Maudite chicane!

Michel Vastel - LeDroit Le lundi 18 juin 2001




«C'est pas moi, c'est lui qui a commencé...» Les Québécois sont comme un jeune couple aux prises avec deux insupportables jumeaux qui n'arrêtent pas de se chamailler. Faut-il en choisir un pour taper sur l'autre?

«Il y a un mot qui flotte dans l'air ces jours-ci (...) c'est 'chicane'» a confessé Bernard Landry, cachant mal son agacement. Les Québécois n'aiment pas la chicane et il faut reconnaître qu'ils en tiennent plus souvent responsable le premier ministre du Québec que son collègue d'Ottawa. Les sondages le suggèrent en tout cas!

Ces deux-là ne s'aiment pas, c'est évident! Quand Lucien Bouchard a quitté la Chambre des communes pour prendre la direction du gouvernement du Québec, il a eu un long entretien privé avec Jean Chrétien. Cela fait plus de trois mois que Bernard Landry est premier ministre du Québec, mais il n'a pas encore rencontré son homologue fédéral. Trois jours après son assermentation comme premier ministre de la Colombie-Britannique, Gordon Campbell était reçu à déjeuner au 24, Sussex à Ottawa!

Le premier ministre de l'Alberta, Ralph Klein, rencontre le vice-président des États-Unis, Dick Cheney, pour informer l'administration américaine des ressources énergétiques disponibles. La rencontre a été organisée par l'ambassadeur des États-Unis à Ottawa. Jean Chrétien ne l'a pas découragée.

Le lendemain, sans même que le Québec ait exprimé le désir d'informer les Américains sur les ressources hydroélectriques disponibles, le premier ministre du Canada pose ses conditions, et rejette toute aide du fédéral pour les exportations d'électricité alors qu'il encourage celle de gaz naturel et de pétrole synthétique. Le premier ministre du Québec pourrait-il se rendre à Washington lui aussi?

«Ça dépendra des circonstances. Si c'est seulement pour aller faire une visite à Washington, bien, je dirai non, a déclaré Jean Chrétien, député de Saint-Maurice, P.Q. S'il y a quelque chose de sérieux, on verra... [L'électricité], il peut en vendre, ce n'est pas un problème...» En d'autres termes, le chef de l'administration fédérale «centrale», dirait Landry se réserve le droit de juger de l'opportunité pour le Québec de discuter d'énergie avec les Américains. Quant à son aide pour régler les problèmes de juridiction avec les autochtones ou une autre province par exemple il la refuse implicitement.

«C'est pas moi, c'est lui qui a commencé!» Le gouvernement fédéral n'aurait pas apprécié qu'en marge du Sommet des Amériques à Québec, Bernard Landry ait parlé de la souveraineté du Québec avec l'hôte du prochain Sommet, Fernando de la Rua, président d'Argentine. Parler de souveraineté, c'est parler contre le Canada, ont interprété les mandarins fédéraux. Et Bernard Landry est un mauvais premier ministre qu'il faut punir. Merci tout de même pour les 2 362 648 Québécois qui ont dit Oui au Canada le 30 octobre 1995! Mais cela ira-t-il mieux s'ils changent de gouvernement?

Bernard Landry a dressé la liste des «chicanes» qu'entretiennent les... libéraux avec le gouvernement de Jean Chrétien: Loi fédérale sur les jeunes contrevenants, déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces, programme de congés parentaux. Jean Charest serait-il un vilain chamailleur lui aussi?

Le 10 juin 1996, alors chef du Parti progressiste-conservateur, Charest m'expliquait ainsi la situation politique au Canada. «La polarisation [entre Ottawa et les provinces] ne peut pas durer. Elle va finir par arriver au bout de sa course et casser. La fatigue va créer un appétit pour des solutions.» On connaît la suite: la main tendue par Jean Charest, puis Joe Clark, n'a pas convaincu les fédéralistes québécois de préférer les «bon-ententistes» conservateurs à ceux qui pensent comme Stéphane Dion, député de Saint-Laurent, P.Q. qu'il vaut mieux «faire souffrir le Québec».

«C'est pas moi, c'est lui qui a commencé!» Le problème, ce ne sont pas les Québécois, mais leur gouvernement, séparatiste, et leur premier ministre «chicanier». Tel n'était pas l'avis de Jean Charest quand il briguait le poste de premier ministre du Canada et que Lucien Bouchard dirigeait le gouvernement du Québec. «Ce qui frappe dans l'histoire des libéraux provinciaux, me disait-il alors, c'est qu'ils n'ont jamais bénéficié de la présence du grand frère libéral à Ottawa. Et le pire dans le fond, c'est que l'histoire se répète: le pire adversaire de Daniel Johnson, c'est Jean Chrétien...» «C'est pas moi, c'est lui qui a commencé!» La chicane des jumeaux se poursuit, avec un gouvernement du Parti libéral du Québec autant qu'avec un gouvernement du Parti québécois. Dans le fond, c'est peut-être avec tout le Québec que Jean Chrétien a un problème.

Dans les années 1970, c'étaient les Albertains qui goûtaient à cette pratique du Mouton noir. Le pays leur reprochait leur richesse, basée sur le pétrole. Ils en avaient même fait un slogan: «La question c'est Trudeau. La réponse, c'est la séparation.» L'Alberta n'a jamais risqué de se séparer, mais un professeur d'université m'expliquait à l'époque: «Si Trudeau partait, il emmènerait avec lui 80 % des problèmes.» Trudeau est parti. Il a finalement été remplacé par Jean Chrétien. Et maintenant, c'est le Québec qui est devenu la tête de turc. On n'en sortira donc jamais.

«C'est pas moi, c'est lui qui a commencé!» On comprend les Québécois d'en avoir ras-le-bol! Sauf que les fédéralistes ont les moyens de se débarrasser de Jean Chrétien. Pas les souverainistes de Bernard Landry...