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Mme Gagnon et les médecins

Claude Boulay
Tribune libre Le 1er août 2002




Trois-Rivières, le 1 août 2002

Mme Lysiane Gagnon nous dit (02-07-30) : "Ne nous demandons pas pourquoi le gouvernement s’est engagé dans cette voie (de la loi spéciale sur les services d’urgence), c’est parce que la ligne dure du ministre Legault est populaire". Et elle accuse le gouvernement de démagogie.

Étrange! Les lecteurs de La Presse n’ont portant pas la berlue! Ils ont bien vu que, depuis plusieurs années (en fait depuis que le PQ a été élu pour former le gouvernement en 1994), les lettres de lecteurs blâmant le gouvernement québécois pour sa gestion du système de santé sont au moins dix fois plus nombreuses que celles qui soutiennent ses politiques. Serait-ce que les lettres de lecteurs sont triées sur le volet pour créer une image et influencer l’opinion?

Mme Gagnon fait son travail habituel, se faisant porte-parole des fédérations de médecins et blâmant le gouvernement pour tous les problèmes. Elle parle de la rémunération des médecins pour les visites à domicile. Quelles visites à domicile? Il y a belle lurette que les fédérations les ont interdites à leurs membres.

Elle parle des médecins qui quittent le Québec pour une meilleure rémunération ailleurs, mais elle ne dit rien de l’acharnement du Collège des médecins à empêcher les médecins étrangers de venir pratiquer au Québec, pour préserver le pouvoir de négociation de ses membres. Comme, de leur côté, les fédérations de médecins ont donné le mot d’ordre à leurs membres de ne pas prendre de nouveaux patients, il en résulte une situation de chien dans la mangeoire où des Québécois se voient refuser à la fois les services de médecins formés au Québec et les services de médecins formés à l’étranger. Il ne s’agit pas d’un cas purement hypothétique. C’est exactement la situation que je vis. Après que mon médecin eut pris sa retraite, j’ai voulu passer un examen médical et recevoir un vaccin contre la grippe. J’ai fait quatre cliniques médicales et j’ai reçu la même réponse partout : " Nous n’acceptons pas de nouveaux patients ".

Je paie des sommes considérables en impôts qui vont dans les services de santé. Les fédérations de médecins me refusent les services auxquels j’aurais droit en retour. J’accepterais volontiers les services d’un médecin d’origine étrangère. (J’ai reçu d’excellents soins en Argentine et au Chili alors que je travaillais en Amérique du Sud.) Mais le Collège des médecins m’empêche d’y avoir recours.

D’après Mme Gagnon, certains lecteurs l’auraient accusée de toujours prendre la part des médecins parce qu’elle en compterait dans sa famille. Bien sûr que c’est ridicule. Mme Gagnon ne se préoccupe pas plus du sort des médecins que de celui des Québécois privés de soins. Elle ne fait que suivre aveuglément la ligne de conduite dictée par Propagande Canada, qui a décrété qu’il fallait faire la guerre au gouvernement séparatiste, et que le domaine de la santé constituait un terrain de lutte privilégié.

On ne verra jamais Mme Gagnon s’en prendre au gouvernement fédéral. C’est pourtant lui qui est le principal responsable des difficultés éprouvées par le Québec et les autres provinces dans la gestion de la santé. Il a sabré dans les transferts aux provinces tout en conservant les sommes perçues en impôts pour effectuer ces transferts. Il dispose ainsi de sommes énormes pour faire sa propagande fédéraliste au Québec. Rien à craindre des médias, ils sont à sa botte. C’est tout bénéfice.

Claude Boulay

En voici une autre que je lui avais envoyée en 1999.

Trois-Rivières-Ouest,

le 12 décembre 1999

La boîte aux lettres,
La Presse,
7, rue St-Jacques,
Montréal, (Québec),
H2Y 1K9

Le moulin à propagande

Mme Lysiane Gagnon analyse la baisse de popularité du gouvernement Bouchard dans les sondages. Elle y va gentiment, méthodiquement, avec une trace de commisération: "On cherche à mettre le doigt sur le bobo, et ce n'est pas facile".

Elle examine chacune des hypothèses qu'elle a choisies, la retourne sur toutes les coutures et conclut, non ça ne peut pas être seulement cela. Objective, suave, tout bien. Vraiment on a l'impression que la sainte hostie ne lui fondrait pas dans la bouche.

Il y a un petit hic. Mme Gagnon omet la principale raison de cette baisse de popularité. C'est la propagande hystérique menée par les médias contre le gouvernement, à commencer par son propre journal et par elle-même en particulier.

Du haut de la page B-3, en a t-elle fait de la démagogie sur la question des compressions effectuées pour atteindre le déficit zéro! Jamais un mot contre le gouvernement fédéral, pourtant le principal responsable de la difficulté des compressions. Et les lettres des lecteurs soigneusement choisies pour aller dans le même sens. Habituellement avec une photo du ministre Rochon (maintenant de la ministre Marois), pour bien identifier l'ennemi à abattre.

Les manchettes habilement concoctées, les plaintes des dirigeants syndicaux soigneusement recueillies, on n'épargnait aucun effort. À la page B-3, Par exemple, un médecin qui quittait le Québec pour aller pratiquer à Atlanta était présenté comme un héros.

La Presse n'a pas tout le mérite de cette belle campagne de propagande. L'ordre venait de haut et la consigne était fidèlement respectée par tous les médias contrôlés par les intérêts fédéralistes.

Concernant les compressions, Mme Gagnon fait semblant d'être perplexe: "..la même opération a été effectuée en Alberta et en Ontario, et tant le gouvernement Klein que le gouvernement Harris s'en sont tirés indemnes électoralement". Oui, mais ces gouvernements n'ont pas subi le bombardement en règle commandés par les maîtres des médias.

Par exemple, des journalistes qui s'installaient dans les urgences pour émouvoir les téléspectateurs. Semaine après semaine, quand ce n'était pas jour après jour, on nous ramenait ces scènes. Je me souviens d'un journaliste en particulier qui faisait drôlement bien son métier. Il fournissait non seulement les questions, mais également les réponses. Les infirmières auxquelles il s'adressait, ravies de l'aubaine, n'avait qu'à dire oui, c'est bien ça.

Par exemple, une lectrice principale de nouvelles qui parle d'un petit air pincé "du sacro-saint virage ambulatoire". Pour en arriver là, il faut que non seulement la lectrice de nouvelles, mais aussi celui qui les rédige acceptent d'ainsi pervertir le métier de journaliste. Il faut aussi qu'ils ne craignent pas les regards de mépris de leurs collègues. Si tout le monde le fait, personne n'a rien à reprocher aux autres.

Il y a quelques semaines, un journaliste de la télévision concluait un reportage sur un groupe de patients particulièrement affectés par les compression dans le domaine de la santé, à peu près en ces termes: "À ceci Madame Marois a une réponse toute faite: quand Ottawa augmentera les paiements de transfert, nous pourrons régler ce problème. Mais est-ce là la réponse qu'il faut donner à ces pauvres gens?". Cette phrase toute faite, la ministre ne l'avait jamais prononcée. Le journaliste l'inventait pour se donner le beau rôle de lui river son clou. Admirable, n'est-ce pas?

Si les gouvernements de l'Alberta et d l'Ontario avait dû subir une telle campagne de propagande de la part des médias, il est probable qu'ils ne s'en seraient pas sortis indemnes.

En 1995, un certain Stanley Hartt avait prêché qu'il faudrait faire souffrir les Québécois s'ils votaient OUI au référendum. M. Stéphane Dion, qui n'avait pas encore été recruté par M. Chrétien comme ministre, abondait dans ce sens: "Plus ça va faire mal, plus l'appui à la souveraineté va baisser". Ce que l'on peut dire maintenant, c'est qu'il n'est pas nécessaire que les mesures du gouvernement fédéral soient dirigées spécifiquement contre le Québec. Avec une presse à sa botte, il peut poser des gestes contre toutes les provinces et le moulin à propagande les convertira en munitions contre la souveraineté.

Claude Boulay

Les faits et les préjugés

Lysiane Gagnon
La Presse Le mardi 30 juillet 2002

Très gros courrier, suite à ma chronique de samedi sur la ligne dure du gouvernement péquiste envers les médecins.

Rien d'étonnant à cela - la question est controversée. Je reste quand même médusée devant le déferlement de hargne envers les médecins que m'apporte le courriel. Le discours est toujours pareil: les médecins sont d'égoïstes richards, des enfants gâtés, tant mieux si le gouvernement les met au pas...

Ne nous demandons pas pourquoi le gouvernement s'est engagé dans cette voie, ni pourquoi les deux autres partis ne s'y opposent que mollement: c'est parce que la ligne dure du ministre Legault est populaire.

Mais ce n'est pas parce qu'une décision est populaire qu'elle est bonne. En fait, il y a un nom pour les mauvaises décisions populaires: démagogie. Et une vox populi qui s'appuie sur des réflexes viscéraux n'est pas parole d'évangile.

Reprenons quelques-uns des préjugés ambiants.

* * *

L'ARGENT. L'envie est mauvaise conseillère. On accuse les médecins de faire trop d'argent. Ils en font plus, en moyenne, que vous et moi (vous, je ne sais pas, mais certainement plus que moi)... Mais est-il anormal que des gens qui ont fait de six à dix ans d'études universitaires (davantage dans le cas des surspécialistes) aient un revenu élevé?

Une fois déduits leurs coûts de fonctionnement (bureau, secrétaire, équipement, assurances, régime privé de retraite, etc), et compte tenu du nombre d'heures passées au travail, les médecins sont en fin de compte beaucoup moins bien rémunérés que les hauts fonctionnaires de la fonction publique.

Il est complètement faux de dire que le Québec gâte ses médecins démesurément. Les faibles barèmes de la RAMQ font de nos médecins les moins bien rémunérés au Canada. Les plombiers se font payer quatre fois plus cher leurs visites à domicile! Les comptables reçoivent deux fois plus, pour un simple rapport d'impôt, que l'ophtalmologiste qui vous évite la cécité en traitant un décollement de rétine!

* * *

LA PÉNURIE. Plusieurs refusent de croire qu'il y a pénurie de médecins au Québec.

Voici les faits. Le Canada est, de tous les pays de l'OCDE, celui qui compte le moins de médecins (2,1 par 1000 habitants; moyenne des pays développés: 3 médecins par 1000 habitants). Au Québec, c'est encore pire.

En chiffres absolus, le Québec compte plus de médecins que les autres provinces, mais cela ne veut rien dire, car il y a moins de médecins à plein temps au Québec que dans le reste du Canada.

C'est au Québec que les omnipraticiens travaillent le moins (de 43 à 50 heures par semaine, comparativement à une moyenne nationale de 53 heures), la raison principale étant que la profession médicale s'y est féminisée plus tôt et dans une plus grande proportion qu'ailleurs. Sans parler des 1000 médecins salariés des CLSC, qui ne travaillent que 35 heures par semaine.

Les chirurgiens (exception faite des chirurgies d'un jour) opèrent moins au Québec qu'ailleurs, parce qu'on y a fermé plus de lits d'hôpitaux et de salles d'opération.

C'est sans compter les 15% de médecins engagés dans la recherche ou l'administration et qui ne pratiquent pas. Sans compter les retraités qui continuent de cotiser au Collège des médecins mais ne traitent que leurs proches. Sans compter les 26% de médecins que le ras-le-bol mène à une retraite partielle ou totale avant 55 ans.

C'est enfin au Québec que l'exode des médecins est le plus marqué. En cinq ans, le Québec a perdu 653 médecins au profit du reste du Canada et des États-Unis... et reçoit moins de médecins venant d'autres provinces.

Toutes ces données ont déjà été publiées dans les journaux au cours de la dernière année.

* * *

LES URGENCES. Le gouvernement, tout comme la population, est obsédé par le problème des urgences parce que c'est le plus visible. On oublie que l'important, c'est ce qui se passe derrière la vitrine - les chirurgies reportées, la démotivation du personnel, la dégradation des équipements, etc. En temps de pénurie de ressources, donner la priorité absolue à l'urgence (une urgence d'ailleurs remplie de cas non urgents), c'est inévitablement sacrifier les autres services.

La mort d'un homme à Shawinigan est un drame terrible, certes. Mais combien de Québécois sont morts faute d'avoir vu leur maladie diagnostiquée à temps? Ou faute d'avoir été opérés à temps? Incidemment, combien de cardiaques montréalais ont été promenés en ambulance d'un hôpital à l'autre à cause d'urgences engorgées? Entre Sacré-Coeur et l'Hôpital juif, entre Maisonneuve-Rosemont et le CHUM, il y a plus d'une demi-heure de route...

* * *

PRÉCISION. Certains lecteurs ne comprennent pas que l'on puisse avoir une opinion désintéressée. Ils me «soupçonnent» d'être mariée à un médecin, ou d'en compter dans ma famille. Désolée de les décevoir. J'ai plusieurs «docteurs» (Ph.D) dans ma famille, mais aucun docteur en médecine!

Pénurie de médecins

Le Nouvelliste Le vendredi 26 juillet 2002

Concernant la crise actuelle (la crise permanente?) dans les urgences, Le Nouvelliste a publié le point de vue du Dr Rénald Dutil, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, et celui des Dr Yves Lamontagne et Jean-Marc Lepage, respectivement président et vice-président du Collège des médecins du Québec. Pour présenter une image équilibrée de la situation, vous me permettrez sûrement de faire entendre un autre son de cloche.

Je vous réfère à une lettre publiée dans La Presse le 21 juillet 2001 sous la signature d'un médecin français, le Dr Éric Durca. Il était médecin en France, possédait une expérience professionnelle de quinze ans et détenait un certificat de toxicomanies de l'Université de Montréal. Il avait été recruté par la Régie régionale de l'Outaouais pour venir pratiquer au Québec. Après avoir fait un stage de trois mois à ses frais à l'hôpital Saint-François d'Assise à Québec et réussi un examen du Conseil médical du Canada, il apprit qu'il ne recevrait du Collège des médecins qu'un permis restreint, renouvelable tous les ans si "son employeur avait encore besoin de lui".

Si un médecin ayant de telles qualifications n'est admis à la pratique de la médecine qu'à des conditions aussi mesquines, que doit-il en être d'un médecin argentin ou chilien, par exemple, qui voudrait venir pratiquer au Québec? (Je cite ces deux nationalités parce que j'ai reçu d'excellents services médicaux dans ces deux pays alors que je travaillais en Amérique du Sud. Il y a sûrement des médecins compétents dans un grand nombre de pays, et parmi eux certains qui aimeraient venir pratiquer au Québec).

D'une part, le Collège des médecins refuse d'admettre à la pratique les médecins d'origine étrangère. D'autre part, les fédérations de médecins lancent des mots d'ordre à leurs membres de ne pas accepter de nouveaux patients. (Dans mon cas, cela signifie que je n'ai pas accès à un médecin, sauf en urgence, malgré les sommes considérables que je verse aux gouvernements).

On voit que l'action combinée du Collège des médecins et des fédérations résulte en une belle situation de chien dans la mangeoire. On refuse à des Québécois les services de médecins formés à l'étranger tout en leur interdisant l'accès aux médecins formés ici (largement aux frais de ces mêmes Québécois).

Les protestations des porte-parole des médecins, comme quoi ils recherchent sincèrement des solutions à la pénurie de médecins, ont toute la crédibilité de larmes de crocodiles. Si la loi spéciale du ministre Legault ne met pas le Collège des médecins en tutelle, elle épargnera un des éléments responsables de la situation de crise.

Claude Boulay Secteur Trois-Rivières-Ouest