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«« GUERRE CONTRE L'IRAK
Obscurantisme
Christian Rioux
Le Devoir vendredi 1er novembre 2002
Chronique - Vous vous souvenez du FLQ? C'était au début des années 60. Nous sortions à peine de la noirceur duplessiste. C'était bien avant l'Expo 67 et l'élection du Parti québécois. Le Moyen Âge, quoi.
Moi, j'avais presque oublié. C'est un écrivain français qui m'a rafraîchi la mémoire la semaine dernière. J'en avais bien besoin. J'étais resté avec l'impression que c'étaient l'Expo et de Gaulle qui, dans les années 60, avaient mis le Québec sur la «map». Eh bien, j'avais tout faux.
C'est plutôt le FLQ, m'a dit mon interlocuteur. C'est lui qui a attiré pour la première fois la presse étrangère à Montréal. C'est lui qui a suscité les premiers articles dans les médias étrangers. C'est alors que le monde a découvert qu'un bout d'Amérique, situé au nord du 45e parallèle et où l'on parlait français, était sur le point d'exploser.
Loin de moi l'idée de bénir les terroristes. Mais l'histoire est ainsi faite qu'il faut parfois des bombes pour attirer l'attention sur les drames qui se jouent à nos portes et briser le mur de l'ignorance. Et cela, même si celles-ci détruisent la plupart du temps les causes qu'elles prétendent servir.
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Loin d'être le mal absolu que nous décrit un certain obscurantisme américain, le terrorisme est un symptôme. Celui d'une douleur et d'un désespoir suscités par une situation qui paraît insoluble. Une sorte de cri qui s'élève au-dessus de l'ignorance ambiante.
Cette ignorance, les dirigeants américains nous en auront malheureusement fourni une foule d'exemples depuis un mois. Comment, en effet, ne pas avoir le vertige devant le vide intellectuel qui permet à Donald Rumsfeld de tracer des parallèles absurdes entre le dictateur irakien et les terroristes d'al-Qaïda ?
Rapprocher Oussama ben Laden et Saddam Hussein, c'est un peu comme tenter de nous convaincre d'une alliance entre les intégristes catholiques et les derniers communistes staliniens de la Corée du Nord. L'Opus Dei marchant main dans la main avec Pol Pot. Vous voyez le genre !
On peut colporter de telles sornettes tant qu'on ne sait pas que l'intégrisme islamiste est justement né en réaction au nationalisme arabe laïc que représente Saddam Hussein. La plupart des courants islamistes radicaux viennent d'Égypte, où ils sont nés en réaction au nationalisme de Nasser et de son successeur, Sadate, d'ailleurs assassiné par des intégristes. Pour de nombreux experts, les succès de l'islamisme sont intimement liés à l'effondrement de ce nationalisme arabe depuis une vingtaine d'années.
L'animosité entre Ben Laden et Saddam Hussein est pourtant bien connue dans le monde arabe. On raconte même que lorsque l'Irak a envahi le Koweït, Ben Laden aurait proposé au roi Fahd de faire venir ses combattants d'Afghanistan pour défendre l'Arabie Saoudite contre Hussein.
Si Saddam Hussein était un islamiste extrémiste, on se demande pourquoi il aurait mené pendant huit ans une guerre sanglante contre l'un des tout premiers symboles de l'islamisme politique : l'Iran. «Oussama ben Laden hait Saddam Hussein depuis toujours. Saddam est pour lui un apostat qui doit être tué», écrit fort justement Scott Ritter. Ritter est cet inspecteur de l'ONU qui a passé sept ans en Irak et qui publie ces jours-ci un livre d'entretiens.
Mais rien n'arrête la rumeur. Devant les aberrations colportées par les dirigeants américains, le président tchèque Vaclav Havel a été obligé de démentir lui-même la nouvelle selon laquelle l'un des organisateurs du 11 septembre 2001 avait rencontré un haut responsable irakien à Prague. Après avoir demandé un supplément de renseignements à ses services secrets, Havel s'est fait répondre que rien ne permettait d'étayer l'existence de tels contacts.
Entre le monde arabe et l'Amérique, il n'y a pas seulement de l'incompréhension mais un fossé d'ignorance. L'ennui, c'est que le fossé n'est pas nécessairement là où on le pense.
Alors que les jeunes Arabes des quartiers périphériques de Beyrouth, du Caire, de Damas ou de Paris voient chaque jour l'Amérique en direct sur CNN ou NBC, l'Américain moyen n'a à peu près aucune idée de la différence entre un sunnite et un chiite. Alors que les lettrés arabes parlent généralement le français et l'anglais, quand ils n'ont pas fait leurs études dans des universités américaines, anglaises ou françaises, combien d'intellectuels américains (le plus souvent unilingues) ont une connaissance du monde arabe ?
Voilà qui explique probablement l'espèce de nuage obscurantiste qui semble s'être abattu sur les médias américains depuis quelques mois.
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Mais il y a aussi une autre explication. Plus terre à terre, celle-là. «La guerre contre le terrorisme sera dure et longue», avait dit George Bush. Il avait oublié d'ajouter qu'elle serait discrète. Le grand dilemme qui doit déchirer les conseillers du président américain depuis la fin de l'offensive en Afghanistan, c'est que la lutte antiterroriste est un combat de l'ombre qui ne peut pas se dérouler devant les caméras de télévision. Ceux qui mènent cette lutte de façon efficace, comme le gouvernement français le fait depuis 15 ans, ne défraient pas la manchette. Moins ils font parler d'eux, plus ils sont efficaces.
Alors, que dire chaque matin à l'Américain moyen ? Que la lutte contre le terrorisme progresse ? Qu'il doit faire confiance à ses dirigeants ?
Contrairement à Oussama ben Laden, qui se cache on ne sait où, Saddam Hussein a l'immense avantage, lui, de pouvoir faire parler de lui tous les jours sur CNN.
Christian Rioux est correspondant du Devoir à Paris
crioux@ledevoir.com
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