Pour une académie québécoise des sciences

PIERRE GENDRON, CLAUDE G. CHARRON,
PIERRE DE BELLEFEUILLE,
GORDON LEFEBVRE, DENIS MONIÈRE
Membres du Cercle Godin-Miron

dans LeDevoir du 31.10.01




Le Québec a maintenant une nouvelle politique scientifique mais, contrairement à la situation qui prévaut dans le cas des autres nations, grandes ou petites, qui contribuent actuellement et parfois depuis fort longtemps à l'effort scientifique mondial, il n'y a pas chez nous d'académie des sciences.

Au Québec, nous avons bien une Assemblée nationale, une Bibliothèque nationale et même un Ordre national; il y a une Cinémathèque québécoise, le Musée du Québec et les Prix du Québec, mais il n'y a pas d'académie des sciences. Nous nous contentons apparemment de voir nos scientifiques cooptés par la Royal Society of Canada, pâle copie de la vieille Royal Society de Londres. La France a son Académie des sciences et les Etats-Unis leur National Academy of Sciences, qui demeurent des institutions prestigieuses sur le plan de l'éthique et de la politique scientifique.

Dans le cas de la première, elle intervient dans des débats de société comme sur la question de l'expérimentation animale. Pour la seconde, c'est l'exemple plus récent du clonage humain qui vient à l'esprit, certaines déclarations faites devant la U.S. National Academy of Sciences ayant fait la manchette des journaux.

Méme le Vatican s'est doté d'une Académie pontificale des sciences, dont le recrutement est international et de très haut niveau, pour le conseiller sur les enjeux éthiques de la science et pour l'éclairer sur les rapports entre la religion et la science.

On peut également citer l'exemple de la Suède, un petit Etat jouissant d'une solide tradition scientifique en raison de l'importance de l'Académie suédoise des sciences et de son rôle dans l'attribution des prix Nobel.

Enfin, dans un Etat fédéral comme l'Allemagne qui a hérité de la place que l'on sait dans l'histoire des sciences et dont l'institution la plus connue est la célèbre Académie des sciences de Berlin, il y a aussi une excellente Académie bavaroise des sciences. Pourquoi n'y aurait-il pas aussi place, chez nous pour une académie québécoise des sciences?

Qu'est-ce qu'une académie des sciences ?

Mais qu'est-ce qu'une académie des sciences et pourquoi nous faudrait-il en instituer une au Québec? Historiquement, ce fut l'Académie royale des sciences de Paris qui servit de modèle à la constitution des académies du XVIIIe siècle, de l'Académie prussienne à celle de Saint-Pétersbourg, en Russie.

En plus des fonctions d'information, de reconnaissance mutuelle, de prestige et de sociabilité, les académies permirent la légitimation des pratiques extrauniversitaires et extrascolastiques comme la défense de la langue vulgaire ou encore le recours à l'expérimentation et à une certaine spécialisation. A cet égard, elles constituèrent un instrument d'autonomisation par rapport à l'université et, dans une certaine mesure, à l'égard des mécènes.

D'un point de vue sociologique, une académie est un corps officiel, une «compagnie», avec des statuts définissant ses objectifs, la procédure à suivre pour l'élection et le mode de rétribution de ses membres, la convocation et le déroulement des séances, et dont les travaux et activités peuvent comprendre la publication de comptes rendus, d'études et de rapports rédigés par des comités d'experts, l'administration de concours, de prix et autres distinctions. C'est une institution démocratique exerçant des fonctions politiques et hautement symboliques, intervenant dans les débats de société, contribuant aussi bien à déterminer les priorités de la recherche qu'à établir les normes de la langue scientifique.

En tant que couronnement du réseau des établissements universitaires et dans son rôle de représentation de l'ensemble de la composante scientifique de la sodété, une académie québécoise des sciences servirait à l'édification d'une identité nationale forte.

En se constituant en interlocuteur privilégié des autres nations dans le domaine de la coopération scientifique, elle favoriserait une plus grande affirmation de la personnalité internationale du Québec et de sa volonté d'ouverture sur le monde.

Le rayonnement d'un pays

Le rayonnement d'un pays est aussi celui de sa culture et de son potentiel scientifique qui lui permet d'être un producteur de connaissances. De plus, la reconnaissance de la qualité de la production scientifique d'un pays n'est jamais une donnée négligeable. L'ACFAS l'a bien compris en ajoutant à la liste de ses prix annuels le prix Adrien-Pouliot de coopération scientifique avec la France, créé au printemps de l'an 2000 et commandité par le ministère des Relations internationales du Québec et par le Consulat général de la France à Québec.

C'est aussi une dimension essentielle de la nouvelle politique québécoise de la science et de l'innovation. Cette politique se présente comme «une vision qui inscrit la société québécoise dans le concert culturel des nations par la contnbution de ses chercheurs et de ses créateurs à l'idéal universel de compréhension des phénomènes humains et de l'univers physique» (Savoir changer le monde - Politique québécoise de la science et de l'innovation, Québec, ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie, 2001). Et elle précise: «La science est une entreprise essentiellement internationale. Chaque pays apporte sa contnbrition au patrimoine mondial des connaissances et, en contrepartie, puise à ce patrimoine. Les chercheurs du Québec sont déjà activement inscrits dans de multiples réseaux de collaboration internationale. Ces initiatives doivent se multiplier.»

Une académie des sciences régie par une loi québécoise, agissant en toute indépendance par rapport à l'appareil gouvernemental tout en bénéfidant du soutien de l'Etat, pourrait exercer un rôle de leadership dans «l'appropriation» dont parle la nouvelle polique, notamment en ce qui concerne la diffusion de connaissances et la réflexion sur les enjeux éthiques.

Elle serait un acteur important dans la démocratisation des rapports entre l'Etat et la société civile et pourrait aider à construire une passerelle entre les citoyens et les scientifiques. Sur la scène internationale et plus particulièrement dans le domaine de la coopération scientifique, elle canaliserait l'expression d'un point de vue proprement québécois tout en favorisant une plus grande ouverture du Québec sur le monde.

Le Québec, pour affirmer son identité, a besoin d'un réseau d'institutions qui couvre tous les sec teurs de l'activité humaine. La science est un domaine névralgique pour l'avenir des sociétés, et il n'y aucune raison pour nous priver d'une institution de prestige.

C'est à travers ses institutions qu'un peuple se reconnaît et enracine son appartenance.