Ville d'Outremont

La pêche à l'érouv

Bien que certaines personnes aient mordu au leurre ultradémagogique des représentants de la communauté juive ultraorthodoxe, l'érouv est loin du simple fil de pêche

PIERRE LACERTE
Journaliste

Opinion publiée dans LeDevoir du 27.7.01




Le 9 juillet dernier, la salle du conseil de la Ville d'Outremont a été remplie à pleine capacité par des citoyens de toutes origines venus demander au maire Jérôme Unterberg d'en appeler du jugement de la Cour supérieure légalisant l'installation d'un érouv autour de la moitié du territoire municipal.

Cette levée de boucliers est en soi un exploit. Surtout quand on sait combien il est délicat d'aborder des sujets touchant de près ou de loin à une communauté dont certains membres ont l'épiderme ultrasensible. De crainte d'être taxés à tort et à travers d'antisémitisme, un nombre considérable de citoyens s'imposent la loi du bâillon et mettent en berne leur droit légitime et démocratique de débattre de la place que devraient (ou non) occuper les symboles religieux dans l'espace public.

A l'hôtel de ville d'Outremont, on a décloué (avec raison) le crucifix qui trônait au-dessus de l'assemblée. Au nom du caractère laïc de notre société, on a également sacrifié, sans aucun problème de conscience, la prière de début de session. Bravo! Mais si c'était pour imposer l'érouv en retour, il y a quelque chose de pas trop catholique là-dessous.

Au cours de cette fameuse assemblée spéciale du 9 juillet, des représentants de la communauté ultraorthodoxe ont tenté de faire avaler aux citoyens que l'érouv s'apparentait à un fil à pêche. De toute évidence, certaines personnes comme l'éditorialiste de La Presse, Michèle Ouimet, ont goulûment mordu au leurre ultradémagogique.

Une telle comparaison est aussi grotesque que si on disait qu'un calice est un bol pour mettre des Cheerios! L'érouv est un symbole puissant. Et le fait qu'il soit peu visible ne change strictement rien à la réalité. Que je sache, personne n'a jamais vu Dieu (certains l'attendent encore!), et on sait ce que les hommes ont fait en son nom au «fil» des siècles.

Appelons un chat un chat. Les catholiques ont leurs fous de Dieu, les musulmans ont leurs fous d'Allah et leurs talibans. Pas en reste, les juifs, eux, ont leurs fous d'Abraham. Faut-il être antisémite pour qualifier les hassidims d'intégristes? Mordecai Richler, juif d'origine orthodoxe, ne s'est pas gêné pour critiquer vertement la communauté au sein de laquelle il a grandi. Le journaliste montréalais Michel Vaïs, également juif, milite ouvertement contre l'érection des érouvs. Et pour cause.

À Montréal, les hassidims qui réclament leur érouv ne cherchent pas seulement à déjouer les préceptes de la loi de Moïse (qu'ils prétendent pourtant vouloir suivre à la lettre!). Ils sont la «filiale» d'une branche hassidique de New York qui déploie une extraordinaire activité missionnaire. Ces mouvements hassidiques, loin d'être majoritaires dans le monde juif pris globalement, travaillent d'arrache-pied à reconstituer des noyaux communautaires forts en s'appuyant sur une pratique scrupuleuse de la Loi et, lorsqu'ils y parviennent, sur un habitat regroupé ou, si vous préférez, un ghetto (lire le magazine L'Histoire, n° 224, septembre 1998). En Israël même, «les hommes en noir» ont pris le contrôle de quartiers entiers de Jérusalem, harcelant les citoyens juifs non orthodoxes jusqu'à les faire fuir.

Après l'érouv, que dicteront au maire Unterberg ces théocrates qui craignent la démocratie comme la peste tout en s'en servant habilement à leurs fins? Qu'il ferme les rues le jour du sabbat? Puis les cinémas et le théâtre Outremont? Les cafés, tant qu'à y être! Pour sûr, ils remonteront aux barricades pour refaire interdire les maillots de bain dans les parcs! De la «science friction», tout ça? Avec un taux d'accroissement de leur population de plus de 5 % par an, les hassidims sont pressés d'atteindre une masse critique. Déjà, avec l'ultralaxisme ambiant, Unterberg et d'autres ferment les yeux sur les synagogues illégales qui éclosent en zones résidentielles. Mieux! En prime, ces lieux de culte délinquants sont gracieusement exemptés de taxes. Contribuables, gardez le sourire!

Et si par malheur, une Céline Forget, citoyenne élue démocratiquement conseillère municipale d'Outremont, pousse l'affront jusqu'à dénoncer une synagogue illégale ou le favoritisme, on la menacera de mort, on vandalisera sa voiture, on la harcèlera dans la rue, par téléphone et jusque dans la salle du conseil. So what? Jérôme Unterberg dira qu'elle est paranoïaque. Michael Rosenberg, ce bon mécène du clan hassidique prêchant l'harmonie et la tolérance, la traitera de raciste, comme il a traité d'extrémistes les citoyens venus s'exprimer à l'hôtel de ville. Quant à d'autres, comme l'éditorialiste de La Presse, Michèle Ouimet, qui écrivait le 20 juillet dernier qu'une «poignée de citoyens» à la solde d'un «lobby anti-juif» s'objectent à l'installation de ce qu'elle appelle «un simple fil de pêche», de tels propos s'avèrent une insulte à l'intelligence et relèvent de la grossière désinformation. Parions que la conseillère Forget aurait été nettement mieux accueillie si elle s'était attaquée à l'intégrisme musulman, hindou ou autre.

Maintenant, dites-moi qui se tient debout? Un maire qui s'accommode de l'intolérable ou celle qui le combat au prix de tracas inouïs et d'un traitement de pestiférée? Reste à voir maintenant si ma prise de position anti-obscurantiste me vaudra à mon tour les foudres d'un groupe qui prône tout sauf la tolérance et le multiculturalisme.