SELON DES DOCUMENTS BRITANNIQUES

Ottawa a exagéré la menace felquiste

PC 7.1.01




Au moment où il brandissait au pays la menace d'une «insurrection appréhendée» pour expliquer l'adoption de la Loi sur les mesures de guerre pendant la Crise d'octobre 1970, le gouvernement fédéral confiait à Londres qu'il ne détenait «aucune preuve d'une conspiration felquiste étendue et coordonnée», révèlent des document britanniques obtenus par la chaîne Southam News.

Les documents, rendus publics après un délai légal de 30 ans, rendent compte d'un entretien, le 26 novembre 1970, entre le ministre canadien des Affaires extérieures d'alors, Mitchell Sharp, et son homologue britannique, Sir Alec Douglas-Home.

Selon le compte-rendu de cet entretien, M. Sharp a déclaré que «la Loi des mesures de guerre est nettement trop étendue dans son application». C'est d'ailleurs pourquoi le gouvernement canadien planchait sur une nouvelle loi d'urgence, moins draconienne.

Disant craindre une «insurrection» -et à la demande du premier ministre du Québec, Robert Bourassa, et du maire de Montréal, Jean Drapeau-, le gouvernement libéral de Pierre Trudeau avait fait adopter la Loi sur les mesures de guerre, à la suite de l'enlèvement par le Front de libération du Québec (FLQ) de l'attaché commercial de Grande-Bretagne à Montréal, James Richard Cross, et du ministre québécois du Travail, Pierre Laporte.

Cette loi d'exception suspendait les libertés civiles et permettait l'arrestation sans mandat et la détention sans accusation. Des centaines de Québécois ont ainsi été arrêtés et détenus à l'automne de 1970.

Cette décision a ensuite poursuivi Pierre Trudeau toute sa carrière, en particulier au Québec, où on lui reprocha d'avoir voulu écraser par la force le mouvement indépendantiste, et tuer une mouche avec un canon.

De simples voyous

Les documents rendus publics à Londres révèlent que dès le début, Ottawa considérait le FLQ comme une petite bande de voyous -du moins jusqu'à l'enlèvement de Pierre Laporte, le 10 novembre 1970. La veille, au téléphone, M. Douglas-Home demande à M. Sharp si les ravisseurs de James Cross sont «particulièrement durs».

«Ils sont très durs, très jeunes et irresponsables», répond le ministre Sharp. Mais, ajoute-t-il, «on ne parle pas ici de grosse organisation: simplement une bande de jeunes durs».

Dans le compte-rendu de l'entretien de Londres, auquel assistaient plusieurs hauts fonctionnaires des deux pays, M. Sharp laisse par ailleurs poindre son dépit devant l'inefficacité des policiers pour retrouver et libérer James Cross.

M. Sharp avoue aux Britanniques que son gouvernement a été «stupéfait d'apprendre que la GRC ne disposait d'aucune liste adéquate de suspects du FLQ».

«Politiquement insensé»

Mais le ministre de Pierre Trudeau se fait rassurant au sujet du sort de James Cross: le FLQ, explique-t-il aux Britanniques, a commis une erreur politique en assassinant, sans préméditation, le ministre Pierre Laporte -dans un moment de panique, lors d'une bagarre, ou sous l'influence de la drogue, soumet-il.

«D'un point de vue politique, ça n'a aucun sens», explique M. Sharp, qui évoque ensuite un scénario différent: «s'ils (les felquistes) avaient tué M. Cross et ensuite menacé la vie de M. Laporte, le gouvernement provincial (de Robert Bourassa) aurait sérieusement songé à céder» (à leurs demandes), dit-il aux autorités britanniques.

Mitchell Sharp, aujourd'hui âgé de 89 ans, est conseiller -sans solde- et proche ami du premier ministre Jean Chrétien.