La nation entre la culture et le politique

Louis Cornellier
LD 22.12.01


Ceux qui n'ont pas eu le temps ou le courage de suivre le foisonnant débat sur l'identité québécoise qui occupe intellectuels et universitaires depuis 1995 ont maintenant la chance de se reprendre grâce à la belle synthèse qu'en offre la jeune politologue Geneviève Mathieu dans Qui est Québécois? L'analyse contenue dans ce bref ouvrage est si fine, si pointue et si détaillée qu'il ne saurait être question de la résumer sans la trahir, mais on peut au moins en indiquer les grandes lignes afin de faire ressortir la pertinence du projet.

Dans ce débat, c'est surtout aux souverainistes qu'incombe le fardeau de la preuve puisque ce sont eux qui proposent une rupture avec l'ordre existant. Jusqu'à il y a peu, affirme Geneviève Mathieu, le modèle de la nation culturelle de Fernand Dumont ralliait le gros des troupes nationalistes. Fondé sur une magistrale lecture sociologique de l'histoire du Québec, ce modèle distingue les concepts de nationalité et de citoyenneté et attribue au sujet politique unitaire français la mission de perdurer dans l'histoire dans la fidélité à la culture qui l'a construit. Pour Dumont, le Québec n'est donc pas une nation, mais une communauté politique plurinationale qui a besoin d'imposer une culture de convergence française, de langue et de mémoire, afin d'assurer l'épanouissement de la seule nation francaise d'Amérique.

Dans le contexte des années 1990, où l'on assiste à une sorte de sacralisation du concept de pluralité et au recul de la référence identitaire nationale particulière devant ces «principes universels» que sont les droits individuels et la démocratie procédurale, le modèle dumontien entre en crise: «Le sujet unitaire appelait une nation culturelle, le sujet éclaté, lui, appelle une nation politique». Pour les souverainistes, le défi est de taille puisqu'il exige de relativiser la référence culturelle qui, jusque-là, donnait sens à leur projet et qui apparaît maintenant inconciliable avec le devoir de respect de la pluralité, tout en maintenant la pertinence de leur option.

A partir de ce point de vue fondamental, Geneviève Mathieu analyse ce qu'elle désigne comme «les propositions de rechange au modèle dumontien». Son parcours, qui l'amène à visiter les variantes du concept de culture publique commune (Beauchemin, Caldwell et Harvey), le modèle abstrait de patriotisme constitutionnel (version Bariteau) et le modèle de la nation sociopolitique proposé par Michel Seymour, se conclut par une adhésion critique au modèle de la nation québécoise «comme francophonie nord-américaine» développé par Gérard Bouchard.

Fondé, comme celui de Dumont, sur une lecture cohérente de toute l'histoire du Québec, ce modèle mériterait d'être retenu parce qu'il permet d'ouvrir le cercle de la nation au-delà des Canadiens français, «sans pour autant dénaturer ou renier le vécu du groupe majoritaire», puisqu'il se fonde sur la mâitrise de la langue française et sur une mémoire collective revisitée, mais non trahie, pour définir la nation québécoise.

Serge Cantin et Jocelyn Létourneau, toutefois, ne l'entendent pas ainsi et Geneviève Mathieu a l'honnêteté d'offrir un aperçu de leurs critiques plutôt sévères. Pour le premier, la «vision instrumentale de la langue française» véhiculée par Bouchard déracine cette langue et s'apparente à un opportuniste abandon de la charge de mémoire qu'elle contient et qui donne sens au projet souverainiste. Pour le second, la lecture bouchardienne est entachée d'un postulat souverainiste fataliste qui confine à la propagande. Le jugement de Létourneau, résumé ici par Mathieu fait mal parce qu'il conteste la scientificité même des travaux de Bouchard: «Ainsi, les historiens nationalistes ne seraient pas entièrement au service du progrès de leur science, mais plutôt à la solde d'un projet politique.»

Geneviève Mathieu ne se formalise pas de cette présence de l'idéologie dans ce débat d'historiens-sociologues puisqu'elle postule, en s'appuyant sur Bourdieu, le caractère inévitable du phénomène. A son avis, «le concept de nation n'est pas un concept analytique, mais un concept pratique», et cela entraîne nécessairement ceux qui s'attachent à le définir dans le champ de la pratique politique. Parce que, dit-elle, «les logigues scientifique et politigue ne sont pas dissociées», il faut donc accepter que «l'exercice théorigue de redéfinition de la nation a pour objectif de réorienter le mouvement souverainiste» et, en ce sens, la critique épistémologique et fédéralisante de Létourneau n'échappe pas plus que les autres à cette logique de concurrence.

Ces nouveaux débats théoriques et idéologiques sur le passé et l'avenir de la nation québécoise sont loin d'être terminés parce qu'ils dépassent en complexité et en raffinement les anciens paradigmes qu'ils souhaitent remplacer.

Aussi, il faut saluer la parution de cette excellente synthése qui trace, malgré son parti pris bouchardien, un honnête portrait d'ensemble de cette riche production intellectuelle et qui nous aide à démêler les enjeux fondamentaux de ces discussions. Capable de rester claire et juste à travers les distinguos les plus subtils et les nuances les plus délicates qu'exige un tel travail, Geneviève Mathieu remplit à merveille son rôle d'éclaireur universitaire.

QUI EST QUÉBÉCOIS?
SYNTHÈSE DU DÉBAT SUR LA REDÉFINITION DE LA NATION
Geneviève Mathieu
EditionsVLB
Montréal, 2001, 144 pages