LAssemblée nationale se doit
de mériter notre respect8.5.01
par Guy Rocher
Je le dis demblée : je ne suis pas ici pour Yves Michaud. Je suis ici, en ce 29 avril 2001, parce que, le 14 décembre 2000, lAssemblée nationale sest comportée dune manière inadmissible et répréhensible. En condamnant un supposé délit dopinion, sans preuve, comme elle la fait, et sans audition, elle a commis une grave injustice. Je suis donc ici parce que linjustice est haïssable et quelle doit être réparée.
Il se trouve que cest notre ami Yves Michaud qui est la victime de cette injustice. Mais ce pourrait être nimporte qui dautre. Ce pourrait être lun de nous dans cette salle aujourdhui, ou nimporte qui dautre hors de cette salle. Quelle que soit la victime de linjustice, il faut lui apporter notre soutien et notre aide. Cest par souci de justice que nous sommes "solidaires" dYves Michaud, comme nous devrions lêtre de toute autre victime.
Il arrive que des tribunaux commettent des injustices. On parle alors d"erreur judiciaire". Et quand on découvre une erreur judiciaire, on semploie à la réparer. Le 14 décembre 2000, lAssemblée nationale a commis une "erreur parlementaire". Elle doit aussi la réparer. Ce nest pas parce que lAssemblée nationale est le législateur quelle est au-dessus de la justice. Elle doit avoir lhonnêteté et jose dire lhumilité de reconnaître son erreur et de la corriger.
Le geste à poser de sa part est dautant plus important quil sagit précisément de lAssemblée nationale, de cette institution qui doit plus que toute autre mériter notre respect. Cest elle, en effet, lAssemblée nationale qui fait que notre État est démocratique. Dans toute dictature, il y a un pouvoir exécutif ; on trouve des tribunaux dans toutes les dictatures. Ce qui fait la différence entre la dictature et la démocratie, cest la présence dune Assemblée nationale élue par lensemble des citoyens. À ce titre, lAssemblée nationale doit avoir notre respect, cest-à-dire quelle doit mériter notre respect. Or, le 14 décembre 2000, lAssemblée nationale ne sest pas respectée elle-même. Elle a agi sur un coup de sang, dune manière inacceptable, dans le sens le plus fort de ce terme. Elle a inconsidérément et injustement porté atteinte à la réputation dun citoyen. Quand lAssemblée nationale commet une telle erreur, cest la démocratie qui est en déficit. Et pour se mériter le respect que nous lui devons, lAssemblée nationale se doit et nous doit de faire amende honorable.
Je suis un vieux professeur. Jenseigne depuis 50 ans. Cela explique que jai depuis longtemps acquis un grand respect pour lignorance. Elle ma fait vivre, elle a fait vivre ma famille. Lignorance des autres, celle des étudiants, celle de mes collègues, et surtout la mienne ! La maladie fait vivre le médecin et la chicane, lavocat. Dans mon cas, ce fut lignorance. Mais je respecte lignorance qui se reconnaît et qui sefforce de déchirer le voile qui lenveloppe, de repousser ses frontières. Pas nimporte quelle ignorance !
Le 14 décembre 2000, lAssemblée nationale a agi dans lignorance. Elle a condamné Yves Michaud sur la foi de renseignements partiels et partiaux, sans vérifier ses sources dinformation et, comble dincorrection, sans entendre lintéressé. Si elle ne se corrige pas, si elle senfonce dans son erreur, lAssemblée nationale passera de lhonnête ignorance à lignorance crasse, que le dictionnaire définit comme étant "grossière et dans laquelle on se complaît". Ce ne sont pas seulement les chefs des trois partis qui sont en cause et qui portent une responsabilité particulière. Cest la députation toute entière, au complet, sans une seule dissidence, qui a agi dans lignorance et sest rendue coupable de linjustice commise.
En traitant depuis longtemps avec lignorance, jai aussi appris quil faut savoir distinguer la vraie ignorance de la fausse ignorance, lhonnête ignorance de lignorance hypocrite. Sous le couvert de lignorance, le geste de lAssemblée nationale du 14 décembre 2000 nétait peut-être pas exempt dhypocrisie. Toute allégeance confondue, sous le couvert de la vertu, on barrait joyeusement la route à un député virtuel appréhendé, trop remuant et trop encombrant pour siéger dans lenceinte nationale. La faute nen est quencore plus grave, parce que linstitution démocratique de lÉtat sest comportée dune manière anti-démocratique. Je ne mattends pas à ce que lAssemblée nationale reconnaisse son hypocrisie. Mais je lui demande au moins de réparer linjustice engendrée par sa prétendue ignorance.
Je lisais ces jours derniers un grand roman quon ne lit plus, dun grand romancier russe quon ne lit plus, Maxime Gorki. Dans sa Vie de Klim Samguine, Gorki raconte comment le jeune Klim, en plus de fréquenter lécole publique, avait chez lui un précepteur, comme cétait la pratique dans les milieux bourgeois de lépoque. À loccasion, ce précepteur, Tomiline de son nom, ajoutait aux leçons de chose quelques leçons de vie. Il lui dit un jour : "On appelle métaux nobles ceux qui ne soxydent pas ou presque pas. Remarque-le, Klim : les hommes nobles et fermes desprit ne soxydent pas non plus, cest-à-dire ne se laissent pas abattre par les coups du destin, du malheur". Eh bien, Yves Michaud ne sest pas laissé abattre, il na pas plié léchine. Il nous a donné lexemple du courage dans ladversité. Il appartient aux "métaux nobles" ! Je lui rends cet hommage.
Le même précepteur dit encore à Klim : "Une invention utile sénonce sous une forme interrogative, conjecturale : peut-être est-ce ainsi ? On admet davance, honnêtement, quil peut nen être pas ainsi. Les inventions nuisibles ont toujours une forme affirmative : cest ainsi et non autrement. De là, les erreurs, les fautes... Oui". Le 14 décembre 2000, lAssemblée nationale ne sest pas interrogée, elle ne sest pas demandé sil pouvait ne pas en être ainsi. Elle a été unanimement affirmative : "Cest ainsi et pas autrement, Yves Michaud est coupable, oui". Cette unanimité inhabituelle, cen était même suspect ! LAssemblée nationale sest inventé un Yves Michaud, autre que celui qui est le vrai, pour pouvoir le condamner. Elle a produit "une invention nuisible".
Nuisible pour Yves Michaud. Dans les Sentences de Publilius Lochius, qui vécût au Ier siècle avant notre ère, on peut lire : "Le mal quon dit de vous, même en riant, vous nuit". Le 14 décembre, lAssemblée nationale ne riait pas, elle se prenait même très au sérieux, pour faire son "invention nuisible". Une invention dont hélas ! Yves Michaud paiera longtemps le prix.
Nuisible aussi, cette invention, pour lAssemblée nationale elle-même. Je lis une autre sentence du même Publilius Lochius : "À frapper linnocent, un juge se condamne". Le 14 décembre, lAssemblée nationale sest muée en juge, pour frapper linnocent. Ne sest-elle pas condamnée ?
Nuisible enfin pour la démocratie québécoise, cette fois blessée par sa plus haute instance, et donc nuisible pour nous tous, citoyens du Québec. Alors quelle croyait condamner Yves Michaud, lAssemblée nationale sest condamnée elle-même et fait un grave accroc à notre démocratie québécoise.
Pour ces raisons tout au moins, je me joins à tous ceux qui, solidaires dYves Michaud, appellent lAssemblée nationale à se réhabiliter en effaçant son "invention nuisible".
Guy ROCHER
Centre de recherche en droit public
Université de Montréal

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