«« TRIBUNE LIBRE

Vite, un petit Robert pour le grand chef Bernard !

Nestor Turcotte
Philosophe
Tribune libre Le 25 avril 2003


De toute urgence, une âme charitable doit acheter et expédier, par la poste fédérale, un exemplaire du petit dictionnaire Robert à l’ex-premier ministre du Québec, Bernard Landry.

Commentant cette semaine sa défaite électorale, il est revenu, pour la nième fois, sur son union confédérale à l’européenne, comme étant la solution miracle aux problèmes constitutionnels québécois et canadiens.

L’union européenne s’est réalisée, progressivement, à partir d’un certain nombre de pays souverains. Des petits pays. Des pays moyens. Des pays de plus grande taille. Elle est composée présentement de quinze pays souverains. D’ici 2004, elle en comprendra vingt-cinq. A partir de cette souveraineté déjà acquise, ces pays ont décidé d’avoir l’euro comme monnaie commune, la circulation libre des biens et services, l’absence de douane, un passeport européen, etc. Le parlement commun les unit politiquement et est situé à Strasbourg, en France. Chaque pays y envoie des députés élus.

On ne retrouve rien de semblable dans l’hypothétique union confédérale canadienne de Jean Bernard Landry. Selon ce dernier, (cf. Le Devoir du 8 mars 2003) le Québec, dans la future union confédérale canadienne, sera toujours dans le Canada et donc, si je comprends bien, ne pourra jamais avoir le statut de n’importe quel pays dans l’union européenne.

L’analogie du bloc à appartements peut aider à saisir la nébulosité de la proposition landryiste. Les quinze pays qui forment l’actuelle union européenne ont présentement leur propre maison. Ils sont tous des pays à part entière. Ceux-ci ont décidé, depuis quelques années, pour différentes raisons, de se bâtir une maison commune, où ils partageraient certains avantages, et cela, sans que leur propre maison nationale soit détruite, anéantie, absorbée dans un ensemble où leur identité serait mise en cause.

La position de Landry est la suivante : le Québec, selon lui, doit rester dans la maison canadienne. Mais, tout en manifestant ce désir, il peut se donner le pouvoir, par voie référendaire, de dicter au reste de la maison canadienne où il habite, la façon dont celle-ci doit fonctionner dans un avenir plus ou moins rapproché. Et c’est là que le bât blesse.

Le Québec peut-il décider, chez lui, à l’intérieur de son appartement, comment le grand ensemble peut, dans l’avenir, fonctionner, sans s’inquiéter de la volonté des habitants du reste du bloc qu’il habite? Une telle démarche approuvée par le Québec serait-elle automatiquement accueillie, souhaitée, encensée par l’ensemble des neuf autres locataires qui habitent le même bloc? Et même si on décidait chez nous, dans notre propre appartement d’avoir des prérogatives que les neuf autres locataires n’ont pas, serait-il illogique de penser que les habitants de ce bloc pourraient accueillir, avec plus ou moins d’enthousiasme nos propositions québécoises? Ne serait-il pas logique que les membres de ce grand ensemble consultent aussi les membres de la fédération pour savoir s’ils sont d’accord avec les changements proposés par le locataire-Québec? Et si nous disions Oui à ces changements et que les autres locataires s’avisaient à dire Non, que se passerait-il? Autant de questions sans réponse. La dernière campagne électorale n’en a pas glissé un seul mot. Quelques slogans insignifiants, avec comme toile de fond, l’horizon 2005, que les derniers événements ont fait éclater et reléguer aux calendes grecques.

En Europe, les pays existent déjà comme entités nationales et se proposent, en élargissant bientôt le nombre de partenaires, de s’unir politiquement sur certains points qui semblent leur convenir. Tel n’est pas le cas au Canada. Le pays, dont fait partie le Québec, est formé de dix provinces non indépendantes. L’une d’elles souhaiterait sans doute un réaménagement dans la maison existante, mais cela peut-il se faire à sens unique?

A moins de passer par «la révolution de velours» – ce qui m’étonnerait -, la solution proposée depuis trente ans par le Parti québécois ne peut que nous enfoncer davantage dans le cul-de-sac où nous sommes. L’union confédérale de Landry, à l’analyse, n’est donc en fait, rien de moins qu’un mode de fédéralisme renouvelé. Un rapport Allaire remodelé. Par simples arrangements administratifs, on pourrait procéder à des modifications, tout comme, dans un bloc appartement, on peut déplacer des murs, changer le décor, tout en occupant le même espace. C’est la solution péquiste-confédéraliste!

Les Québécois veulent-ils ce genre d’arrangement? Veulent-ils vivre dans ce bloc canadien dans lequel on les a enfermés en 1867, sans les consulter? Veulent-ils rester à loyer à jamais dans un bloc à appartements qu’ils partagent avec d’autres locataires, en somme «rester locataires, comme dit Félix Leclerc, dans leur propre pays», où veulent-ils bâtir leur propre maison, ouverte sur le monde, accueillante à l’étranger, tolérante et pacificatrice, avec des priorités qui leur ressemblent? Il n’y qu’une façon de le savoir : c’est de leur demander clairement s’ils souhaitent faire l’indépendance du Québec.

Le projet actuel du P.Q., remodelé ou pas par les Marois, Legault, et autres prétendants, est utopique et ne tient pas debout. Si jamais une union confédérale doit naître entre le Canada et le Québec, ce dernier devra, dans un premier temps, faire son indépendance et par la suite, négocier, d’égal à égal, avec le reste du pays, des ententes économiques, voire politiques, si telle est la volonté des deux nouveaux pays qui apparaîtront.

Le Parti québécois a, depuis ses débuts, essayé de faire accroire aux électeurs qu’ils pouvaient réaliser, à la fois l’indépendance nationale et l’association économique et peut-être politique avec le reste du pays. Les deux questions référendaires de 1980 et 1995 allaient dans ce sens. C’est un leurre qui a assez duré.

Il faut faire l’indépendance, si les Québécois le veulent, c’est-à-dire opérer une rupture, une coupure politique avec le reste du pays, dans un premier temps, et, dans un second temps, réaliser des associations économiques et politiques, si le nouveau pays Québec en voit la nécessité. Il faut d’abord Sortir le Canada du Québec, et établir, par la suite, les liens économiques modernes entre les deux nouvelles entités politiques.

Bernard Landry rendrait bien service à son parti, si, en partant, il munissait tous ses conseillers, son apparatchik et son Conseil national d’un petit dictionnaire Robert où est clairement définie la notion d’indépendance ou de souveraineté. Sur cette base et sur cette base seulement, l’ambiguïté sera définitivement levée. Le concept d’indépendance n’a pas a être rajeuni, modernisé. Il n’a qu’à être bien défini.

Un volontaire pour acheter un petit Robert, pour le grand chef Bernard, tout juste avant qu’il nous quitte?

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