Présence d'érouvs à Outremont

Intégristes hassidiques ou intégristes laïques ?

MICHELINE MARIER
Montréal

dans LeDevoir du 17.7.01


Comme un serpent de mer, la question des juifs hassidiques a refait surface à Outremont. Sur le thème d'un combat entre religieux intégristes et laïques porteurs de la Raison.

Précisions d'entrée de jeu que, bien que baptisée et confirmée dans la religion catholique romaine, je suis athée. Athée et profondément convaincue de la nécessité pour un Etat démocratique, d'être laïque. Pourtant, quelque chose me semble spécieux dans l'argumentaire de Daniel Baril, président du Mouvement laïque québécois (Le Devoir, 9 juillet).

Les Hassidim désobéiraient à leur propre religion en permettant, grâce à l'érouv, aux femmes de pousser leurs poussettes nombreuses hors de chez elles le jour du Shabbat, en accordant à tout un chacun de pousser sur le trottoir le fauteuil roulant d'un parent, ou tout simplement de sortir avec un objet dans les mains. L'érouv ne serait donc pas essentiel à la liberté de religion des juifs hassidiques puisqu'il leur permet d'en contourner certains préceptes. Surtout, par l'érouv, ceux-ci enfermeraient l'espace public dans un ghetto symbolique qu'ils confisqueraient à leur profit.

Je ressens un profond malaise à l'idée que quelqu'un, aussi éclairé soit-il, puisse décider pour un autre de la bonne manière de pratiquer sa religion. Quant aux arrangements avec la Loi... Quel croyant, sauf à être intégriste justement, n'a pas négocié des accommodements intimes avec Dieu, parfois dans son for intérieur, parfois dans sa communauté? Lire à ce propos le passage superbe sur les accommodements d'une petite communauté saguenéenne, dans La Nuit des perséïdes de Jean-Alain Tremblay.)

Ce qui dérange, en réalité, n'est-ce pas, au-delà du symbole de l'érouv, la présence physique importante, dans l'espace public d'un quartier, de gens qui «jurent», par rapport à une certaine conception moderne de la vie? Par leur retrait d'une certaine vie de voisinage, par leur apparence particulière, par leur anachronisme. Au lieu d'être cachés derrière les murs hauts et opaques d'un cloître, comme le ferait une congrégation de bonnes sceurs, ils vivent leur religion au vu et au su de tous, entre eux. Alors que le Québec vit le tournant historique du passage d'une idéologie de la résistance et d'un nationalisme détensif à une idéologie de l'ouverture et à un nationalisme inclusif, les juifs hassidiques péchent par leur bulle.

À l'échelle d'un quartier, on peut comprendre la crainte de l'envahissement que ressentent des résidents devant l'accroissement d'un voisinage aussi différent. Que seront Outremont, et le Mile-End adjacent, dans vingt-cinq ans? La Ville a certainement le devoir d'accompagner la mutation du quartier, quelle qu'elle soit, afin de la rendre aussi harmonieuse que possible. Mais d'une histoire de quartier va-t-on faire une affaire d'État?

Car c'est le spectre de l'Etat théocratique qui se profile derrière l'opposition à l'érouv. Michel Vaïs évoque dans une lettre parue récemment dans la page Idées, le sort de certains quartiers urbains, en Israël, en proie aux intégristes religieux. D'autres frémiront peut-être à l'idée de l'lran ou de l'Afghanistan. Nous n'en sommes tout de même pas là et le jour où des religieux voudront imposer leur loi aux autres citoyens, interdire le port du short par exemple, nous aurons le loisir d'invoquer devant les tribunaux la Charte des droits et libertés. (Ce qui a été fait d'ailleurs, avec succès.) Le propre d'un Etat démocratique, c'est aussi la discussion sans cesse renouvelée de l'endroit où l'on place la barrière acceptable entre le privé et le public.

Toute la question renvoie en fait à un choix fondamental de société: qu'est-ce qu'un Etat laïque? Pour Daniel Baril, «les prétentions des religions et la multiplicité des accommodements que devrait leur consentir l'État auront tôt fait d'annihiler le principe de sa neutralité religieuse, gage d'une société libre et démacratique». Je pense quant à moi que la neutralité de l'Etat signifie tout autre chose que la censure de l'expression religieuse.

Une telle conception a conduit un pays comme la France, sous prétexte de lutte au prosélytisme, à exclure de ses écoles publiques des jeunes filles qui refusaient d'y ôter leur foulard islamique. Interdire l'expression publique d'une croyance, pour qu'elle ne dérange pas les yeux des autres, relève de la même intolérance que l'obligation de porter un signe distinctif. C'est l'intrusion de l'Etat dans la représentation publique personnelle de chacun de ses citoyens. La véritable laïcité de l'Etat s'exprime par sa tolérance à l'égard des choix religieux de tous, y compris de ceux qui les affichent.