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«« GUERRE CONTRE L'IRAK
Réflexions à propos d'un éventuel conflit en Irak -
La guerre, déchéance suprême du capitalisme
Rodolphe De Koninck Géographe, l'auteur est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études asiatiques à l'Université de Montréal. LE DEVOIR vendredi 21 février 2003
«Je songe à une guerre, de droit ou de force, de logique bien imprévue.» - Arthur Rimbaud, Illuminations, 1886
«Knowledge of leaders, their perceptions and aims, is vital in explaining the outbreak of peace and war.» - Geoffrey Blainey, The Causes Of War, troisième édition, 1988
Dans la remarquable étude consacrée par Geoffrey Blainey à l'exploration des causes de la guerre à travers l'histoire, on cherchera en vain de quoi comprendre ce désir apparemment pathologique des plus hauts représentants de l'État américain de dévaster l'Irak et d'enflammer le monde. Mais on y trouve de précieux conseils, parmi lesquels celui cité ici en exergue. Il n'est évidemment pas possible de suivre ce conseil à la lettre, faute d'espace, faute aussi et surtout d'une formation médicale appropriée. Mais je me propose tout de même d'aborder, il va sans dire essentiellement sur le mode interrogatif, quelques grandes questions. Celles-ci concernent tant l'état du monde que la médication, précisément, que George W. Bush et ses conseillers cherchent à lui administrer.
Une grande diversion ?
L'évolution de l'économie américaine au cours des dernières années a été caractérisée par un ensemble de grands déboires, dont la plupart n'ont rien à voir avec les événements du 11 septembre 2001 ou ont été enclenchés bien avant. Cela comprend les scandales financiers et les faillites au sein de nombreuses mégaentreprises dont plusieurs, telle Enron, étaient jusqu'alors considérées comme de véritables fleurons du capitalisme américain. Cela comprend les énormes difficultés de l'industrie du transport aérien, lequel joue un rôle crucial pour le monde des affaires aux États-Unis, tout comme le recul de plus en plus évident de l'industrie de la construction aéronautique américaine devant la concurrence européenne, c'est-à-dire Boeing derrière Airbus. Cela comprend aussi un ensemble de problèmes, d'apparence structurelle, auxquels doit faire face l'économie américaine.
Cette puissante machine à saisir et à multiplier la richesse du monde semble éprouver de plus en plus de difficulté à la répartir de façon acceptable au sein d'une société où les inégalités ont tendance à s'accroître plutôt qu'à régresser. Cette puissante machine, ou plus exactement ceux qui la conduisent, manifeste une impatience grandissante face aux désirs et aux initiatives de régulation et de tempérance qui semblent animer le reste de la planète. Décidément, la société civile mondiale est devenue exaspérante, avec tous ses sommets de Kyoto, Johannesburg, Porto Alegre et autres tribunaux internationaux.
On peut se demander si, aux yeux de l'administration américaine, il n'y a pas urgence de détourner l'attention du monde loin de son désarroi, s'il n'y a pas urgence de détourner l'attention du monde loin des vrais problèmes, y compris ceux du Moyen-Orient même, défini dans son sens large. Ces problèmes, tous plus ou moins reliés, comprennent :
- le partage de la terre promise ou, si on préfère, la question israélo-palestinienne;
- l'illégitimité de la plupart des régimes à la tête des pétromonarchies rassemblées autour du golfe Persique, en particulier à Riyad et à Koweit City;
- l'antagonisme devant l'Occident et l'imprévisibilité des dirigeants de l'Iran, pays toujours beaucoup plus puissant que l'Irak sur le plan économique, y compris dans les secteurs pétrolier et, surtout, militaire;
- l'échec grandissant de la politique de reconstruction de l'Afghanistan, politique essentiellement dictée par l'administration américaine;
- la nature du régime en place au Pakistan, allié de cette administration mais ennemi de l'Inde, dont le poids géopolitique est considérable en Asie;
- le piétinement apparent de la lutte contre le réseau al-Qaïda et contre son chef parfois élusif, voire mythique, parfois fort présent et utile sur le plan médiatique.
Certes, diront plusieurs apprentis stratèges, en renversant le régime de Saddam Hussein et, pour ce faire, en détruisant l'Irak, les Américains pourront redessiner la carte du pétrole, sur laquelle l'Irak fait à leurs yeux une vilaine tâche, et surtout réorganiser la carte politique de l'ensemble de la région. Qu'il soit permis ici d'employer le mot «foutaise» pour qualifier un projet tout à fait irréalisable, du moins par la voie des armes, même aux yeux des plus mauvais stratèges américains. Ceux-ci ne sauraient ignorer qu'une guerre de destruction massive ne pourra que favoriser la croissance de l'antagonisme à l'endroit de l'Occident parmi les populations non seulement arabo-musulmanes mais aussi simplement musulmanes dans la région et bien au delà. Sans compter l'accroissement des difficultés que cela occasionnera à la lutte contre le fanatisme terroriste, lui-même ainsi relancé. À moins -- et là, on craint de vivre un cauchemar -- que cela ne soit l'un des objectifs cyniquement poursuivis.
Une grande manipulation ?
D'ailleurs, les citoyens américains, les citoyens du monde, ne sont pas en état de rêve face au grand déploiement de leurres assuré par l'administration américaine.
En effet, depuis quelques semaines, les tentatives de manipulation de l'opinion publique -- tentatives qui, il faut le dire, confinent à l'usage de la terreur -- se sont multipliées. À la suite de l'«alerte orange» en territoire américain, à la suite de celle lancée à l'aéroport londonien de Heathrow, en passant par la réapparition d'un lapin dénommé Oussama ben Laden -- étonnant et commode tour de magie, tout à la fois -- jusqu'aux multiples appels à la bombe et autres anthrax, on ne sait plus si c'est le loup déguisé en lapin qu'il faut craindre ou celui qui le sort de son chapeau.
Sauver le modèle industriel occidental, version américaine ?
Soyons clair : l'idée de s'en remettre à une guerre de grande envergure pour résoudre des problèmes propres au modèle de développement industriel auquel la planète entière est appelée à adhérer ne date pas d'hier. Et ce n'est pas d'hier non plus qu'on sait que cela ne peut plus marcher. D'ailleurs, en 2003, il se trouve peu d'économistes -- aucun, en tout cas, parmi la centaine de titulaires de prix Nobel ayant récemment pris position contre la guerre -- pour défendre la thèse du rôle de l'industrie militaire comme moteur ou béquille d'une mondialisation en difficulté.
Est-il possible, alors, qu'il s'agisse de convaincre les membres de l'humanité bien nantie qu'ils peuvent et doivent continuer à acheter, à vendre et à consommer, en toute impunité boulimique, en particulier et en priorité les hydrocarbures, les voitures et les armements ?
Est-il possible qu'il s'agisse de rassurer une fois pour toutes l'Occident et ceux qui sont incités à frapper à sa porte en ce qui a trait à l'absolue nécessité d'un ordre impérial ? D'un ordre qui puisse veiller à la progression de la consommation de cette planète dont la société industrielle est passée maître, dans tous les sens du terme ? S'agirait-il de convaincre que seule la violence guerrière, toute déchéante qu'elle soit, peut protéger, garantir la quiétude consommatrice ?
S'agirait-il, par la même occasion, d'en profiter pour étaler à la face du monde la puissance technologique et militaire des États-Unis et, pourquoi pas, pour en faire le marketing ? Et puis, puisqu'il faut coûte que coûte régler des comptes, puisqu'un dictateur particulièrement antipathique est disponible comme victime emblématique, pourquoi s'embarrasser des «dommages collatéraux» comprenant quelques dizaines de milliers de victimes civiles ? Après tout, pour un rappel à l'ordre, il importe de frapper fort, culture de la violence oblige, même si la cible n'est pas la bonne.
Impatience impériale ou fanatisme religieux ?
La vieille Europe ne veut ni ne peut plus assurer seule l'ordre impérial. Elle a cédé depuis longtemps le flambeau aux États-Unis d'Amérique. Les dirigeants actuels de ce pays croient pouvoir s'en charger, avec ou sans l'aide, nécessairement servile, de quelques alliés opportunistes. Malgré cela, il apparaît difficile de déterminer des motifs purement rationnels et objectifs, du genre de ceux esquissés ci-dessus, à cette reprise de l'héritage impérial, des responsabilités et des méthodes qui en découlent, y compris l'usage de la terreur guerrière.
D'autant plus que les anciens mentors rechignent, au delà du retard désormais historique du premier ministre britannique Tony Blair et de quelques autres clients. Est-il possible, alors, que l'impatience impériale et meurtrière de l'administration américaine ne relève, d'abord et avant tout, que du fanatisme, avec ou sans saveur religieuse ? Auquel cas, la magnifique levée de lauriers à laquelle la société civile mondiale s'est livrée le samedi 15 février 2003 visait juste et pourra peut-être barrer la route à la guerre, à son leurre et à son bluff.
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