«« Diversité culturelle

L'AUTRE SHEILA COPPS..

Alain Brunet
La Presse Le samedi 12 octobre 2002



La ministre du Patrimoine canadien est en route pour l'Afrique du Sud, où le Réseau international sur la politique culturelle, dont elle assume le leadership, se prononcera sur le libellé d'un instrument politique international. Ce nouvel organisme pourra éventuellement donner un cadre à la circulation des biens culturels au-delà des considérations mercantiles... et de l'Organisation mondiale du commerce.

Le nationalisme de la ministre du Patrimoine canadien a maintes fois été ridiculisé, d'aucuns la réduisant à sa propension à draper le Canada entier de l'unifolié. En cela, Sheila Copps illustre un nationalisme canadien dans sa phase adolescente, non sans rappeler la puberté nationale des Québécois éminemment fleurdelisée.

Or, il y a une autre Sheila Copps, celle qui cultive l'identité plurielle des Canadiens et qui partage le leadership du débat (encore embryonnaire) sur la diversité culturelle à l'échelle internationale.

Et qui se poursuit cette semaine au Cap, en Afrique du Sud.

En plus de discuter des défis de la mondialisation dans les pays en voie de développement, le Réseau international sur la politique culturelle (RIPC) y adoptera le libellé d'un organisme politique international qui pourra éventuellement favoriser la circulation équitable des productions culturelles de toutes les nations du monde.

Depuis 1998, année de la fondation du RIPC, Sheila Copps s'efforce de mobiliser un nombre croissant de ministres de la Culture afin de faire progresser cette idée de diversité culturelle qui, généralement, n'est pas l'apanage des Anglo-Saxons sur ce continent.

La ministre Copps, elle, croit fermement à la cohabitation des peuples et des cultures. Qui plus est, elle a fait siens des concepts qui, normalement, sont véhiculés par des nations non anglophones.

En cela, elle se démarque clairement de nombre de ses concitoyens ou voisins américains, qui préconisent un respect des origines culturelles de chacun à condition qu'elles soient limitées à la famille ou à la communauté.

«Cette diversité que nous reconnaissons comme essentielle dans le monde animal n'est pas moins importante que celle qui existe chez les êtres humains. Chaque culture possède sa propre sagesse et ses propres connaissances. Chaque culture interprète et perçoit les choses différemment», déclarait-elle encore le 25 septembre dernier, à l'occasion du Mondial de l'entrepreneuriat.

Demain en Afrique du Sud, l'autre Sheila Copps mènera le débat sur la création d'un instrument international permettant le maintien et l'émancipation de la diversité culturelle sur la planète.

Cet instrument, il va sans dire, ne serait pas tributaire des forces du marché, donc des ententes prises par l'Organisation mondiale du commerce.

«Si nous avions suivi la politique du marché seul, il n'y aurait pas eu de tels développements culturels au Canada», souligne Sheila Copps (lors d'une récente escale montréalaise) après avoir fourni l'exemple des Britanniques qui ont longtemps dominé la musique pop internationale et qui doivent aussi faire face à l'invasion des productions cultuelles américaines, notamment par le réseau de télévision musicale MTV.

Sheila Copps sait néanmoins la force économique du secteur de la culture et des communications. «Les industries culturelles au Canada, rappelle-t-elle, représentent 22,3 milliards de dollars, c'est-à-dire 7% du produit intérieur brut. C'est actuellement la partie la plus croissante de l'économie.»

Encore faut-il à ce secteur des conditions favorables à sa croissance. À ce titre, la mise en place de lois internationales favorisant une circulation équitable des productions culturelles est fondamentale pour les petites nations qui veulent faire évoluer ce secteur économique, celui ayant connu la plus grande croissance au cours des dernières années.

Encore faut-il que ce secteur puisse rivaliser avec celui de nos voisins du Sud, qui visent plutôt une déréglementation totale des productions culturelles au même titre que les autres marchandises -sauf celles qui ne concernent pas le marché, telles la musique classique ou la danse contemporaine.

C'est pourquoi Sheila Copps espère en arriver le plus rapidement possible à un traité international que la ministre québécoise des Relations internationales, Louise Beaudoin, qualifiait récemment de «Kyoto culturel».

À la recherche de 50 signatures

Quatre ans après sa fondation, le Réseau international sur la politique culturelle a imaginé l'instrument qui permettra à ses pays membres de rendre leur vision commune de la diversité culturelle, et, de facto, réduire le pouvoir de l'OMC sur les dossiers ayant trait à la culture et aux communications.

Le concept même de l'instrument de régulation préconisé par le RIPC devrait être adopté ce week-end si tout va bien.

«Nous avons créé un groupe de travail avec les Français afin de préparer le libellé de l'instrument, explique Mme Copps. À l'approche de la réunion du Cap, nous voulions décrire l'instrument avec le plus de précision possible, car nous voulons rallier le plus d'États possibles à cette 5e conférence.

«Nous voulons créer la base solide d'un instrument politique, les signatures de certains pays pour amorcer les démarches de la création. Pour avoir un instrument international, il faut avoir la signature de 50 pays.

«Le réseau regroupe actuellement 50 pays, mais plusieurs de leurs représentants n'ont pas le mandat clair de signer un tel accord. Mais nous travaillons avec des pays pour constituer une bonne base de départ. En ce sens, nous voulons rallier un minimum de dix pays -Canada, France, Brésil, Sénégal, Afrique du Sud, Chine, Tunisie, Suisse, etc.»

Et quelle forme prendra l'organisme dont le RIPC adoptera probablement les bases cette semaine? Il n'y a pas si longtemps, l'UNESCO était dans le collimateur du RIPC, sa déclaration universelle sur la diversité culturelle (adoptée par la suite) justifiait d'autant plus son éventuelle vocation, mais le retour tout récent des Américains au sein de l'organisme remet en cause ce rôle, raconte-t-on entre les branches.

Très importants bailleurs de fonds à l'UNESCO, les Américains s'opposent au concept de diversité culturelle véhiculé par le RIPC et tiennent à ce que le cas de productions culturelles ayant un impact sur le marché soit traité à l'Organisation mondiale du commerce.

Il n'y a pas si longtemps, Sheila Copps laissait entendre que l'UNESCO faisait partie des solutions envisagées par le RIPC. À la veille de la rencontre du Cap, elle laisse entendre assez clairement que l'UNESCO serait associé de près ou de loin à l'instrument politique en tant qu'organisme de services, mais n'en serait pas le coeur.

«Le rôle de l'UNESCO, souligne la ministre, c'est certainement celui de s'occuper des questions culturelles, mais nous voulons aussi un organisme politique. Nous voulons une certaine relation entre l'instrument et l'UNESCO, mais nous voulons nous assurer que l'instrument soit capable de gérer ses dossiers politiquement.»

Et si le siège social de l'instrument était au Canada? Peu probable, croit Sheila Copps. Stratégiquement, pense-t-elle, ce ne serait pas rentable. «J'ai peur qu'on pense que le Canada tente de le récupérer.»

En fait, il est beaucoup plus possible que l'organisme s'installe en Europe, à Paris, plus précisément. D'autres sources nous apprennent que le ministre français de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, préparerait actuellement le terrain afin de réaliser l'arrimage de l'éventuel instrument politique de la diversité culturelle et de l'UNESCO.

Ainsi, ce nouvel instrument pourrait directement bénéficier des services de l'organisme.

Laisser le temps au temps!

Encore faut-il que cet instrument puisse avoir le pouvoir de réglementer à l'échelle internationale. Encore faut-il la ratification de 50 États.

«Je suis souvent impatiente, admet Sheila Copps, j'aimerais bien qu'on procède rapidement, mais il faut du temps. Je crois néanmoins que les 50 ratifications permettant à l'instrument de faire force de loi pourra être atteint d'ici deux ans.

Mais nous sommes encore aux débuts de la mobilisation. Lorsque, par exemple, les professionnels de la culture joindront leurs voix lors d'une Rencontre internationale à Paris (en février prochain), une autre impulsion sera donnée au mouvement.

«Cette lutte, en fait doit être menée par les gouvernements et par les associations de professionnels de la culture qui peuvent faire pression auprès de leurs gouvernements. La société civile sera aussi déterminante dans le débat.»

«Je trouve très gratifiant, conclut Sheila Copps, qu'à partir d'une idée forte, nous ayons pu poser les bases d'un tel organisme international en quatre ans.»

En cela, la ministre du Patrimoine canadien espère que l'éventuel instrument politique de la diversité culturelle participe d'une mondialisation plus civilisée, qui va bien au-delà des lois «naturelles» du marché.