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«« TRIBUNE LIBRE
J’embarque ou je… débarque ?
Nestor Turcotte
Philosophe
Tribune libre Le 3 février 2003
Jean Bernard Landry l’a dit : durant la prochaine campagne électorale qui s’en vient dans quelques semaines, la souveraineté sera au cœur du débat électoral. Elle aura même une place «grandiose» . Le Petit Robert affirme que l’adjectif «grandiose» (de l’italien grandioso) veut dire : quelque chose qui frappe, qui impressionne par son caractère de grandeur, son aspect majestueux, son ampleur. Enfin, tout le contraire de ce qui est médiocre, mesquin, petit.
On s’en souvient, lors de la dernière campagne électorale, en 1998, le mot souveraineté avait même été banni du discours officiel du Parti québécois. Lucien Bouchard, alors premier ministre du Québec, avait fait écrire sur son autobus : J’ai confiance! Les dépliants du Parti québécois ne faisaient même pas mention de la souveraineté du Québec. Preuve à l’appui, les dépliants des candidats du PQ dans Matapédia et Rimouski que j’ai jalousement gardés, où le mot souveraineté n’apparaît nulle part. On y parle d’asphalte, de routes, de ponts, de prolongement d’école, etc. Quant à mon comté, celui de Matane, la souveraineté semblait loin des préoccupations des propagandes péquistes. Deuxième mandat oblige!
Cette fois-ci, quelqu’un a balayé les lettres du «J’ai confiance» pour les remplacer par «Pour la souveraineté, j’embarque», et tout cela, dans le but de recueillir, à la grandeur du Québec, les sous des militants, le carburant, comme dit le premier ministre, qui fait marcher la patente. Une grosse quête motorisée qui doit rapporter plus de cinq millions dans les coffres dégarnis du parti. Tout un pari, quand on sait que l’immense majorité des membres n’a pas renouvelé sa carte d’adhésion au parti depuis le dernier référendum et la dernière campagne électorale et que des dizaines de milliers de militants ont tout simplement quitté ce parti qu’ils trouvent incohérent, inconséquent, sans fil conducteur stable et permanent.
Il est assez étonnant de voir le bus aux couleurs de Duplessis venir nous parler d’une réalité qui devrait être sans cesse au cœur du débat politique du Parti québécois. Il est assez étonnant d’entendre, ministres et députés, affirmer qu’on n’a pas suffisamment parlé de la souveraineté depuis des années et qu’ils est temps maintenant de la remettre à l’ordre du jour. Il est assez étonnant d’entendre ces gens nous dire que le discours souverainiste doit être repris, alors que c’est effectivement eux, il y a plusieurs années, qui nous disaient de ne pas trop en parler, que les gens ne voulaient plus en entendre parler, que ce n’était pas le bon temps d’en parler et que les gens étaient fatigués d’en entendre parler. Ah! quand on veut se faire réélire, tous les moyens sont bons, y compris les moins… bons, rejetés de l’avant-scène, il y a quelques années!
Les sondages semblent nous confirmer que le Parti québécois a perdu son «aile-caribous» qui se retrouve maintenant dans l’Union des forces progressistes nouvellement fondée et qui prône l’indépendance du Québec. Dans les coulisses du Parti, on fait des pieds et des mains pour que ce parti ne présente pas de candidats dans les circonscriptions où le Parti québécois aurait normalement des chances de se faire réélire. Ah ! tout ce qu’on peut faire pour se retrouver sur les banquettes de l’Assemblée nationale et gonfler, avec un autre mandat, une pension à vie!
Les sondages semblent aussi nous confirmer que le Parti, s’il veut retrouver une bonne partie de l’électorat qu’il a perdu, doit remettre le discours souverainiste à l’avant-scène. Que quelques centaines de votes de plus, dans certains comtés, pourraient faire toute la différence. Qu’il faut, afin de conserver le pouvoir, tout faire pour ramener au bercail ces centaines de milliers de votes éparpillés dans l’ADQ, les Forces progressistes, les champs de l’indifférence. Ah! tout ce qu’on peut faire pour garder ce maudit pouvoir qui n’a pas fait avancer notre cause nationale depuis qu’on l'a pris en 1976!
Parions que si les sondages actuels étaient tout à fait favorables au Parti québécois, que si ceux-ci se situaient aux alentours de 40 %, on ne parlerait pas de cette nouvel engouement subi de parler de la souveraineté, et qu’on trouverait bien une nouvelle façon, très habile, de se faire réélire, en mettant le débat au frigo pour encore plusieurs années. Ah! tout ce qu’on pourrait faire, si tel était le cas, pour garantir un autre quatre ans de pouvoir, à ces gens qui nous promettent qu’ils se battent pour la cause de leur vie, mais qui, dans les faits, se battent pour le bien-être de leur … p’tite vie!
Jean Bernard Landry affirme que la souveraineté aura une place «grandiose» dans la plate-forme électorale de son parti, lors du prochain scrutin. Encore la carotte et le bâton. Il faut bien trouver un habile moyen pour aller chercher les brebis perdues ou qu’on a éloignées par la multiplication des astuces, les doubles langages, les faux-fuyants, les parlures voilées, les cantiques à décrypter.
Il faut bien trouver un moyen pour aller chercher les sous dont on a besoin pour faire virer l’autobus et amuser les curieux ébahis qui verront passer le convoi insolite. Les sous ramassés, que fera-t-on avec ces quelques milliers de dollars cueillis aux quatre coins du Québec? Personne ne le sait. On trouvera bien une façon de faire, le temps venu, pour trouver un discours qui ressemble à quelque chose qu’on avait promis de faire, mais qui ne sera qu’une nouvelle grimace au projet fondamental qui préoccupe les indépendantistes de la première heure.
Logiquement, avant de monter dans l’autobus de Landry, avant de l’aider à cueillir les sous dont il a besoin pour parler éventuellement de la «chose grandiose», les Québécois, intéressés par la cause nationale, devraient avoir la feuille de route de ce parti qui, depuis des décennies, nous promet la terre promise, mais qui lambine dans le désert fédéraliste, qui amuse la foule, quelque peu révoltée et assagie, et qui tarde à demander au pasteur à l’allure incertaine, quelle direction il faut prendre pour y entrer. Avant de verser quelque argent que ce soit dans la cagnotte péquiste, la logique voudrait que chaque citoyen connaisse le contenu de la randonnée partisane du PQ. Car, parler de souveraineté, c’est assez facile. On le sait d’expérience. Savoir ce qu’il y a derrière le concept, est tout autre chose. Serait-ce possible de demander, tout bonnement au conducteur du bus, dans quelle direction il compte amener son bolide et, si par hasard, sur le tableau de bord, une bonne boussole l’accompagne?
Bien des militants devraient y penser deux fois avant d’engraisser une nouvelle fois un parti qui joue depuis des années, l’incohérence, l’improvisation, le réajustement à la petite semaine. Jean Bernard Landry nous a dit, il y a quelques années, qu’il voterait OUI à la question proposée par Robert Bourassa à Bruxelles. Ce OUI hypothétique n’est pourtant pas la souveraineté du Québec. Celui qui parle à ses troupes de souveraineté n’utilise que ce mot pour fouetter des militants découragés et abasourdis par des propos contradictoires. Mais dans le faits, le chef de bande veut exactement le contraire du discours qu’il prononce avec une ferveur calculée.
Alors? Quand cesserons-nous de donner de l’argent à un parti qui joue sur les deux tableaux, qui se dit souverainiste mais qui, au fond, est mené par un chef qui ne l’est pas. Par un chef qui n’est qu’un autre Bourassa déguisé, par un chef qui parle en habile souverainiste mais qui, au fond, est un partisan confédéraliste qui souhaite, en bout de piste, un réaménagement de la constitution actuelle, sans l’ajout d’un hypothétique référendum.
Libre à chacun de donner de l’argent à l’autobus qui sillonnera le Québec pendant les prochaines semaines. Il serait indécent, de ma part, d’encourager un parti qui n’a pas les idées claires et qui, une fois le grain amassé dans les coffres partisans, se foutera bien, une fois de plus, de ceux qui les auront remplis.
Monsieur Legault, accroché à son micro, peut bien inviter les Québécois à monter dans le bus de la souveraineté, mais j’ai des doutes profonds et bien mesurés sur la capacité du conducteur. Je ne veux pas, une fois la tournée terminée, que le véhicule soit placé dans un stationnement prévu depuis des mois, et que l’argent serve à faire élire des gens qui n’ont pas de clarté dans leurs propos, de cohérence dans leur discours, de vision bien arrêtée du combat à mener.
J’embarque ou … je débarque? Réflexion faite, je pense que je ne réserverai pas de place dans ce véhicule au conducteur ambivalent, aux visées, une fois de plus, beaucoup trop électoralistes. L’argent n’est pas le nerf de la guerre, comme l’affirme Madame Marois. C’est le cœur qui fait gagner les grandes causes. C’est la ténacité et même l’oubli de soi qui fait triompher les élans vers la liberté. Je n’aime pas vos petits sourires en coin, dans l’entrebâillement de votre motorisé. Ça sent le calcul, le magouillage et le maquillage, l’opportunisme à plein nez. Il me semble que les Québécois auraient bien plus besoin d’une grande marche au grand air frais de la liberté qu’une visite circonstancielle qui ne vise qu’à recueillir des sous, et, à enterrer par la suite, ceux qui ont donné, dans le cercueil de l’oubli des prochaines années.
Bonne route quand même, messieurs et mesdames du «conféralisme» camouflé. Attention aux routes enneigés et glacées de février. Et qu’il n’y ait pas trop de crevaisons qui vous fassent dérailler de votre opération si savamment planifiée! Le peuple aurait bien plus besoin d’un dialogue fructueux et ouvert sur son avenir que d’une visite rapide et impromptue, d’un tas de ferrailles roulant, maquillé en bleu, en souvenir de nos couleurs d’antan. De ma fenêtre, j’observerai le spectacle. Mais ne comptez pas sur moi pour monter dans l’autobus de la souveraineté (?) de Jean Bernard Landry, le confédéraliste! Il vaut mieux la marche longue et difficile d’un citoyen, debout et libre, que le partage d’un véhicule chaud et feutré, d’un bus envoyé expressément pour siphonner, une fois de plus, les militants qui en ont marre de se faire reconnaître, tout juste une fois de temps en temps, le temps de faire l’aumône à un parti qui a si mal servi leur cause !
Il faut peu de choses et même peu de gens pour faire triompher une cause. L’histoire nous prouve qu’il suffit d’un homme debout et libre. Le trouverons-nous, un jour?
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