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«« Diversité culturelle
Il nous faut un Kyoto de la culture
La diversité culturelle est menacée en raison de l'impactque la
libéralisation des échanges commerciaux a sur la capacité des États de soutenir
une expression culturelle distincte
Louise Beaudoin
Ministre d'État aux Relations internationales
Le Devoir vendredi 20 septembre 2002
Le texte qui suit est tiré d'une allocution prononcée hier par la ministre Louise Beaudoin dans le cadre
d'un colloque intitulé «Cultures, religions, conflits», qui se tient au Liban.
Le politologue Francis Fukuyama -- dont je suis loin de partager
toutes les thèses -- affirme que deux moteurs essentiels alimentent le processus
historique. Le premier de ces moteurs serait d'ordre économique. Le second
résiderait dans ce qu'on a pu appeler, et je cite, «la lutte pour la
reconnaissance». Cette reconnaissance «est d'abord celle que les hommes
recherchent à l'intérieur de leur société quand ils y réclament le respect de
leur dignité, de leur statut, de leurs droits. Cette aspiration passionnée
envers la reconnaissance sous-tend aussi l'action des sociétés dans leurs
rapports entre elles, à travers l'histoire : voir reconnus ses dieux, ses
sanctuaires, son identité nationale, c'est le même désir sous différentes
formes».
Donc, la première condition du dialogue, cette reconnaissance
de l'Autre, de son identité, de son droit à l'existence et de son droit à
l'expression, vaut non seulement pour le rapport entre les individus mais aussi
pour le rapport entre les peuples, les cultures, les sociétés.
Et la
seconde condition du dialogue entre les individus, vous l'affirmiez, Ghassan
Salamé, c'est l'acceptation du risque d'être soi-même transformé par l'échange
avec l'Autre. Or, si cela vaut pour les individus, cela vaut aussi, encore une
fois, pour les peuples, les cultures, les sociétés.
La négation de cette dignité de l'Autre, c'est le monologue, source de
conflits. Tout comme peut l'être un monde trop atomisé, fragmenté, quand le
dialogue devient en fait cacophonie.
Le dialogue doit prendre le pas sur le monologue sans pour autant verser
dans la cacophonie. C'est ainsi, à mes yeux, que naîtra ce champ de
multipolarité nécessaire à l'atteinte d'un équilibre géoculturel.
Il est parfois avancé que le fait de défendre la
diversité culturelle, poussé à la limite, équivaudrait à la momification ou
encore à la fétichisation des cultures, transformant ainsi une réalité par
essence dynamique et mouvante -- la culture -- en objet figé, mis sous verre, en
quelque sorte.
Or la défense de la diversité culturelle, c'est tout
autre chose.
Cette momification appréhendée des cultures -- comme celle
des individus -- n'a lieu que lorsque les cultures refusent de courir le risque
du changement qu'implique l'acceptation du dialogue entre elles.
La
diversité culturelle, ce n'est pas restreindre les échanges culturels entre les
nations, ce n'est pas s'opposer au développement de paradigmes communs, ce n'est
pas entraver le progrès de l'humanité.
Le Québec, depuis le second
conflit mondial, a développé une forte tradition théâtrale. Et aujourd'hui, les
emprunts ne l'effraient pas : un des metteurs en scène les plus en vue de
Montréal, Wajdi Mouawad, un Libanais d'origine, puise librement à la tradition
orale arabe. Il y a quelques étés, le tube de l'été au Québec comportait des
passages entiers en wolof. Un film récent traite de la problématique des
réfugiés algériens.
La situation culturelle du Québec en
Amérique du Nord
Qu'en est-il, justement, de ces enjeux en Amérique du
Nord, au Québec en particulier ?
Le Québec est la seule nation
francophone des Amériques. Le Québec, c'est sept millions d'habitants, dont six
millions de francophones, entourés de 300 millions d'anglophones. C'est au
Québec que vivent près de 90 % des francophones du Canada.
Quelle que
soit sa population, son rayonnement, toute nation a droit à la dignité. En ce
sens, aucune nation n'est, à mes yeux, petite. Mais lorsque j'affirme,
néanmoins, que le Québec est une petite nation, je l'affirme dans le sens où
l'entend Kundera dans son célèbre article sur la Slovénie publié dans Le Monde,
à savoir que les petites nations sont d'abord celles qui ont conscience de leur
précarité.
Le Québec, indéniablement pénétré, traversé d'américanité,
est menacé d'engloutissement dans un monde anglophone, et ce, depuis plus de
deux siècles. D'où une conscience aiguë de cette précarité. D'où un instinct de
survie remarquable. Le Québec s'est en plus donné les moyens de survivre. Je ne
les citerai pas tous, mais j'en évoquerai deux.
Le Québec s'est doté, en
1961, d'un ministère des Affaires culturelles qui soutient systématiquement le
livre, le cinéma, la chanson. En 1977, la Charte de la langue française a fait
du Québec, par voie législative, un État où le français est la langue du
travail, d'intégration des immigrants et d'affichage. Cette loi, cet
«instrument» en quelque sorte, était nécessaire car les pressions démographiques
et socioculturelles en Amérique du Nord auraient été tout simplement trop
fortes.
Le résultat de ces politiques a été un foisonnement culturel
remarquable. Entre le gouvernement et ces politiques, d'une part, entre les
artistes et leurs créations, d'autre part, l'étanchéité est par ailleurs totale.
En aucun cas l'État n'est intervenu ou n'intervient sur le contenu des créations
qu'il rend possibles par ces politiques.
Peut-on vraiment parler de
dialogue culturel en Amérique du Nord ?
Le Québec, et en particulier sa
jeunesse, est passionné de culture américaine. Tout intérêt pour une culture
étrangère est fondamentalement sain. Mais il ne faut pas qu'en retour on soit
envahi par les multinationales de l'entertainment, notamment Hollywood, qui
excluent la culture locale, par effet d'éviction, en accaparant par exemple 80 %
de nos écrans de cinéma, 98 % au Canada anglais. Cette image de l'Autre devient,
insidieusement, par osmose pourrait-on dire, notre image même.
Mais non
content d'occuper ainsi le terrain, le lobby hollywoodien prétend que les
subventions gouvernementales aux producteurs et artisans nationaux, pourtant
indispensables compte tenu de l'étroitesse du marché, sont une distorsion aux
lois du libre commerce. Alors que la part du cinéma américain aux États-Unis
tourne autour des 95 %, laissant la portion congrue au cinéma étranger.
Force est de constater qu'au niveau des masses, les conditions d'un
véritable dialogue culturel, en Amérique du Nord, reposent sur des bases très
précaires. Le mode dominant de communication glisse ainsi vers le monologue. Ce
constat s'applique aussi pour d'autres régions du monde, mais particulièrement
au Québec, à cause de la situation géopolitique qui est sienne.
L'instrument international
Mais aujourd'hui, ce n'est pas que le
Québec qui soit aux prises, désormais, avec la formidable pression qu'exerce la
culture anglo-américaine. Et comme l'écrit Alain Finkielkraut pour les autres
cultures du monde, «nous sommes tous Québécois». D'où le nécessaire retour du
politique comme force de régulation de la mondialisation laissée à elle-même.
C'est ce qui a provoqué l'action politique des gouvernements français et
québécois. Ainsi, en décembre 1998, les premiers ministres de la France et du
Québec ont créé le Groupe franco-québécois sur la diversité culturelle. À
travers le dialogue, ce groupe a fait avancer le débat à l'UNESCO et ailleurs.
Il est à l'origine de la proposition de la création d'un instrument
international.
Le groupe s'est adjoint les services d'éminents
spécialistes reconnus pour leur expertise en droit international. Le rapport des
juristes Ivan Bernier et Hélène Ruiz Fabri, intitulé Évaluation de la
faisabilité juridique d'un instrument international sur la diversité culturelle,
a été rendu public en avril 2002. Voici ses principales conclusions.
À
l'échelle internationale, les instruments juridiques à vocation culturelle
existants sont pour la plupart non contraignants alors que les accords de
commerce international favorisant la libération progressive du commerce de tous
les biens et services sont, quant à eux, contraignants.
La mise en place
d'un instrument juridique international contraignant est nécessaire. En effet,
la diversité culturelle est menacée en raison de l'impact que la libéralisation
des échanges commerciaux a sur la capacité des États et des gouvernements de
soutenir une expression culturelle distincte. Il existe en outre un déséquilibre
des échanges culturels sur le plan international, déséquilibre qui concerne
aussi bien les échanges culturels des pays en développement que les échanges
culturels des pays développés.
L'instrument doit contenir des
dispositions spécifiques favorables aux pays moins avancés et en développement
pour leur permettre de développer leurs propres industries culturelles. De plus,
il est évident que l'exercice de droits culturels ne saurait aller à l'encontre
des droits fondamentaux de la personne, consacrés par les Chartes des Nations
unies. C'est fondamental. Cet éventuel instrument ne pourrait être conçu de
façon à pouvoir être invoqué à la défense de l'indéfendable.
Pas
question d'utiliser le terme «culture» pour protéger ou justifier des pratiques
sociales discriminatoires contre les femmes, pour légitimer la censure ou les
tentatives de contrôle d'accès à Internet, pour imposer une culture d'État ou de
parti, ou encore pour proscrire une culture étrangère.
Tout en
souhaitant voir un jour cet instrument être abrité par l'UNESCO, Bernier et Ruiz
Fabri ont fait l'hypothèse que l'on pourrait développer un instrument
international autonome, non rattaché à une organisation existante. Mais il
serait inapproprié que l'instrument soit développé ou abrité par l'Organisation
mondiale du commerce (OMC) parce que la nature et les objectifs culturels de
l'instrument à développer le situent hors de la vocation et de la compétence de
cette organisation.
Il faut donc en venir à se doter d'un instrument
(d'un traité, d'une convention) qui sera à la culture ce qu'Ottawa est aux mines
antipersonnel et ce que Kyoto sera à l'environnement.
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