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Hypocrisie ou angélisme
André Pratte et l’intégrisme canadien

Jean-Luc Gouin
Tribune libre Le 22 octobre 2002




Dans votre éditorial pressé du 19 courant, vous reveniez entre autres à votre antienne bien connue en stigmatisant ce «discours souverainiste que les Québécois sont tellement las d’entendre.» Or puisque dans le même texte vous invitez explicitement les lecteurs à vous communiquer leur opinion quant à ce qu’ils estimeraient se révéler être un véritable «changement» eu égard à la vie politique québécoise, eh bien je tenterai, si vous me le permettez, de faire une pierre deux coups en associant intimement les deux aspects au sein de la même interlocution.

Visiblement – ou invisiblement (feignant ainsi de ne rien voir, ou ouïr) – vous tentez désespérément, il me semble, de convaincre votre lectorat que les Québécois en ont marre d’entendre parler de ce que pourtant, bon an mal an et tous sondages confondus, quatre citoyens sur dix (un francophone sur deux à toutes fins utiles, et donc plus de 50% de vos propres lecteurs !) réclament avec constance et ténacité depuis de nombreuses années, et ce sans jamais désarmer. Savoir : l’Indépendance du Québec.

Je reste interloqué par l’aveuglement, ou la mauvaise foi (?), que vous témoignez jour après jour – supplice de la goutte d’encre – en interprétant (ou mésinterprétant) cette présumée lassitude à la lumière exclusive de vos propres inclinations idéologiques ; lesquelles vous entraînent aisément, ou paresseusement, à la conviction (réelle si ablepsie, feinte sinon) qu’il s’agit là de la nette confirmation de la désaffection collective face à cette noble « hypothèse » d’avenir pour le peuple québécois.

Pour ‘faire court’ je dirai que je suis moi-même, parmi quelques millions il faut dire, l’un de ces « las » dont vous nous entretenez – sans cesse d’ailleurs, assez curieusement (comme votre biographé Jean Charest, tiens !). J’en ai assez d’en entendre parler, assurément. Mais pourquoi donc, au fait ??? Voilà la vraie question. Mais parce qu’elle ne se profile toujours pas, pardi ! cette saisie à bras-le-corps de notre Liberté nationale. Assez des MOTS, certes ! En revanche… quelle soif du FAIRE – et du «Grand Souaire» par la même occasion ! Or comme les souverainistes «en place» ont depuis 1995 balayé le dossier sous le tapis, ceux de l’Assemblée nationale aussi bien que de la Chambre des communes (bien que personnellement je sois en mode « attente » avec M. Bernard Landry, homme de grande valeur qui ne mérite certainement pas la désapprobation publique – voire l’ingratitude – dont il est actuellement l’objet), en parler devient, tel un miroir aux alouettes, moins un stimulant qu’une irritation. Constante. Et qui confine à l’exaspération. Aussi bien du reste pour les dépendantistes que pour les indépendantistes...

C’est ce qui explique (vous désiriez des textes non partisans… ?) que j’aie résilié mes cartes de membre et du Bloc québécois (à la défaite de M. Yves Duhaime lors du Congrès à la chefferie) et du Parti québécois (à la faveur du second mandat de M. Lucien Bouchard), tant il était clair qu’on n’en discut(er)ait plus. Et ce en dépit du fait, incontestable, que nous étions à un dérisoire 0,6% du pays concret. On devait retrousser nos manches pour convaincre démocratiquement six nouveaux électeurs par tranche de mille citoyens, on a plutôt fait dans la culotte et laissé tout le terrain aux Québécois de service commis au régime strangulatoire canadien.

Bref, et en effet, à quoi bon en parler tout le temps de cette Indépendance si (tous) les principaux ténors de notre société – hormis Bourgault, Vigneault et Parizeau, les magnifiques, toujours au boulot – ne mettent pas vraiment l’épaule à la roue ? Les gens crédibles et solides (quant au verbe inspirateur de cet extraordinaire projet de libération) convaincront indécis et nombre de ‘récalcitrants’ à partir du moment, et de ce moment seulement, où ils seront eux-mêmes habités tout à la fois par une conviction sans failles (contagieuse par définition) et une authentique volonté de le réaliser ce dit pays.

«Les gens ne veulent pas savoir, ils veulent croire», disait l’autre… En vérité, c’est tout le contraire. D’ores et déjà la moitié des Québécois, plus ou moins, croit et espère à l’avènement du pays ; ces gens ont toutefois besoin de savoir qu’il y a au sein des instances décisionnelles des guides éclairés capables de foncer avec détermination, et fermement disposés aussi, envers et contre tout, à édifier enfin cette fabuleuse Maison paysale chantée par nos bardes mirono-vigneaultiens depuis plus de quarante ans.

Quels «changements», demandez-vous M. Pratte ? Je n’ai décidément aucune prédisposition pour l’ADQ. Et pourtant, dieu que j’ai moi aussi envie de changement, de sortir de cette torpeur qui nous transit – de cette stagnante médiocrité, pour tout dire. Vous l’aurez compris, je me vois convaincu, toujours un peu plus solidement chaque jour depuis maintenant un quart de siècle, qu’il n’y a pas pour nous, peuple du Québec, changement plus souhaitable, approprié, significatif et libérateur que celui de la métamorphose de cette bancale province en fier et noble pays.

Ah… toutes ces énergies créatrices délestées des chicanes sans fin avec ce Canada prédateur de notre différence, et enfin, enfin, entièrement disponibles pour l’édification et l’épanouissement d’un avenir à la mesure de nos ambitions propres, de notre génie spécifique et de notre personnalité unique entre toutes. Ah… ces milliards en taxes et impôts rapatriés de manière à les réinvestir – notamment dans notre système de santé – à la lumière de nos priorités nationales.

Et vous, en pareil climat politique, M. Pratte, que proposez-vous sinon de tourner sempiternellement en rond au son d’un mantra univoque absolument surréaliste, cassette d’ailleurs reconduite à volonté depuis des lunes : «Nous, de Gesca / Power Corp., nous préconisons un Québec fort dans un Canada souple». Si on ouvre les yeux, mais le veut-on vraiment, on constate pourtant bel et bien un Canada férocement obtus et tyrannique (that’s the Real Kanada), qui pratique avec une égale aisance tout à la fois la corruption du politique dans les officines fédérales elles-mêmes, la propagande à l’égard des citoyens ‘distincts’, l’invasion dans les pouvoirs des États fédérés, l’étranglement fiscal enfin (liste non exhaustive…). Nous vivons dans un régime autoritaire aux antipodes de toute souplesse, et qui piano mais sano asphyxie continûment la patrie de Félix Leclerc. Un Québec camisolé qui se révèle forcément de moins en moins… fort.

Un Québec asthénique dans un Canada rigide, quoi.
Aveuglement ou mauvaise foi, disais-je plus haut ?

Ce qui rappelle soudainement à ma mémoire ce passage du premier tome de la touchante autobiographie de Lise Payette, et dans lequel elle avoue ne pas croire en la neutralité du journaliste : « Il peut tout au plus essayer de présenter les deux côtés de la médaille, ce qui n'a rien à voir, à mon avis, avec la neutralité. Et, même en le faisant, il pourra difficilement dissimuler de quel côté il croit que se trouve la vérité… ».

Et cette femme d’envergure – grande Québécoise pour laquelle j’éprouve d’ailleurs un immense respect, et ce depuis déjà la prime adolescence – d’enchaîner aussitôt : «Le reste tient de l'hypocrisie ou de l'angélisme.»… («Des Femmes d'honneur. I. Une vie privée : 1931-1968», Montréal, Libre Expression, 1997, p. 234)

Jean-Luc Gouin
En capitale nationale, ce 23 octobre 2002
Peregrin@Q-bec.com

* Intégrisme, stricto sensu selon le Petit Robert : «Doctrine qui tend à maintenir la totalité d’un système». J’ajouterai pour l’occasion qu’il s’agit là de l’un des antonymes possibles à… : «changement». On peut joindre André Pratte à l’adrélec suivante : Andre.Pratte@LaPresse.ca