L'indépendance, une idée neuve, une démarche intégratrice, un impératif de salut

Jean-Marc Léger
sept-oct 2001





La première affirmation pourra étonner certains lecteurs et pourtant elle me paraît juste dans la mesure où l'indépendance est envisagée non plus en termes strictement politiques, économiques et juridiques, comme ce fut généleralement le cas jusqu'à présent, mais au moins autant en termes culturels, au sens le plus large, en termes éthiques, en termes sociaux, de même que dans une perspective humaniste et, dès lors, universaliste. Cela permet d'ailleurs de rappeler, avec Clemenceau notamment, que « si un peu d'internationalisme éloigne parfois de la patrie, beaucoup en rapproche », de rappeler aussi que le véritable internationalisme résulte essentiellement du dialogue permanent, en profondeur, des cultures et de l'alliance fraternelle des patries.

Une idée neuve car non conformiste

Vu, entendu, vécu sous cet aspect, le combat pour l'indépendance est réellement une idée neuve en raison de son potentiel inédit, novateur, voire provocateur (« révolutionnaire » serait plus juste mais le mot a été hélas galvaudé au point d'être dévoyé) et de la dimension d'émancipation qu'il porte naturellement en soi tant pour l'homme, le citoyen que pour la société.

Rechercher la souveraineté de sa nation, en effet (et quoi de plus naturel en vérité ?), c'est en même temps, du même élan, défendre et promouvoir la liberté et la dignité du citoyen sur tous les plans tout comme assurer égalité de traitement à tous les citoyens, dans tous les domaines de la vie collective, sous réserve, naturellement, que tous se retrouvent, se reconnaissent dans un pays français (pas simplement « francophone »: redoutable ambiguïté), de langue, d'histoire et de culture françaises.

La République du Québec, la République française du Québec, rassemblant tous ses enfants dans un seul peuple souverain, entendra être, au premier chef, un pays exemplaire en matière d'égalité des chances pour tous, de justice sociale véritable, de qualité exigeante du processus éducatif (avec la réhabilitation du sens de l'effort et de la discipline, des valeurs spirituelles et de la transcendance), en matière aussi d'incitation et d'aide à la créativité dans tous les domaines, voudra être par ailleurs un modèle d'assimilation heureuse et harmonieuse des immigrants, c'est-à-dire d'intégration réussie.

Une démarche intégratrice car fondée sur la participation de tous

Puisque l'indépendance est fondamentalement une exigence de vie, de créativité, d'épanouissement, le grand, l'immense effort national à poursuivre pour y parvenir doit s'exprimer en termes novateurs, audacieux, inventifs, emprunter un itinéraire qui soit pour les Québécois, individus, institutions et collectivités de tous ordres, celui d'une nouvelle prise de parole et de participation permanente autant que d'une prise de pouvoir.

Il importe que chacun puisse se sentir à la fois responsable et bénéficiaire de l'affranchissement recherché. La nouvelle démarche pour l'indépendance doit faire apparaître celle-ci comme étant de l'ordre de la rationalité et de la nécessité : il faut qu'elle soit ressentie par la grande majorité des citoyens, idéalement par tous les citoyens, comme une étape aussi normale que naturelle et nécessaire dans la démarche historique de la collectivité québécoise.

À cet égard, il convient de dédramatiser la notion d'indépendance: ce n'est pas un bouleversement ni une rupture mais une étape normale, majeure il est vrai, dans l'accomplissement de notre nation, comme de toute nation, une étape appelée, exigée par notre histoire (et sans laquelle celle-ci serait infirme inachevée), un choix pleinement accordé au mouvement, aux aspirations, aux dominantes de notre époque.

Comment ne pas voir que les problèmes majeurs que l'évolution accélérée du contexte international, aussi bien que l'évolution propre de notre société posent aux Québec, sont d'une nature et d'une ampleur telles qu'il devient impossible d'envisager leur solution ou de mettre en oeuvre les éléments d'un redressement sans disposer des atouts de souveraineté politique ? (Et c'est d'ailleurs vérifiable au premier chef dans les domaines même de juridiction, en principe, québécoise, comme l'éducation et la santé, où il sera de plus en plus difficile d'agir efficacement sans les attributs et les moyens de l'indépendance.)

Les grands problèmes ont tous ou presque [une] dimension internationale, qu'il s'agisse du développement économique, de la révolution technologique, de l'information et de la communication, de l'environnement, de la politique sociale même. Ces immenses problèmes et nombre d'autres exigent des politiques, des plans, des mesures que seul peut prendre et mettre en oeuvre un pays souverain, d'autant plus qu'ils s'inscrivent dans une perspective mondiale et ne peuvent être conçus et appliqués sans référence à des ententes ou des conventions internationales.

C'est assez dire que plus s'étend le champ de la concertation internationale, des ententes, traités et conventions de tous ordres à portée régionale ou mondiale, plus apparaît indispensable pour un peuple d'avoir la maîtrise de son destin, d'être souverain, tant pour se déterminer dans tout ce qui relève de la compétence des États indépendants contemporains que pour participer directement, en son nom propre, aux débats et négociations qui précèdent les accords internationaux, signer et ratifier en son nom propre et les appliquer lui-même.

Un impératif de salut car notre survie en dépend

La question fondamentale, aujourd'hui, ne porte plus sur le degré d'autonomie au sein de l'impossible, de l'invivable, de la fausse fédération canadienne (qui a toujours eu la nostalgie de l'État unitaire) mais sur la survie, sur l'existence même de notre collectivité, de la nation canadienne-française dans son expression québécoise. Certes, le statut politique n'est point tout (la natalité et la qualité de la langue sont de notre juridiction et de notre obligation pressante, dès aujourd'hui) mais il commande quasi tout.

La souveraineté offre les clés de l'épanouissement: elle est, plus que jamais, dans cet univers mondialisé, de l'ordre de la nécessité, la plus pressante, la plus brûlante. Ayons au moins la lucidité de le reconnaître, de le constater au moins par et pour nous-mêmes, davantage de le clamer et de le proclamer: il y a la souveraineté nationale ou l'abaissement progressif, la lente déchéance qui conduit à la « louisianisation ». Bref, entre l'indépendance et l'abdication, la souveraineté et la disparition, il n'y a pas d'autre voie.

Et nous n'avons pas vingt-cinq à cinquante ans devant nous pour en décider. Le choix du réalisme et de la dignité qui est celui de l'indépendance, nous le devons faire en pensant à la fois à ceux qui furent et surtout à ce qui viennent: quelle situation, quelles possibilités, quelles chances et quels moyens d'affirmation, d'émancipation, de participation au monde laisserons-nous aux générations qui montent, à celles qui viennent ?

Oui, l'indépendance est une idée neuve, elle représente une démarche intégratrice, elle constitue l'impératif de notre salut.