«« GUERRE CONTRE L'IRAK



L'Irak: le premier conflit géopolitique du XXIe siècle

Albert Legault
Chaire de recherche du Canada en relations internationales, Université du Québec à Montréal. M. Legault vient de publier La lutte antiterroriste ou la tentation démocratique autoritaire, aux presses de l'Université Laval.
LE DEVOIR lundi 16 décembre 2002


En faisant de la lutte antiterroriste «la première guerre du XXIe siècle», le président Bush ne s'est pas trompé. Mais en liant le problème de la lutte antiterroriste à la présence hypothétique ou non d'armes de destruction massive en Irak, l'administration américaine a fait un saut dans l'inconnu qui ne convainc personne. Or, ce qui se joue et se trame en Irak a tout d'une première guerre géopolitique du XXIe siècle.

En effet, la mouvance internationale de ce conflit se situe à la jonction de trois phénomènes connexes plus ou moins interdépendants. Le premier est la Sainte alliance entre les trois grands, c'est-à-dire entre Moscou, Beijing et Washington. Cette alliance rejoint tout à la fois les intérêts de la lutte antiterroriste et ceux de la sécurité énergétique, car sans stabilité, il est impossible de construire des pipelines ou des gazoducs. Le second élément est relié au premier. Les États-Unis, avec 3 % des réserves prouvées de pétrole, consomment 25 % de la production mondiale d'or noir. Il leur faut donc diversifier leurs sources d'approvisionnement et composer avec tous ceux qui souhaitent développer leurs ressources énergétiques. Enfin, l'excès actuel de capacité de production pétrolière rend impossible la réintégration du pétrole irakien dans le marché mondial, sans déstabiliser l'Arabie saoudite ou encore les cours mondiaux du brut.

La Sainte Alliance Beijing-Moscou-Washington

Les spécialistes ont raison de faire un parallèle entre la Sainte Alliance des trois Cours du Nord en Europe (Prusse, Autriche et Russie) contre les dangers de la révolution libérale aux lendemains de la défaite des troupes de Napoléon en Europe, et la Sainte Alliance aujourd'hui formée contre le terrorisme à l'intérieur du triangle Moscou-Beijing-Washington. Moscou en arrache en Tchétchénie et ne semble guère capable de s'extirper de ce bourbier. Beijing, pour sa part, est aux prises avec des mouvements islamistes ouïgours radicaux au Xinjiang, qui, soit dit en passant, recèle 30 % des réserves chinoises en gaz et pétrole. Quant aux États-Unis, ils continuent de se battre en Afghanistan ou d'aider les autres à se battre aux Philippines, en Géorgie, au Yémen ou ailleurs contre l'introuvable Oussama Ben Laden.

Sur ce fond commun de lutte antiterroriste vient se greffer une «communauté d'intérêt» bien comprise. En effet, la Chine, pays importateur net de pétrole depuis 1993, sera en 2020 aussi dépendante du pétrole des pays du Golfe que le sont aujourd'hui les États-Unis. La demande énergétique chinoise a doublé depuis les années 1980. Elle triplera d'ici à 2020 pour sans doute correspondre au quart de la demande mondiale globale. Selon une déclaration du Consulat général de Chine à Houston, faite le 14 novembre dernier, la demande chinoise en 2030 sera équivalente à 9,8 millions de barils par jour (9,8 mb/j), soit à peu près le volume de pétrole importé quotidiennement par les États-Unis. Or, en la matière, la Chine craint, comme le diable dans l'eau bénite, la puissante armada maritime des États-Unis qui pourrait mettre en danger la sécurité de ses approvisionnements. Elle a donc intérêt à se tenir à carreau et à collaborer avec Washington, d'autant qu'elle ne pourra elle-même pourvoir au 1000 milliards de dollars qu'elle estime nécessaire d'investir dans son développement énergétique au cours des vingt prochaines années !

Selon Washington, au moins le cinquième de ces investissements devra provenir de l'étranger. Il en résulte, concluait une note du Département du Commerce américain, d'«immenses occasions» de collaboration pour les compagnies américaines intéressées par des «investissements à long terme». Staline, en son temps, n'avait pas tort de comparer les Chinois à des radis, c'est-à-dire «rouges à l'extérieur, et blancs à l'intérieur».

La Russie, de son côté, est devenue le deuxième producteur mondial de pétrole avec une production de 8,6 mb/j. Au rythme de production actuelle, les puits russes seront taris dans 20 ou 25 ans. Or, les installations russes sont vétustes, l'investissement étranger dans le secteur pétrolier se limite à un maigre 4,5 milliards de dollars, faute de lois capables de garantir aux investisseurs étrangers des rendements sûrs.

En outre, la privatisation sauvage qui s'est produite en Russie a donné lieu à l'émergence d'une oligarchie pétrolière qui ne pense qu'à ses intérêts, même si celle-ci contribue dans une proportion d'au moins 30 % au budget fédéral de l'État. La Russie se trouve donc dans l'étrange situation où le président Poutine contrôle les services secrets et l'armée, tandis que le secteur énergétique fait la pluie et le beau temps, au point même de s'opposer aux efforts de modernisation des autres secteurs de l'économie en matière de technologie.

Dans ces conditions, le dialogue énergétique russo-américain vient à point nommé consoler un président qui dépend de sa collaboration avec Washington pour survivre contre ses propres forces d'opposition intérieure. Plus précisément, la Russie n'a d'avenir que si des investissements massifs sont consentis dans le secteur énergétique, ce que les pays occidentaux semblent d'autant plus prêts à faire que la mer Caspienne contient entre 15 et 30 milliards de barils de réserves prouvées en pétrole. C'est le secrétaire américain même de l'Énergie, Spencer Abraham, qui l'a confirmé lors d'une déposition faite en juin dernier devant le Comité des relations internationales de la Chambre des représentants.

Un mariage de raison obligé

Les circonstances du mariage de raison entre l'Arabie saoudite et les États-Unis sont bien connues. Les pays du Golfe disposent des deux tiers des réserves de pétrole prouvées du monde; et l'Arabie saoudite est le plus grand producteur mondial de pétrole --quoi qu'elle ait été dépassée durant certaines années par la Russie --; et 60 % des 750 milliards de dollars qu'elle investit à l'étranger le sont aux États-Unis, générant ainsi 1,4 million d'emplois en Amérique.

En échange de la sécurité du royaume, l'Arabie saoudite est devenue le fidèle allié des États-Unis et cette situation n'a guère changé en dépit des attentats du 11 septembre. Le hic réside toutefois dans la totale dépendance des États-Unis à l'endroit des pays du Golfe. De plus, personne n'est en mesure de préciser si les États-Unis sont plus dépendants de Riyad que celle-ci ne l'est de Washington.

Chose certaine, l'écroulement du royaume saoudien ou encore son remplacement par un régime irresponsable serait une catastrophe mondiale, non seulement pour l'Europe et les États-Unis, mais aussi pour le Japon et la Chine. Pour l'instant, l'Arabie saoudite reste souveraine. Au rythme actuel de sa production d'or noir, elle peut se permettre de voir venir... En effet, la plupart des grands pays producteurs hors OPEP auront épuisé leurs réserves prouvées dans 30 ans, alors que Riyad est capable de soutenir son rythme de production pendant cent ans et plus encore.

Pourtant, la part des pays producteurs hors OPEP dans la production mondiale du pétrole n'a cessé de croître depuis la fin des années 70. Elle est ainsi passée d'environ 35 % à 45 % en l'espace de vingt ans. En revanche, durant ce même espace de temps, celle des pays de l'OPEP a chuté d'à peu près 30 % à 27 %, en passant par un creux d'environ 15 % à la mi-décennie des années 80. Plusieurs facteurs expliquent cette situation.

L'amélioration des technologies d'exploitation du pétrole dont les coûts ne cessent de diminuer par rapport aux coûts de capitalisation initiaux, la diversification des sources d'approvisionnement, la découverte de nouveaux gisements et l'apport de l'offshore (mer de Chine, mer du Nord, Alaska, golfe du Mexique, golfe de Guinée, et bien d'autres) sont autant d'éléments qui sont venus créer une vive concurrence entre les différents exploitants pour l'accès aux consommateurs. Cette concurrence a abouti à une situation paradoxale où, comme le note le spécialiste Pierre Noël de l'Institut d'Économie et de Politique de l'Énergie de Grenoble, «les pétroles les moins coûteux du monde voient leur part de marché stagner dans un marché en croissance».

La «renaissance» des pays pétroliers en Asie centrale à la suite de l'effondrement de l'ex-URSS et les réserves en gaz et pétrole que contient la mer Caspienne, la privatisation des grandes compagnies pétrolières en Russie, et la volonté d'exploiter tout azimut ce qui est techniquement exploitable font que plusieurs pays dont les conditions géologiques sont moins favorables, arrivent à survivre, voire même à être compétitifs aux prix en vigueur.

Comment réintégrer l'Irak dans la structure financière mondiale du pétrole ?

On aboutit naturellement à la tragique interrogation suivante : peut-on légitimement ramener l'Irak dans le giron des grands producteurs pétroliers sans remettre en cause la stabilité politique du régime saoudien ?

Second possesseur de réserves prouvées au monde --112 milliards de barils et sans doute autant ou davantage en réserves ultimes --, l'Irak pourrait doubler, tripler, voire même quadrupler sa production pétrolière dans les dix prochaines années, pour peu qu'il y ait modernisation de ses infrastructures et forts investissements dans le secteur du raffinage.

Déjà, il existe une capacité excédentaire de production de pétrole dans le monde -- à 90 % en provenance des pays du Golfe -- et la réinsertion de l'Irak dans ce réseau affectera l'Arabie Saoudite au tout premier chef. Or, celle-ci a déjà subi le contrecoup d'une diminution de production de 750 000 mille barils/j l'année dernière, pour constater que la Russie ne respectait pas ses quotas de production...

Lors du sommet de Prague, la Russie, semble-t-il, a obtenu des États-Unis la promesse que le baril de pétrole du Brent -- la dénomination la plus courante pour facturer le baril de brut -- ne descendrait pas, en cas d'une guerre livrée à l'Irak, en dessous de 19 $ US. En deçà de ce seuil, les investissements énergétiques russes risqueraient de devenir négatifs. En outre, les États-Unis ont précisé que les engagements de la Russie en Irak seraient «respectés».

C'est donc dire que Washington devra trouver les moyens de faire rembourser par l'Irak sa dette de 8 à 12 milliards de dollars contractée à l'égard de Moscou, sans parler de celle en souffrance envers la France.

De plus, le tiers des réserves prouvées de pétrole irakien se trouve dans la région de Kirkouk et de Mossoul où vivent d'importantes populations turkmènes. La Turquie, fortement pénalisée par la guerre du Golfe, pourrait donc y trouver ses intérêts -- même si une première récompense lui a déjà été accordée pour la dédommager de sa participation indirecte à la guerre de la coalition en 1991, à savoir le soutien américain à la construction de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan. Enfin, on ne voit pas pourquoi Washington demanderait à ses alliés de supporter, cette fois, les coûts de la guerre qui s'annonce en Irak. Riyad fermera les yeux tant et aussi longtemps que Washington ne se sera pas remboursé pour le coût de ses opérations militaires. Bien sûr, uniquement si la guerre a lieu. En définitive, ce qui se passe en Irak vise tout autant l'Arabie Saoudite que Bagdad. Il y a un prix à payer pour New York. Il y a aussi un prix à payer pour la démocratisation des régimes dictatoriaux --encore que certains n'y verront que l'esprit prédateur de l'Occident. Enfin, le régime saoudien, engoncé dans sa maladresse du wahhabisme, doit désormais être réformé. L'heure de vérité a sonné. Il n'est pas sûr, toutefois, que toutes les pendules soient à la même heure...