PQ et lobbying - 11 février 2002



Une loi ne suffit pas

André Pratte
La Presse
Le lundi 11 février 2002



Éditorial - Deux affaires troubles sont venues hanter le conseil national du Parti québécois, en fin de semaine. Les dirigeants péquistes ont cherché à s'en dépêtrer en annonçant pour très bientôt un projet de loi sévère sur le lobbying. Fort bien. Mais le gouvernement Landry doit aussi permettre que la lumière soit faite sur ces affaires, de même que sur les autres informations embarrassantes publiées ces derniers temps.

Nous avions réclamé la tenue d'une enquête indépendante sur les agissements du ministre fédéral Alfonso Gagliano et de son entourage. Le besoin est tout aussi grand dans le cas des allégations faites au sujet du directeur général du PQ, Raymond Bréard, du ministre Gilles Baril et de son ami et lobbyiste André Desroches, et du ministre Sylvain Simard. D'autant plus que trois de ces personnes font partie de la garde rapprochée du premier ministre Bernard Landry.

Une loi encadrant le lobbying aura des effets bénéfiques pour l'avenir. Mais elle ne réglera pas le solde du passé, pas plus que ne l'a fait le départ de M. Gagliano vers le Danemark.

En fin de semaine, les péquistes ont crié à l'«inquisition», et dénoncé les médias. Or, il n'y a ici ni inquisition ni campagne médiatique. Il y a tout simplement des faits, inquiétants.

La Presse a révélé samedi que M. Simard, un ministre de premier plan, avait recommandé à un entrepreneur à la recherche de financement gouvernemental de faire affaire avec Oxygène 9, la firme de «conseil stratégique» fondée par MM. Bréard et Desroches. Comme en convient M. Simard lui-même, «les apparences ne sont pas très belles».

Selon les informations publiées par ailleurs par Le Devoir, dans les mois suivant sa démission (août 1998) comme chef de cabinet de M. Landry (alors ministre des Finances), Raymond Bréard a entrepris de représenter des événements culturels souhaitant obtenir une aide particulière de l'État. Oxygène 9 a été rémunérée en proportion des subventions reçues par ses clients.

M. Landry demande qu'on «présume de la bonne foi» des personnes impliquées. Bien sûr. Mais il doit pour sa part convenir que les électeurs ont des raisons d'être perplexes. D'ailleurs, en fin de semaine, bien des péquistes l'étaient, et l'affaire a fait resurgir la rivalité entre M. Landry et Pauline Marois.

Il a été beaucoup question de la démission de M. Bréard. Celui-ci n'est pas fonctionnaire. La décision n'est donc pas affaire d'État, mais partisane. L'intérêt public n'exige pas de sacrifice, mais de la transparence. L'intervention de M. Bréard a-t-elle eu un poids inusité dans la décision du gouvernement de créer le fonds de 30 millions réclamé par les événements culturels majeurs? Et lui-même en a-t-il retiré un profit indu?

Dimanche, le premier ministre a cité Nietzsche: «Tout ce qui ne tue pas rend plus fort.» Cela est certainement vrai d'une enquête indépendante! En plus de lever le brouillard de plus en plus épais enveloppant ce gouvernement, une telle enquête rendrait bien plus crédible sa démarche de réglementation du lobbying.



Perte de contrôle au PQ

Gilbert Lavoie
Le Soleil
Le lundi 11 février 2002



Éditorial - Invoquant l'intérêt public, le premier ministre Bernard Landry a refusé, en fin de semaine, de déclencher des élections générales au printemps. C'est son droit. Mais s'il veut faire passer les affaires de l'État avant celles du parti, M. Landry doit prouver qu'il est capable de sortir son gouvernement de l'incroyable cafouillage qui l'a paralysé encore une fois, en fin de semaine.

Le spectacle qu'on nous a offert, au Conseil national du PQ, n'est pas celui d'une nouvelle équipe prête à relever les défis, mais plutôt d'un gouvernement divisé, titubant de crise en crise, et incapable de reprendre le contrôle de son agenda. Cette équipe n'est même pas en mode électoral, elle est en mode de survie.

À peine revenu de sa visite chez les Cris, où il a signé une entente pour le développement hydroélectrique de la rivière Eastmain, M. Landry a appris dans Le Devoir que sa ministre responsable d'Hydro-Québec, Rita Dionne-Marsolais, voulait mettre un frein à la construction des nouveaux barrages. Il a dû la contredire. Voulait-on une preuve qu'il y a trop de ministres dans ce cabinet ? Mme Marsolais en a fait la démonstration évidente.

Et la descente aux enfers ne faisait que commencer. Samedi matin, les fantômes du lobbyisme sont revenus hanter le gouvernement, pointant cette fois le directeur général du PQ, Raymond Bréard, qui a touché 200 000 $ pour aider des organismes à obtenir des subventions de l'État. Rien d'illégal, s'est empressé de faire valoir la garde rapprochée de Bernard Landry, les Gilles Baril, Sylvain Simard ou Joseph Facal. Faut-il rappeler qu'Alfonso Gagliano n'avait rien fait d'illégal lui non plus ? Faut-il rappeler que les mêmes ministres avaient soutenu, pendant « l'affaire Baril », qu'on n'avait pas besoin de lobbyistes pour transiger avec l'État ? Et faut-il rappeler à quel point il est indécent de voir des organismes publics ou sans but lucratif verser des commissions à des amis du parti pour toucher des subventions de l'État ? De contradiction en contradiction, les membres du cabinet Landry ont continué, pendant 24 heures, à saper la crédibilité de leur gouvernement et la confiance des militants.

Il a fallu la sortie publique de Pauline Marois, hier matin, pour amener quelques ministres comme Louise Beaudoin, Agnès Maltais, Jean-Pierre Charbonneau et Diane Lemieux, à dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas : Raymond Bréard devrait démissionner de son poste de directeur général du parti, le temps de faire la lumière sur les faits qu'on lui reproche.

Le premier ministre n'a même pas tenté de cacher le désarroi causé par cette dernière crise qui venait s'ajouter aux pénibles péripéties entourant le remaniement ministériel. M. Landry a été ébranlé à un point tel qu'il a passé la moitié de son discours de samedi à se justifier. On était bien loin du grand discours mobilisateur visant à lancer le gouvernement et le parti dans le dernier droit de son mandat.

Les intérêts supérieurs de l'État commandent que le premier ministre reprenne le contrôle de son agenda, qu'il évacue les odeurs de favoritisme qui polluent l'atmosphère depuis quelques semaines, et qu'il dicte une plus grande discipline à son équipe ministérielle.

« Bernard est gentil, tout le monde le tutoie, il n'est pas aussi dur que Lucien Bouchard », a expliqué samedi un de ses proches. Peut-être. Mais s'il veut conserver sa légitimité, M. Landry doit être en mesure de gouverner au lieu de passer son temps à gérer les crises internes de son gouvernement.



Pagaille au PQ

Denis Lessard
La Presse
Le lundi 11 février 2002



Pauline Marois a osé faire hier ce à quoi ne pouvait se résoudre le premier ministre Bernard Landry en réclamant publiquement la suspension du directeur général du PQ, Raymond Bréard, le temps que la lumière soit faite sur ses activités de lobbyiste.

Avec l'horizon électoral qui s'approche et au moins six complémentaires à organiser, le sort du principal permanent du PQ était encore incertain hier. Appuyé unanimement par l'exécutif du PQ samedi, M. Bréard s'est donné 48 heures de réflexion quant à son avenir après que Mme Marois et une poignée d'autres ministres eurent publiquement désapprouvé la décision des dirigeants du parti de le confirmer à la barre de la permanence du PQ.

Coincé entre un exécutif qui appuyait son ami de longue date et une partie de son équipe ministérielle, Bernard Landry s'en est remis hier à la décision de M. Bréard. «C'est l'exécutif qui embauche ou congédie les directeurs généraux, ce n'est pas le Conseil des ministres qui décide», a-t-il déclaré.

Dans les coulisses, on indiquait que samedi, M. Landry était du même avis que Mme Marois, mais qu'il s'était rallié rapidement à la décision des dirigeants du parti. Toutefois, sans la confiance d'une partie des ministres, il deviendra carrément impossible à M. Bréard de conserver la direction du PQ, prédit-on. Pour Raymond Bréard, la sortie de Pauline Marois avait clairement des relents de la course au leadership avortée de l'an dernier. «On a une belle démonstration de solidarité de la vice-première ministre», a-t-il lancé.

Hier, M. Landry a voulu calmer les militants en promettant, rapidement, une loi pour encadrer le travail des lobbyistes. «Le Québec aura avant la fin de la prochaine session une législation en matière de transparence pour le lobbying», a promis M. Landry, applaudi par les 400 délégués. La loi sera aussi exemplaire que celle de René Lévesque sur le financement des partis politiques. Elle fera en sorte que «nos concitoyens aient une confiance absolue en l'intégrité de l'appareil de l'État», a assuré M. Landry.

Hier, il avouait ne pas savoir si toutes ces affaires de lobbyistes entacheraient la crédibilité de son gouvernement. Mais, «du fait que devant le problème on ait agi rapidement en légiférant, la population sera satisfaite», espère-t-il.

M. Bréard s'est retrouvé sur la sellette après que Le Devoir eut révélé samedi qu'il avait obtenu 200 000$ en quittant sa compagnie de lobbying Oxygène 9 pour prendre la direction du PQ au printemps 2001. Cette firme, qu'il avait fondé à son départ du cabinet de M. Landry - alors aux Finances - avait participé au regroupement des «événements majeurs internationaux» et obtenu une ristourne de 1,5% sur environ 30 millions de dollars de subventions - une recette de 400 000$ pour la petite boîte de lobbying. M. Bréard envisage de poursuivre Le Devoir pour diffamation.

Même si l'exécutif avait accordé samedi sa confiance à M. Bréard, Pauline Marois s'est dissociée de cette décision dès son arrivée au conseil général hier. «J'aurais préféré que M. Bréard puisse se retirer temporairement pour être capable d'assurer sa défense, de faire le point. Cela aurait facilité les choses pour tout le monde», son geste aurait «libéré le parti» à un moment délicat, a-t-elle estimé.

Jean-Pierre Charbonneau, nouveau ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, a abondé dans le même sens. «Pauline a eu un réflexe sain, l'exécutif aurait dû demander au directeur général de se retirer. Il y a un problème de crédibilité fondamental, lié à l'éthique. Je n'aime pas l'idée qu'on puisse faire du lobbying immédiatement après qu'on ait quitté un cabinet politique... Le Parti québécois a l'obligation de toujours être plus pur. René Lévesque l'avait créé avec l'objectif de faire de la politique proprement», a rappelé M. Charbonneau.

Hier, d'autres ministres, Louise Beaudoin et Diane Lemieux notamment, ont dit souhaiter que M. Bréard se retire. Introuvable hier, Joseph Facal aurait aussi exprimé son désaccord après la décision de l'exécutif.

«C'est la énième fois que des militants ne sont pas d'accord avec l'exécutif», a noté M. Landry, en tentant de minimiser la fronde.

Selon lui, Raymond Bréard n'a rien fait de répréhensible en faisant du lobbying tout de suite après avoir quitté son poste de chef de cabinet du ministre des Finances en été 1998. «Il n'y a pas de règles strictes au Québec. Il y en aura dans quelques mois, qui comporteront probablement une période de purgatoire pour mettre de la distance... Les Américains l'ont fait pour leurs généraux qui se faisaient embaucher par des compagnies d'armement.»

Par la suite, M. Landry a souligné que le lobbying est une activité difficile à contrôler. Une compagnie privée peut décider de faire appel à ces services plutôt que de se doter de personnel pour établir des relations avec le gouvernement.

«Des lobbyistes, j'en reçois, les trois quarts du temps ils sont libéraux. Oxygène 9 était un microbe à côté de ces immenses boîtes de lobbying», a-t-il noté.

En devenant lobbyiste immédiatement après être sorti du cabinet du ministre des Finances, M. Bréard n'a fait que «ce qui se faisait sous l'Union nationale, le Parti libéral et le Parti québécois», a-t-il estimé, ajoutant que M. Bréard conservait toute sa confiance.

Pauline Marois, quant à elle, croit qu'une loi visant à encadrer ces activités serait bienvenue. «Dès la première question qui m'avait été posée il y a quelques semaines, j'avais indiqué que cette fonction de lobbyiste doit être encadrée. Par loi ou par règlement, peu importe. Il faut encadrer ce travail pour ne laisser place à aucun soupçon», a soutenu Mme Marois. Les lobbyistes doivent être enregistrés, et on doit connaître les organismes ou entreprises pour lesquels ils travaillent.

Une commission parlementaire sur le lobbying a constaté que les dépenses gouvernementales sont étroitement contrôlées. «Les règles apparaissaient suffisantes, mais ce n'est pas le cas, je suis d'accord», a constaté Mme Marois.



Charest réclame la démission de Sylvain Simard

Silvia Galipeau
La Presse
Le lundi 11 février 2002



C'est un Jean Charest revigoré par les déboires du PQ qui s'est adressé dimanche devant une foule dee sympathisants.

Rien ne va plus au sein du Parti québécois, assailli de toutes parts par les allégations de conflits d'intérêts. Il est aussi grand temps que le gouvernement fasse un peu le ménage, qu'il se débarrasse du ministre Sylvain Simard, et surtout qu'il mette sur pied une commission indépendante chargée d'enquêter sur la dernière allégation concernant le directeur du parti, Raymond Bréard.

C'est là l'essentiel du message livré dimanche par le chef de l'opposition, Jean Charest, manifestement revigoré par les déboires du Parti québécois. Gonflé à bloc devant une foule de sympathisants réunis pour l'ouverture officielle du comité libéral de la candidate Louise Thériault à l'élection complémentaire de la circonscription d'Anjou, le chef du Parti libéral du Québec a livré un message on ne peut plus électoral.

Depuis le début 2002, «on va de règlement de comptes en règlement de comptes, a-t-il dénoncé. Et pendant ce temps, qui s'occupe du réseau de la santé? Pendant ce temps, qui s'occupe des problèmes que vivent nos personnes âgées? Pendant ce temps, qui s'occupe de jeunes? Personne ne s'en occupe!».

C'est que depuis les dernières semaines, les révélations de conflits d'intérêts concernant le PQ ne cessent de faire la manchette. Cela a commencé par l'affaire du lobbyiste André Desroches, président d'Oxygène 9, qui monnayait grassement ses entrées auprès du ministre Gilles Baril. Puis, samedi, La Presse a révélé que l'actuel ministre de l'Éducation, Sylvain Simard, alors qu'il était président du Conseil du Trésor, avait recommandé à une firme de l'Outaouais de passer par cette même firme de lobbying Oxygène 9 pour obtenir du financement public. Le même jour, Le Devoir révélait de son côté que le directeur du PQ, Raymond Bréard, avait encaissé 200000$ à titre d'actionnaire d'Oxygène 9, en négociant des subventions pour un programme qui était en préparation du temps où il était chef du cabinet du ministre des Finances, Bernard Landry.

Jean Charest a qualifié d'«extrêmement sérieuses», les allégations entourant Sylvain Simard. «Je ne me rappelle pas avoir été témoin de circonstances où un ministre senior d'un gouvernement demandait à des citoyens payeurs de taxes d'aller engager une firme de lobbyistes du PQ, dans ce cas-ci, pour transiger avec son propre gouvernement.»

Il a ajouté que la situation était «intenable», et demandé la démission du ministre. «Je ne vois pas comment, comme ministre du gouvernement, il peut rester en poste et qu'en même temps, Bernard Landry préserve l'intégrité de son gouvernement.»

Cette démission pourrait n'être que temporaire, a-t-il précisé, «le temps que l'on sache ce qui s'est passé.» Il réclame une enquête, histoire de savoir si de telles pratiques sont systématiques.

Pour ce qui est de Raymond Bréard, Jean Charest a demandé hier la mise sur pied d'une commission «formelle et indépendante» chargée d'enquêter sur cette affaire. Il croit aussi qu'une telle commission, du type de la commission Nicolet qui a suivi la crise du verglas, serait dans l'intérêt des personnes visées, qui pourraient trouver là le moyen de s'expliquer.

D'après lui, l'atmosphère régnant ces jours-ci au sein du PQ sent le règlement de comptes à plein nez. La preuve? La vice-première ministre Pauline Marois et le ministre des Affaires intergouvernementales, Jean-Pierre Charbonneau, ont publiquement exprimé leur désaccord avec la décision de l'exécutif du PQ de maintenir Raymond Bréard en poste. La crise interne est sérieuse, «c'est donc dire qu'on a un gouvernement qui n'aura ni le temps ni l'énergie de s'occuper des vrais enjeux», a souligné le chef libéral, en réclamant à nouveau la tenue d'élections générales cette année.