La souveraineté sereine de Michel VenneLouis CornellierLe Devoir 10.11.01
Correspondant parlementaire à l'Assemblée nationale pendant dix ans, éditorialiste au Devoir pendant cinq ans, Michel Venne est aujourd'hui directeur de l'information de ce journal. Ceux qui ont lu ses textes ces dernières années le savent: souverainiste serein, Venne n'a rien du pamphlétaire vindicatif. Ses convictions n'en restent pas moins fortes et résolues pour autant. Plaidoyer chaleureux en faveur d'une souveraineté responsable, Les Porteurs de liberté vient opposer un calme démenti aux excités qui associent projet souverainiste québécois et réaction ethnique. Sans ressentiment et sans arrogance envers les Canadiens, peu enclin au nationalisme défensif auquel il reconnaît toutefois une certaine légitimité, n'ayant «pas de comptes à régler avec l'histoire», Michel Venne demeure néanmoins «convaincu de la nécessité de faire du Québec un pays souverain» et entend exprimer pourquoi sur un ton libre et respectueux. Farci de théorie sans être platement théorique, par moments émotif mais exempt de toute sensiblerie, militant sans dogmatisme, son ouvrage synthétise sans tapage un argumentaire souverainiste pour aujourd'hui. À Stéphane Dion qui conteste la moralité même du projet souverainiste, Venne réserve une réfutation détaillée. Loin d'être un bris de solidarité nationale inacceptable qui ferait fi des principes élémentaires de la démocratie par son caractère unilatéral et son mépris des droits des minorités, ce projet, réplique l'essayiste, est «moralement irréprochable». Proposant en fait une «redéfinition de la solidarité», il prône la négociation plutôt que l'action unilatérale, reconnaît les droits des minorités et fait reposer sa légitimité sur une réponse affirmative majoritaire à une question claire. Au surplus, la Cour suprême ayant affirmé que le Québec a «le droit de chercher à réaliser la sécession», on voit mal, ajoute Venne, «comment le ministre Stéphane Dion peut déclarer que ce projet est incompatible avec la démocratie» Dans une formule qui ne restera sans doute pas longtemps sans réplique, le journaliste conclut: «L'intolérant, c'est Stéphane Dion » Mais à quoi bon la souveraineté aujourd'hui, à l'heure d'une mondialisation qui la rendrait caduque selon d'aucuns? Parce que, quoi qu'on en dise, «les pays mènent le monde», répond Michel Venne qui, dans un des bons chapitres de son ouvrage, réserve un solide éloge au concept d'Etat-nation. Il faut exclure, dit-il, l'utopie d'un corps politique mondial qui apparaît comme un «horizon inatteignable» et, de toute façon, peu souhaitable compte tenu du déficit démocratique qu'il engendrerait. La réalité, c'est que ce sont toujours les Etats qui mènent le monde, qui signent les accords de libre-échange, qui décident eux-mêmes de leur interdépendance. Pour participer directement au cours du monde, il n'y a pas de relais équivalent, et la nouvelle donne mondiale, au lieu de le discréditer, rend le rôle de l'Etat plus nécessaire que jamais: «Agir comme médiateur entre la communauté d'appartenance et le marché mondialisé et permettre à un individu d'échapper d'un coup à deux tyrannies, soit celle de la communauté, grâce aux institutions démocratiques, et celle du pouvoir économique, grâce à son appartenance à une communauté politique capable d'agir en faveur du bien commun.» Or le Québec, faute de détenir ce statut, se trouve exclu de cette dynamique et condamné à s'en remettre à un mandataire, le gouvernement fédéral, dont les intérêts diffèrent souvent des siens. La légitimité de son aspiration au statut pleinement étatique ne fait pourtant pas de doute, écrit Michel Venne. Quasi unanime, le sentiment des Québécois d'appartenir à une communauté nationale distincte s'enracine dans 400 ans d'une histoire qui n'a jamais contredit cette conscience. Faut-il pour autant faire de la souveraineté un destin? Contrairement à d'autres, Venne refuse absolument cette vision des choses. Pour lui, la grandeur du projet réside plutôt dans la liberté qu'il y a à y consentir. Imposée par l'histoire, l'accession à la souveraineté perdrait tout son potentiel mobilisateur. Choisie, elle devient un geste de liberté annonciateur d'une pleine et entière responsabilité à venir. Cette liberté et cette responsabilité, le Québec ne saurait les trouver dans un arrangement de type catalan à l'intérieur du Canada. Engagé dans une dynamique de centralisation «inhérente à l'exercice méme de la souveraineté par le gouvernement central de n'importe quel pays'', l'Etat canadien est devenu irréformable dans le sens des aspirations réformistes de plusieurs Québécois. Et encore, serait-il réformable, ajoute Venne, que cela ne devrait pas détourner les Québécois du projet souverainiste, seul à même de donner son vrai sens à l'idéal de liberté. Oui, le Québec souverain appelé par Michel Venne sera français parce qu'«on sauve une langue et une culture pour sauver un peuple et préserver ses moyens d'agir dans l'économie et dans la société. En somme, préserver sa langue est en partie une oeuvre de justice sociale». Toutefois, pour clairement mettre sa proposition à l'abri de tout soupçon d'exclusivisme, le journaliste formule cette importante distinction: «Les souverainistes doivent concilier deux dimensions en apparence contradictoires mais qui ne le sont pas: le projet souverainiste s'appuie sur des motifs culturels puisque ce sont essentiellement les francophones (dont de nombreux immigrants intégrés à la majorité de langue française) qui en veulent; mais sa finalité est d'une autre nature, à savoir l'établissement d'une citoyenneté québécoise accueillante et dont tous les Québécois pourront se réclamer. Il s'agit de passer de la nation au pays. En faisant la souveraineté, les Québécois se débarrasseraient du nationalisme.» Voilà, pour l'essentiel, le rnessage du «porteur de liberté» que se veut Michel Venne. Son livre, qui aborde à peu près tous les aspects du débat de manière détaillée, ne fera certainement pas l'unanimité. On pourra lui reprocher, par exemple, sur le plan formel, quelques longueurs et des redites qui nuisent par moments à la vigueur du propos. On pourra aussi considérer que sa souveraine fermeté, aussi tranquille soit-elle, ne rend pas toujours justice aux hypothèses réformistes (celles qui carburent au nationalisme culturel, entre autres) et ferme un peu vite le livre canadien. On ne pourra toutefois que saluer la franchise, la générosité et l'actualité de son propos. Michel Venne n'est pas un souverainiste en réaction. C'est un souverainiste libre. LES PORTEURS DE LIBERTÉ, |