Éditorial

Se tenir debout

Michèle Ouimet
La Presse 20.7.01




Outremont respire enfin. La Ville a laissé tomber son inutile bataille judiciaire contre l'érouv. Le Mouvement laïque québécois aussi. Cette semaine, il a décidé de ne pas contester la décision du juge Allan Hilton qui a dit oui à l'érouv au nom de la liberté religieuse.

Aussi ténu qu'un fil de pêche, l'érouv est accroché aux maisons et il ceinture un quartier ou une ville. Il permet aux juifs hassidiques de contourner les règles strictes de leur religion. Le jour du sabbat, ils ne peuvent rien transporter en dehors de leur domicile. L'érouv, qui représente une extension de leur maison, les libère de cette obligation.

Une poignée de citoyens, regroupés autour de l'increvable conseillère municipale Céline Forget, ont harcelé la Ville d'Outremont pour qu'elle ne tolère plus l'érouv. Cédant aux pressions, le maire Jérôme Unterberg a fait enlever le fil. La communauté hassidim a promptement réagi en traînant la municipalité en cour. Le Mouvement laïque en a profité pour se joindre à la Ville afin de défendre le droit à une société civile débarrassée de tout symbole religieux.

Le maire Unterberg s'est écrasé devant le lobby anti-juif mené tambour battant par la conseillère Forget qui s'est lancée en politique pour surveiller la communauté hassidim avec une loupe et s'assurer qu'elle ne jouit d'aucun privilège.

En faisant enlever le fil, le maire savait parfaitement qu'il entraînait sa Ville dans une bataille judiciaire. M. Unterberg affirme qu'il voulait un jugement qui lui aurait permis de classer ce dossier explosif une bonne fois pour toutes. Il aurait pu se contenter d'un avis juridique.

Le juge Hilton a démoli les arguments des opposants qui prétendaient qu'avec l'érouv, l'espace public était privatisé au profit d'un groupe religieux intégriste. Bref, que ce simple fil de pêche, perché à une quinzaine de pieds du sol, créait un ghetto.

C'est faux. L'érouv permet tout simplement aux hassidim de pratiquer leur religion et il ne menace en rien le caractère laïque de la société. Les juifs demandent à la Ville d'être tolérante. Rien de plus. Le juge précise qu'elle a même «le devoir constitutionnel d'accommoder les pratiques religieuses qui ne causent pas de préjudice indu». Il s'agit donc d'un «accommodement raisonnable» tout à fait acceptable dans une société multi-ethnique.

Parlons-en de ce fameux caractère laïque. Une société laïque à 100% n'existe pas, souligne le juge. Les institutions religieuses ne paient pas d'impôt foncier sur leurs immeubles, le lundi de Pâques et Noël sont des jours de congé inscrits dans le Code civil et les municipalités installent sur leurs édifices des décorations de Noël. Pourquoi les juifs ne pourraient-ils pas avoir leur érouv?

L'érouv existe dans plusieurs villes de l'île de Montréal et il n'a jamais soulevé de controverse. Mais Outremont est Outremont et la présence des juifs hassidiques, qui n'ont jamais soigné leurs relations avec leurs voisins, a parfois créé des tensions.

Les hassidim, qui forment 15% de la population d'Outremont, ont des grosses familles et ils vivent repliés sur leur communauté. Leur différence heurte certains citoyens qui se sentent envahis. C'est leur droit et Jérôme Unterberg peut écouter leurs doléances. Mais de là à s'écraser devant eux pour acheter la paix, il y a une limite que tout maire qui se tient debout ne doit pas franchir.

Le 1er janvier, Outremont n'existera plus. Elle sera remplacée par la nouvelle ville de Montréal qui, espérons-le, résistera aux appels à l'intolérance.