«« Observatoire de la mondialisation




Observatoire de la mondialisation:

Gardons la tête froide face à la mondialisation

Il est devenu nécessaire d'observer au microscope la mondialisation en cours en multipliant les angles d'analyse

Luc-Normand Tellier
Université du Québec à Montréal
LeDevoir Le jeudi 04 avril 2002

Opinion - Le gouvernement québécois créera bientôt un observatoire de la mondialisation afin «d'éclairer les esprits et d'enrichir le débat public», selon les termes employés par Louise Beaudoin. Il se dit et s'écrit beaucoup de choses à propos de la mondialisation. On présente souvent le phénomène comme relativement nouveau et comme s'il constituait une menace. Cela est à la fois vrai et faux. Aussi l'idée de créer un observatoire objectif visant à nous permettre de garder la tête froide face aux débats passionnels en cours est-elle bienvenue.

Tout d'abord, il convient de se dire et de se redire que la mondialisation ne date pas d'hier. La plupart des historiens du phénomène urbain vont même jusqu'à dire que les échanges économiques sur de longues distances sont apparus avec et peut-être même avant la création des premiers systèmes urbains, il y a 5000 ou 6000 ans...

Monnaie unique

On a récemment beaucoup fait état de l'immense pas représenté par le remplacement des monnaies nationales par l'euro dans plusieurs pays d'Europe. Faut-il souligner le fait que, sous l'empereur Trajan (98-117 après J.-C.), la monnaie romaine constituait l'unique devise d'un empire qui couvrait les territoires actuels de l'Angleterre, de la Belgique, du Luxembourg, de la France, de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie, de la Suisse, de l'Autriche, du sud-ouest de l'Allemagne, de l'ouest de la Hongrie, de la Slovénie, de la Croatie, de la Bosnie-Herzégovine, de la Serbie-Monténégro, de la Roumanie, de l'Albanie, de la Macédoine-Skopje, de la Bulgarie, de la Grèce, de la Turquie, de l'Arménie, de la Syrie, de l'Irak, d'Israël, de la Palestine, de la Jordanie, de l'Égypte, de la Libye, de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc? L'euro est encore bien modeste comparativement à une telle aire monétaire. La mondialisation n'est pas un phénomène nouveau, ni même moderne.

On parle beaucoup de la toute-puissance actuelle des États-Unis, unique superpuissance mondiale. N'oublie-t-on pas un peu trop rapidement qu'en 1900, Londres était la métropole incontestée du monde entier et que l'empire britannique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle a constitué l'entreprise de mondialisation la plus poussée, la plus audacieuse et la plus achevée que le monde ait vue? Or cet empire n'a aucun équivalent aujourd'hui, alors que la mondialisation devient un thème à la mode.

De fait, plusieurs régions de l'Afrique (par exemple, le Congo ou l'Angola) et même de l'Amérique latine (par exemple, Haïti ou la partie de la Colombie occupée par la guérilla) sont aujourd'hui moins rattachées au système mondial qu'elles ne l'ont été au temps des empires coloniaux. Dans leur cas, on pourrait même parler de démondialisation.

On parle aujourd'hui de la mondialisation comme d'un processus de polarisation profitant à une toute petite partie de la planète au détriment du reste. Cela est en partie vrai. Cependant, il ne faut pas oublier que si, en 1900, un seul pôle, Londres, dominait le monde, en 2002, trois pôles (New York, Londres et Tokyo) le dominent, et ces derniers voient leur ascendant menacé par de nouveaux pôles émergents comme ceux de Shanghaï, Pékin, Singapour ou Los Angeles. La polarisation unique de 1900 semble avoir fait place à une multipolarisation réelle, rarement associée, dans les discours, au «rouleau compresseur» de la mondialisation.

On associe généralement mondialisation et augmentation des écarts dans les produits par habitant des grandes régions du monde. En l'an 1000, le produit par habitant de la région la plus riche (l'Asie hors Japon) représentait 1,13 fois le produit par habitant de la région la plus pauvre (l'Europe occidentale), ce qui représentait une différence minime. Au fur et à mesure que l'humanité s'est éloignée de son niveau de subsistance, l'écart entre régions riches et régions pauvres s'est creusé. Aujourd'hui, le produit par habitant de la région la plus riche (États-Unis et Canada) représente 19 fois le produit par habitant de la région la plus pauvre (Afrique). Selon nos travaux, dans 60 ans, le rapport entre les produits par habitant de la région la plus riche et de la région la plus pauvre pourrait atteindre non pas le nombre de 19 mais bien 23 et même 29.

Le processus actuel de mondialisation semble donc bel et bien nous conduire vers un monde de plus en plus inégalitaire. Cependant, cela n'est qu'en partie vrai. En effet, nos études font ressortir le fait que si on regarde le monde hors Afrique et hors ex-URSS, celui-ci pourrait bien être en voie de devenir plus égalitaire. Les produits par habitant des pays les plus développés (États-Unis, Canada, Europe occidentale et Japon) ont tendance à plafonner alors qu'une partie considérable du monde moins développé (la Chine, l'Inde et l'Asie du Sud-Est) monte à vive allure.La mondialisation semble donc être associée à une véritable renaissance pour une grande part de l'humanité moins développée alors qu'elle est associée à une descente aux enfers pour une autre partie de cette dernière. Garder le sens des nuances en cette matière est primordial.

Populations et productions

Le phénomène le plus troublant de l'évolution actuelle tient à une dissociation de plus en plus marquée de deux polarisations traditionnellement liées, celle des populations et celle des productions. Tout au long de l'histoire de l'humanité, l'urbanisation a été associée au développement économique, à tel point que certains en étaient venus à croire que l'un et l'autre étaient indissociables. Depuis environ 50 ans et même moins, l'urbanisation a cessé d'être synonyme de développement, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit devenue un obstacle à ce dernier. Aujourd'hui, il est devenu clair qu'il est possible de s'urbaniser à toute allure en s'appauvrissant comparativement au reste de la planète.

Actuellement, grosso modo, les pays qui profitent le plus de la polarisation des productions, soit les pays développés,sont les moins marqués par la polarisation des populations et, inversement, les pays les plus marqués par la polarisation des populations sont ceux qui profitent le moins de la polarisation des productions. Ainsi, l'Afrique s'urbanise rapidement en s'appauvrissant par rapport à la moyenne mondiale tandis que la population et le taux d'urbanisation de l'Europe occidentale et du Japon stagnent, alors que ces régions demeurent au coeur de la polarisation des productions mondiales.

Nous assistons donc au développement de deux schémas de polarisation mondiale: un schéma de la polarisation des productions centrée sur l'Amérique du Nord, l'Europe occidentale et l'Extrême-Orient, et un schéma de la polarisation des populations centré sur l'Afrique et le sous-continent indien. La dissociation des deux schémas est le grand phénomène de ce début de millénaire et constitue une évolution aussi grave et aussi importante pour l'humanité que celles du réchauffement de la planète ou de la prolifération nucléaire. Pourtant, personne n'en parle directement.

Nous voyons à travers tous ces exemples combien il est devenu nécessaire d'observer au microscope la mondialisation en cours en multipliant les angles d'analyse, les distinctions et les approches. Avant de donner lieu à des discours à l'emporte-pièce, la mondialisation doit se soumettre à l'analyse aux niveaux supranational, national, régional et local. Le temps est venu de donner la priorité à l'observation minutieuse de ce qui se passe et de déborder du cadre traditionnel des États pour adopter des perspectives qui transcendent les frontières nationales. La macroéconomie traditionnelle doit céder la place à des approches plus spatio-économiques où les grands mouvements des populations et des activités économiques à travers l'espace géographique occupent la première place. Le futur observatoire québécois de la mondialisation doit faire de cela sa priorité.