«« GUERRE CONTRE L'IRAK
Une guerre juste?
Cette première guerre du 21e siècle ne satisfait à aucune des conditions d'une guerre juste
Rodrigue Tremblay
L'auteur est professeur émérite à l'Université de Montréal. Il est notamment l'auteur du livre "Pourquoi Bush veut la Guerre" publié aux éditions Les Intouchables. Ce texte est tiré de la version anglaise du livre intitulé "Behind Bush's W" qui sera publié plus tard ce printemps.
La Presse
Forum, mardi 18 mars 2003
CERTAINES PERSONNES se réfèrent parfois au concept médiéval de la "Guerre juste" ou de la "Guerre morale" pour justifier une guerre offensive ou une guerre d'agression contre un pays. Il s'agit d'une théorie élaborée au temps où les armements étaient considérablement moins sophistiqués qu'aujourd'hui et qui est supposée fournir des arguments de moralité chrétienne pour faire la guerre. En fait, la "Guerre juste" serait en quelque sorte le "djihad" des chrétiens.
Étant donné que l'objet premier d'une guerre est de faire souffrir et de tuer les gens, alors que les religions défendent habituellement de faire aux autres ce que l'on ne veut pas voir faire à soi-même, et puisque, dans les mots mêmes de saint Paul, "il ne faut pas rendre le mal pour le mal" mais lui opposer le bien (Romains, 12:17,21), il n'est pas facile de justifier la guerre et les meurtres militaires à partir de préceptes religieux. Néanmoins, c'est bien ce que certains penseurs religieux entreprirent de faire, principalement après que l'Église eut accepté de s'associer à l'Empire romain, au 4e siècle, afin de justifier les guerres et afin de faire de la religion un des piliers du pouvoir politique.
Théorie de la guerre juste
Le premier instigateur de la théorie de la Guerre juste fut saint Augustin de Hippo (354-430). Ce dernier croyait que la morale personnelle devait être plus stricte que la morale d'État, de sorte que même dans les cas de légitime défense, nul individu n'était justifié de tuer son prochain. Pour Augustin, cependant, un État pouvait en certaines circonstances se lancer en guerre contre un autre État, quand cela s'avérait nécessaire pour prévenir des dommages sérieux à la paix et à la sécurité. Mais à ses yeux, de tels exemples de "juste guerre" n'étaient pas nombreux.
En général, la théorie de la guerre juste pour les guerres offensive ou d'agression entre deux États souverains repose sur trois critères considérés comme classiques:
une guerre juste doit répondre à une intention juste, c'est-à-dire qu'elle doit être entreprise pour le bon motif ou pour de bonnes raisons. Elle ne peut être un moyen de vengeance, servir pour imposer un châtiment et des représailles, ou être un moyen de s'emparer de territoires ou de richesses appartenant à autrui. Elle doit viser à rétablir la paix et ne point se limiter à la recherche d'une victoire par le recours à la violence;
une guerre juste doit être déclarée par une autorité compétente. Dans le passé, cela signifiait que seuls les rois et les empereurs pouvaient déclarer la guerre. Aujourd'hui, alors que les considérations de paix et de sécurité internationales dominent, seule une autorité, soit une organisation internationale ou une cour internationale de justice, peuvent déclarer une guerre juste;
une guerre juste doit servir une cause juste et mettre en cause des moyens proportionnés aux préjudices subis, afin de défendre la paix. Elle ne doit point signifier l'usage de moyens de violence excessive. Le recours à la force armée ne se justifie dans ce contexte que si les droits fondamentaux de toute une population sont sérieusement menacés.
Au cours du Moyen-Âge, d'autres philosophes scolastiques, tels saint Thomas d'Aquin ou Francisco de Vitoria et Francisco Suarez, apportèrent des précisions à la théorie de la guerre juste, non pas à partir de la Révélation mais en se basant sur la loi naturelle.
À leurs yeux, il n'y avait nul besoin de justifier le recours à la force militaire pour raison d'autodéfense. Cependant, toute guerre offensive ou d'agression devait se concevoir dans le cadre plus restreint d'une posture défensive. C'est pourquoi, ils ajoutaient deux principes additionnels aux critères fondamentaux d'Augustin:
une guerre juste n'était concevable si elle était un moyen de dernier recours, après que toutes les chances d'une paix négociée ont été épuisées; et,
une guerre juste doit être faite correctement, ce qui signifie une certaine retenue dans les moyens militaires utilisés, eu égard à leurs effets sur la population civile. Elle ne doit pas mettre en cause des armes et des opérations de combat qui ont pour résultat de tuer à l'aveuglette des civils.
De nos jours, compte tenu du caractère dévastateur et destructeur des armes modernes, on peut dire que les critères historiques pour mener des guerres justes d'agression sont devenus caducs et impraticables. Ainsi, il va de soi que le recours à l'arme nucléaire, tactique ou non, est indéfendable en toutes circonstances, pour la bonne raison que de telles armes tuent à l'aveuglette des personnes innocentes. Il en va de même des bombes dites "intelligentes", dont s'enorgueillissent les militaires américains. Elles sont tout autant indéfendables et injustes parce qu'elles manquent leurs objectifs plus d'une fois sur deux.
C'est le cas aussi des bombes "cluster"; il est prouvé qu'au moins cinq pour cent d'entre elles explosent des jours sinon des semaines après l'impact, alors qu'elles sont cueillies, par erreur, par des personnes civiles ou par des enfants. Et que dire des mines antipersonnel qui sont réputées tuer plus de non-combattants que de combattants? La conclusion morale est nette: les armes sophistiquées des temps modernes ont rendu la guerre dépassée parce qu'elle ne met plus en cause des armées, mais les populations civiles elles-mêmes.
Les penseurs politiques qui se réfugient derrière la théorie de la guerre juste pour justifier la guerre offensive se trompent. Il ne peut plus y avoir de "juste guerre d'agression", en théorie et en pratique, avec les moyens modernes de destruction dont les militaires ont en leur possession. (...)
Et la guerre de Bush?
En 2003, qu'en est-il de la guerre offensive que George W. Bush s'apprête à lancer contre l'Irak? Si on y regarde de près, on constate que cette première guerre du 21e siècle ne rencontrerait aucune des cinq conditions pour une guerre juste.
Premièrement, en dépit des dénégations officielles, l'intention bien arrêtée de l'administration Bush de contrôler les énormes réserves pétrolières de l'Irak entre en violation du premier principe d'une guerre juste.
Deuxièmement, la guerre sera vraisemblablement déclarée par George W. Bush lui-même et non par une autorité internationale compétente comme les Nations unies. Ceci est en violation du deuxième principe pour une guerre juste. En troisième lieu, il ne s'agit pas d'une guerre menée pour une cause juste d'autodéfense, mais d'une guerre d'agression "à partir de soupçons".
Quatrièmement, Bush se mettrait en guerre alors que les experts de l'ONU n'ont pas terminé leur travail et alors que les négociations diplomatiques donnent des résultats tangibles.
Cinquièmement, une telle guerre contre l'Irak se fera inévitablement à coup de bombes, de lancements de missiles, de blitz de chars d'assaut, ce qui ne peut faire autrement que de tuer des dizaine de milliers d'innocents.
Par conséquent, même si les principes moraux pour une guerre juste sont obsolètes pour justifier les guerres électroniques modernes, il n'en demeure pas moins que le gouvernement de George W. Bush se placerait en violation flagrante des cinq conditions minimales pour une guerre juste. Le gouvernement des États-Unis n'irait pas seulement à l'encontre des lois internationales en se lançant en guerre offensive contre un autre pays sans l'aval des Nations unies, mais en ce faisant, il violerait les principes moraux traditionnellement reconnus pour une guerre juste. (...)
Irak: La Guerre
Les failles de la "Doctrine Bush"
Washington se trouve à rejeter le concept même de souveraineté nationale
Rodrigue Tremblay
L'auteur est professeur émérite à l'Université de Montréal et auteur du livre "Pourquoi Bush veut la Guerre" publié aux éditions Les Intouchables.
La Presse
Forum, jeudi 20 mars 2003
DANS LEURS déclarations publiques, les membres de l'administration Bush ne sont pas loin de proclamer à la face du monde que les États-Unis sont le seul pays à jouir d'une souveraineté pleine et entière. Ce serait le seul pays à avoir une autorité politique suprême et le seul à détenir un quasi monopole militaire. Ce pays particulier détiendrait une sorte de droit non-écrit de projeter ce pouvoir militaire partout à travers le monde, pour la seule raison qu'il existe.
Armés de leur "Doctrine Bush", les hauts dirigeants de l'administration essaient de se persuader eux-mêmes et le reste du monde- et, au besoin, tentent de forcer les autres gouvernements à reconnaître le fait accompli- que leur pays a une stature prééminente parmi les autres et qu'il jouit implicitement d'un certain statut légal spécial au plan international.
Or, il s'agit d'une prétention qui va loin, car elle remet en cause des principes de relations internationales qui remontent jusqu'à la Paix de Westphalie de 1648. C'est depuis ce grand traité, en effet, que le monde applique le double principe que les États-nations sont souverains et qu'ils sont égaux entre eux, eu égard au droit international.
Ces deux grands principes pour la stabilité dans les relations entre les pays ont d'ailleurs été solennellement réitérés lors de la Conférence d'Helsinki sur la Sécurité et la Coopération en Europe, et par l'adoption de la Charte d'Helsinki laquelle fut signée à la même occasion, le 1er août 1975. Mais, le gouvernement américain actuel s'inscrit en porte-à-faux eu égard à ces grands principes et les défie ouvertement. Pour ce faire, il emploie deux prétextes assez faibles, c'est-à-dire, primo, que les É.-U. serait le principal pays à promouvoir la liberté et la démocratie dans le monde, et secundo, que c'est le pays qui consacre le plus de ressources à ses dépenses militaires. (...)
La Charte de Helsinki établissait comme principe international de base le non-recours à la force pour régler les conflits et inaugurait une époque de coexistence pacifique et de détente. Dans cet esprit, elle proclamait le principe de la non-ingérence d'un pays dans les affaires d'un autre. Ainsi, les pays signataires s'engageaient à éviter toute intervention, directe ou indirecte, individuelle ou collective, dans les affaires intérieures ou extérieures qui sont du ressort de la juridiction propre d'un autre État participant. De plus, il y était dit que les pays signataires s'entendaient pour éviter toute forme d'ingérence armée ou toute menace d'intervention militaire contre un autre état participant. (...)
Mais, en 2003, le gouvernement américain de George W. Bush récuse l'édifice légal et politique que le gouvernement républicain de Gerald Ford a construit avec l'Union soviétique de Leonid Brejnev, en 1975. Le contexte géopolitique a changé et les principes de relations internationales semblent changer avec lui: L'Union soviétique n'existe plus et ce sont maintenant les États-Unis qui agissent en empire.
Le gouvernement américain se trouve à rejeter le concept même de souveraineté nationale dont il se faisait le champion il n'y a pas si longtemps. Et, il le fait, non pas parce qu'il souhaite voir les États-nations déléguer davantage de leurs pouvoirs à des institutions internationales, telles les Nations unies, ou en Europe, à l'Union européenne, en vue de renforcer la stabilité mondiale, mais plutôt parce qu'il veut plus de souveraineté pour lui-même et plus de liberté d'action, et moins pour les autres pays. Le gouvernement Bush se comporte comme s'il n'avait jamais compris les raisons profondes pour lesquelles l'Occident a eu le dessus sur le communisme, à savoir qu'il ne peut pas y avoir de progrès dans l'application des droits fondamentaux de l'homme sans la paix, et qu'il ne peut par contre y avoir de paix durable si le principe de la souveraineté des États n'est pas respecté.
"Pax Americana"
Au XXIe siècle, un siècle que certains idéologues américains ont déjà qualifié d'"américain", les États-Unis se réservent un maximum de liberté d'action dans un monde interdépendant, qu'ils souhaitent dominer. Le gouvernement Bush est persuadé, en effet, que dans ce monde unipolaire, le monde ne versera point dans le chaos, mais pourra prospérer sous le parapluie bienveillant d'une "Pax Americana", gardienne de la liberté politique et économique.
Cette vision des choses a été clairement présentée par Richard Haass, le directeur du Personnel chargé des politiques du département d'État sous Colin Powell, dans un discours prononcé à l'Université de Georgetown, le 14 janvier 2003. Dans une attaque frontale contre le principe de la souveraineté des États, Haass fait sienne la philosophie de l'administration Bush à l'effet que le monde d'aujourd'hui devrait s'accoutumer à une notion de souveraineté nationale qui est différente de celle qui a prévalu depuis 1648, et tout particulièrement depuis la création des Nations unies en 1945. Au coeur des changements que Haass et l'administration Bush souhaiteraient voir, se trouve la distinction que les experts en droit international ont toujours faite entre une action militaire de nature "pré-emptive", face à une menace évidente et imminente, et le concept plus flou d'une intervention "préventive" contre tout pays qui peut représenter une menace potentielle et problématique.
Ce que le gouvernement américain de George W. Bush recherche, c'est une justification pour faire la guerre contre d'autres États souverains sur la foi de "soupçons", alors même qu'il serait la seule autorité à décider de la portée véritable des menaces "hypothétiques" que tel ou tel pays ferait peser sur lui.
Souveraineté nationale
De toute évidence, dans un monde composé de quelque 190 États souverains, il est plus que douteux que plusieurs veuillent s'accommoder d'un tel concept "nouveau" de la souveraineté nationale. Pour le Canada et le Mexique, deux pays qui ont des frontières communes avec les États-Unis, une remise en question des fondements même de la souveraineté nationale soulèvent des questions fondamentales. En réalité, ce que les dirigeants de l'administration Bush propose n'est nullement un "nouveau" concept de la souveraineté nationale, mais est plutôt celui de type colonialiste et impérialiste qui a longtemps prévalu avant 1648, jusqu'à la paix de Westphalie, et même jusqu'avant la création de la Société des nations, l'ancêtre des Nations unies, en 1920, quand les empires les plus puissants intervenaient de routine dans les affaires des autres pays.
Selon cette ancienne notion de la souveraineté nationale, cette dernière devient "conditionnelle" et "circonstancielle" pour tous les États qui n'ont pas la prévoyance de dépenser des sommes énormes pour s'armer. De même, le principe du droit international qui proclame l'égalité des nations se trouve par le fait même mis au rancart. En contre-partie, les pays ou les empires qui investissent massivement dans les équipements militaires acquièrent ipso facto un "droit" que n'ont pas les autres, celui de se mêler des affaires des autres quand cela les enchantent, parce qu'ils en ont les moyens.
Devant un tel défi lancé à la communauté internationale, le monde n'a guère d'autre choix que de proclamer à nouveau que la souveraineté nationale ne peut être violée autrement qu'en situation de légitime défense et seulement sous l'autorité pertinente des Nations unies, et seulement pour des motifs bien établis, soit une menace à la paix internationale ou une violation flagrante des droits de l'homme. Procéder autrement risquerait de faire reculer l'humanité de trois siècles et demi vers un monde moins civilisé. Pour paraphraser Lord Acton (1834-1902), ce serait un "retour rétrograde dans l'histoire".