Érouv

À l'heure de la démagogie

JOSEPH GABAY
Président du Congrès juif canadien région du Québec

dans LeDevoir du 2.8.01


L'analyse du journaliste Pierre Lacerte ( «La pêche à l'érouv», 27 juillet 2001) aurait eu de quoi inspirer Yvon Deschamps si ce dernier n'avait pas déjà traité de l'intolérance dans un monologue célèbre.

Au nom de la tolérance et du multiculturalisme, le journaliste, se faisant le héros (héraut) de l'anti-obscurantisme, nous a servi une prétendue analyse qui est à mon sens un paradigme de la contre-objectivité, teintée d'une ignorance que le parti pris ne peut suffire à justifier.

Les fondements de la démocratie impliquent le respect de ses institutions et de ses mécanismes. Au dire du journaliste, tout le monde s'est laissé berner: le juge Hilton et le conseil municipal, émanations du système démocratique, sans parler des autres municipalités pour lesquelles l'érection du érouv [sic] n'a posé aucun problème.

Lorsqu'on dit que l'érouv s'apparente à un fil de péche, on sous-entend qu'il ne dérange pas, que ce fil n'affecte pas la laïcité d'Outremont, qu'il ne menace en rien -- bien au contraire -- l'environnement multiculturel, laïque, ouvert et démocratique de notre société.

On trouvera certes un courant de pensée contraire à ces allégations. La légitimité et le bien-fondé de chacune des positions ont fait l'objet d'un jugement, et force est de respecter une telle décision. Le juge qui a pris le temps d'écouter les arguments des parties a conclu qu'il s'agissait d'une situation qui ne portait aucun préjudice sur le terrain, ni à la population, ni au chapitre des principes, et qu'il convenait d'accommoder des citoyens à part entière en leur offrant un surcroit de confort et de bien-étre puisque cela n'enlevait rien à la collectivité.

Ce qui me semble fallacieux dans l'article de Pierre Lacerte, c'est que, chemin faisant, l'auteur en profite pour faire bien injustement le procès de cette communauté qu'il présente sous des traits qui ne peuvent que susciter la méfiance et inciter à la xénophobie. Par exemple, les hassidims seraient malhonnêtes parce qu'ils cherchent à «déjouer les principes de la loi de Moise». Allons donc! De quelle loi s'agit-il? Quelles sont les références bibliques? Il faut savoir que l'interdiction de transporter du «domaine privé» au «domaine public» est une institution rabbinique et que c'est cette même institution qui prévoit «l'élargissement» de la notion de domaine privé par un «érouv» (littéralement: amalgame) afin de pouvoir pousser un landau ou marcher avec une canne. Voir dans une telle législation un quelconque tour de passe-passe, c'est ignorer totalement les principes normatifs de la tradition juive.

Après la calomnie, les hassidims font l'objet d'un procès d'intention: «avec un taux d'accroissement de leur population de plus de 5 % par an, les hassidims sont pressés d'atteindre une masse critique». Je traduis: ils veulent prendre le contrôle de la ville. Démographes, à vos postes! Dans combien de temps parlerons nous «d'Outremont la hassidique»? Quelles sont les limites du délire?

Non, les hassidims d'Outremont n'ont nullement l'intention de transformer leur ville en ghetto! Ils souhaitent simplement optimiser les ressources disponibles dans le cadre des institutions démocratiques de leur lieu de résidence. S'ils se font alors taxer de théocrates, c'est que l'inflation verbale qui traverse l'article est l'illustration de son manque de sérieux et de ses carences, tant au chapitre de l'objectivité, de la sémantique et de l'information.

Ce sont généralement ces composantes qui caractérisent le discours démagogique. Ce fil de l'érouv, à peine visible, le serait encore moins, à tous les niveaux, si on avait choisi d'opter pour un peu plus de coeur et de solidarité humaine, car c'est bien à travers ces valeurs que s'exprime la profession de foi multiculturaliste, ouverte, généreuse et compatissante, dont nous nous réclamons.

Le Congrès juif canadien, région du Québec, porteparole officiel de la communauté juive du Québec, est profondément attaché à la défense et à la promotion des droits de la personne ainsi qu'à la tolérance et au respect des valeurs démocratiques de notre société. Il est conscient que dans une société aussi diverse sur le plan culturel et religieux que la nôtre, il est difficile de maintenir un équilibre entre la défense des droits de certains groupes ou individus sans risquer d'enfreindre les droits d'autres groupes ou individus.

Dans sa décision, le juge Allan Hilton nous a transmis un réel message de tolérance religieuse qui renvoie tant aux principes énoncés dans nos chartes des droits de la personne qu'à la réalité de la société québécoise moderne. Il a ainsi réussi à établir cet équilibre.