je serais étonné que les Anglo-Montréalais, fort jaloux de leur identité, apprécient la nouvelle.


Le journalisme canadien attaqué

LP - Le mardi 11 décembre 2001


Le texte suivant a été cosigné par les journalistes suivants de The Gazette: Bernard Perusse, Jay Bryan, Lynn Moore, Mike Boone, Sheila McGovern, Irwin Block, Alexander Norris, Kevin Dougherty, Monique Beaudin, Charlie Shannon, Andy Riga, George Kalogerakis, Peggy Curran, Julian Armstrong, Basem Boshra, Nick Van Praet, Eva Friede, Sheila Scott, Sue Montgomery, Mark Abley, Leigh Edwards, Paul Delean, Michelle Sarrazin, Richard Arless, Lisa Fitterman, Linda Gyulai, William Marsden, Jan Ravensbergen, Matt Radz, Jeff Heinrich, Jane Davenport, Mike King, Kazi Stastna, Marilyn Mill, Marie Cuffaro, Philip Authier, Paul Cherry, John Kenney, Francois Shalom, Ani Cioffi, Mary Lamey, Michelle Lalonde, Charles Shannon, Levon Sevunts, Terry Mosher, Alan Hustak, T'cha Dunlevy, Jeanine Lee, Susan Schwartz, John Griffin, Lynn Farrell, Aaron Derfel, Doug Sweet et Harvey Shepherd.

Pendant deux jours la semaine dernière, plusieurs journalistes de The Gazette, à Montréal, ont refusé de signer leurs articles. Il s'agissait d'un geste de protestation contre la décision de la chaîne Southam de forcer ses 12 principaux journaux à publier des «éditoriaux nationaux» écrits à Winnipeg, au siège social de leur propriétaire, CanWest Global Communications. Le premier de ces éditoriaux a été publié la semaine dernière. Le prochain sera publié jeudi.

À notre avis, CanWest tente ainsi de centraliser la diffusion d'opinions au sein de ses journaux afin de mieux servir ses intérêts comme entreprise. Au lieu d'offrir du contenu additionnel au public canadien, cette nouvelle politique éliminera pratiquement l'autonomie des équipes éditoriales des différents journaux Southam et réduira ainsi la diversité d'opinion et la qualité du débat offert, jusqu'à maintenant, aux lecteurs de partout au Canada.

CanWest a exprimé son intention de publier, dans un premier temps, un éditorial national hebdomadaire dans tous les principaux journaux de Southam. Ensuite, le nombre augmentera à trois éditoriaux par semaine.

Chaque éditorial établira une ligne politique que les équipes d'éditorialistes au sein de chaque journal seront obligées de suivre. En pratique, ceci signifie que CanWest imposera désormais sa propre politique éditoriale à tous ses journaux sur les questions d'ordre national. Cette politique ne pourra que miner l'indépendance des éditorialistes et réduire la variété d'opinions, les débats et limiter la gamme de discussions offertes à l'heure actuelle aux Canadiens.

Moins de crédibilité

Les équipes éditoriales de chaque journal existent pour débattre des questions d'intérêt public, atteindre un consensus et ensuite présenter leur raisonnement au public. Ces équipes doivent, en principe, être libre de ne pas défendre ou promouvoir les intérêts particuliers de leurs propriétaires. Cet élément crucial du débat journalistique est remis en question lorsque les éditoriaux sont dictés directement par le siège social.

Selon nous, ce processus de centralisation affaiblira la crédibilité de tous les journaux Southam. Le premier éditorial «national» paru la semaine dernière, par exemple, encourageait le gouvernement fédéral à réduire et, plus tard à éliminer, l'imposition des gains en capital des fondations privées. Est-il déraisonnable pour un lecteur de conclure que cet éditorial ne fait que servir les intérêts de la fondation gérée par la famille Asper, qui est propriétaire de CanWest et de Southam? La crédibilité est l'atout le plus précieux que possède un journal. Lorsqu'on tente ainsi de profiter du pouvoir de la presse, cette crédibilité disparaît.

Les journalistes ont le devoir d'être fidèles à leurs lecteurs. Notre responsabilité est de chercher la vérité, d'encourager un débat libre sur toute une gamme de questions et de présenter des reportages et des idées de la façon la plus dynamique possible. Des pressions flagrantes exercées par CanWest sur les rédacteurs ont nuit à ce processus au sein de plusieurs journaux importants à travers le Canada. L'entreprise est en train de limiter le débat et de corrompre à la fois la couverture des nouvelles et leur interprétation par les éditorialistes, afin de servir ses intérêts.

La presse n'est plus libre lorsque des voix divergentes disparaissent. Or, le gouvernement fédéral a récemment permis à deux grandes sociétés privées, CanWest et BCE Inc., de faire mainmise sur les principaux médias privés de télévision et sur les principaux quotidiens du pays. Le temps est venu pour une enquête approfondie sur cette situation périlleuse.


How CanWest is threatening press freedom

G&M Tuesday, December 11, 2001 - Page A27


For two days last week, many reporters at The Gazette in Montreal removed their names from the articles they wrote. It was a protest against the decision by Southam News to force 12 of its major metropolitan newspapers to run "national editorials" written at the Winnipeg corporate headquarters of parent company CanWest Global Communications Corp. The first was published last week. Another is to run Thursday.

We believe this is an attempt to centralize opinion to serve the corporate interests of CanWest. Far from offering additional content to Canadians, this will practically vacate the power of the editorial boards of Southam newspapers and thereby reduce the diversity of opinions and the breadth of debate that to date has been offered readers across Canada.

CanWest's intention is initially to publish one national editorial a week in major Southam newspapers. This will eventually become three a week.

More important, each editorial will set the policy for that topic in such a way as to constrain the editorial boards of each newspaper to follow this policy. Essentially, CanWest will be imposing editorial policy on its papers on all issues of national significance. Without question, this decision will undermine the independence and diversity of each newspaper's editorial board and thereby give Canadians a greatly reduced variety of opinion, debate and editorial discussion.

Editorial boards at each newspaper exist to debate public policy issues, reach a consensus and then present the reasoning to the public. They are designed to be largely free of corporate interests. This crucial process of journalistic debate is undermined by editorials dictated by corporate headquarters.

We believe this centralizing process will weaken the credibility of every Southam paper. Last week's first editorial, for example, calls on the federal government to reduce and eventually to abolish capital gains taxes for private foundations. Who would blame a reader for thinking the editorial simply serves the interests of the foundation run by the Asper family, owners of CanWest and Southam? Credibility is the most precious asset a newspaper possesses. When the power of the press is abused, that credibility dies.

Journalists have a duty to be faithful to the interests of their readers. Our responsibility is to seek the truth and encourage freewheeling debate on a full range of issues and present stories and ideas in as dynamic a way as possible. Blatant pressures applied to editors by CanWest have damaged this process at major newspapers across Canada. The company is narrowing debate and corrupting both news coverage and commentary to suit corporate interests.

A free press is no longer free when competing voices disappear, yet the federal government has recently permitted two large corporations, CanWest and BCE Inc., to secure a stranglehold on Canada's major, privately-operated television and newspaper outlets.

It is time for a thorough inquiry into this dangerous situation.

Signed by 55 journalists from the Montreal Gazette :

Bernard Perusse, Jay Bryan, Lynn Moore, Mike Boone, Sheila McGovern, Irwin Block, Alexander Norris, Kevin Dougherty, Monique Beaudin, Charlie Shannon, Andy Riga, George Kalogerakis, Peggy Curran, Julian Armstrong, Basem Boshra, Nick Van Praet, Eva Friede, Sheila Scott, Sue Montgomery, Mark Abley, Leigh Edwards, Paul Delean, Michelle Sarrazin, Richard Arless, Lisa Fitterman, Linda Gyulai, William Marsden, Jan Ravensbergen, Matt Radz, Jeff Heinrich, Jane Davenport, Mike King, Kazi Stastna, Marilyn Mill, Marie Cuffaro, Philip Authier, Paul Cherry, John Kenney, Francois Shalom, Ani Cioffi, Mary Lamey, Michelle Lalonde, Charles Shannon, Levon Sevunts, Terry Mosher, Alan Hustak, T'cha Dunlevy, Jeanine Lee, Susan Schwartz, John Griffin, Lynn Farrell, Aaron Derfel, Doug Sweet, Harvey Shepherd, Janet Bagnall



A distinct voice

Anglo Quebec views need to be accommodated in editorial columns

DON MACPHERSON
Montreal Gazette
Thursday, December 13, 2001


We Quebec anglophones are not like other English-speaking Canadians, forming a distinct society of our own.

Obviously, more of us are bilingual. In fact, it is hard to think of another English-speaking community of its size anywhere in the world that has such a high proportion of its members who are bilingual.

Our behaviour has also been influenced by contact with our French-speaking friends, neighbours and work colleagues. A recent example is the response of journalists at The Gazette to the introduction of a new "national editorial" by the newspaper's owners, the Southam chain.

As are other large Southam dailies, this newspaper is required to run the national editorials. They are written by or under the supervision of the editor in chief of the Southam News service, Murdoch Davis, who is based at the Winnipeg head office of CanWest Global Communications. They are appearing weekly at first, increasing in frequency to three times a week over the course of next year.

Some journalists at The Gazette believe the new policy reduces the traditional editorial autonomy of the Southam dailies. For two days last week, some of them protested by having their bylines removed from their stories. Some also signed a public letter of protest against the policy.

It's not just a coincidence that the strongest and most immediate reaction against the policy within the Southam organization came from its newspaper in Quebec. It was a typical reaction for journalists in this province, who are quick to sound the alarm publicly at any perceived threat to the independence of their newsrooms. Gazette journalists are very much members of the English-speaking community, but their response to the policy reflected the influence of daily contact with their French-speaking colleagues.

There is another obvious way in which Quebec anglophones are different from other English-speaking Canadians: we are a minority, and one whose voice within the parliamentary system has been further weakened by certain current political realities, namely the need to sacrifice our other interests to preserve national unity.

That is why our community needs strong institutional voices to speak for it outside the walls of Parliament or the National Assembly. And the loudest of these voices is The Gazette.

This institutional voice could be weakened by the new Southam policy. Davis says the Southam dailies "should not contradict the core position of the national pieces" in editorials of their own. This is even if their editorial boards, made up of members of the community they serve, are convinced that the position in the national editorials is contrary to the wishes and interests of their readers. And regional differences are the very reason Canada is organized politically as a federation rather than a unitary state.

The editors of the local dailies will be consulted on the national editorials, but Davis will have the final say on their content. And the dailies can publish signed opinion pieces by individuals, including members of their editorial boards, dissenting from the national editorial. But in Quebec society, an op-ed column does not carry the same weight as an editorial representing the official position of a newspaper that is the loudest voice of the community it serves. And one can easily imagine The Gazette's editorial silence on a question being interpreted as acquiescence by Quebec's English-speaking community.

It's not just a coincidence that the radio and television stations that overwhelmingly dominate the English Montreal market are the ones with the strongest local identities. They are perceived as much more than just local branches of the national networks of which they are members. A policy that reduces the local daily's freedom to decide for itself where the interests of its readers lie would be bad for business.

But a uniquely Canadian policy that allows for editorials written from both local and national viewpoints, and occasional lively disagreement between the two, could be good for business. The Gazette's editorial space should be big enough for both.



The case for national editorials

David Asper
Montreal Gazette
Friday, December 14, 2001


(The following is an edited excerpt of a speech delivered in Oakville, Ont., yesterday.)

It has been said over and over that our world changed after Sept. 11, and we have felt those changes in our business as much as any other. But, if you believe what our competitors have been saying about us over the past week, an equally horrifying event occurred when, through our Southam News Service, we introduced national editorials in our papers across the country.

For those of you who actually have better things to do than read irrational tirades in the Toronto Star , Toronto Globe and Mail or Toronto Sun , this is what we are doing.

Starting last Thursday, major Southam daily newspapers will be carrying a lead editorial written or assigned by the editor-in-chief of Southam News. The frequency of these comments will increase eventually to three times per week, as we expand the editorial base in Winnipeg and across the country.

Last week, we expressed the view that Finance Minister Paul Martin ought to end the discriminatory tax treatment of public vs. private charities. Snide news reporting of the editorial attempted to discredit it and prove a conflict of interest because of Asper family activities. It is true that my family is heavily involved in private charities, along with about 3,000 other like-minded Canadians. When did it become wrong to promote the value of charitable giving in Canada and equal tax treatment of public and private charities? Instead of agreeing with the principle of the editorial, our critics can do no better than set my family up as some kind of evil bogeyman.

Yesterday's national editorial speaks of the utility of considering a private component to Canadian health care.

If you believe the nonsense uttered by our competitors, you must believe that we, the proprietors, have no business expressing a view in a newspaper.

According to them, by distributing these editorials, we have brought the entire world of freedom of expression to a crashing halt. They would have you believe that owners should either never contribute material or that if they do, it should be done under a cloak of secrecy with a nudge-nudge to our editors.

This, of course, is ridiculous.

In our view, national editorials are an important part of our organization, sometimes behaving occasionally as a linked - converged, if you like - national organization.

While our local editors overwhelmingly fill their papers with local editorial views and op-ed columns, and will continue to do so, there is a good reason to also publish a national view from time to time. One that is independent of purely regional interests and looks at what's best for the nation as a whole rather than local or regional communities.

One such time, in our view, was when Winnipeg lost, for blatant political reasons having to do with buying off voters in Quebec, an enormous economic opportunity to house the CF-18 aircraft-maintenance contract for the Canadian Forces. The deal went to Quebec, and we would have eagerly published a view in The Gazette that questioned the value of ongoing centralization of economic opportunity in Quebec and Ontario vs. the idea of building up the nation from coast to coast, giving places like Winnipeg their fair share of the federal pie.

I seriously wonder whether all the fuss is really about the growth of a Western-based source of opinion that is now being fed to the east. I mean, God forbid that a national point of view should come from anywhere but Toronto, Ottawa or Montreal!

How can it possibly be the case that an addition to the voices within the marketplace of ideas is a bad thing? Our editorials are designed to do just that. Our critics would have Canadians believe that their freedom of expression is paramount to mine just because I am part of a group that owns the newspaper. It is an insidious position, and instead of criticizing us, Canadians ought to be damned concerned about so-called protectors of free speech calling for such censorship.

Since when do reporters at The Gazette have a right of free speech that is greater than that of anyone else? They have launched a childish protest, with all of the usual self-righteousness, and have been joined by the Communication Energy and Paperworkers union and its political proxy, the NDP. One or more of our staff at The Gazette betrayed our organization by leaking information to our competitors the night before we published. That person or persons violated our trust, and there can be no legitimate claim that some greater good was being served.

But even if it were, civil disobedience is fine so long as the perpetrator is prepared to accept the consequences of his or her actions. Our courageous Gazette leakers remain underground, and this is part of the ongoing pathetic politics of the Canadian left. If those people in Montreal are so committed, why don't they just quit and have the courage of their convictions? Maybe they should go out and, for the first time in their lives, take a risk, put their money where their mouth is and start their own newspaper? Maybe their great union should help them out. But that won't happen, because with less than 10 per cent of Canadians supporting the political left, the reality is that there are very few who want to consume such feeble patter.

Yes, to paraphrase the rock music group R.E.M., I can say to our critics, and especially to the bleeding hearts of the journalist community, that: it's the end of the world as they know it; it's the end of the world as they know it; it's the end of the world as they know it, and I feel fine.

You have our promise that we will serve our readers well. And I can assure you we fully intend to ignore the rest of the riff raff who, I suggest, are motivated by selfishness and perhaps a fear that they are not able to keep up with our drive for excellence.

- David Asper is chairman of the publications committee of CanWest Global Communications Corp., which owns The Gazette.



The Gazette: le débat s'amplifie

Louis-Gilles Francoeur
LD - Le lundi 17 décembre 2001


Trois anciens rédacteurs en chef du quotidien The Gazette, qui ont dirigé ensemble les équipes éditoriales de 1977 à 1996, ont pris position en fin de semaine contre la décision de CanWest Global d'imposer une fois par semaine un éditorial unique dans les 14 quotidiens que possède l'empire dans tout le Canada.

Leur texte a été d'abord publié dans le Globe and Mail , puis dans The Gazette hier.

D'autre part, l'éditeur de The Gazette, Peter Stockland, a publié, tard vendredi dernier, une note de service dans laquelle il menace ses journalistes de congédiement s'ils dérogent à leur obligation prépondérante de «fidélité envers l'employeur».

La veille, David Asper, le président des publications de CanWest Global Communications, invitait lui aussi les mécontentsà prendre la porte et attaquait du même coup trois grands quotidiens torontois, The Globe and Mail , le Toronto Star et The Sun, dont il a qualifié les positions éditoriales en faveur de la liberté et de la diversité d'opinion de «tirades irrationnelles».

Les trois quotidiens torontois, tout comme les journalistes de The Gazette, perçoivent comme une menace à la diversité et à la liberté d'opinion la décision de CanWest de publier chaque semaine un même éditorial dans ses 14 quotidiens. Le nombre de ces éditoriaux sera porté à terme à trois par semaine.

Pour les trois anciens éditeurs de The Gazette, Joan Fraser (1993-96), Norman Webster (1989-93) et Mark Harrison (1977-89), il sera non seulement difficile aux éditorialistes de chacun des journaux de la chaîne d'exprimer des points de vue différents de ceux du holding et de ses propriétaires, mais, à terme, la marge de manoeuvre des éditorialistes locaux est menacée: «Comme ces éditoriaux vont couvrir un nombre croissant de sujets d'intérêt public, le nombre de sujets que les éditoriaux locaux vont pouvoir aborder librement va diminuer considérablement», écrivent-ils dans un texte conjoint.

Se disant «fermement opposés à la décision de CanWest Global», les trois détenteurs de la tradition éditoriale attaquent les arguments de David Asper, selon qui un média d'information est une entreprise comme les autres. Pour les trois anciens éditeurs, l'imposition de ces éditoriaux uniformes «va avoir pour résultat de réduire la vigueur des débats publics» si CanWest ne prend pas tous les moyens pour assurer l'autonomie complète de ses 14 équipes éditoriales.

Les journalistes de The Gazette, les seuls du réseau de CanWest à avoir protesté par une grève des signatures de deux jours, ont accusé plus durement, sinon avec panique, le coup de la note de service de vendredi soir.

Cette note de service survient juste après que plus de 60 journalistes de The Gazette eurent signé une lettre ouverte pour dénoncer la nouvelle politique éditoriale uniformisée. Quelques-uns ont néanmoins osé transmettre le document aux concurrents...

Les deux signataires, Peter Stockland et Ray Brassard, affirment que les journalistes sont d'abord des «employés d'une compagnie» comme les autres et que le Code civil oblige tout employé à «ne pas faire usage de l'information à caractère confidentiel qu'il obtient dans l'exécution de son travail».

«Au cours de la dernière semaine, soutiennent les deux patrons, certains journalistes de The Gazette ont violé cette interdiction concertant l'utilisation d'informations confidentielles. Ils ont passé outre à l'interdiction de faire usage d'informations concernant les salariés de cette compagnie; des déclarations ont été faites à d'autres médias, ce qui contrevient à l'obligation légale de fidélité première à son employeur. La jurisprudence prévoit des sanctions comprenant la suspension ou même le congédiement pour ceux qui persistent à négliger leurs obligations envers l'employeur.»

La direction englobe dans les actes répréhensibles tout ce qui touche les informations relatives aux décisions de la direction, leur remise en question publique ou le fait d'attribuer aux propriétaires des «arrière-pensées»; ou encore le fait de «porter atteinte délibérément à la santé financière du journal ou à sa réputation».

«Il n'existe pas un droit de travailler pour The Gazette , concluent les deux patrons. Il s'agit d'un privilège avec tout ce que cela implique dont Le Devoir de prudence, d'assiduité, d'honnêteté et de fidélité à l'employeur.»

Du côté de la Montreal Newspaper Guild, John Belcarz précisait hier que les avocats avaient été saisis des derniers événements pour déterminer exactement la marge de manoeuvre des journalistes et syndiqués. D'ici à ce que ces avis soient connus, les journalistes sont invités à se conformer aux règles de la note de service.

Les journalistes, on s'en souviendra, ont fermé leur site Internet, décrit comme instrument d'insubordination dans la note de service de vendredi. Mais le syndicat étudie la possibilité d'utiliser son site Internet en lieu et place.

Mais les journalistes, s'ils ont rengainé leur site, n'ont pas pour autant avalé leur langue. Les fuites se multiplient. Un journal de l'ouest de l'île a raconté que le caricaturiste Aislin avait été censuré. Sa caricature portait sur l'arrivée des encycliques CanWest dont les équipes éditoriales vont devoir faire l'exégèse hebdomadaire pour répandre la bonne parole...

Plusieurs racontent que le chroniqueur Don MacPherson a été obligé de remanier une chronique qui portait sur toute l'affaire des éditoriaux uniformes. Une autre journaliste, Peggy Curran, aurait été obligée de modifier un article sur un reportage de la CBC portant sur les pressions subies par les journalistes de la part des Israéliens pour le présenter comme biaisé... Dans un article paru dans Libération samedi, un des grands journalistes d'enquête du Québec, William Marsden, y affirme que les patrons interfèrent dans les articles qui heurtent certaines personnalités politiques: «C'est la Pravda!», à son avis.

Dans son discours devant les gens d'affaires d'Oakville, jeudi dernier, David Asper se plaint lui aussi de ce que la presse anglophone, y compris une partie de la sienne, veuille le «censurer»!

«Toutes ces fuites, dit-il, du côté de The Gazette, demeurent anonymes et cela fait partie des vieilles politiques pathétiques de la gauche canadienne. Si tous ces gens à Montréal sont si motivés, pourquoi ne démissionnent-ils pas et n'ont-ils pas le courage de leurs convictions.»

Quant au Toronto Star , il publiait en fin de semaine un commentaire incisif de John Miller, directeur du département de journalisme de l'Université Ryerson. Miller relève le fait que le premier éditorial «uniforme» de Canwest Global de la semaine dernière réclamait une réduction des infrastructures publiques en santé au profit d'exemptions fiscales pour les fondations privées, qui pourraient alors investir massivement dans les écoles et les hôpitaux. L'éditorialiste avait cependant omis de dire, note Miller, que CanWest Global dirige plusieurs fondations qui tireraient grand profit d'une telle politique, tout comme on peut remettre en question, dit-il, la volonté de cette compagnie d'aligner la couverture journalistique des dossiers en faveur d'Israël.

Le Canada anglais, conclut cet auteur réputé, récolte aujourd'hui les fruits empoisonnés de la concentration des médias, qu'il n'a jamais osé contrôler au nom des valeurs sociales, une politique copiée aussi par Québec qui s'en remet à «l'éthique capitaliste» des conglomérats.



Document:
Les journalistes de The Gazette muselés

Raymond Brassard
Peter Stockland
LD - Le lundi 17 décembre 2001


Opinion - Nous publions ci-dessous la version intégrale d'une note de service distribuée vendredi dernier aux employés du journal The Gazette, de Montréal. Cette note fait suite à la controverse suscitée par la décision des nouveaux propriétaires du seul quotidien montréalais de langue anglaise, CanWest Global Communications, de publier une fois par semaine un éditorial commun aux 14 journaux de la chaîne Southam au Canada. L'opinion défendue dans cet éditorial, rédigé à Winnipeg, devient l'opinion de tous les journaux de la chaîne. L'équipe éditoriale de chaque journal est tenue de s'y conformer. La semaine dernière, le 11 décembre, 55 journalistes de The Gazette ont dénoncé cette décision dans une lettre ouverte publiée par plusieurs quotidiens. Ce document, que nous publions afin de favoriser un débat éclairé, nous est parvenu par l'entremise d'une source indirecte et non pas par l'entremise d'un employé de The Gazette. La traduction de ce texte en langue française a été réalisée par Le Devoir .

Les événements de la semaine dernière ont suscité controverse et émotion au sein de notre salle des nouvelles. Aujourd'hui, le moment est venu pour chacun de prendre du recul, de prendre une grande respiration et de rétablir l'équilibre entre nos convictions et nos obligations. Le texte qui suit a pour but de définir les frontières qui séparent nos droits et nos devoirs lorsque l'on travaille à The Gazette.

La liberté d'expression et la liberté de presse sont des principes d'importance cruciale pour tous les journalistes. Cependant, les journalistes et autres membres du personnel travaillant pour un journal comme The Gazette doivent se rappeler qu'ils sont d'abord les employés d'une compagnie. Légalement, ils sont soumis aux mêmes obligations qu'un employé travaillant pour toute autre firme de n'importe quel secteur économique. Il ne s'agit pas là d'un caprice administratif ou d'un décret corporatif. C'est la loi. Par exemple, l'article 2088 du Code civil du Québec stipule:

«Un employé est tenu non seulement de mener son travail avec prudence et diligence, mais aussi d'agir avec loyauté et honnêteté et est tenu de ne pas faire usage de l'information à caractère confidentiel qu'il obtient dans l'exécution de son travail. Ces obligations tiennent pour un délai raisonnable après la fin d'un contrat et ont cours en permanence lorsqu'il s'agit d'information concernant la réputation et la vie privée d'une tierce personne.»

Au cours de la dernière semaine, certains journalistes de The Gazette ont violé cette interdiction concernant l'utilisation d'informations confidentielles. Ils ont passé outre à l'interdiction de faire usage d'information concernant les salariés de cette compagnie. Des déclarations ont été faites à d'autres médias, ce qui contrevient à l'obligation légale de fidélité première à son employeur. La jurisprudence prévoie des sanctions comprenant la suspension ou même le congédiement pour ceux qui persistent à négliger leurs obligations envers l'employeur après un avertissement clair.

Plus précisément, tout le personnel doit comprendre qu'aucune déclaration ou action entreprise auprès d'un autre média ne devrait l'être si elle peut avoir comme effet de:

- violer les droits d'auteur et de propriété intellectuelle de The Gazette sur du matériel produit pour ce journal par du personnel qui est payé pour le faire;

- révéler des informations confidentielles concernant un employé du journal, y compris les membres de son administration, qui ont été obtenues dans le cadre de l'exécution de son travail. Ces informations comprennent non seulement les déclarations et les faits, mais aussi plus largement les allégations et les commérages concernant les membres du personnel, y compris ceux de l'administration;

- remettre en question les décisions prises par les gestionnaires de ce journal, y compris ses propriétaires. Un désaccord ne justifie pas de porter des accusations de mauvaise foi contre l'employeur ni de lui attribuer des arrière-pensées;

- produire du matériel écrit, sonore, visuel ou destiné à un site Internet, qu'il relève de la nouvelle ou du commentaire, qui viole l'obligation de loyauté première des employés à l'égard de The Gazette et de ses propriétaires ;

- refuser d'exécuter un travail légitime et légal tel que demandé par l'employeur, la compagnie, ou ses propriétaires;

- porter atteinte délibérément à la santé financière du journal ou à sa réputation;

Si quoi que ce soit demeure obscur à propos de la signification des remarques précédentes, nous vous prions de ne pas hésiter à tirer les choses au clair auprès du rédacteur en chef (editor in chief) ou du directeur de l'information (managing editor).

Étant donné l'atmosphère qui règne présentement, il pourrait être tentant de voir dans ce message un moyen d'empêcher le débat ou de faire taire la dissidence. Au contraire, cela se veut une façon de clarifier les conditions dans lesquelles ce débat doit se faire à The Gazette en gardant un équilibre entre le respect des droits légaux et les obligations de tous. Aucun droit n'est absolu. Aussi cruciales que soient la liberté d'expression et la liberté de presse pour les journalistes, ces droits ne surpassent pas nécessairement tous les autres droits. Pas plus que le titre de «journaliste» ne nie le droit du propriétaire d'une entreprise de presse de mener son journal comme il lui plaît, dans les limites prévues par la loi. Pour personne, journaliste ou autre, il n'existe un droit de travailler pour The Gazette. Il s'agit d'un privilège avec tout ce que cela implique dont Le Devoir de prudence, d'assiduité, d'honnêteté et de fidélité à l'employeur. Cela étant compris, continuons de travailler tous ensemble.

Le 14 décembre 2001

Peter Stockland est Editor in chief. Raymond Brassard est Managing editor.



Médias: Souriez, votre patron vous aime

Paul Cauchon
LD - Le lundi 17 décembre 2001


Au journal The Gazette on ne sait pas si les journalistes s'ennuient de leur ancien propriétaire Conrad Black. Ils ne le vous diront pas car depuis vendredi on leur interdit de parler en public, ce qui est assez particulier pour une entreprise vouée à la circulation de l'information

Les artisans de The Gazette ont en effet reçu vendredi une note de service de la direction de leur journal leur demandant de cesser de critiquer leur entreprise ou de dévoiler des informations sur elle, sous peine de congédiement. Pour justifier ce coup de massue la direction du journal a brandi l'article 2088 du Code civil, qui stipule qu'un salarié «doit agir avec loyauté et ne pas faire usage de l'information à caractère confidentiel qu'il obtient dans l'exécution ou à l'occasion de son travail» (notons en passant que cet article est habituellement utilisé dans les causes où un employé part pour passer à la concurrence).

La note fait valoir, entre autres, que travailler à The Gazette n'est pas un droit mais un privilège qui entraîne des obligations de fidélité.

Les journalistes ont été obligés de fermer un site Internet qui avait été mis en place quelques jours auparavant pour sensibiliser le public à leur point de vue. «On se sent surveillés, menacés, c'est Big Brother», de confier au Devoir plusieurs journalistes... sous le coup de la confidentialité bien sûr.

Cette note a été diffusée le même jour où paraissait dans The Gazette un texte signé David Asper, grand patron de CanWest Global Communications qui achetait l'année dernière de Conrad Black les journaux de la chaîne Southam, un texte qui représente un des plus remarquables témoignages de mépris d'un patron de presse envers ses propres journalistes!

Rappelons qu'il y a dix jours CanWest décidait d'imposer une fois par semaine un éditorial unique aux journaux Southam, un éditorial envoyé de ses bureaux de Winnipeg. D'ici à un an ce sont trois éditoriaux par semaine qui seront ainsi imposés aux journaux CanWest.

Pendant deux jours les journalistes de The Gazette ont protesté contre cette décision en refusant de signer leurs textes, jusqu'à ce que l'entreprise menace de les poursuivre. Puis ils ont diffusé une pétition (que plus de 60 d'entre eux ont signé) et ouvert un site Internet, jusqu'aux menaces de vendredi dernier.

Les journalistes de The Gazette soutiennent qu'au lieu d'ajouter du contenu éditorial CanWest se trouve ainsi à réduire la diversité d'opinion et la qualité du débat démocratique, en muselant les équipes éditoriales locales.

Les artisans du journal soutiennent également que CanWest se sert de l'éditorial pour défendre les intérêts de la famille Asper, propriétaire de CanWest Global (le premier éditorial unique il y a dix jours demandait au gouvernement fédéral de réduire l'imposition des gains en capital des fondations privées du type de celle qui est gérée par la famille Asper).

David Asper est passé à l'attaque en publiant dans The Gazette de vendredi un texte qui témoigne de sa colère. Qualifiant les protestations des journalistes d'«enfantines» il s'emballe: «depuis quand leur droit à la libre expression est plus grand que celui de n'importe qui d'autre?».

Puis il continue: les journalistes de The Gazette qui se sont plaints aux autres médias «demeurent cachés, ce qui fait partie des politiques pathétiques de la gauche canadienne. Peut-être devraient-ils pour la première fois de leur vie prendre un risque [...] et lancer leur propre journal. Peut-être que leur grand syndicat devrait les aider?» Mais, conclut-il, leur syndicat ne le fera pas parce que «moins de 10 % des Canadiens seulement soutiennent la gauche politique».

Donc, non seulement David Asper estime que dans toute cette histoire on veut brimer son propre droit de parole comme entrepreneur (il ne semble pas lui traverser l'esprit qu'en imposant sa vision à 14 journaux majeurs du Canada sa parole pèse plus lourd que celle du simple quidam qui ne possède aucun média!), mais en plus il accuse la gauche de comploter contre lui.

David Asper soutient également que «trop d'opinions proviennent du sud de l'Ontario» et il serait donc important qu'un groupe de Winnipeg puisse faire entendre sa voix, ce qui serait le signe selon lui d'une nouvelle diversité de l'information au pays.

Les journalistes de The Gazette ont pris les devants dans cette histoire parce que souvent les artisans des autres journaux Southam sont moins bien organisés (au National Post ils ne sont même pas syndiqués). Je crois que chez certains d'entre eux s'exprime également une sorte de «société distincte» anglo-québécoise par rapport à l'ensemble canadien-anglais.

Mais quoi qu'il en soit, cette histoire représente une des plus importantes batailles actuellement autour de la concentration des médias au Canada, bataille dont le résultat sera assez important pour l'avenir.



La direction de The Gazette rappelle ses employés à l'ordre

Pascale Breton
La Presse
Le dimanche 16 décembre 2001


La tempête ne semble pas vouloir se calmer au quotidien anglophone The Gazette.

Les employés de la salle de rédaction ont reçu vendredi un mémo interne signé par l'éditeur en chef, Peter Stockland, et du chef des nouvelles, Raymond Brassard, rappelant à l'ordre ceux qui auraient l'envie de dénoncer publiquement les nouvelles pratiques de la compagnie.

«Les journalistes et les autres travailleurs d'un journal comme The Gazette doivent se rappeler qu'ils sont les employés d'une compagnie. Légalement, ils sont liés aux mêmes obligations que les employés d'une autre compagnie dans n'importe quel secteur économique. Ce n'est pas un caprice des gestionnaires ou un avis de la direction, mais la loi», peut-on lire dans cette lettre dont La Presse a obtenu copie.

En se référant au Code civil du Québec, la direction rappelle clairement aux employés que des sanctions peuvent être appliquées, allant jusqu'à une suspension ou un congédiement.

Un privilège

Travailler à The Gazette n'est pas un droit, mais un privilège, dit aussi ce mémo. «C'est un privilège qui apporte des obligations de prudence, de diligence, d'honnêteté et de fidélité face à l'employeur.»

Cette notice survient après la décision des dirigeants de CanWest Global Communications, propriétaire de 14 quotidiens canadiens dont The Gazette, de publier un éditorial national de façon hebdomadaire dans tous ses journaux.

En guise de protestation, les journalistes montréalais ont d'abord refusé de signer leurs textes pendant deux jours.

Puis, une cinquantaine d'entre eux ont signé une lettre dénonçant cette politique dans divers médias, dont La Presse.

Samedi, le président de la Montreal Newspaper Guild, le syndicat des journalistes du quotidien The Gazette, a fait preuve de prudence.

«La direction menace de sévir sévèrement. Nous regardons toutes les implications que ça comporte, du point de vue de la convention collective et de la loi, mais pour l'instant, nous avons suggéré fortement à nos membres de se conformer au mémo», a ainsi expliqué John Belcarz.

L'ambiance de la salle de rédaction est plutôt sombre depuis quelques jours, mais la détermination est toujours là, a cependant ajouté le président du syndicat.

Signe du climat qui règne, un journaliste du quotidien anglophone qui devait participer à une table ronde à l'émission Ouvert le samedi, animée par Michel Lacombe à la radio de Radio-Canada, s'est désisté après avoir reçu le mémo.

Le tollé provoqué par la ligne unique imposée par la famille Asper, propriétaire de CanWest Global, s'est par ailleurs étendu au-delà de la frontière canadienne.

Dans son édition de samedi, le quotidien français Libération en faisait même largement mention.



How the Aspers are shooting themselves in the foot

By LYSIANE GAGNON
G&M - Monday, December 17, 2001 - Page A15


After having dumbed down Canadian television by importing cheap U.S. programs for its Global network, the Asper family bought itself a new toy: Southam News, Canada's largest chain of newspapers, including the National Post and broadsheets in all major cities. Since the departure of Conrad Black (a man who loved newspapers), the Aspers are now free to play as they wish with their new toy.

National Post Ottawa columnist Lawrence Martin was the first casualty: His contract was not renewed because he had raised persistent questions about Prime Minister Jean Chrétien's dubious dealings in his Shawinigan riding. This infuriated Mr. Chrétien, and Mr. Chrétien is a good friend of the Aspers.

It goes on. Any article even mildly critical of Israel must be scrutinized before being published. A Montreal Gazette cultural columnist, Peggy Curran, recently wrote about a documentary film that contained negative scenes about the Israeli army. Her column was sent to CanWest's Winnipeg headquarters for editing.

Now the Aspers have invented "national" editorials. All Southam papers are forced to publish a weekly editorial written in the chain's headquarters in Winnipeg -- where, apparently, people are better placed than anywhere else to define what, in the words of David Asper, "is best for the nation as a whole." These editorials will increase to three a week next year.

The chain's "local" editorial boards are forbidden from taking an editorial stand contrary to that of headquarters. Last week's Winnipeg-made editorial called for privatization of health care. This means that "local" editorial boards will be unable to set their own policies regarding major public issues their readers care about. If the Aspers decided to call for the abolition of the Official Languages Act, The Gazette couldn't defend the interests of its readers, who, as Canada's only English-speaking minority, want federal protection.

The first "national" editorial called for tax breaks for contributors to private foundations. It's only a coincidence, of course, that the Aspers have one of Canada's largest private foundations.

The heavy-handed policies of the new Southam bosses led to the resignation of Gazette publisher Michael Goldbloom. The editorial page editor, Peter Hadekel, was reassigned, and 70 journalists signed a petition to protest against their employers' policies, a courageous move in a shrinking job market where CanWest is a key player. With his characteristic subtlety, David Asper accuses his critics of being "leftists" and "bleeding hearts" -- a hilarious accusation regarding Mr. Hadekel, a former business columnist with a distinctly right-wing bent.

No one is against the right of newspaper owners to express their views. But the privilege of owning a large chain carries responsibilities, and one of them is to ensure a diversity of opinions. Enlightened owners avoid direct intrusion in news coverage; they limit stating their corporate views to major events such as referendums or elections; they grant autonomy to their "regional" editorial boards, a must in a country as diverse as Canada. As Gazette columnist Don Macpherson pointed out, "Regional differences are the reason why Canada is organized politically as a federation rather than a unitary state."

The Aspers' philistine forays into a trade they know nothing about will undermine the credibility of their newspapers, and are commercially stupid to boot, for papers that don't reflect their communities' interests cannot survive. This is especially true for The Gazette, the flagship of a highly educated community that is larger than the population of Manitoba.

lysiane.gagnon@lapresse.ca



The Gazette: L'information, ce n'est pas «des petits pois»

Le cas CanWest Global Communications illustre bien les méfaits de la concentration de la presse, souligne Diane Lemieux

Robert Dutrisac
LD - Le mardi 18 décembre 2001


Apportant son appui aux journalistes de The Gazette , Diane Lemieux croit que l'uniformisation décrétée par les propriétaires de Southam, CanWest Global, est un exemple probant des méfaits de la concentration de la presse. Cette illustration l'inspirera dans la conception de la politique sur la diversité de l'information qui est toujours en préparation.

La ministre de la Culture et des Communications, Diane Lemieux, n'aime peut-être pas toujours ce qu'elle lit sous la plume des journalistes de The Gazette, mais elle a décidé, hier, de se porter à leur défense au nom de la liberté de presse et de la diversité des sources d'information.

La décision de CanWest Global Communications Corp. d'imposer d'un océan à l'autre des éditoriaux dictés par le siège social de Winnipeg aux 14 journaux de la chaîne Southam dont elle est propriétaire, y compris à The Gazette, est «une illustration extrêmement concrète» des méfaits de la concentration de la presse, a indiqué Diane Lemieux aux cours d'un entretien téléphonique avec Le Devoir .

Les limites à la liberté d'expression imposée par le propriétaire aux journalistes de The Gazette qui se sont opposés à cette pratique, tout comme les menaces de congédiement proférées à leur endroit par David Asper, héritier du fondateur de CanWest, Izzie Asper, font plus que soulever de nouvelles avenues en matière d'interprétation du Code civil. Les dirigeants de CanWest «ont l'air de manoeuvrer comme s'ils étaient une entreprise privée "standard"», estime la ministre. «Mais les entreprises de presse ne sont pas des entreprises comme les autres parce que leur matière première, c'est l'information. Et l'information et la liberté de presse, ce sont des valeurs qui sont consacrées dans nos chartes. Ils ne manipulent pas des petits pois qui doivent avoir la même grandeur dans la petite "can".»

«Il n'y a pas plus montréalais que The Gazette », a dit Mme Lemieux, qui n'a pas manqué de préciser ne pas toujours aimer «les papiers qu'ils font». «Ce n'est pas vrai que les angles de vue sont les mêmes qu'à Regina, à Edmonton, à Calgary et à Charlottetown. C'est une imposition d'une vue canadienne.»

Pour la ministre, c'est un exemple patent des risques d'uniformisation que la concentration de la presse fait courir, comme le craignaient certains. «Ce n'est plus une crainte, ce sont des gestes, c'est une volonté qui a été exprimée», a-t-elle dit.

Diane Lemieux est en voie de mettre la dernière main à une politique sur la diversité de l'information. Cette nouvelle politique fera suite au rapport de la Commission sur la culture et des communications sur la concentration de la presse que deux transactions avaient fait naître: l'acquisition des quotidiens d'Hollinger au Québec, soit Le Soleil, par la chaîne Gesca qui publie La Presse, et l'achat de Vidéotron-TVA par Quebecor, l'éditeur du Journal de Montréal.

L'uniformisation imposée par CanWest, «c'est inspirant», a dit la ministre, «dans le sens où ça nous donne une base légitime pour intervenir dans la mesure de nos possibilités». La ministre, qui dit vouloir préserver la diversité des sources d'information, signale toutefois qu'elle ne recommandera pas la création de l'équivalent d'un Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) pour la presse écrite. «On n'a pas toute la juridiction pour exercer nos pouvoirs sur l'ensemble des entreprises», a-t-elle indiqué.



Le mépris a un nom: Asper

Jean-Robert Sansfaçon
LD 18.12.01


Éditorial - Non contents d'avoir rabroué l'équipe de journalistes de leur nouveau joujou montréalais The Gazette en les traitant de traîtres et de lâches, les propriétaires de CanWest Global, la famille Asper, viennent de leur adresser une mise en garde qui pourrait se résumer ainsi: si vous parlez contre moi, vous serez congédiés!

Il va de soi que les employés d'une entreprise, quelle qu'elle soit, doivent fidélité à leur employeur et ne peuvent pas faire circuler des renseignements de nature confidentielle obtenus dans le cadre de leurs fonctions. Mais ce n'est pas de cela qu'il est question à The Gazette. Il s'agit plutôt d'un débat d'intérêt public concernant l'orientation éditoriale que les Asper entendent donner à leurs journaux. Or ce débat, il aurait dû avoir lieu bien avant, c'est-à-dire au moment où CanWest a manifesté son intention d'acheter la chaîne Southam, qui appartenait à Conrad Black.

En imposant un éditorial unique à tous ses quotidiens, CanWest impose d'abord une pensée uniforme à tous les lecteurs de ses quotidiens régionaux, ce qui est déjà choquant («La pensée unique», Le Devoir , 7 décembre 2001), mais aussi une pensée de plus en plus détaillée à laquelle les équipes éditoriales locales devront se plier. Or, n'y a-t-il pas de limites au droit de propriété quand il est question d'information et de pensée éditoriale?

Un propriétaire peut fixer les orientations générales à suivre. Il peut avoir ses convictions et même, de façon accessoire, quelques obsessions personnelles. Mais il ne peut pas forcer les éditorialistes de tous ses journaux à penser et à écrire cornme lui sur chacune des grandes questions nationales ou internationales sous peine c Le Devoir remettre leur démission. Une équipe éditoriale a aussi sa propre marge d'autonomie, qu'elle doit savoir utiliser de façon intelligente et nuancée dans le respect des orientations de l'entreprise. Nier cette spécificité, c'est nier le droit des éditorialistes à exercer leur jugement professionnel, et c'est mépriser les lecteurs qui s'imaginent en présence d'individus libres.

Cette histoire, qui n'a fait que s'envenimer depuis deux semaines, nous ramène au problème de la concentration de la presse et à ses effets pervers dont voilà un beau spécimen. On le voit, la protection du public et de la profession appelle une intervention préventive de la part des pouvoirs publics. Il ne suffit pas de constater que tel propriétaire est plus respectueux que tel autre du travail de ses journalistes. Un simple changement à la direction du groupe et tout bascule, comme on le constate trop tard chez Southam, une organisation de presse au passé prestigieux.

Ce qu'il faut, et la ministre Diane Lemieux doit y venir le plus rapidement possible, c'est un ensemble de mesures susceptibles d'assurer la diversité des points de vue dans la presse quotidienne, dont la création d'un mécanisme de surveillance de la propriété cles médias, indépendant du pouvoir politique certes, mais capable cle poser des exigences et d'obtenir des engagements écrits de la part de futurs propriétaires d'un groupe de presse. Sans une telle intervention, qui sait à quoi ressemblera le paysage médiatique cl'ici une petite décennie?



Go CanWest young man

Nathalie Petrowski
La Presse
Le mardi 18 décembre 2001


Connaissez-vous Nice-Matin? C'est le plus important journal de Nice, en France. Je devrais normalement y travailler. Normalement, dans la mesure où ma mère est née à Nice et mes parents s'y sont rencontrés. Devant ces circonstances atténuantes, j'aurais dû y naître, y grandir, y devenir journaliste et y mourir. Le sort en a voulu autrement, Dieu merci.

C'est d'ailleurs ce que je dis chaque fois que je passe par Nice. Non seulement Dieu merci, mais merci mon Dieu d'avoir donné la bonne idée à mes parents d'immigrer au Canada. Merci mon Dieu de m'avoir permis de vivre autre chose qu'une vie pépère et prévisible au paradis des caniches et des retraités. Merci enfin mon Dieu d'avoir fait de moi une journaliste de La Presse plutôt que du Nice-Matin.

Mon soulagement n'a rien à voir avec la qualité du canard niçois. Si ça se trouve, le Nice-Matin est un des meilleurs quotidiens de France. Non, mon soulagement est un truc purement existentiel. Même si ça semble un peu cucul, je me trouve chanceuse de vivre et de travailler dans un pays jeune et libre comme le Canada, un pays qui m'a permis de devenir journaliste à l'âge baveux de 21 ans, ce qui, en France, à l'époque, eût été impensable. Chanceuse aussi de pouvoir exercer mon métier en toute liberté sans avoir à m'inquiéter à tout bout de champ de ce qu'en pense le propriétaire du journal.

Depuis une semaine pourtant, je suis inquiète. Je me demande même si la vie que je mène et le métier que j'exerce ne sont pas menacés. Pas par mes patrons. Non, les types qui m'inquiètent viennent de l'Ouest, plus précisément de Winnipeg. Ce sont deux cow-boys du nom d'Asper, père et fils, qui ont commencé en rachetant des petits postes de télévision et qui ont fini propriétaires d'un grand réseau de télé et de 14 des plus importants journaux au Canada, dont la Gazette et le National Post.

Les Asper sont des types très riches, très puissants et qui ont des amis partout. Pour vous donner un exemple, lorsque Robert Rabinovitch a été nommé président de CBC et de Radio-Canada, devinez qui a organisé la grande fête pour célébrer sa nomination? Nul autre que son grand ami Izzy Asper. Eh oui. Quand ces gens-là décident quelque chose, il y a des chances qu'on les écoute et qu'on les suive.

Or justement, les Asper viennent de décider qu'un journal n'est pas un lieu ouvert, fondé sur la crédibilité de ses journalistes et la confiance de ses lecteurs, mais un joujou télécommandé.

Comme le racontait mon collègue Boisvert la semaine dernière, Izzy et Dave ont décrété que désormais tous les jeudis que le bon Dieu amène, ils publieraient un éditorial de leur cru dans tous leurs journaux. «Un éditorial: 14 journaux», comme titrait Libération.

Au nom de quelle logique? Au nom de: like it or not, c'est nous les propriétaires et c'est nous qui décidons, bon. En anglais, cette logique se formule d'une autre manière. Go CanWest, young man or go to hell.

Depuis la mise en vigueur de la loi Asper, l'histoire s'est passablement envenimée. Les journalistes de The Gazette ont protesté en faisant une grève des signatures. Il y a eu des démissions chez les cadres, des fuites aux journaux concurrents et finalement, vendredi, une note de service interne interdisant aux journalistes du groupe CanWest de parler aux autres médias sous peine de congédiement.

En apparence, cette affaire ressemble à une crise interne qui ne nous regarde pas. En apparence seulement, puisque cette crise ébranle non seulement les 14 journaux de CanWest, mais toute la business du journalisme canadien.

En effet, jusqu'à la semaine dernière, il existait une loi tacite au Canada, une loi voulant que le propriétaire d'un journal maintienne une saine distance entre son journal et ses intérêts. En d'autres mots, qu'il ne se serve pas de son journal comme s'il s'agissait d'une bébelle achetée chez RadioShack.

Même s'il y a eu des dérapages et que ceux-ci sont inévitables, les patrons de presse canadiens ont, règle générale, respecté la consigne. Tous se sont comportés comme des gentlemen sinon comme des hommes d'affaires avisés, conscients du fait qu'un journal ouvert est un journal prospère. Malheureusement, les cow-boys de CanWest viennent de changer la donne. Grâce à leur initiative, le propriétaire d'un journal est désormais le seul maître à bord. Il a le droit d'écrire ce qu'il veut même s'il ne sait pas de quoi il parle, surtout lorsque ce dont il parle se déroule à mille lieues de son Winnipeg natal.

Passe encore quand Dave et Izzy vont éditorialiser sur le blé et le pétrole mais que vont-ils écrire sur les homards, les morues, Mirabel et Mom Boucher?

Aux journalistes qui protestaient contre l'imposition d'une pensée unique dans les journaux de CanWest, les Asper ont rétorqué: Si vous n'êtes pas contents, fondez votre propre journal!

Ils oubliaient une chose: un journal ne dépend pas seulement de ses journalistes. Il dépend avant tout de ses lecteurs et de la confiance que ces derniers mettent dans le journal qu'ils lisent chaque jour.

Que diraient Izzy et Dave si leurs lecteurs se révoltaient? S'ils cessaient d'acheter la Gazette ou le National Post parce qu'ils ne savent plus à qui se fier? Parce qu'ils ont perdu confiance? Parce qu'ils ont l'impression que tout ce qu'ils lisent ne sert que les intérêts du propriétaire: ses fondations, ses oeuvres de bienfaisance, ses bébittes politiques, ses émissions de télé? Que diraient Dave et Izzy s'ils étaient propriétaires de 14 journaux qui ne circulent plus faute de lecteurs?

Pour les gens du métier, cette affaire est une atteinte à la liberté d'expression des journalistes. Moi, je crois que c'est une atteinte à la confiance des lecteurs. C'est ce qui m'inquiète le plus. Si les gens se mettent à douter des 14 journaux du groupe CanWest, avant longtemps ils vont se mettre à douter de tous les journaux du Canada. Izzy et Dave auront beau crier, Go CanWest, young man, ils crieront tout seuls dans le désert d'idées qu'ils ont créé.



Québec se porte à la défense des journalistes de The Gazette

Reuters
Le mardi 18 décembre 2001


La ministre de la Culture et des Communications du Québec, Diane Lemieux, a donné mardi son appui aux journalistes du quotidien montréalais The Gazette, qui contestent la décision de leur propriétaire CanWest Global Communications d'uniformiser le contenu des éditoriaux de ses 14 quotidiens canadiens.

Au début du mois, CanWest a décidé d'imposer des éditoriaux émanant du siège social de Winnipeg aux quotidiens de la chaîne Southam, dont elle est propriétaire.

«Je crois que nous avons là une illustration très concrète d'un effet négatif de la concentration de la presse», a affirmé la ministre lors d'un point de presse à l'Assemblée nationale.

Au nom de la liberté de presse et de la diversité des sources d'information, la ministre Lemieux s'est portée à la défense des journalistes de The Gazette qui ont notamment refusé de signer leurs articles pendant quelques jours en guise de protestation.

«Je suis très triste pour The Gazette et ses journalistes. C'est un journal montréalais avec son histoire propre. Les angles ne sont pas les mêmes qu'à Regina ou Calgary», a dit Diane Lemieux.

Le gouvernement québécois dévoilera d'ici quelques semaines une politique sur la diversité de l'information dans la foulée des récents mouvements de consolidation des grands groupes de presse au Québec.

Une filiale de Power Corporation du Canada, Gesca, a acquis l'an dernier les trois quotidiens québécois du groupe Hollinger (Le Soleil de Québec, Le Droit d'Ottawa et Le Quotidien de Chicoutimi). Power contrôle 49% du tirage francophone au Québec, dont son titre-phare, La Presse.

Par ailleurs, Quebecor s'est porté acquéreur l'an dernier du câblodistributeur Vidéotron, devenant ainsi propriétaire du réseau de télévision TVA, et contrôle 48% du tirage des quotidiens francophones québécois avec ses deux tabloïds à Montréal et Québec.

Bien qu'elle dise tenir à la diversité des sources d'information, la ministre a indiqué qu'elle n'appuierait pas la recommandation d'une commission parlementaire de créer un organisme de surveillance des médias pour éviter que la concentration de la presse n'entraîne des dérives.



Les parlementaires réclament l'autonomie pour The Gazette

DENIS LESSARD
La Presse
Le jeudi 20 décembre 2001


Dans un rare moment d'unanimité, péquistes et libéraux ont demandé mercredi au groupe de presse Southam de préserver l'autonomie de son journal au Québec, The Gazette .

Les dirigeants de Southam devraient «publier un énoncé de principes et des engagements à l'égard de la qualité et de la diversité de l'information», affirme une motion unanimement adoptée mercredi à l'Assemblée nationale. Un tel engagement devrait «maintenir et préserver le caractère original et l'autonomie de son quotidien au Québec, The Gazette», estime l'Assemblée nationale.

Cette prise de position vise clairement la décision de CanWest de publier, chaque semaine, un éditorial unique dans les 14 journaux qu'elle possède au Canada. Cette politique a causé une commotion à The Gazette -une pétition de journalistes a dénoncé cette pratique au nom de la diversité de l'information. L'éditeur Peter Stockland a fait circuler une note de service menaçant les employés récalcitrants de représailles, mais trois anciens rédacteurs en chef du journal ont publiquement attaqué la décision de la famille Asper, propriétaire du conglomérat, CanWest Global et Southam News.

Cette décision de publier le même éditorial dans tous les journaux de la chaîne, «est un geste sans précédent qui nous entraîne dans une certaine uniformisation d'information. Cela nous confronte et nous pose des questions extrêmement troublantes», a déclaré la ministre de la Culture Diane Lemieux en relevant que CanWest possède le troisième réseau privé en importance dans le secteur de la télévision canadienne et contrôle 40% des journaux du Canada anglais.

«Au cours des prochaines semaines», le gouvernement posera des gestes dans le sens des propositions de la commission de la Culture. Sans fournir de détails, Mme Lemieux a souligné que Québec visait d'abord à «documenter» l'évolution de la concentration de la presse, et tout en respectant ses compétences, «trouver des moyens adaptés» pour «surveiller ces mouvements de concentration de presse». Comme l'y invitait la commission parlementaire, Mme Lemieux indique aussi que le financement des médias indépendants sera amélioré et, finalement, que Québec dotera les citoyens de recours «en regard de la qualité de l'information véhiculée dans les médias».


Asper et Saul

Bernard Descôteaux
LD 20.12.01



Éditorial - Si, au Québec, on s'émeut de la volonté de la famille Asper d'imposer une pensée unique à ses journaux du groupe Southam, c'est de la liberté de penser et de s'exprimer de l'écrivain John R. Saul qu'on s'inquiète au Canada anglais. Dans son dernier livre, On Equilibrium, le coujoint de la gouverneure générale, Adrienne Clarkson, exprime à propos des événements du 11 septembre des vues que l'on pourrait qualifier de divergentes du courant de pensée majoritaire à ce sujet au Canada. La droite en est choquée et crie au scandale.

Le cas de John Saul soulève de nombreuses questions. Relevons celle de la liberté d'expression. Pour qui vit dans son siècle, il va de soi que le conjoint de celui qui occupe une fonction officielle ne fait pas voeu de silence et d'abstinence. Pourtant, on voudrait qu'il se taise et observe la retenue que lui imposerait la fonction de son épouse. Or John Saul ne fait que poursuivre une carrière d'écrivain et de penseur déjà longue, et les convictions qui sont les siennes ne datent pas d'hier. D'autres avant lui, dans des circonstances similaires, ont pu poursuivre une carrière dans le milieu des affaires. On n'a pas à pénaliser John Saul du fait qu'il soit un intellectuel plutôt qu'un homme d'affaires.

Ce qui heurte le plus, pourrait-on penser à la lecture de certains commentaires dans la presse torontoise, c'est moins le fait que John Saul exprime des idées que les idées elles-mêmes qui sont plutôt à gauche qu'à droite. Par exemple, dire que les Etats-Unis ont, par leurs politiques, provoqué, au moins en partie, les événements du 11 septembre relève presque de l'infamie. En matière d'idées, la vraie droite apprécie peu la diversité d'opinions et les esprits libres. Ce n'est pas sans raison que l'on s'est attaqué ainsi à John Saul plutôt que de s'arrêter à ce qui se passe dans les journaux du groupe Southam.

Jean Chrétien s'est spontanément porté à la défense de John Saul. L'appui du premier ministre n'est toutefois pas sans arrière-pensée. Satisfait de voir comment le couple vice-royal transforme peu à peu la fonction de gouverneur général en occupant plus de place sur la scène publique que leurs prédécesseurs, M. Chrétien est prêt à supporter les quelques embarras que peuvent à l'occasion lui créer les opinions de l'écrivain Saul. S'étant exprimé sur le cas de ce dernier, le premier ministre devrait nous dire maintenant ce qu'il pense de la liberté de penser que la famille Asper consent à ses journalistes. Peut-être se sent-il mal à l'aise de l'aborder en raison des liens que les Asper entretiennent avec le Parti libéral? Rappelons-lui toutefois que ce cas est au moins aussi important que celui de John Saul.



Le problème, ce n'est pas la concentration!

Jean-Guy Dubuc
La Tribune Le jeudi 20 décembre 2001



C'est facile de mettre sur le dos de la concentration des médias le problème que connaissent présentement les journalistes du journal The Gazette face à leur employeur.

La ministre de la Culture et des Communications, Diane Lemieux, s'est donc empressée d'y voir "une illustration extrêmement probante" des méfaits de la concentration de la presse. Mme Lemieux n'a rien compris. Et c'est grave, quand on est ministre des Communications.

Rappelons les faits. La semaine dernière, la direction de The Gazette recevait de ses propriétaires, la famille Asper, à Winnipeg, un éditorial que le journal, comme ses 13 autres collègues au Canada, devait nécessairement publier dans ses pages: début d'une obligation qui devrait passer de une à trois fois par semaine durant l'année. On comprend la réaction des journalistes: si The Gazette se voit obligée de suivre aveuglément la pensée éditoriale du propriétaire, qu'advient-il de la diversité des opinions et de la liberté d'expression? Devant le refus des journalistes d'apposer leur signature à leurs articles, David Asper leur a écrit une lettre de menace, alléguant qu'une entreprise de presse est une compagnie comme les autres et requiert la fidélité absolue de tout son personnel. Tout cela servi sur un ton de mépris et d'intolérance.

M. Asper n'a pas compris le rôle d'un média d'information, le rôle d'un propriétaire, le devoir du journaliste et le droit du lecteur. M. Asper abuse de son pouvoir; et M. Asper doit être condamné par tout ce qui existe de partisan d'une presse libre et d'une société démocratique saine. Ce n'est pas vrai que les Québécois vont se voir imposer l'opinion évidemment intéressée de cet homme d'affaires manitobain qui ne connaît rien du Québec et de sa population. Donc, que l'on se porte tous à la défense des journalistes de The Gazette n'est que normal et sain.

Dire que cette position de force excessive est le fruit de la concentration est cependant une aberration qu'il faut tout autant dénoncer.

D'abord, les journaux que CanWest Global a achetés de Conrad Black existaient tous sous la même "concentration" auparavant. Et jamais Conrad Black ne s'en est servi pour imposer sa pensée à tous ses journaux. La concentration était la même avant, sans que personne n'ait à s'en plaindre. Le seul changement, c'est la prise en charge de la chaîne par une direction mal informée qui devrait vendre de la tôle ou des marteaux plutôt que de publier des journaux sans en connaître la culture.

D'où la conclusion fautive: ce n'est pas à cause de la concentration que CanWest pose des gestes abusifs mais seulement à cause de la famille Asper, propriétaire.

À preuve: le professeur de journalisme Florian Sauvageau, dont on va solliciter l'avis chaque fois que les médias paraissent menacés d'une nouvelle attaque contre leur indépendance ou leur rôle social, a affirmé que la concentration n'est pas toujours synonyme d'uniformisation: "La meilleure preuve de cela, c'est que le quotidien La Presse s'est beaucoup amélioré même si le réseau Gesca contrôle maintenant sept quotidiens", dit-il. Ce qui signifie que la concentration peut servir autant le lecteur que l'entreprise, dépendant de qui dirige l'entreprise.

Donc, la subite levée de boucliers de tous ceux qui veulent faire flèche de tout bois pour s'en prendre à toute espèce de concentration doit être perçue pour ce qu'elle est: une défense mal dissimulée d'intérêts personnels. L'utilisation abusive du cas The Gazette ne doit tromper personne. Et si la ministre Lemieux entend ceux qu'elle veut entendre pour réglementer les médias, il faudrait qu'elle ouvre grand les yeux avent [sic] de juger et de condamner dans l'absolu ceux qu'elle veut mater.



Le mécontentement grandit à The Gazette

Le journaliste Jack Todd suspendu depuis jeudi

Marie-France Léger
La Presse
Le samedi 22 décembre 2001


Dans le contentieux qui oppose les journalistes de The Gazette à la direction de CanWest Global, la suspension du journaliste Jack Todd, intervenue jeudi, risque de hérisser les lecteurs montréalais.

Ce dernier épisode de la bataille larvée provoquée par la décision de la famille Asper, basée à Winnipeg, d'uniformiser le contenu éditorial des principaux journaux de la chaîne Southam a soulevé l'indignation des journalistes.

«Je pense que l'opposition à cette politique de la compagnie est en croissance non seulement ici, mais dans tout le pays», a souligné une source sous le couvert de l'anonymat. Ainsi, a-t-on appris hier que l'Association canadienne des journalistes et la Fédération internationale des journalistes, basée à Bruxelles, appuient le mouvement de résistance.

De son côté, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) a répliqué en réactivant le site de protestation que les journalistes de la Gazette avait dû fermer à la suite des menaces de leur employeur.

Le journaliste sportif Jack Todd, une des vedettes du quotidien anglophone, a été suspendu une semaine sans salaire pour avoir répondu brutalement à un courriel de la compagnie annonçant des nominations.

«Je pense que la compagnie a voulu faire de Jack un exemple. Mais ça démontre aussi leur manque de respect. Jack Todd est un atout pour The Gazette. Ça démontre à quel point CanWest est distant de la sensibilité et des préoccupations du marché montréalais», a confié une autre source bien informée.

Selon la FPJQ, l'attitude de la compagnie, de manière générale depuis le début, touche à la liberté de la presse et à la liberté d'expression. Les journalistes du quotidien vivent dans un climat difficile et craignent d'être censurés. Deux cas notamment méritent d'être relevés, selon cette source: la journaliste de télé, Peggy Curran, a dû retravailler un article portant sur un documentaire racontant que des journalistes palestiniens se faisaient tirer dessus par des policiers israéliens.

Également, la direction de CanWest aurait formellement interdit de répliquer à un article «très extrême» en faveur d'Israël paru en éditorial le 11 août.

Pour sa part, le rédacteur en chef Peter Stockland n'a pas voulu faire de commentaires sur la suspension de son journaliste, sur les cas de censure ou sur la suite des événements.