«« GUERRE CONTRE L'IRAK



Non, non et non!

Bernard Descôteaux
LE DEVOIR samedi 11 et dimanche 12 janvier 2003


Éditorial - Pendant que la Grande-Bretagne faisait un pas en arrière jeudi dans le dossier de l'Irak, le Canada, à la surprise de tous, choisissait de faire un pas en avant. Le gouvernement Chrétien ouvre désormais la porte à une participation militaire en Irak aux côtés des États-Unis sans l'aval des Nations unies.

Soyons justes. Le ministre canadien de la Défense, John McCallum, n'a pas pris l'engagement formel, lors de sa visite à Washington, de suivre le président Bush sur la voie d'une intervention militaire en Irak quelles que soient les circonstances. Le Canada privilégie toujours une intervention dans le cadre de la résolution 1441 du Conseil de sécurité de l'ONU. Toutefois, le ministre introduit une nuance importante. Alors que le premier ministre Jean Chrétien soutenait il y a quelques semaines que seule l'ONU pouvait autoriser une intervention, aujourd'hui, on reconnaît que toutes les options sont sur la table.

L'administration Bush, on le sait, veut aller en guerre. Elle est convaincue que l'Irak détient des armes de destruction massive, sinon qu'il pourra en produire d'ici quelques années. Lors du sommet de l'OTAN, fin novembre à Prague, George W. Bush avait tenté de convaincre ses collègues de chasser par la force le régime de Saddam Hussein coûte que coûte. Jean Chrétien est de ceux qui lui avaient répondu non, affirmant la primauté des Nations unies.

Ottawa soutient aujourd'hui qu'il n'y a pas de changement de politique puisque l'hypothèse d'une participation à une intervention militaire hors du parapluie onusien n'avait jamais été écartée. Cela est techniquement vrai, mais on vient néanmoins d'assister à un déplacement d'accent manifeste qui, sur le plan diplomatique, est significatif. Ce n'est pas en vain que Washington s'est réjoui en entendant le ministre McCallum transformer le non canadien en un peut-être qui pourra devenir un oui franc.

Ce virage du gouvernement Chrétien illustre bien l'ambiguïté de notre politique étrangère dans sa dimension continentale. Ce gouvernement a toujours aimé prendre ses distances de la politique américaine, n'hésitant pas à tenir, au besoin, un discours antiaméricain. Dans les faits, il en est tout autrement car on finit toujours par se rendre aux pressions américaines. M. McCallum nous en a donné deux exemples cette semaine puisque, outre cette ouverture dans le dossier irakien, il a fait un premier pas en vue d'une participation canadienne au projet du bouclier antimissiles du président Bush.

Le comité des Affaires étrangères des Communes rappelait dans un récent rapport que le Canada, pays nord-américain, ne peut ignorer la dimension géographique et historique de son voisinage avec la seule superpuissance du monde. L'amitié avec les États-Unis est impérative, mais pour que cette relation soit harmonieuse, il faudrait que l'on en définisse clairement les paramètres et les limites. Les deux pays se doivent d'être des partenaires militaires, mais chacun doit savoir jusqu'où l'autre est disposé à aller. Comme ce gouvernement n'a pas de politique claire au sujet de ses relations avec les États-Unis, il se soumet aux aléas des événements et des pressions de nos voisins, qui voudront nous inféoder toujours davantage.

La position adoptée par M. Chrétien à Prague avait obtenu un appui majoritaire des Canadiens. Depuis les années 50, le Canada a toujours privilégié le multilatéralisme. Il n'y a surtout pas lieu de remettre cette attitude en cause. La résolution 1441 des Nations unies est claire. Si le régime irakien détient des armes de destruction massive, il devra, de gré ou de force, les détruire. Il faut, comme le faisait observer la Grande-Bretagne jeudi, donner le temps aux équipes onusiennes d'inspection de faire leur travail. Ne précipitons rien. Par contre, si rien n'est découvert, il faudra en prendre acte. Le Canada doit éviter de se laisser entraîner dans une intervention qui ne sera alors rien d'autre que l'expression d'une volonté de puissance de la part des États-Unis. Il faut dire non, non et non !

bdescoteaux@ledevoir.ca