2003

modèle québécois

Le ménage du printemps

Un gouvernement dirigé par Bernard Landry pourra-t-il remettre en cause la «doctrine Landry» ?

André Pratte
La Presse - 30 mars 2003


Éditorial - Dès la troisième journée de la campagne électorale, le chef libéral Jean Charest s'est rendu dans la Cité du commerce électronique, puis devant l'hôpital Sainte-Justine, pour dénoncer les crédits d'impôt versés aux entreprises par le gouvernement du Parti québécois : « Sainte-Justine est l'exemple frappant des mauvais choix de Bernard Landry, a lancé M. Charest. Pendant que le gouvernement du PQ subventionnait IBM, il y a des travaux urgents qui étaient retardés à l'hôpital Sainte-Justine. »

La manoeuvre était démagogique à souhait, mais avait le mérite de mettre en lumière une différence fondamentale de philosophie entre le Parti québécois et ses rivaux. D'un côté, il y a la « doctrine Landry ». De l'autre, la théorie du grand menage »

La doctrine Landry, c'est celle d'un gouvernement interventionniste, qui non seulement stimule, mais guide, pour ne pas dire encarcane le développement économique. Pour cela, plusieurs outils, dont les crédits d'impôt remboursables que dénonce M. Charest. L'utilisation de cet instrument a connu une croissance phénoménale sous le gouvernement du Parti quebécois: de 454 millions qu'ils étaient en 1997, les crédits d'impôt remboursables passeront cette année à plus de 1,2 milliard. En tout, l'aide de l'État québécois auprès des entreprises dépasse les 3 milliards, cinq fois plus que celle du gouvernement ontarien.

M. Landry et son gouvernement soutiennent que c'est cette intervention, massive, qui « explique en bonne partie les résultats obtenus par l'économie québécoise au cours des dernières années. » On ne contestera pas le fait que l'économie du Québec roule à plein régime. Mais est-ce l'effet des grands plans dessinés à Québec, ou en raison des très faibles coûts d'emprunt et d'un taux de change particulièrement avantageux ?

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Le problème de la doctrine Landry, c'est qu'elle mène l'État à microgérer l'économie. L'aide du gouvernement n'est disponible que si les entreprises répondent à une série de critères. Des entreprises dont les activités peuvent être tout aussi stimulantes pour l'économie québécoise ne recevront pas d'aide financière parce qu'elles ont le malheur de ne pas être dans un secteur à la mode, ou de ne pas vouloir s'installer dans tel ou tel quartier.

Or, l'État n'est pas toujours bon juge des créneaux les plus prometteurs.

Le ciblage de l'aide de l'État entraîne divers effets pervers. Par exemple, il pousse les entreprises à prendre des décisions - par exemple s'installer dans un quartier plutôt qu'un autre - qui n'ont pas d'autre sens pour elles que de satisfaire aux normes fixées par les bureaucrates. À la longue, ces décisions ne sont peut-être pas les meilleures ni pour l'entreprise ni pour l'économie québécoise. Un autre effet pervers, c'est la complexité. Le crédit d'impôt pour la Cité du commerce électronique promet une aide «à l'égard des salaires admissibles engagés par (les entreprises) et versés à des employés admissibles pour effectuer des entreprises admissibles» !

Compte tenu de l'incertitude quant à la rentabilité économique de ces dépenses fiscales, et compte tenu de leur croissance extrêmement rapide au cours des dernières années, un ménage s'impose. C'est ce que promettent libéraux et adéquistes. Nous sommes d'accord.

il y a cependant deux faiblesses dans l'argumentation de l'opposition. D'abord, outre les «Cités», libéraux et adéquistes sont incapables d'indiquer quelles mesures ils sont prêts à sacrifier.

Deuxièmement, M. Charest commet une erreur lorsqu'il laisse entendre que l'argent ainsi économisé ira aux hôpitaux. Ses candidats «économiques» savent fort bien que si les dépenses fiscales sont réduites, cela doit être au profit d'une baisse d'impôts profitant à toutes les entreprises.

Dans sa politique de plein emploi présentée l'automne dernier, la ministre des Finances, Pauline Marois s'est engagée à mener «une revue systématique des programmes existants.» Fort bien. Reste à savoir Jusqu.où un gouvernement dirigé par Bernard Landry pourra aller dans la remise en cause... de la doctrine Landry.


Lionel Groulx

Une double énigme

Gérald LeBlanc
La Presse - 29 mars 2003


GÉRARD BOUCHARD
L'auteur est professeur au département des sciences humaines de l'Université du Québec à Chicoutimi. Il nous a écrit ce texte à quelques jours de la parution de son livre intitulé «Les deux chanoines - Contradiction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx» (Boréal), qui sort en librairie la semaine prochaine.

POURQUOI UN AUTRE ouvrage sur le chanoine ? C'est parce qu'il y a une énigme Lionel Groulx. Elle est même double. Voici un intellectuel que l'on dit dépassé mais qui n'a jamais vraiment quitté l'actualité. En plus, à chaque fois qu'il est revenu dans les médias, au cours des dernières années par exemple, c'était ordinairement comme objet de controverses où les deux parties semblaient avoir raison.

C'est cela surtout qui a attiré mon attention : qu'il s'agisse d'accusations de racisme, d'antisémitisme, d'anti-démocratie, de fascisme ou autres, les protagonistes montraient une égale aisance à produire des extraits de texte aussi convaincants les uns que les autres, mais parfaitement contradictoires ! Comment cela était-il possible ?

Je notais aussi que la plupart des interlocuteurs ne semblaient avoir lu que certains écrits de Groulx, dont ils parlaient néanmoins avec autorité. Mais que disait l'ensemble de l'oeuvre ? Enfin, j'étais frappé par la grande émotivité, l'agressivité même, dont ces échanges étaient chargés. Comment l'héritage de Groulx en était-il donc venu à incarner autant d'enjeux ?

De là m'est venu l'idée de ce livre. J'ai voulu reprendre l'ensemble du dossier, en lisant d'abord toutes les publications de Groulx (plus d'une trentaine d'ouvrages, plus de 200 articles, une cinquantaine de brochures, etc.) puis tout ce qui a été publié à son sujet ou à peu près. Sans le savoir, je me trouvais ainsi lancé sur la piste d'une véritable découverte qui allait m'amener à présenter cette pensée sous un jour neuf - en plus de me procurer l'occasion d'une aventure intellectuelle des plus étonnantes que n'annonçaient pas au départ la personnalité assez trouble et l'oeuvre très inégale du chanoine.

Car il reste quelque chose d'essentiel à apprendre sur Lionel Groulx, de plus fondamental peut-être que tout ce qu'on en a dit jusqu'ici. Tout comme, en retour, le chanoine lui-même peut nous apprendre quelque chose de très important sur cette société canadienne-française dans laquelle il a vécu.

Une figure colossale

Il faut rappeler à quel point l'homme (né en 1878, mort en 1967) a rempli son siècle de ses idées et de ses actions, à quel point il a agité, bouleversé et heurté pas moins de trois générations, sans parler de la postérité. À titre de prêtre, pédagogue, universitaire, conférencier, il pratiqua plusieurs genres (histoire, essai, roman, conte, mémoires, correspondance...). Certains de ses ouvrages connurent des tirages absolument inattendus pour l'époque (60 000 exemplaires pour « Les Rapaillages... »). Il fut polémiste, directeur de revue, inspirateur de divers mouvements, conseiller spirituel ou autre.

Il intervint dans la plupart des grands dossiers de son temps et fut des principaux combats : langue, survivance, relèvement économique et social, réforme de l'enseignement, État français, mémoire nationale, minorités francophones hors-Québec, rapports avec la France et avec les États-Unis, campagne, famille, moeurs, et le reste. Il voulut donner à sa nation une véritable doctrine et formula à son intention une gigantesque utopie. Il conspua les politiciens, se dressa courageusement contre les puissants, dénonça les colonialismes. Mais ce faisant, il ne sut pas se mériter de vigoureux appuis parmi le peuple. Parmi les élites et même le clergé, on lui battit froid. Plusieurs de ses alliés l'abandonnèrent en cours de route. Mais lui, il continua. Au Québec, Groulx fut de loin la figure intellectuelle dominante du 20e siècle. Le sujet, on le voit, en valait la peine.

Je présente brièvement les deux clés qui m'ont servi à pénétrer cet univers et m'ont amené à le projeter sous un jour nouveau.

Une pensée contradictoire

De Groulx, on entretient l'image du doctrinaire, du penseur assuré et autoritaire, au style un peu enflé, solennel, gaullien. Un intellectuel nationaliste à la pensée nette, complète et droite, forte de sa vérité et de son impeccable architecture, emportée par sa puissance de conviction. On retient aussi l'image de l'idéologue et du polémiste tranchants, du militant intransigeant, ennemi du compromis. En somme, un homme qui a traversé son siècle en ligne droite en se montrant apparemment indifférent aux courants, qu'il épousa à l'occasion, qu'il affronta le plus souvent, qu'il initia au besoin.

Groulx, en effet, fut tout cela. Mais bien autre chose aussi, et par exemple : le contraire de cela, tout le contraire même. Un phénomène qui s'est en effet imposé à mon attention dès le début de ma recherche, c'est le caractère foncièrement contradictoire de cette pensée qui, sur la plupart des sujets, affirma à la fois le blanc et le noir. Évitons les malentendus : je parle ici de contradictions profondes, laissées béantes, se présentant sous la forme de grandes propositions incompatibles simplement juxtaposées. Il ne s'agit pas de ces incohérences qu'un auteur parvient souvent à harnacher pour en tirer des tensions créatrices ; de ces noeuds idéologiques ou symboliques capables de provoquer l'esprit, de faire rebondir la pensée et de déclencher des élans vers l'action ou la création, quelles qu'elles soient. C'est cette étrange structure de pensée que j'ai voulu mettre au jour dans mon livre, en examinant chacun des thèmes et sous-thèmes que Groulx a abordés dans sa vie.

Dès lors, bien des questions se présentaient. Par exemple, Groulx fut-il conscient de ces incohérences ? A-t-il tenté d'y remédier ? Quels mythes a-t-il mobilisés pour mieux les surmonter ou les occulter - et avec quels résultats ? Autre question, plus fondamentale encore : cet univers intellectuel contradictoire fait-il de Groulx un cas isolé dans sa génération ? ou dans l'histoire du Québec ?

L'homme de l'échec... ?

Cette seconde clé ou dimension n'est pas la moins captivante. À côté de l'idéologue triomphant, autoritaire, inflexible, que Groulx aimait incarner et que la postérité s'est plu à immortaliser, on découvre aussi - surtout en fin de parcours - un homme fragile et défait, profondément convaincu de la vanité, de l'échec de sa pensée et de son action. Son passé lui apparut alors comme une longue trajectoire brisée, parsemée de modestes élans et de douloureux, de tragiques échecs. Ce thème n'a du reste pas cessé de le hanter pendant quelques décennies. Avant de mourir, il parla même de la «faillite» de sa vie...

Assez paradoxalement, c'est à ce moment, après le temps de l'esbroufe et des mises en scène, de l'agitation et des parades, alors qu'il semble avoir renoncé à ses rêves, à l'heure où les masques sont tombés, c'est à ce moment précisément qu'il m'est apparu le plus accessible - je dirais aussi : le plus humain. Se dégage alors la vérité non plus du penseur autoritaire mais de l'homme lui-même en son plus profond, dirait-on ; le vieux lutteur dans son dénuement pathétique et son consentement à l'échec, que ce fervent croyant a choisi d'élever en guise d'offrande avant de mourir.

Mais dans cette défaite et ce consentement précisément, le chanoine n'incarnaitil pas pleinement la figure même de ce qu'il avait toute sa vie combattu chez les siens ?

Une leçon de méthode

De l'ensemble de ma recherche, je retire en premier lieu une importante leçon de méthode concernant l'héritage de Groulx et l'usage qu'on peut en faire. Sur un sujet donné, il ne suffira plus de se demander si l'homme était ceci ou cela : presque toujours, il fut l'un et l'autre. A-t-il pris tel parti ou son contraire ? affirmé telle thèse ou l'antithèse ? On trouvera toujours dans ses textes de nombreux extraits soutenant les deux partis, les deux thèses. Dès lors, la vérité profonde de Groulx en tant que penseur, c'est le contradictoire lui-même. Mais cette donnée ne se dévoile pas à une lecture trop littérale des textes, il faut, pour la découvrir, se mettre en quête des articulations qui se dissimulent derrière l'énoncé des idées. Il importe, par ailleurs, d'expliquer cette étrange structure de pensée. C'est à cela que je me suis employé dans la dernière partie du livre.

À moins que j'aie complètement erré, il ne sera plus possible désormais de discuter des idées de Groulx comme on avait coutume de le faire. À l'avenir, sur quelque thème que ce soit, il faudra rechercher et confronter les positions contraires et en nourrir la réflexion. Sinon, on s'expose à une entreprise réductrice et trompeuse.

Penser la société canadienne-française

Ce qui ressort en deuxième lieu de mon analyse, c'est un univers intellectuel fascinant qui, à condition de le parcourir autrement, retrouve une grande pertinence. Pourquoi cette difficulté, cette impuissance à penser la société canadienne-française d'une manière cohérente ou, à défaut, à mettre en oeuvre des mythes projecteurs efficaces ? Et dans cet (sic) oeuvre, que peut-on apprendre à la fois sur notre capacité et sur la façon de re-penser le Québec actuel ? Ou plus généralement encore : sur le problème des intellectuels qui, se confrontant à l'ensemble des problèmes de leur temps, voudraient concevoir de larges horizons, promouvoir des directions nouvelles, provoquer des changements en profondeur ?

DEMAIN : Une entrevue de notre journaliste Gérald Leblanc avec M. Bouchard dans le cahier Livres de La Presse.


Lionel Groulx

Second regard sur Lionel Groulx

Une personnalité double et trouble, selon Gérard Bouchard

Gérald LeBlanc
La Presse - 30 mars 2003


Lionel Groulx fut un penseur incohérent et inopérant.

René Lévesque qualifiait de «père du nationalisme québécois» Lionel Groulx qui, dès 1937 au Colisée de Québec, proclamait : «Notre État français, nous l'aurons.»

D'autres ont plutôt vu dans le chanoine un penseur xénophobe et antisémite. Ils ont même réclamé qu'on débaptise la station de métro, le cégep et les rues qui portent son nom.

Qui était donc ce petit curé énigmatique, aux yeux perçants et au visage de sphinx, par qui le scandale continue d'arriver, 32 ans après sa mort, en 1967, à l'âge vénérable de 89 ans ?

Gérard Bouchard, le fécond penseur des cultures du Nouveau Monde, a jeté un second regard sur celui qui a consacré sa vie à la nation canadienne-française, idéalisant son passé, lui créant des héros, tel Dollard des Ormeaux, et élaborant une utopie devant la mener aux plus hauts sommets.

L'historien de Chicoutimi a d'abord découvert une figure dominante et un personnage incontournable du combat national des Canadiens français. Un conférencier qui attirait les foules - plus de 1200 personnes à sa première conférence à l'Université de Montréal en 1915 - au Québec, chez les Franco-Canadiens et les Franco-Américains, et même en France où il poursuivit ses études, après celles qu'il fit à Rome et à Fribourg. Un chercheur qui a fondé une chaire d'histoire du Canada à l'Université de Montréal. Un écrivain prolifique, dont les nombreux livres ont connu d'énormes succès de librairie - plus de 60 000 exemplaires vendus de son essai Les Rapaillages et publication en bandes dessinées de L'Appel la Race dans plusieurs journaux - et dont les articles de journaux et de revues se comptent par milliers, souvent publiés dans des revues qu'il créait lui-même et souvent cachés derrière un pseudonyme. Le tout couronné d'un abondant journal personnel et de mémoires rappelant les moindres recoins de sa riche trajectoire.

Gérard Bouchard a lu tout ce qui a été publié, autant par Groulx lui-même que par ceux qui l'ont étudié.

«Groulx est monté à bord d'un train déjà en marche - celui du nationalisme canadien-français - mais il en a vite pris la direction et en a accéléré la course», conclut Gérard Bouchard, dans l'étude de 313 pages, assortie de près de 400 notes de références, qui vient de paraître chez Boréal. Les Deux Chanoines - Contradiction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx.

Même s'il évoque «la personnalité assez trouble» de son sujet, Gérard Bouchard laisse à d'autres le soin de creuser les ressorts psychologiques de l'énigmatique chanoine, s'attaquant lui-même à l'analyse des textes, de l'ensemble des textes.

II y a deux chanoines

Gérard Bouchard a d'abord découvert deux chanoines, l'un disant blanc et l'autre noir, à la même époque et avec la même assurance, en juxtaposant ses propos contradictoires sans jamais les réconcilier ou les projeter dans un mythe créateur.

«Conservateur et moderne, libéral et réactionnaire, partisan du statu quo et du changement comme du maintien et de la rupture des liens avec la France, penseur fédéraliste et penseur séparatiste, populiste et élitiste, humaniste et antisémite», précise-t-il en entrevue.

Bouchard consacre un chapitre à chacun de ces thèmes, se référant toujours aux écrits du chanoine, démontrant que les contradictions ne sont pas accidentelles mais inscrites dans la démarche même de Groulx.

Précisons ici les contradictions sur l'idée que se faisait Groulx de la nation canadienne-française, le coeur et le moteur de la pensée. Tantôt culturel et tantôt politique, le concept de nation recouvre, chez Groulx, tantôt le Québec, tantôt le Canada français et tantôt l'ensemble des francophones de l'Amérique. L'État français se construit tantôt dans le Canada et tantôt hors de lui.

Le chanoine ne rejoint-il pas ainsi la souveraineté culturelle de Bourassa, la souveraineté-association de Lévesque, la souveraineté-partenariat de Lucien Bouchard, la confédération de Bernard Landry ? Ne s'est-on pas aussi demandé si Bourassa, Lévesque et Bouchard - on peut maintenant ajouter Mario Dumont- étaient fédéralistes ou séparatistes ? N'est-ce pas une constante chez ceux qui essaient de penser le statut d'une petite nation française dans un continent anglophone ?

«Groulx n'était pas un politique, qui doit s'adapter pour gagner ses élections ou ses référendums, mais un penseur capable de prendre ses distances et de projeter sa société vers de nouvelles réalités, un penseur qui pouvait se brancher et faire des choix. il ne l'a pas fait», répond Gérard Bouchard.

Ce qui étonne Gérard Bouchard, ce ne sont pas les contradictions de Groulx, mais ce qu'il en a fait. Nous nous retrouvons ici au coeur de la démarche du défricheur des nations du Nouveau Monde. Dans son magistral essai d'histoire comparée ( Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde, Boréal), paru en l'an 2000, il annoncait déjà ses couleurs et ses intentions : «Pendant que l'élite rêvait à Paris, le peuple vivait en Amérique. Au propre comme au figuré, la société canadienne-française a fait de mauvais rêves.»

«Je prépare justement une étude de la pensée canadienne-française de 1850 à 1950 et Groulx devait s'y retrouver comme une des figures dominantes. L'ampleur du personnage et sa présence persistante dans les controverses m'ont amené à sortir le chanoine du peloton et à lui consacrer un volume à part», dit-il.

Bouchard a établi sa propre classification des mythes élaborés pour définir et orienter les nations. Il y distingue trois types de pensée : la radicale, l'organique et l'équivoque.

Dans la pensée radicale, la pensée supprime carrément l'un des deux énoncés coutradictoires et pousse l'autre à son extrême, Il cite comme exemple le communisrne soviétique et le fascisme de l'entre-deux-guerres. On pourrait sans doute y inclure !e fédéralisnte à la Trudeau ou le séparatisme à la Parizeau, qui nient, !'un, l'existence de la nation québécoise et l'autre, l'appartenance au pays du Canada.

Dans la pensée organique, c'est un troisième élément qui vient au secours des deux propositions contradictoires. il s'agit d'un mythe efficace, comme l'American Dream, qui permet de faire cohabiter deux contraires, l'égalité de tous et l'inégalité flagrante des richesses de chacun, en laissant ouvert le passage d'une catégorie à l'autre.

Dans la pensée équivoque, le mythe formué se révèle inopérant parce qu'il laisse intactes les contradictions initiales. Ce n'est pas un mythe projecteur, comme l'Americain Dream ou le communisme soviétique, mais un mythe dépresseur, qui n'arrive pas a harnacher les contraires et à les projeter vers des projets créateurs.

«Les traits collectifs ou sociaux auxquels induit la pensée équivoque sont l'incertitude, le désarroi, l'inhibition, l'inertie. Je pense qu'on trouve un exemple d'une telle pensée chez Lionel Groulx», écrit Gérard Bouchard.

L'utilité de Groulx

Peut-on encore vénérer le chanoine et l'utiliser comme phare de la nation et levier de grands projets collectifs ?

«Je ne vois pas comment on pourrait le faire, répond-il, tout d'abord parce que les problèmes de l'heure, mondialisation et choc des cultures, sont étrangers à la démarche de Groulx, et aussi parce que les points sombres rendent difficile la célébration de sa mémoire.»

Là où le vénérable chanoine peut être très utile, selon Bouchard, c'est dans l'étude de la façon dont il a géré ses contradictions, étant donné qu'elles sont encore très présentes dans nos démarches actuelles.

«Je n'entends ni pourfendre ni défendre, mais seulement comprendre», écrit-il dans le dernier paragraphe de son ouvrage.

C'est dans ce même esprit qu'il estime utile de jeter un second regard sur le chanoine pour apprendre de son échec à gérer les contradictions qu'il s'est contenté de juxtaposer comme s'il n'y avait pas d'autres avenues, étant donné «les contraintes d'une culture minoritaire obsédée par sa fragilité».

Chose certaine, après la parution de ce livre, ses détracteurs autant que ses défenseurs ne pourront plus prendre chez Groulx les extraits qui font leur affaire et passer sous siience ceux qui dérangent leur combat.

Voilà un livre utile qui devrait nous aider à sortir de l'impasse dans laquelle s'est enlisé le débat partisan sur le vénérable chanoine.

LES DEUX CHANOINES - Contradiction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx
GÉRARD BOUCHARD, Les Éditions du Boréal, Montréal 2003, 313 pages.


Lionel Groulx

Le Chanoine et les Juifs

À la fois grand admirateur d'Israël et antisémite impénitent

Gérald LeBlanc
La Presse - 30 mars 2003


Gérard Bouchard n'a trouvé qu'une trentaine de passages relatifs aux Juifs dans les livres de Groulx, dont seulement trois ou quatre défavorables.

Le chanoine y a même condamné l'antisémitisme, contraire à la charité chrétienne. Il a cité en exemple la fondation d'Israël et mis eu garde les siens contre la tentation de faire porter aux Juifs la responsabilité de nos propres faiblesses.

Ses défenseurs auraient donc raison de prétendre qu'on ne trouve chez Groulx que de rares passages regrettables contre les Juifs, échappés au fil d'une oeuvre marquée du plus pur humanisme à leur endroit.

Comme partout ailleurs, Gérard Bouchard a cependant déniché un autre chanoine, dans son journal et ses articles, souvent signés d'un pseudonyme, qui endosse les attaques contre le «capitalisme judéo-maçonisant» des régimes fascistes européens, qui met en doute l'ampleur des progromes eu Europe, qui réclame un frein à l'immigration de cette «caste privilégiée intolérable», de «cette culture en serre chaude du communisme».

Groulx fut aussi un ardent défenseur du mouvement Jeune Canada, dont certains membres influents, tels André Laurendeau et Pierre Dansereau, se sont excusés de leurs folies antisémites de jeunesse, tout comme Jean-Louis Roux, qui a dû démissionner de son poste de lieutenant-gouverneur après la révélation de son passé.

Le chanoine Groulx, lui, ne s'est jamais excusé et eu a même remis, 10 ans après que les horreurs de l'holocauste eurent été counus de tous. Un comportement inexplicable et inexcusable de la part d'un penseur humaniste chrétien.

(On peut aussi mentionner que le chanoine s'est réjoui que notre nation ne se soit pas trop mêlée aux «éléments inférieurs» que représentaient les esclaves noirs ni subi trop de métissage avec les Peaux-Rouges.)

«Dans un sens comme dans l'autre, des corrections s'imposent», lit-on à la dernière ligne du chapitre consacré par Bouchard à l'antisémitisme de Groulx.

«II est très évidemment injuste de ramener l'ensemble de son univers idéologique à une apologie de l'antisémitisme et il est tout à fait inadmissible de présenter Groulx comme le leader d'un mouvement antisémite québécois. Cela dit, comment justifier que plusieurs disciples ou défenseurs éminents n'aient même pas analysé ce sujet dans la plupart de leurs écrits sur Groulx ? »

Doit-on débaptiser la station de métro, les rues et le cégep rappelant la mémoire du chanoine ?

«Groulx ne fut pas plus antisémite que ses contemporains, certes pas plus que Mackenzie King (premier ministre du Canada de 1935 à 1948). Va-t-on débaptiser tout ce qui rappelle leur époque ? » répond, en entrevue, celui qui écrivait, dans un article paru eu mars 1998 dans Le Devoir : «C'est précisément de cette époque et de toutes ses contaminations qu'il faut prendre nettement congé.»

Le cas Esther Delisle

Il faut aussi bien, selon M. Bouchard, prendre congé de l'apologie des disciples de Groulx que des dénonciations du genre d'Esther Delisle, dont les recherches ont grandement alimenté les attaques contre le chanoine. Étant donné l'importance accordée à Mme Delisle, particulièrement dans les médias anglophones du Canada, il convient de citer in extenso la mise en garde formulée à son sujet par M. Bouchard, dès le premier chapitre de son livre sur les deux chanoines.

«J'informe le lecteur que je m'interdirai d'utiliser ce livre - Le Traître et le Juif: Lionel Groulx, d'Esther Delisle - d'abord à cause du nombre étonnant d'erreurs qu'il contient dans les renvois et les références. J'ai conduit un exercice de validation sur les 57 renvois à des textes de Groulx annoncés comme ayant paru dans la revue l'Action nationale entre 1933 et 1939. Il s'avère que, de ce nombre, 28 sont inexacts (23 n'ont même pas pu être retrouvés dans la revue). En outre, divers extraits sont assortis de commentaires qui en déforment grossièrement le sens. Enfin, l'analyse est empreinte d'une agressivité et d'un parti pris ouvert qui ne convient pas à la démarche scientifique et perturbe la lecture. Tout cela est d'autant plus regrettable que le débat - nécessaire, pressant - sur l'antisémitisme chez Lionel Groulx se trouvait ainsi très mal engagé et, dans une bonne mesure, compromis. Il aurait pourtant suffi de faire parler les textes, fort éloquents en eux-mêmes comme on le verra. N'eut été sa maladresse, Mme Delisle aurait pu rendre un grand service aux Québécois.»


Lionel Groulx

LES DEUX CHANOINES
- Contradiction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx

Gérard Bouchard
2003


Historien, Gérard Bouchard est l’auteur de nombreux essais, dont Quelques Arpents d’Amérique (prix Lionel-Groulx et prix John A. Macdonald), Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde (prix du Gouverneur général), et d’un roman, Mistouk.

Il y a une énigme Lionel Groulx. Voici un intellectuel que l’on dit dépassé mais qui n’a jamais vraiment quitté l’actualité. En plus, chaque fois qu’il est revenu dans les médias au cours des dernières années, c’était comme objet d’une controverse où les deux parties semblaient avoir raison. C’est cela surtout qui a attiré mon attention : qu’il s’agisse de racisme, d’antisémitisme, de démocratie, de fascisme… les protagonistes montraient une égale aisance à produire des extraits de texte aussi convaincants les uns que les autres, mais parfaitement contradictoires ! Comment cela est-il possible ? J’ai donc eu l’idée de reprendre l’ensemble du dossier, en lisant d’abord toutes les publications de Groulx puis ce qui a été publié à son sujet. Je me trouvais ainsi lancé sur la piste d’une véritable découverte qui allait m’amener à présenter cette pensée sous un jour neuf — en plus de me procurer la joie d’une aventure intellectuelle des plus étonnantes. Un phénomène qui s’est imposé à mon attention dès le début de ma recherche, c’est le caractère foncièrement contradictoire de cet intellectuel qui, sur la plupart des sujets, affirma à la fois le blanc et le noir. C’est cette étrange structure de pensée que j’ai voulu mettre au jour, en examinant chacun des thèmes et sous-thèmes que Groulx a abordés dans sa vie. Pourquoi cette difficulté, cette impuissance à penser la société canadienne-française ? Et, dans cette œuvre, que peut-on apprendre à la fois sur notre capacité et sur la façon de re-penser le Québec actuel ? Ou, plus généralement encore, sur le problème des intellectuels qui, s’attaquant à l’ensemble des problèmes de leur temps, voudraient concevoir de larges horizons, promouvoir des directions nouvelles, provoquer des changements en profondeur ?

G. Bouchard

314 pages • 25,95 $ • 19,00 €
ISBN 2-7646-0234-0


élections 2003

Guy Laforest et la liberté politique du Québec
- l’abdication nationale

Patrick Bourgeois
Journal Le Québécois
www.snqc.qc.ca/lequebecois
TRIBUNE LIBRE 30 mars 2003


Guy Laforest, le président de l’Action démocratique du Québec, est décidément un drôle d’oiseau. En 1995, le professeur de science politique de l’Université Laval avait été mandaté par Radio-Canada pour défendre quotidiennement les positions du camp du OUI sur les ondes de la télévision publique. Son opposant d’alors, qui se trouvait sur le même panel que lui, était nul autre que l’ineffable ministre fédéral des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion. La verve dont faisait preuve M. Laforest à cette époque pour défendre le projet de société du Parti québécois ne laissait nullement présager qu’un jour l’éminent professeur retournerait sa veste et professerait l’abdication nationale. C’est pourtant ce qui est arrivé.

En fait, il serait plus exact de dire que ce ne fut pas un retournement de veste complet. Le professeur préférant conserver une carte cachée dans la poche intérieure de sa veste à demi-retournée. Une carte nationaliste qui sert si bien M. Laforest en lui permettant d’afficher encore en 2003 ses anciennes couleurs lorsque le moment d’attirer les nationalistes québécois est venu... Heureusement, ils sont de moins en moins nombreux ceux qui se laissent duper par les sorties nationalistes du professeur Laforest, sorties qui sont tout aussi spontanées que momentanées, que factices.

La dernière sortie nationaliste en lice du professeur lavallois s’est produite en début de campagne électorale, alors que l’intellectuel adéquiste a commis un texte intitulé : «La liberté politique du Québec» qui s’est retrouvé dans les pages du quotidien La Presse (13 mars 2003). Ne craignant nullement le sophisme et les culbutes idéologiques périlleuses, M. Laforest s’est alors métamorphosé en parfait porte-étendard adéquiste et nationaliste, mandaté par les siens afin de défendre publiquement les intérêts supérieurs de la nation québécoise. Encore une fois, il a joué de sa carte cachée. Et l’ADQ de se voir ainsi intégrée par M. Laforest à un courant historique remontant à la Révolution tranquille, époque qui prépara le terrain à une série de leaders politiques québécois qui tentèrent tous sans exception - ce sont les mots de M. Laforest - d’obtenir plus d’autonomie pour l’État québécois tout en préservant l’identité collective des Québécois. Cependant, bien que les Adéquistes, ces tenants du «gros bon sens», se revendiquent de ce courant nationaliste remontant aux années 1960, ceux-ci, s’il faut en croire Guy Laforest, auraient toutefois élaboré une stratégie nouvelle qui permettrait d’éviter efficacement les pièges dans lesquels sont tombés si candidement Libéraux et Péquistes. Grâce à la stratégie adéquiste, les Québécois ne seraient plus contraints de suivre le Parti libéral sur le chemin de Damas, en s’embourbant dramatiquement dans une démarche visant à réformer l’irréformable fédéralisme canadien dans le sens des intérêts du Québec, démarche s’il en est une qui a maintes fois prouvé son caractère utopique. Grâce à la stratégie adéquiste, les Québécois ne seraient pas davantage contraints de vivre à nouveau des moments déchirants à cause de l’entêtement péquiste à sortir le Québec du Canada.

ADQ - hermaphrodite, androgyne et asexuée

Tout en condamnant les deux autres partis pour leurs irréussites dans le dossier constitutionnel, l’éminent professeur, le bras droit d’un Mario Dumont qui, il n’y a pas si longtemps, jouait encore les obséquieux, les serviteurs serviles devant les représentants du Canadian Club de Toronto, lui, prétend connaître le moyen d’éviter ces pièges, lui, soutient avoir trouvé la solution au débat constitutionnel qui façonne pourtant la vie politique québécoise depuis plus de 40 ans. Et la solution proposée par l’ADQ est tout aussi simpliste, qu’inefficace, que populiste.

Afin de ne pas marcher dans le même piège où le pied gangrené du Parti libéral du Québec repose toujours, l’Action démocratique du Québec évitera de réclamer un réaménagement de la fédération canadienne. C’est l’évidence même... Pour ne pas se buter sur la fin de non-recevoir du fédéral, les Adéquistes ne demanderont rien. Et afin de ne pas perdre un autre référendum portant sur la souveraineté du Québec, les Adéquistes refuseront de se prononcer sur la question. Ni homme, ni femme, mi-homme, mi-femme, ni souverainiste, ni fédéraliste, mais ayant été les deux jadis ou aujourd’hui, l’Action démocratique est à la fois hermaphrodite, androgyne et asexuée. Tel est le changement proposé par l’ADQ. Changement qui propose l’immobilisme sur une question des plus cruciales. Changement qui n’empêchera nullement le fédéral de poursuivre la destruction des compétences provinciales. Changement qui en fait facilitera la tâche d’Ottawa. Telle est la politique du changement proposée par l’ADQ.

Plus concrètement, il faut dire que Guy Laforest erre complètement lorsqu’il soutient dans le cadre de cette analyse stratégique à saveur constitutionnelle que ce sont les échecs référendaires péquistes qui auraient affaibli la position du Québec face au Canada, qui auraient «renforcé les éléments impériaux dans la culture politique et le régime canadien». À ce chapitre, il faut se questionner très sérieusement quant à savoir si M. Laforest a oublié que le processus moderne de Nation building remonte à l’ère Trudeau et que c’est à cette même époque que des sommes faramineuses ont été englouties par le fédéral afin de donner, au détriment de l’identité nationale des Québécois, un semblant d’identité nationale bien canadienne aux Canadiens, et ce, d’un océan à l’autre ? Comme l’explique Kenneth McRoberts (Un pays à refaire, p. 71) « plutôt que de poursuivre dans l’esprit de Pearson la recherche de compromis, Trudeau défendait une stratégie fort différente sur la question du Québec : l’affrontement». Évidemment, ces affrontements avec le Québec donnèrent naissance à une orgie de dépenses qui alimentèrent les déficits des deux paliers de gouvernement.

La seule chose qui a changé depuis, n’en déplaise à M. Laforest, c’est que le fédéral profite aujourd’hui allègrement du déséquilibre fiscal, ce qui a pour conséquence de mettre à la disposition d’Ottawa des sommes d’argent plus qu’importantes. Sommes qui servent le fédéral lorsque vient le moment d’appliquer ses stratégies impériales, stratégies qui l’amènent à pénétrer impunément les sphères de compétence des provinces. L’effet qu’a eu le PQ avec son mandat de réaliser la souveraineté sur les prétentions impériales du fédéral est donc tout le contraire de ce prétend M. Laforest. De fait, la crainte qu’entretiennent les fédéraux quant à la possibilité que le Québec brise le Canada a en fait freiné un tant soit peu les velléités centralisatrices des caciques d’Ottawa. Le souverainisme façonne donc pour le Québec un rapport de force qui lui permet une certaine marge de manœuvre lorsque vient le temps de négocier avec ses adversaires d’outre-Outaouais, marge si minime soit-elle. Le souverainisme véhiculé par le PQ n’affaiblit donc pas le Québec, contrairement à ce que soutient le professeur qui n’en est pas à ses premières frasques démagogiques.

Guy Laforest, dans la suite de son texte, continue dans la même veine. La démagogie lui sied si bien ! Ainsi, après avoir qualifié lors d’un rassemblement adéquiste le duo Landry-Marois d’émules de Maurice Duplessis, M. Laforest, afin de servir sa thèse, ramène l’épisode mal compris de 1995, épisode par le truchement duquel on a vu Jacques Parizeau expliquer la défaite référendaire de 1995 par des votes ethniques et l’argent. Se servant de la sortie de l’ancien premier ministre du Québec comme d’un épouvantail à ethnies, le professeur fait alors fausse route. Il est en effet tout à fait faux de dire, comme le fait M. Laforest, que «depuis, je crois que le PQ ne parvient plus à être un parti rassembleur à la grandeur du Québec». Et ce, tout simplement parce que tel n’a jamais été le cas. De fait, le PQ n’a jamais été le parti politique le plus populaire auprès des communautés ethniques du Québec. Loin s’en faut. Le projet de société francophone et pluraliste proposé via la souveraineté du Québec ne rejoint en effet qu’une minorité de ces citoyens tout attachés qu’ils sont au pays qui les a reçus, c’est-à-dire le Canada.

Ce qu’il faut comprendre c’est que la nation québécoise est formée de plusieurs peuples, et que l’idée de transformer cette nation en pays rejoint très majoritairement les citoyens qui s’identifient au peuple franco-québécois. Ce qui ne veut pas dire pour autant que, advenant la concrétisation du pays du Québec, les citoyens ayant été jadis opposés à l’idée même auraient à en subir les contre-coups ou que, comme le sous-entend M. Laforest, les souverainistes seraient des êtres profondément racistes qui adhèrent de plain-pied aux philosophies ethnicistes. Le mouvement souverainiste fut, est et sera toujours tolérant et respectueux des différences. Le discours de M. Parizeau n’a pas estompé cette facette du mouvement tout comme il n’a pas fait en sorte que l’on se dissocie massivement du PQ d’un bout à l’autre du Québec. Ceux qui ont été les plus choqués par ces propos n’adhéraient pas, pour la plupart, à l’option souverainiste de toute manière. Ce qui revient à dire que si le PQ n’est pas un parti rassembleur dans le West Island de Montréal, ce n’est pas seulement depuis 1995, mais plutôt depuis 1968...



Si l’analyse adéquiste de la stratégie constitutionnelle des deux autres partis politiques telle que formulée par Guy Laforest est erronée et biaisée, que dire de la solution proposée à ce chapitre par l’ADQ ? Nous pouvons dire qu’elle est de la même engeance. Qu’elle est tout aussi inefficace. En effet, ce n’est pas tout de dire, comme le fait M. Laforest, que les Adéquistes «défendront bec et ongles les intérêts du Québec dans le Canada», comme ce n’est pas tout de dire que le programme de l’ADQ «affirme le principe de la prépondérance claire et systématique de la langue française, partout au Québec [...]». Il faut également préciser ce qui sera fait pour ce faire. Et dans le cas de la langue plus particulièrement, il est certainement inquiétant de penser que, il n’y a pas si longtemps, Mario Dumont confiait à un journaliste du journal anti-francophone, The Suburban, qu’il était contre le principe même animant la Loi 101. Tout comme il est inquiétant de constater avec quelle pusillanimité les Adéquistes entendraient défendre les compétences du Québec advenant le cas où ils remporteraient les élections le 14 avril prochain. Ce sont peut-être là des signes nous permettant d’envisager la fin des chicanes Québec-Ottawa, mais ce, au prix de notre abdication nationale, totale et sans condition...