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La démocratie imposée

L'Irak est-il devenu un laboratoire pour des idées sorties directement du Pentagone?

Toni Aad
L'auteur est analyste politique et expert du Moyen-Orient.

La Presse
Forum, lundi 24 mars 2003


L'IRAK comme laboratoire politique pour des idées toutes sorties du Pentagone? Un modèle démocratique pour ses voisins? Qui l'aurait dit!

Depuis les attentats du 11 septembre, l'administration du président George W. Bush ne cesse de rappeler les objectifs d'une intervention militaire en Irak: démanteler l'arsenal d'armes de destruction massive qu'il est supposé détenir ou fabriquer, mettre à mal ses prétendues relations dangereuses avec le terrorisme transfrontalier, le "libérer" et le "démocratiser", dans une logique d'"effet dominos" qui contribuerait à l'émergence d'un nouveau Moyen-Orient, démocratique et moderne.

Tout audacieuse qu'elle soit, cette "vision prophétique" est loin d'être fortuite!

Dans la foulée de l'action militaire en Irak, engagée par la coalition américano-britannique, il serait utile de creuser davantage ce projet de "démocratisation". Quelle a été sa matrice? De quels moyens disposerait-t-il? Quel sort lui serait-il réservé?

En 1996, dans le sillage des "think-tanks" américains affichant leur couleur de droite conservatrice, un groupe de politiciens républicains élaborent une étude stratégique à la demande de Benjamin Netanyahou, fraîchement élu premier ministre israélien. Parmi ses signataires, on retrouve Paul Wolfowitz, actuel secrétaire adjoint à la Défense, Douglas Faith, actuel sous-secrétaire à la Défense, Richard Pearl, actuel conseiller au Pentagone et Kenneth Adelman, ex-membre de l'administration Reagan et actuel conseiller politique au Pentagone.

À l'heure actuelle, ce rapport requiert toute l'attention qu'il mérite. Ses concepteurs occupent des postes-clés, constituant un noyau dur- regroupé surtout au Pentagone- doté d'une énorme influence auprès du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, de la conseillère pour la sécurité nationale Condoleezza Rice, du vice-président Dick Cheney et du président lui-même.

Ainsi serait-il surprenant, voire troublant, de revisiter ce document! Il n'y est question que de la confirmation de l'"hyper-puissance" américaine dans le monde, de l'assurance de la sécurité de l'État hébreu et du refaçonnage du visage politique moyen-oriental, à commencer par le renversement du régime irakien! Une telle action créerait une dynamique consistant en une déferlante de "démocratisation" qui toucherait les régimes avoisinants; un phénomène de "tache d'huile" où les intérêts économiques se mêleraient aux objectifs géostratégiques, le tout étant passé sous couvert de grands principes moraux, tel "le devoir de répandre la démocratie Jeffersonienne"...

Doctrine stratégique

Ce projet a été repris par l'équipe du président Bush fils, intégré à la nouvelle doctrine stratégique et mis au centre de la politique internationale américaine.

D'ailleurs, avant d'en arriver à l'usage de la force militaire, une phase de "communication" avait eu lieu; d'énormes budgets sont consacrés à la vente de l'image des États-Unis et à la promotion de ses valeurs dans le monde... Donc à l'"initiation" à la démocratie! Des programmes dits d'"entraînement à la démocratie" sont mis en place; de nombreux journalistes arabes et musulmans sont invités aux États-Unis afin d'y assister. Une grosse machine de marketing et de propagande s'est mise en branle. (...)

Alors une question s'impose: cette activité intense s'est-elle avérée fructueuse? A-t-elle fait avancer la cause de la démocratie? Ou par contre, a-t-elle été contre-productive? La réponse à cette question n'est jamais évidente. Toutefois, un premier "état des lieux" dénonce, hélas! les limites et les faiblesses de cette démarche.

Mais avant de conclure sur une note de pessimisme concernant la démocratie au Moyen-Orient, il faut relater quelques "bons signes", aussi éphémères qu'ils soient. En effet, plusieurs acteurs locaux ont bien capté et décodé le message américain. Ils ont décidé de faire bouger les choses, tant soit peu, ou du moins de faire semblant... Ils redoutent tous cette pax americana qui prévaudrait dans la région, les uns saisis d'une inquiétude angoissante, les autres animés par un espoir quasi impossible! (...)

Modèle démocratique

Alors comment le modèle démocratique que les États-Unis comptent exporter dans la région est-il perçu?

Évidemment, du côté arabo-musulman, l'accueil réservé à ce nouveau "produit" est assez froid, voire très méfiant. Pour en témoigner, les élites intellectuelles n'ont pas manqué de dénoncer l'absurdité de l'impasse où l'opposition au bellicisme étasunien pourrait être prise pour un appui inespéré à la dictature irakienne! (...)

D'autres observateurs se posent des questions intrigantes. La démocratie peut-elle être "exportée" à coups de missiles de croisière? Qu'en est-il des intérêts économiques dont l'enjeu n'est autre que la deuxième réserve mondiale en pétrole? L'Irak de l'après-guerre formera-t-il toujours une seule entité politique et territoriale? Sinon, comment gérer alors les velléités séparatistes de certains groupes ethniques et religieux? Qu'en est-il des visées expansionnistes des voisins? Y-aura-t-il un contrôle américain s'apparentant plus à une occupation? Sinon, quel sera alors l'alternative à l'"État policier" du président Saddam Hussein? Un officier de l'armée? Un apparatchik du parti Baas? Un chef de tribu? Un représentant du Conseil suprême de la révolution islamique? Un banquier rompu aux milieux d'affaires occidentaux? Un opposant exilé? Une coalition hétérogène, prête à imploser à n'importe quel moment? Enfin, qu'en est-il de la sélectivité de cette politique de "deux poids, deux mesures" qui tolère une théocratie rentière telle l'Arabie Saoudite, une "république monarchique" telle l'Égypte et une dictature stalinienne telle la Syrie qui a presque achevé d'annexer le Liban, une vraie démocratie autrefois, et dernier "pays-satellite" au XIe siècle?

Il faut avouer que c'est un vrai casse-tête, une boîte de Pandore dont l'ouverture réveillerait les vieux démons des frontières sanglantes séparant les pseudo États-nations post-coloniaux...

Néanmoins, il est un aspect intentionnellement mis de côté, aux dires de certains esprits malins. Ils rappellent les thèses d'un Sayyid Qutb, figure de proue des Frères musulmans, et qui de retour en Égypte en 1954, après un bref séjour en Amérique, déclara la guerre à la "civilisation occidentale" dont la décadence morale en faisait une menace pour la pureté de l'"oumma" (nation) islamique.

À part l'aspect religieux, il y aurait une certaine culture qui rendrait les sociétés arabes incompatibles (imperméables) à la démocratie occidentale. Ce serait essentiellement dû à l'absence de la vie citoyenne, au mode relationnel spécifique entre la société (la famille, la collectivité) et l'État (le pouvoir), et à la place accordée à l'individu en général, et à la femme en particulier.

Ce constat de différences de valeurs ne va sûrement pas de pair avec l'affirmation d'un Colin Powell annonçant déjà que "le Moyen-Orient sera reconstruit selon les intérêts américains"!