Bonheur

Chapitre extrait de Le Grand Dérangeant, une biographie de Bernard Landry, écrite par Michel Vastel, du Soleil de Québec.

LaPresse
Le samedi 10 novembre 2001




Le havre avait aussi son phare. Il s'appelait Lorraine Laporte.

La rive sud du fleuve Saint- Laurent, entre Boucherville où elle passa les étés de son enfance, et Contrecoeur d'où ses ancêtres étaient originaires, c'était en quelque sorte la terre de Lorraine Laporte. Ses parents, jeunes pharmaciens d'Outremont, louèrent une chambre à la ferme des Bourgeois, boulevard Marie-Victorin à Verchères, avant d'occuper la résidence secondaire de la famille Laporte à Boucherville...

«Lorraine, fille des avenues ombragées d'Outremont et des rives du grand fleuve, de Boucherville à Contrecoeur en passant par Varennes et Verchères, fille de tête, de musique, de peinture et de dessin...» écrivit un jour Bernard Landry.

Verchères, c'est aussi la ville de célèbres patriotes: Ludger Duvernay, fondateur de la Société Saint-Jean-Baptiste et initiateur des fêtes de la Saint-Jean-Baptiste; Calixa Lavallée, compositeur de l'hymne des Canadiens français, le Canada, qu'il fit exécuter pour la première fois un 24 juin. Et ce fut aussi la circonscription électorale de Louis-Joseph Papineau, le chef des Patriotes.

Il était donc tout à fait naturel que les Landry décident de «vivre et mourir ici», à Verchères...

En 1987, il y a déjà plusieurs années que le couple cherche une résidence secondaire «de charme» qui pourrait éventuellement devenir la résidence principale de leurs vieux jours. En ont-ils visité de ces vieilles maisons canadiennes !

«Il faut que tu viennes voir cette maison immédiatement !» intima un jour Lorraine Laporte à son mari.

Elle l'avait découverte par hasard, à quelques centaines de mètres de la ferme des Bourgeois, au numéro 1005 du boulevard Marie-Victorin à Verchères. C'était une vieille maison de ferme, construite en 1771. Le terrain finit doucement vers le Saint-Laurent sur lequel glissent de longs cargos. Et plus loin, l'horizon achève aux clochers de L'Assomption, cette ville où les Landry et quelques autres familles acadiennes vinrent se réfugier, à leur retour d'exil en Nouvelle-Angleterre.

«Nous l'avons appelée Bonheur, comme le philosophe Alain appelait la sienne», dit Bernard Landry.

C'était la maison d'Amédée Chagnon, et de Marcelle qui en était elle-même propriétaire. Le couple en demandait 207 000 $, ce que les Landry leur ont immédiatement donné, sans négocier. «Je ne voulais pas m'établir dans ce village en donnant l'impression que je les avais exploités», explique le politicien.

Pensait-il alors devenir député de Verchères ? «Non, c'était d'abord le charme de la maison et les rives du grand fleuve qui nous attiraient», proteste-t-il. Mais les enfants des Chagnon sont des militants du Parti québécois, qu'il connaît bien. Et il se dit -au cas où...: « Je n'aurais pas besoin de refaire tout le travail d'enracinement que j'avais dû entreprendre à Joliette en 1969.»

La fermette accusait terriblement son âge. Dans la cuisine, des générations d'habitants avaient cloué quatre planchers les uns sur les autres. «Et la douche, au sous-sol, c'était un tuyau qui sortait du plafond !» se souvient Julie.

À partir de 1987, Bonheur va devenir le projet des Landry. Ils planifient les travaux ensemble. Chaque pièce de bois fait l'objet d'interminables discussions. «On pouvait passer trois jours à choisir un modèle de poignée de porte», raconte le premier ministre.

Aujourd'hui, quand il cherche à préciser un détail, Bernard Landry prend le Journal de la maison Bonheur, que Lorraine tenait soigneusement. C'est dans ce carnet qu'il retrouve la date du baptême de Camille, sa petite-fille. Et l'année de ce premier Noël où ils ont allumé un feu dans l'immense cheminée de pierre. «On a pleuré», écrit-elle.

«C'est la maison où mon père a été heureux», dit Julie.

«Cela a pris du temps, et beaucoup d'argent, poursuit le père: on s'est hypothéqués à mort !» Ce sont là des détails qu'on garde normalement pour soi, mais deux journalistes d'enquête du quotidien The Gazette, Rod Macdonnell et William Marsden, en ont fait une chronique détaillée à l'automne de 1997.

Le vice-premier ministre et ministre d'État à l'Économie et aux Finances avait omis, l'année précédente, de payer ses taxes municipales pour une autre résidence qu'il possédait dans le Vieux-Montréal ! Au moment où, pour accélérer l'élimination du déficit de la province, il réduisait les transferts aux municipalités de 500 millions de dollars, l'affaire était plutôt embarrassante ! C'est ainsi qu'on apprit que le couple avait dû souscrire une hypothèque de 240 000 $ pour financer les rénovations de la maison de Verchères.

Bernard Landry était en voyage officiel en Argentine et au Pérou lorsque cette histoire est sortie. Ébranlé, il s'en voulait surtout de sa stupidité: «Comment veux-tu que les Québécois me fassent confiance ?» dit-il à l'adjointe qui l'accompagnait, Andrée Corriveau. Et il se mit à pleurer...

Voilà un trait de personnalité que tous ses proches, et quelques-uns de ses ministres, confirment: d'une sensibilité extrême, jusqu'à la vulnérabilité pensent certains, «cet homme aux allures tellement froides, distantes, pédantes même, est tout le contraire de ce qu'il paraît», affirme Mme Corriveau.

Noëls à la russe

Quand ils songent à s'installer à Verchères, les Landry ont eu une vie mouvementée, chacun poursuivant sa carrière de son côté. Et ce projet commun arrive à un moment où ils ont envie de se retrouver: «Les deux avaient eu une vie professionnelle fantastique et là, ils se rapprochaient enfin», raconte Pascale.

« Ma mère ne faisait pas les choses à moitié, poursuit Julie: les examens du Barreau avec trois enfants en bas âge, une maîtrise en administration avec un adolescent et demi, un doctorat alors qu'elle occupait à temps plein son poste de directrice du palais de justice de Montréal... Je crois bien que mon père la considérait comme plus brillante que lui !»

«Un doctorat en administration de la University of Southern California ! insiste effectivement le père, admiratif. Et en même temps, on a mené une vie de famille, on a reçu, on a voyagé. Dans des conditions difficiles, ce couple-là a réussi à s'épanouir et à faire ce qu'il fallait pour être heureux.»

Bernard Landry et Lorraine Laporte ont en quelque sorte mené deux vies professionnelles parallèles, d'autant plus distantes l'une de l'autre que le premier poursuivait une carrière politique, et la seconde une carrière judiciaire.

Yves Michaud, l'un des amis les plus intimes du couple, surtout depuis qu'il a combattu un cancer en même temps que Lorraine Laporte, n'hésite pas à affirmer: «Si Bernard Landry est ce qu'il est aujourd'hui, c'est un peu beaucoup grâce à Lorraine. Cette femme, c'était le havre...»

Pour connaître Bernard Landry, il faut donc savoir qui était Lorraine Laporte. Et nulle autre, mieux que sa cadette, Pascale, ne l'a décrite plus justement...

«Maman adorait la fête. Que ce soit pour marquer un anniversaire, une promotion ou simplement le plaisir d'un autre dimanche qui passe, tout était prétexte à la célébration. Du petit repas de famille aux réceptions les plus élaborées, elle ne ménageait aucun effort et nous mettait tous à contribution.

«Nous étions à sa disposition et une multitude de listes nous indiquaient ce qui était attendu de nous: listes d'achats, listes des tâches, listes d'invités, listes de plats, listes des listes. Nous suivions ses ordres dans une chorégraphie complexe et parfois chaotique, mais toujours pour le plus grand bonheur des invités. Notre expertise, sous sa gouverne, augmentait à chaque événement. L'équipe que nous formions, Laporte-Landry-fêtes-en-tout-genre, était réglée comme du papier à musique...»

C'est de cette atmosphère de fête que Bernard Landry peut enfin jouir pleinement après sa retraite forcée de 1985. Comme ces Noëls à la russe où chacun doit mettre la main à la pâte des blinis dans lesquels on glisse de généreuses cuillerées de caviar russe - parfois envoyé par le consul de Russie - ou de ce caviar du Témiscamingue que René Lévesque a fait découvrir au couple.

Comme cette soirée organisée à l'occasion du 60e anniversaire de Bernard Landry, en 1997, que la mère et les filles avaient commencé à préparer plusieurs mois à l'avance. Il avait été prévu d'inviter 50 personnes. Il en vint finalement 120.

«Il s'est un peu trouvé vieux, raconte Julie. L'entrée dans le troisième âge le troublait. Mais ma mère était là, il avait un bel emploi, une belle maison, et il avait son monde autour de lui, de toutes les époques et de toutes les étapes de sa vie...» Même la rencontre entre Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, qui se revoyaient pour la première fois depuis bien longtemps, s'est bien passée !

L'année 1987 lui apporte en effet une grande joie, et une terrible préoccupation. Sa première petite-fille, Camille, naît cette année-là. «Une nouvelle vie après la défaite», dit-il en accueillant la nouvelle. Lui qui se sentait un peu coupable d'avoir négligé ses enfants, il se promettait de se rattraper avec ses petits-enfants. Ce qu'il fait avec beaucoup d'application... Comment comprendre autrement un premier ministre qui se laisse maquiller par d'espiègles gamines ? Car c'est effectivement ce qui se passe, dans les grandes occasions, à Bonheur !

Mais ce problème de dépendance à l'alcool, qui l'avait tant peiné chez son père, revenait aussi le hanter. «Tel père, tel fils...» disaient les mauvaises langues qui connaissaient le drame personnel de Jean-Bernard Landry, son père. Le premier ministre répond aujourd'hui à la question de façon directe, comme s'il voulait la régler une fois pour toutes.«C'est vrai qu'à l'époque de Joliette, dans les fréquentations syndicales et tout ça, il y a eu un peu de taverne. Mais ça n'a pas été long pour la simple raison que, vers 1975, j'ai décidé un certain nombre de choses face à l'alcool -auxquelles je me suis tenu: uniquement du vin (il a une véritable cave de collectionneur à Verchères); jamais avant le coucher du soleil, c'est-à-dire seulement au repas du soir; jamais si j'ai d'autres choses à faire comme prononcer un discours; et enfin jamais seul. Lorraine et moi, on débouchait une bouteille de vin le soir, j'en buvais les deux tiers et elle, un tiers...»

Humer le Petrus

Depuis qu'il a décidé de se remettre en forme pour assumer ses fonctions de grand vizir, puis de calife, il s'est aussi mis au régime Montignac, ce qui complique parfois la vie des cuisiniers des dîners officiels !

Mais ces incidents de cocktails diplomatiques que ses adversaires, surtout à Ottawa, attribuent à de trop généreuses libations ?

«Faux ! dit sèchement Landry qui trouve sans doute que, cette fois, l'auteur insiste trop ! Je me suis imposé le supplice d'avoir un verre de Petrus «un Merlot d'appellation libournaise Pomerol aux parfums légendaires» devant moi à l'Élysée, et de me contenter de le humer par souci des convenances.»

L'alcool et la drogue avaient failli détruire son protégé, Gilles Baril. Sylvain Vaugeois l'a fait chercher en Colombie, pour le sortir de son enfer. Pierre Péladeau a suggéré une adresse: le Pavillon de Varennes. Lorraine Laporte, qui avait souvent entendu parler des problèmes de drogue et de ce Pavillon dans son palais de justice, s'est occupée de Baril au moment des «grandes épreuves». Et Bernard Landry l'invitait à déjeuner, une fois par semaine, après ses cours à l'université.

Plus tard - le Québec est tricoté serré ! -, Gérald Larose a offert l'école de formation de la CSN à Lanoraie pour y installer le centre de désintoxication. La Banque Nationale a effacé les dettes des deux centres qui existaient au Québec. Et c'est ainsi qu'est née La Maison du nouveau point de vue.

En quelque sorte, Bernard Landry est «en terrain de connaissance» lorsque c'est son propre fils, Philippe, qui fréquente La Maison. Quand, au moment des élections de 1989, alors que Jacques Parizeau est le chef du Parti québécois et que la circonscription de Varennes semble si facile à conquérir, les journalistes s'étonnent que Bernard Landry «laisse passer la caravane», celui-ci se contente de faire émettre un communiqué de presse laconique, évoquant seulement «des raisons personnelles, strictement incompatibles avec les exigences de la politique».

Quelques années plus tard, il s'explique: «Parizeau me voulait comme candidat, mais un membre de la famille (il s'agit de Philippe) avait besoin de nous. Lorraine et moi, nous en avons fait une oeuvre commune et ce fut notre principale occupation pendant deux ans. Et ce fut couronné de succès...»

Il y aura d'autres épreuves pour les Landry. En juillet 1998, Lorraine Laporte accompagne exceptionnellement son mari à une des Rencontres souveraineté et progrès à l'île aux Grues. C'est un week-end de rêve pour elle, malgré le froid et la pluie qui battent les fenêtres de l'hôtel. La chorale improvisée, que dirige bien entendu son mari, puise une fois de plus dans le répertoire de La bonne chanson.

La mort de Lorraine

À peine rentrée à Montréal, Lorraine Laporte apprend qu'elle souffre d'un cancer. La terrible maladie aura raison d'elle en un an. Elle et son mari ont tout juste le temps, profitant d'un Sommet de la francophonie à Monte-Carlo en 1999, de revoir les appartements de Paris où ils ont vécu, les vignobles de Provence où ils se sont promenés. Dans les derniers moments, l'époux se rend tous les jours au chevet de sa femme, à l'hôpital Notre-Dame, à Montréal, sans que son emploi du temps de ministre en soit jamais affecté.

Ce départ le secoue terriblement.

«Mes parents s'attendaient à vieillir ensemble dans la maison de Verchères, raconte Pascale, et lui pensait partir le premier.»

«Je pense bien qu'il s'en est senti un peu coupable, poursuit Julie. J'aurais dû être là davantage», nous disait-il.

Bonheur est alors devenue la maison de la famille, où les enfants s'installent avec leurs petits, parfois sans prévenir. La mère de Bernard Landry, qui y a sa chambre pour l'été et le temps des Fêtes, y vient elle aussi. La grande différence, c'est que les uns et les autres sont maintenant accueillis par des gardes de sécurité plutôt que par Lorraine Laporte. Et dans les premiers temps, l'insistance des premiers à vérifier l'identité des visiteurs faisait d'autant plus ressentir l'absence de la seconde...

Ainsi condamné à la solitude, Bernard Landry se jette littéralement dans la politique puisque plus rien ne le retient. Même s'il ne pense plus devenir premier ministre, il est certainement davantage disponible. Et quand vient le temps, après le départ de Lucien Bouchard, il découvre que Lorraine Laporte lui a laissé, à titre posthume, le plus beau cadeau qu'elle pouvait lui faire : le respect des femmes qui travaillent avec lui au gouvernement.

Lorsqu'il appelle Louise Beaudoin pour lui demander si elle appuierait sa candidature, celle-ci n'hésite pas un instant. Il y a une amitié vieille de 30 ans, bien sûr. Et il y a Lorraine Laporte...

«Elle a fait de Bernard Landry, en quelque sorte, si j'exclus Pierre Marc Johnson, le premier chef du Parti québécois qui ne soit pas macho. Cette femme qui a vécu avec lui, avec laquelle il a eu des enfants, qui était une féministe, mais en même temps une femme remarquable, exceptionnelle, elle lui a appris l'égalité. Bernard Landry a été bien élevé !»

Diane Lemieux, une ancienne présidente du Conseil du statut de la femme, confirme. «Il y a plus d'hommes que de femmes au Conseil des ministres (18 sur 25, à l'automne 2001). Ces hommes ont davantage bamboché que les femmes, parlent à l'occasion de leur vécu et se racontent des histoires un peu crues. Landry n'embarque jamais là-dedans. Jamais ! Jamais...» insiste-t-elle.

«Il a eu des femmes exceptionnelles dans sa vie, Lorraine et ses deux filles», poursuit Pauline Marois. Vice-première ministre, elle a noté que, dans son premier Conseil des ministres, Bernard Landry a nommé des femmes à la présidence de tous les comités ministériels.

Alors, ces histoires de femmes ? La question devait être posée, tout de même...

«Il y a beaucoup de fabulation là-dedans, dit-il. Ma vie avec Lorraine a été une vie basée sur la loyauté et la franchise, et c'est pour cela qu'elle a duré 36 ans !» Puis Bernard Landry ajoute, avec une candeur presque hilarante: «Ce n'est sans doute plus vrai aujourd'hui, mais il paraît que j'étais considéré comme un beau Brummell. Or, moi, je ne le savais pas. Je n'en ai donc jamais abusé parce que je ne me pensais pas beau, je me trouvais même plutôt intello...»

Tous les premiers ministres ont eu leur légende, Bernard Landry comme les autres. On terminera donc ce chapitre sur la vie personnelle du cinquième président du Parti québécois par ce savoureux tour d'horizon de la «doyenne» - un titre qu'elle n'aimera sans doute pas !- du Conseil des ministres.

«Souvent, pendant les pauses du cabinet, les ministres déjeunent ensemble, et les gars font des farces de gars, commence Louise Beaudoin. Parizeau était distant avec les femmes, car il lui restait quelque chose de sa génération. Avec Lévesque, c'était à l'horizontale. Lucien, c'était autre chose, un gars avec sa gang de gars... Lucien m'a dit un jour que j'étais sa première amie de fille sans ambiguïté. Avec Bernard, on était amis sans ambiguïté.

«Mais c'est vrai aussi qu'il est un gars intéressant et je comprends qu'il y ait eu des femmes intéressées, conclut-elle. Car les femmes aiment rire avec leurs amants... et on ne doit pas s'ennuyer avec Bernard !»