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«« TRIBUNE LIBRE
Faut-il vouloir la paix à tout prix?
Nestor Turcotte
Philosophe
Tribune libre Le 18 février 2003
Tout naturellement, certains hommes sont pacifiques; d’autres, sont un peu plus belliqueux. Devant ce constat universel, une question surgit : faut-il, à tout prix, éviter toute guerre entre les hommes et vouloir à tout prix la paix? Il ne s’agit pas ici d’un simple désir mais d’une volonté qui donne un caractère impératif, une sorte de finalité dans l’action à poser. Bref, la paix est-elle soumise à certaines conditions ou doit-elle être voulue d’une manière inconditionnelle? Pour traiter convenablement cette question, laquelle est à la fois morale et politique, il faut la regarder sous l’angle des finalités et des moyens utilisés. Vouloir la paix est un principe moral que l’humanité semble accepter d’emblée. Mais, par quels moyens y arriver? La guerre peut-elle faire partie des moyens pour régler une crise nationale ou internationale, et cela dans le but de réaliser la paix? Dans ce dernier cas, la question change de registre. Elle n’est plus seulement une question morale; elle devient une question politique.
La guerre, un mal nécessaire?
Environ 150,000 Québécois sont descendus dans la rue, samedi le 15 février, à l’invitation du Collectif «Contre la guerre». Étaient-ils tous des pacifistes? Peu de gens ont été capables de le mesurer, sauf Jean Bernard Landry, premier ministre du Québec, qui les a associés au mouvement souverainiste. La majorité des marcheurs était sans doute contre toute intervention unilatérale des Américains en sol irakien. Les gens ont marché, dans le froid, beaucoup plus contre quelque chose qu’il faut absolument éviter que pour quelque chose que d’aucuns souhaitent vouloir universellement se réaliser. Ils ont marché contre la guerre, soit ! Ils ont marché aussi pour la paix !
La volonté des pacifistes est toujours confrontée à la réalité qui se trouve juste en face. Personne ne veut la guerre, mais, que faut-il faire si, tout juste à l’opposé, on a affaire à quelqu’un qui la prépare, quelqu’un qui peut la déclencher à chaque instant par des actes terroristes et sur lesquels les gens ont peu de contrôle? Faut-il, au nom de la paix laisser se perpétuer des massacres, des génocides, des manquements connus et flagrants aux droits de l’homme? N’y a-t-il pas des cas où la guerre semble juste, comme le défendait jadis l’Église catholique, en bénissant les soldats qui allaient combattre l’ennemi? Les guerres de libération nationale, dans plusieurs cas, n’ont-elles pas apporté plus de bien que fait de mal? Les mouvements de résistance durant la dernière guerre n’ont-ils pas assuré un retour plus rapide à la liberté perdue? Qui peut légitiment trancher ce débat?
Un premier constat. Les notions de paix et de guerre sont d’abord deux notions étroitement liées. Elles ne sont pas seulement l’antithèse l’une et de l’autre. Les humains veulent-il davantage et à tout prix la paix ou veulent-ils éviter, en toute circonstance, la guerre et cela, sous toutes ses formes? Est-ce possible que les humains veillent et souhaitent la paix partout et toujours? Même si la paix est toujours souhaitée universellement, est-ce possible que les humains, sans désirer la guerre, en arrivent à se résigner à la faire?
L’histoire démontre que le rapport entre les hommes et la guerre a toujours été ambigu. Les hommes n’ont jamais voulu la guerre, en principe, mais dans bien des circonstances, ils se sont résignés à la faire et l’ont même minutieusement préparée pendant de longs moments. Certains chefs politiques ont trouvé plaisir et satisfaction à faire la guerre. Ils ont trouvé satisfaction à détruire, à démolir, à éliminer des villes, à tuer des êtres humains sans défense. Freud mentionne qu’il y a des pulsions de mort dans tout être humain. C’est un fait troublant de le constater. Il a aussi des pulsions de vie qui essaient de contrer les premières. Les pulsions de vie veulent que la vie triomphe partout, qu’elle soit conservée sous toutes ses formes.
L’humanité, maladroitement, lutte de toutes ses forces contre les pulsions de mort et veut favoriser toutes les pulsions de vie. Mais tout cela n’est pas clair dans les esprits de bien des humains. N’y a-t-il pas, par exemple, une sorte d’hypocrisie chez nous, à vouloir la paix à tout prix pour les enfants d’ailleurs, alors que par ici justement, on ne laisse pas la paix à des dizaines de milliers d’enfants qui veulent naître, parce qu’on leur fait violence, en les détruisant, en jetant sur eux les pulsions de mort que l’on condamne chez les autres? Il est plus facile de marcher dans les rues pour contrer la mort que l’on afflige aux enfants des autres, alors que par ici, on ne marche guère contre le fait qu’on en tue sans doute tout autant, dans l’anonymat d’opérations clandestines ou payer par notre système de santé nationale. Le pacifisme, si l’on en est, doit rejoindre toutes les fibres morales de l’être humain et ne pas être un lieu de camouflage pour nos propres actes personnels.
L’humanité a toujours voulu la paix. Mais elle a néanmoins toujours fait la guerre. Elle a compris que la paix, idéalement, doit et peut exister. Dans la pratique, cependant, les choses ont tendance à tourner tout autrement. Lorsque l’envahisseur est à la porte d’un territoire, qu’il est à l’intérieur d’un pays, invisible, agissant sournoisement, attaquant sans prévenir, dites-moi : que faut-il faire? Attendre que l’ennemi attaque, le dénoncer lorsqu’il aura fait son œuvre, lui pardonner avant même qu’il ait réalisé son crime, monter à l’Oratoire et prier pour que Dieu intervienne et chasse les pulsions de mort qui sont dans le cœur de l’homme qui sème le mal, qui sème la terreur au cœur de nos vies bien tranquilles?
Le christianisme, par exemple, répugne à la violence sous toutes ses formes. Il prêche le pardon des injures. Comme les guerres ont pour but de s’emparer des biens d’autrui, il y a donc incompatibilité entre le christianisme et l’esprit de conquête et de domination. L’Église, généralement, s’est toujours employée à empêcher ou à arrêter les guerres. Elle a toujours soutenu que certaines guerres pouvaient être justes et elle a posé trois conditions principales pour les justifier. Il faut, dit-elle, qu’il y ait d’abord une juste cause, c’est-à-dire une injustice commise par l’adversaire; il faut qu’il y ait nécessité, c’est-à-dire une impossibilité d’obtenir réparation par un autre moyen; il faut, enfin, qu’il y ait proportion entre les maux de la guerre et l’importance de l’injustice à réparer.
En fait, l’Église catholique applique, pour justifier une guerre juste, les mêmes conditions du droit de légitime défense. Est-ce le cas présentement? Le monde est-il présentement, à cause du terrorisme international, en état de légitime défense? Si oui, il faut légitiment prendre les moyens pour se défendre. Si on ne le sait pas, il faut chercher à savoir afin de vaincre le doute dans les esprits.
N’y a-t-il pas une autre solution que la guerre, une autre solution à chercher pour éviter un conflit qui pourrait dégénérer en une flambée incontrôlable? Est-ce possible, dans le contexte militaire actuel, de parler encore de guerre juste? Avec les moyens disproportionnés à l’usage des potentiels belligérants, qui peut dire qu’utiliser de tels armes, rendrait service à l’humanité et que d’un mal hautement imprévisible, pourrait éventuellement sortir un plus grand bien? Pas facile à répondre!
Le philosophe Érasme, mort en 1536 a écrit ceci : « Il n’y a pas de paix, même injuste, qui ne soit préférable à la plus juste des guerres.» Depuis l’époque de la Renaissance, il semble que le pacifisme veuille l’emporter sur l’esprit belliqueux de l’homme. Même si, depuis cette époque, les hommes ont raffiné et multiplié leurs armes, l’idée de vouloir la paix à tout prix l’emporte maintenant, pour des raisons purement morales, sur les raisons, souvent politiques, qui tendaient à justifier même une guerre juste.
Il faut vouloir la paix à tout prix
La paix entre les nations doit dépasser les vœux pieux du Temps des fêtes. Elle doit, tout en tenant compte du réalisme humain, chercher à contrer les conflits et les luttes qui sont le lot quotidien de l’humanité. Elle doit chercher, par tous les moyens disponibles, à créer cette volonté commune de vivre ensemble.
Le philosophe Kant nous donne sans doute une piste fort intéressante. Selon lui, la paix est un commandement de la raison; elle est un devoir pour l’humanité. «La raison…énonce en nous son veto irrésistible : il ne doit y avoir aucune guerre; ni celle entre toi et moi… ni celle entre nous en tant qu’États.» Le philosophe allemand écarte ainsi tous ceux qui affirment que la paix universelle est irréalisable et fait de la recherche d’une paix durable entre les hommes, un devoir pour tous. «La question n’est plus de savoir si la paix perpétuelle est quelque chose de réel ou si ce n’est qu’une chimère.» Même si l’on croît que la paix universelle semble impossible, il faut se faire un devoir de la chercher, à chaque instant, dans toutes nos actions quotidiennes. Les États, au lieu d’investir les budgets dans la préparation des guerres, devraient les mettre dans toutes œuvres qui favorisent l’épanouissement physique, moral, intellectuel de l’être humain.
Le devoir de poursuivre l’idéal de paix ne doit pas nous empêcher de penser ce qu’il faut faire dans tel cas particulier. Présentement, l’humanité est confronté à un problème inusité, sans précédent : le terrorisme international. Des gens, au nom d’une idéologie politique ou religieuse, ont-ils le droit de massacrer, par une action imprévisible, de pauvres innocents? Jadis, l’ennemi était en avant de soi, facile à combattre. Aujourd’hui, l’ennemi est partout, invisible, nulle part, tout juste à côté et s’apprête à tuer l’adversaire, sans que celui sache qu’il est cela dans la tête de celui qui attaque? Que faut-il faire? Que celui qui marche pour la paix dans la rue froide de Montréal ou d’ailleurs, me dise ce qu’il faut faire? Attendre? Partir au pays de Saddam pour devenir bouclier humain? Tendre la main à celui qui la refuse? Distribuer des biens matériels au peuple pour apaiser sa colère, en sachant très bien que les biens ne se rendront pas, seront détournés au bénéfice du despote qui terrorise sa propre population? Que faire?
Le pacifisme est noble, grand et justifié. Mais il ne peut pas nous faire éviter la question fondamentale qui est devant nous: faut-il attendre d’être attaqué pour se défendre ou faut-il prévenir, en essayant, pacifiquement, de désarmer, celui, qui à tout instant, peut attaquer sans que personne ne le sache? Le pacifisme, sans aucun doute, apaise les tensions, diminue les écarts de langage, ramène ces situations difficiles à des préoccupations plus pratiques et donc plus humaines. Le prix de la paix a, selon nous, une limite à ne pas franchir : la violation du droit international. A chaque fois que ce droit n’est pas respecté, les nations ont le devoir de s’unir pour le faire respecter, par la force si nécessaire, afin d’éviter le pire.
La paix entre les hommes est un idéal, un but vers lequel chacun doit tendre. Les chefs d’État, remplis d’orgueil, de volonté de puissance et de domination, ne la trouvent pas toujours sur leur chemin parce qu’ils créent eux-mêmes les conditions de sa non réalisation. En ce sens, la paix entre les homme restera toujours fragile. Il a suffi d’un attentat à Sarajevo pour mettre le feu aux poudres en Europe 1914. La guerre de 1945 a commencé un peu de la même façon. Qu’en sera-t-il du prochain conflit, si jamais il y en a un? Un rien suffira sans doute pour le justifier auprès de ceux qui le mettront en marche.
C’est un devoir pour l’humanité entière de vouloir la paix à tout prix. De lutter contre toutes les formes d’agression et d’inaction qui pourrait la conduire à la catastrophe. Mais le pacifisme bien compris veut une paix durable, en utilisant le moyen du droit international respecté par tous. A chaque fois que l’on s’éloigne de ce moyen accessible à tous et voulu par tous les hommes de bonne volonté, les nations doivent s’unir pour faire entendre raison, par la négociation ou par la force si nécessaire, au pays qui s’en est éloigné.
Pour chaque citoyen, le pacifisme commence à son lieu de travail, à partir d’actions et de gestes qui se doivent d’être cohérents, convergents, et solidaires. Le pacifisme appelle à l’accueil de toutes vies humaines, les plus humbles comme les plus accomplies, les plus éblouissantes comme les plus cachées. Tout homme mérite d’être accueilli, partir de la plus infime parti de son être, jusqu’au moment où celui-ci entre dans le terreau de la mort.
Il est de bon aloi de proposer le pacifisme comme solution aux problèmes de l’humanité. Avant de le proposer aux autres, il serait juste et bon de commencer à le faire pour nous-mêmes. Si la violence est entre nos murs, comment, celui qui nous verra venir à lui, pourra-t-il croire en la sincérité de notre démarche? La paix entre les hommes a un préalable. Elle se nomme réconciliation avec soi-même, avec les autres et même avec son Créateur.
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