Les conditions gagnantes

Stéphane Kelly
La Presse 28.10.01


Dans son nouveau livre, Les Fins du Canada (publié chez Boréal), le sociologue Stéphane Kelly analyse la philosophie politique des grands premiers ministres de l’histoire canadienne. Il conclut que ceux-ci adhéraient aux idées d’Alexander Hamilton (un gouvernement fort, réglant la vie des citoyens), un des pères fondateurs de la république américaine. Mais Kelly a aussi découvert d’autres facteurs qui, selon lui, sont essentiels à la durabilité d’un premier ministre canadien. Voici un extrait du livre.

Les grands premiers ministres du Canada avaient l’appui des Canadiens français ainsi que... des racines écossaises !

Les portraits de nos grands premiers ministres canadiens (John A. Macdonald, Wilfrid Laurier, W. L. Mackenzie King et Pierre Elliott-Trudeau) laissent entrevoir que les idées maîtresses de l’idéal hamiltonien étaient des conditions de réussite politique au Canada. En rédigeant ces portraits, je me suis cependant aperçu qu’à ces conditions principales s’en ajoutaient quatre autres. Pour les distinguer, je les nomme «conditions secondaires». Les voici: 1) le lien écossais; 2) la formation d’homme de loi; 3) l’appui d’un bloc canadien-français; 4) la tyrannie du centre.

La première condition, le lien écossais, peut surprendre car elle n’est jamais évoquée dans les débats politiques. Pourtant, nos quatre politiciens hamiltoniens avaient tous un lien avec la culture politique écossaise. (...)

Les origines intellectuelles de l’État canadien furent liées au Parti de la cour anglaise, un courant politique en Angleterre fortement influencé par les auteurs des Lumières écossaises. Pour les Adam Ferguson, David Hume, Adam Smith, le commerce était une activité qui favorisait la civilité, la politesse et la tolérance entre les communautés. En outre, la forme monarchique était plus apte à assurer la stabilité, l’harmonie et la prospérité d’une société commerciale. C’est le caractère centralisé du pouvoir exécutif de la monarchie qui était garant du progrès commercial. Au Canada, plusieurs des Pères fondateurs de 1867 chérissaient le lien écossais depuis leur plus tendre enfance. Les plus connus furent John A. Macdonald, George Brown, Alexander T. Galt.

Macdonald naquit en Écosse et parlait avec nostalgie de sa région natale, les Highlands. Bien que d’obédience conservatrice, il réforma son parti afin de le rendre moins hostile au libéralisme de la classe industrielle. Wilfrid Laurier, lui, vécut dans sa jeunesse une cruciale expérience d’immersion au sein d’une famille écossaise, qui le marqua pour le reste de sa vie. Son anglais était teinté de l’accent écossais. Lorsqu’il vantait le libéralisme anglais, c’était celui qui avait été largement influencé par les Lumières écossaises. W. L. Mackenzie King était d’origine écossaise par les deux branches de sa famille. Il assuma le fardeau du passé, comme en font foi les nombreuses pages de son journal consacrées à sa mère et à son grand-père, William Lyon Mackenzie. Pierre Trudeau ajouta le «Elliott» à son nom moins pour se détacher de ses origines canadiennes-françaises que pour affirmer sa fidélité à la souche écossaise transmise par sa mère, Grace Elliott. Elle imprima sur son fils une puissante influence. La veuve de Charles Trudeau tenait salon, à Outremont, pour initier à la culture et à la tolérance les jeunes radicaux qui fréquentaient son fils.

Homme de loi

La formation d’homme de loi est une autre condition de réussite de la politique canadienne. Devenir avocat était et reste un important rite de passage pour ceux qui aspirent à exercer des responsabilités publiques. Nos quatre politiciens hamiltoniens firent leur droit. La formation juridique s’imposait d’autant plus que notre régime politique est d’inspiration britannique. Pour s’initier à la politique, pour la comprendre, pour s’y tailler une place, il est impératif de connaître le régime juridique anglais. Décrivant l’itinéraire classique de nos politiciens, Jean-Charles Bonenfant écrit: «L’homme politique était un bourgeois d’une certaine aisance, ayant de préférence une formation juridique, se faisant élire à la chambre basse pour mourir plus tard conseiller législatif, sénateur ou juge.» L’avocat était la figure centrale de cette classe qualifiée de «noblesse professionnelle» au XIXe siècle. (...)

Il est erroné de penser que la carrière d’avocat se soit imposée plus naturellement dans la politique du XIXe qu’aujourd’hui. Elle est plus impérative que jamais. Les sociétés contemporaines, fortement judiciarisées, imposent la maîtrise du jargon et des subtilités juridiques. La réforme de 1982 a fait le bonheur de la classe juridique. La conséquence de cette réforme n’est pas d’avoir conforté les intérêts des «autres provinces», des «Canadiens anglais» ou des «fédéralistes». Ces interprétations négligent le fait que cette réforme reste très critiquée dans de nombreux milieux au Canada. En renforçant les privilèges de la classe juridique, cette réforme parachevait la nature hamiltonienne du régime canadien. En 1982, la Cour suprême reçut le lustre jadis accordé à la couronne, dans le but de limiter l’instabilité de la législature.

Bloc canadien-français

Une autre condition indispensable à la prise du pouvoir, puis à sa conservation, consiste à s’allier à un solide bloc de députés canadiens-français. Ce que nos compatriotes canadiens-anglais ont longtemps appelé la «domination française». C’est en remplissant cette condition que John A. Macdonald, impopulaire en Ontario, bâtit son long règne politique. S’appuyant sur un lieutenant québécois (Cartier, puis Langevin) respecté dans une large section de la province de Québec, il put compter sur la loyauté de cet électorat. Durant cet âge d’or du conservatisme canadien, Laurier connut les misères de la marginalité politique. Élection après élection, il réussit à gruger au Québec les majorités conservatrices de son adversaire jusqu’à son triomphe en 1896. Le chef libéral obtint la confiance de cet électorat au prix d’une dilution du jeffersonisme de sa jeunesse.

Durant tout son règne, le Québec vota libéral. Même lors de la défaite de 1911, c’est l’Ontario qui fit défection, au profit de Borden. Témoin attentif des années Laurier, le jeune W. L. Mackenzie King comprit que l’appui du Québec était indispensable au succès des libéraux. Cette conviction le dissuada d’adhérer au cabinet de coalition de Borden, en 1917. Il espérait conserver ses chances de diriger un jour le parti que son grand-père avait mené en 1837. La fidélité de Mackenzie King à l’électorat du Québec n’était pas que tactique. C’est avec sincérité, de 1920 à 1944, qu’il promit de ne jamais imposer la conscription. Il ne rompit sa promesse qu’au fil d’arrivée, au moment où les Alliés avaient un pressant besoin de soldats pour terrasser l’armée d’Hitler.

Pierre Elliott Trudeau sut lui aussi ce qui faisait la force des libéraux. Cela joua sans doute dans sa décision de ne pas faire carrière au sein du CCF, «un parti, avoua-t-il un jour, qui ne percera jamais au Québec». Optant plutôt pour le parti de Laurier, il gagna la confiance du Canada français durant toutes les campagnes électorales qu’il mena. La réforme de 1982 n’aurait jamais été adoptée s’il n’avait pas été en mesure de dire à ses ministres: «Écoutez, j’ai derrière moi tous les députés fédéraux du Québec, sauf un.» Ce n’est qu’à la suite de cette réforme que l’électorat québécois échappa aux libéraux fédéraux.

Centre de l’échiquier politique

Une dernière condition repose sur la capacité du chef de se camper en plein centre de l’échiquier politique. Occuper ainsi le centre exige de bâtir de larges coalitions. Pour un chef conservateur, cela signifie convertir des libéraux modérés; inversement, un prétendant libéral doit courtiser des conservateurs modérés. Macdonald traça la voie au début des années 1860 en séduisant une large brochette d’adversaires politiques: Alexander T. Galt, Thomas D’Arcy McGee, George Brown, William McDougall.

Trente ans plus tard, Laurier réussit le même coup. Il convertit ou amadoua plusieurs bleus: Joseph-Israël Tarte, Louis-Adélard Sénécal, Adolphe Chapleau, Arthur Dansereau, en plus d’attirer trois premiers ministres libéraux: Oliver Mowat (Ontario), William Fielding (Nouvelle-Écosse), Andrew Blair (Nouveau-Brunswick). Mackenzie King suivit les enseignements de son chef, mais les appliqua différemment. Il allait moins courtiser les bleus que ramener au bercail plusieurs déserteurs, qui s’étaient compromis avec le cabinet d’union en 1917 et qui avaient ensuite tenté l’expérience du Parti progressiste: William Fielding, Thomas Crerar, Clifford Sifton.

À partir des années 1930, l’arrivée du CCF lui facilita la tâche, en se situant à sa gauche. Mais une menace pointait à l’horizon. Le «centre libéral» avait disparu dans plusieurs pays européens, notamment en Angleterre. Afin d’éviter le sort des whigs anglais, il entreprit de démoniser les radicaux, à gauche comme à droite. Il est étonnant que le Parti libéral ait survécu au Canada pendant qu’il disparaissait dans la plupart des pays occidentaux; qu’il soit devenu hégémonique au XXe siècle, comme le Parti conservateur le fut au XIXe, est puissamment révélateur. Aux yeux des Canadiens, la présence d’un centre très large, voué à la stabilité, à la durée, à l’harmonie, est indispensable pour que le conflit des factions radicales ne verse pas dans l’anarchie.

À cet égard, Trudeau n’alla pas à contre-courant. Le milieu des années 1950 marquait la fin de six décennies de domination politique libérale. Ce parti entra en crise en 1958 et le resta jusqu’à l’élection de 1968. Durant cet intervalle, ni les libéraux ni les conservateurs ne réussirent à obtenir une majorité électorale. Trudeau réussit à dénouer cette crise en élargissant le centre de l’échiquier politique, en jouant sur deux tableaux. D’un côté, il réussit à gagner à sa cause plusieurs porte-parole de minorités: linguistiques, ethniques, sexuelle, jeunes, etc. Il devint l’homme des nouveaux mouvements sociaux en colère contre une «tradition étouffante» (protestante au Canada anglais, catholique au Canada français). Le dialogue entre deux «majorités nationales» sous l’égide de Pearson fut ainsi court-circuité par une coalition de minorités galvanisée par Trudeau.

Cette adhésion au radicalisme culturel représentait un tournant majeur pour ce parti qui, sous Mackenzie King, Saint-Laurent, Pearson, s’adressait principalement à la classe moyenne et en appelait à un égalitarisme socio-économique. De l’autre côté, en maintenant la ligne dure sur la question du Québec et en favorisant un fédéralisme hamiltonien, Trudeau grugeait l’électorat traditionnellement conservateur. Ce n’est pas un hasard si plusieurs de ses compagnons de route possédaient des antécédents familiaux conservateurs: Trudeau lui-même, fils de Charles Trudeau, organisateur politique de Duplessis et de Camillien Houde; son conseiller Michael Pitfield, fils d’un sénateur conservateur de la bourgeoisie anglo-montréalaise; Frank Scott, fils d’un pasteur anglican conservateur anglo-québécois; Eugene Forsey, monarchiste red tory. Dans la turbulence des années 1960, ces hommes virent dans le Parti libéral le véhicule le plus efficace pour offrir une solution de rechange politique à une jeunesse progressiste attirée par les idéaux de la décolonisation.