RIQ

indépendance

Question nationale
- Piégés dans cette élection, des indépendantistes contre-attaquent

Membres du CA du Rassemblement pour l'indépendance du Québec (RIQ)
André Campeau Claude Bariteau
Natacha Gagné
Hugues Leclair
Marcel Lefebvre
Jacques Lamothe
Martin Pelletier
Jean-Pierre Roy.
LE DEVOIR 1er avril 2003


Le samedi 15 mars 2003, le PQ a précisé le type de souveraineté dont il entend doter le Québec. À la page 100 de sa plate-forme électorale, il est dit qu'il entreprendra «des démarches en vue d'une participation du Québec à une éventuelle union de type confédéral avec le Canada et aux grandes organisations internationales». Il en découle que ce parti a comme ambition principale de revoir les rapports entre le Québec et le Canada afin que le Québec puisse s'ouvrir d'avantage sur le monde, tout en restant dans le Canada, ce qui diffère fondamentalement de faire du Québec un pays indépendant, membre à part entière des Nations unies.

Dans une entrevue au Devoir en date du 14 mars 2003, Bernard Landry avait annoncé ce virage. Il y déclara que la future constitution du Québec devrait «être en concordance avec la Constitution canadienne et respecter les traditions de la monarchie britannique». Évoquant la souveraineté du Québec, il prôna un «modèle confédératif de souveraineté [disant voir] le Québec dans les Amériques comme la Belgique dans l'Europe». Rappelons que les communautés wallonne et flamande de la Belgique n'ont pas accès direct à l'Union européenne, celui-ci étant réservé à l'État central Belge. De plus, il ajouta que si Jean Chrétien offrait «au Québec, dans le Canada, dans l'union canadienne, le statut de la France dans l'Union européenne», il n'y aurait plus de question québécoise.

Deux points majeurs

Ce sont ces idées maîtresses que reprend la plate-forme électorale du PQ. Qu'avancent-elles au juste ? Deux points majeurs. Un premier : la souveraineté du Québec n'impliquera pas une modification du territoire de l'actuel Canada. Un second : cette souveraineté sera partielle, car le Québec partagera des pouvoirs avec le Canada. Ces idées sont la continuation du débat, plus que centenaire, du partage des pouvoirs au Canada. Elles renvoient à la thèse des deux nations et à l'adage d'un Québec fort dans un Canada uni. Le fait de chercher une concordance avec la constitution canadienne le révèle.

De ces deux points en découle un autre : les champs de compétence recherchés par le Québec. La plate-forme électorale les spécifie à la page 92. Ils devront permettre au Québec d'exprimer «une voix originale sur la scène internationale et de faire ses propres choix en matière de protection de l'environnement, de soutien aux familles, d'éducation, de santé, de réhabilitation des jeunes contrevenants, de gestion des ressources humaines, d'appui à la culture et d'aménagement du territoire».

Ce sont là des champs pour lesquels le Québec revendique tous, au sein du Canada, une plus grande responsabilité et une plus grande autonomie. Il est important de noter que ce ne sont pas des champs révélateurs de l'indépendance d'un pays.

En droit international, les revendications qui ne visent pas à modifier le territoire d'un État-souche sont le propre des minorités nationales et renvoient au droit des minorités reconnu aux Nations unies. Elles ont comme principale caractéristique celle de rechercher plus d'autonomie et, de ce fait, n'ont rien à voir avec le droit des peuples à l'autodétermination et les mécanismes d'accès au statut d'État souverain. Toujours en droit international, la souveraineté d'un État se définit fondamentalement par son indépendance constitutionnelle. C'est un incontournable.

Si le territoire du Québec n'est pas sous le contrôle du peuple québécois et si le Québec n'a pas une totale indépendance constitutionnelle, le peuple québécois n'aura pas son pays. Il est aussi important d'en prendre note.

Est-ce ce que recherchent les Québécois qui ont comme projet de faire du Québec leur pays ? Aucunement. Ces Québécois sont nombreux. Sondages après sondages, l'idée de souveraineté, au sens d'indépendance constitutionnelle, reçoit un appui important de plus de 40 %. Ces Québécois ne sont surtout pas une poignée de «purs et durs», qualificatifs qui visent à les discréditer dans l'opinion publique.

Aucune surprise

Pour les membres du CA du RIQ, il n'y a aucune surprise de constater que la plate-forme électorale du PQ véhicule un projet confédéral. En 1999, Lucien Bouchard invita les péquistes à remuer toutes les pierres pour refaire la plate-forme souverainiste. Bernard Landry, responsable du dossier, accoucha alors d'un projet analogue à celui que contient la plate-forme électorale. Il fut entériné au Conseil national de mai 2000.

Si nous ne sommes pas surpris au CA du RIQ, nous sommes par contre étonnés que ce parti présente cela comme le projet du pays du Québec. S'agissant de faire le pays du Québec, à notre avis, il n'y a pas de demi-mesure. Or, avec sa plate-forme, le PQ vise deux objectifs contradictoires : 1) devenir souverain uniquement dans des champs ciblés de compétence, ce qui permettrait au Québec de participer, entre autres, à l'UNESCO et à l'Organisation mondiale de la santé (OMS); et 2) être confédéré dans une union canadienne dont les dirigeants participeront aux Nations Unies et aux organismes tels l'OMC, le FMI ainsi que le NORAD et l'ALENA.

Ce n'est pas un demi-pays, statut qui n'existe pas en droit international, que veulent les indépendantistes qui ont voté pour le PQ lors des dernières élections. À 75 %, ce qu'a confirmé un Sondagem en octobre 2000, les supporters du PQ veulent faire du Québec leur unique pays. Pour eux, c'est leur pays qui entrera directement en relation avec les autres pays et participera à part entière aux organismes internationaux, en particulier les Nations unies.

Autre point important. Les promoteurs de l'indépendance du Québec ne sont pas uniquement des supporters du PQ. Il y en a à l'UFP, parti qui prône l'indépendance du Québec avec une constitution républicaine. Il y en a aussi à l'ADQ dont le chef préfère reléguer ce dossier à ses enfants. Il y en a même au PLQ même si ce parti rejette d'emblée l'idée que le Québec devienne un pays.

Dans cette campagne, les indépendantistes québécois sont piégés par les principaux partis politiques. Que faire alors si l'indépendance du Québec leur tient à coeur ? Pour le CA du RIQ, il faut : 1) interpeller les candidats de toutes les formations politiques dans les circonscriptions pour qu'ils disent publiquement s'ils prônent l'indépendance du Québec ; et 2) voter pour ceux et celles qui répondent OUI.

Pourquoi ? Il y a quatre arguments en faveur de cette avenue. Le premier : éviter que le Québec ne s'embourbe une fois de plus dans les rêves des confédéraux québécois. Le deuxième : mettre en avant le caractère incontournable de l'indépendance constitutionnelle dans la création d'un pays. Le troisième : faire élire des personnes qui prônent l'indépendance du Québec. Le quatrième : commencer à mettre en forme les institutions politiques du pays.


Irak

Le spectre d'Hitler

Thierry Hentsch
Professeur de science politique, UQAM
LE DEVOIR - 1er avril 2003


Libre opinion: À lire le texte d'Élie Wiesel et la lettre que lui adresse Georges Leroux, je crains que le destinataire ne soit pas en état d'accueillir la générosité de cette réponse. On ne devrait d'ailleurs jamais attribuer de prix Nobel de la paix que post mortem. Mais surtout je constate une fois de plus que l'ombre d'Hitler n'a pas fini de servir. C'est son triomphe posthume à lui, Hitler. Et ce triomphe m'inquiète davantage que le niveau intellectuel des arguments de Wiesel.

Plus nous nous éloignons de la Deuxième Guerre mondiale, plus il devient évident qu'Hitler a été hissé au rang du mal absolu. Il est le modèle de toutes les tyrannies, le parangon de l'Ennemi, l'épouvantail préféré de la bonne conscience occidentale. Il aura finalement contribué malgré lui à enfoncer dans les coeurs et les esprits la toute puissance de l'ordre contre lequel l'Allemagne nazie a fini par s'effondrer.

Quoi qu'on pense de l'équation personnelle d'Hitler, il ne faut pas perdre de vue que l'idéologie nazie ne s'est jamais réduite à sa personne et qu'elle a réussi à séduire un penseur aussi considérable que Heidegger. Si l'adhésion -- jamais démentie -- du philosophe au nazisme ne cesse de nous troubler, c'est qu'elle indique à notre corps défendant ce qui demeure non analysé du nazisme dans la pensée occidentale.

Cette lacune n'est pas fortuite. Le nazisme (en dépit de son aspect brouillon) est une pensée de l'Occident. Le nazisme pense l'Occident (Abendland) comme authentiquement sien face à une version abâtardie de la civilisation que, par contraste, il nomme westlich, c'est-à-dire de l'Ouest. Le nazisme ne se prétend pas arien pour rien. La filiation arienne qu'il revendique situe l'Allemagne (en accord avec la vision hégélienne de l'histoire) comme la véritable et seule digne héritière de la culture grecque antique. Au vu de quoi le monde anglo-saxon, américain plus particulièrement, a complètement basculé dans le règne de la marchandise. Ce qui lui reste d'héroïsme s'exprime dans le western -- un terme qui prend ici toute sa saveur.

La victoire alliée, en 1945, constitue dans cette optique la victoire de la logique marchande, libérale, sur l'héroïsme arien et met apparemment fin à la division interne qui sépare l'Occident de l'Ouest. Plus exactement, le second a phagocyté le premier. Dès lors, quel que soit le nom qu'on lui donne, l'Occident, l'Ouest, domine sans partage. Du moins dans ce qui constitue alors ce qu'il considère comme sa zone géopolitique.

À l'Est, l'ex-allié soviétique et ses satellites font tache, que quarante-cinq ans de guerre froide et d'ineptie bureaucratique finiront par résorber. Or jamais les références à Hitler ne se sont faites aussi insistantes que depuis cette résorption. Comme s'il fallait lester le nouvel ennemi -- l'islamisme, l'islam ? -- de son pesant d'épouvante. Le spectre d'Hitler vient prêter main-forte aux «Alliés» pour conférer à l'autre le supplément maléfique qui lui fait défaut. Or c'est au coeur même de l'Occident que les puissances anglo-saxonnes vont ainsi inconsciemment pêcher l'ennemi intime (das Unheimliche freudien) grâce auquel elles entendent donner consistance à l'adversaire.

Cet usage d'Hitler n'est possible que parce que nous avons expulsé le nazisme et ses conséquences de notre conscience.

La victoire du «bien» contre le «mal» -- image d'Épinal des deux guerres mondiales -- épargne au camp du bien d'avoir à s'interroger sur ce qui le rend si bon, si juste. La lutte contre le mal suffit à bien qualifier ceux qui disent la mener. Il ne viendrait à l'idée d'aucun bien-pensant de considérer que la deuxième guerre mondiale puisse avoir été l'affrontement de deux maux, même inégaux en nocivité.

La victoire alliée n'est celle du bien qu'au prix d'une simplification redoutable qui exclut implicitement l'hypothèse que cette victoire soit celle du moindre mal et qui dispense les vainqueurs de réfléchir à la part qu'ils ont jouée dans le mal qu'ils disent avoir combattu. La lutte victorieuse contre le totalitarisme hitlérien n'a donné lieu, chez les classes dirigeantes, à aucune interrogation en profondeur sur la civilisation occidentale, pour laquelle l'existence même des camps nazis représentait pourtant une défaite d'une gravité indicible. Et, de fait, aucun homme politique, que je sache, n'a réussi à le dire.

On s'est contenté, après 1945, de laisser cet abîme aux Allemands, tout en se hâtant d'intégrer l'Allemagne de l'Ouest au «monde libre» dans la lutte que ce monde menait désormais contre le nouvel ennemi soviétique, occupant illégitime de l'autre monde. Il semble que par cette ré-union, l'Occident acceptait implicitement de considérer la Shoah comme faisant partie de sa propre histoire et s'interdisait de la rejeter comme une aberration étrangère à sa civilisation. Mais c'est la thèse de l'aberration qui l'a emportée. Thèse au triomphe de laquelle le clivage Est/Ouest s'est révélé fort utile : il a puissamment servi, entre autres usages, à occulter la signification, pour l'Occident, des camps de la mort.

Hitler éliminé, Staline et ses successeurs ont pu réoccuper toute la place dévolue au démon.

Du temps de la guerre froide la domination des puissances occidentales était déjà écrasante. L'effondrement de l'empire soviétique n'a fait que révéler dans toute sa force l'hégémonie de l'idéologie marchande, tout en la laissant dangereusement seule avec elle-même. Cette hégémonie a en effet besoin d'un simulacre d'opposition pour durer.

Le camp du bien, aujourd'hui comme hier, ne serait plus le camp du bien s'il n'y avait pas face à lui le camp du mal. Et comme ce camp est faible, il faut à la fois lui conférer une ubiquité insaisissable, le terrorisme, et une cible, une identité précises, aujourd'hui Saddam Hussein, demain un autre. Le problème est que depuis longtemps Saddam ne fait plus peur à personne hors de son propre pays. Il faut donc élever ce triste sire à la puissance hitlérienne en lui prêtant ce que notre civilisation a produit de plus terrifiant. Si Élie Wiesel était disposé à envisager un instant l'hypothèse selon laquelle, en voulant éliminer Saddam, Bush lutte, au moins partiellement, contre son ombre -- son ombre à lui, Bush -- un début de dialogue pourrait s'engager.


Irak

La morale de la guerre...

Pierre Desjardins
Professeur de philosophie
CYBERPRESSE - 1er avril 2003


La morale, prétendent les nouveaux moralistes du monde, sert à faire la justice là où l'injustice règne et à apporter la liberté. Mais ces mêmes moralistes se gardent bien de nous dire cependant quelle sorte de justice ou de liberté ils entendent mettre de l'avant par la suite. Il semble que la morale s'applique toujours d'urgence là où un pouvoir religieux, politique ou économique doit s'imposer. Ailleurs, elle continuera d'être une belle façade dont les bien-nantis n'ont que faire... Les puissants et les riches de ce monde sachant fort bien la mettre en application pour les autres, mais jamais pour eux-mêmes!

Lorsque l'on sait que la France, l'Allemagne, l'Italie et les États-Unis étaient tous de connivence pour vendre de l'armement conventionnel, atomique et biologique à l'Irak, il faut avoir un sacré culot pour prétendre ensuite devoir dicter «le bien» à l'ensemble de la planète! Combien de guerres, de croisades et de déferlements barbares furent-ils déclenchés dans le passé prétendument au nom du bien, de la justice ou de l'égalité? Que signifie cette éternelle manie chez certains dirigeants de vouloir dicter au reste du monde ce qu'est «le bien»?

L'histoire récente du vingtième siècle nous a pourtant bien montré que le bien ne s'impose pas et ne se négocie pas. Et, s'il s'impose, c'est pour se voir transformé aussitôt en mal.

Il faudra bien qu'on s'en rende compte pour de bon un jour: chez l'humain, à part Dieu dont il craint le pouvoir, rien n'est «sacré»... L'humain peut tout aussi bien saccager la nature que ses propres congénères. Il n'est qu'un prédateur évolué... Avec le temps, «l'homme» s'est donné tous les droits et tous les moyens et... il ne s'en prive pas.

Mais, de leur côté, les humanistes nous diront: l'amour, la compassion, le respect de la vie sont des valeurs importantes chez l'humain... Vraiment? Ce n'est pas parce que «l'homme» possède la raison qu'il est forcément raisonnable. La raison, par le pouvoir qu'elle procure, se prête beaucoup plus au jeu de la domination et de l'exploitation qu'à celui du respect et de la compassion. Disons même que c'est souvent lorsqu'il l'utilise que l'humain est le plus fou.

Souvenons-nous de l'Allemagne de l'entre-deux-guerres: jamais un peuple n'avait fourni en si peu de temps à l'humanité autant de savants, d'artistes et de philosophes aussi «extraordinaires»... Pourtant, jamais aussi un peuple n'avait été aussi peu raisonnable...

À moins, évidemment, de considérer que les guerres et les nettoyages ethniques sont des ruses valables et nécessaires dont «l'intelligence» se sert pour limiter le nombre de ses habitants sur Terre...

Notons que dans le règne animal, il n'existe jamais de guerres à l'intérieur de la même espèce. La guerre entre congénères est, tout comme le sadisme, une acquisition particulière de «l'homme civilisé»...

Par sa culture et sa civilisation, l'humain se pense débarrassé des attributs de «méchant» ou de «bestial» qu'il ne confère d'emblée qu'à l'animal. Wilhem Reich dira cependant que les sociétés animales sont infiniment plus pacifiques que les nôtres. Bien que l'humain se considère de beaucoup supérieur à l'animal, ajoutera Reich, il n'est au fond qu'une bête dégénérée, pire qu'un animal...

Homo homini lupus (L'homme est un loup pour l'homme), dit le vieux proverbe latin. Mais déjà, dire cela, c'est trop beau! Car le loup est au moins un être intelligent et raffiné! Or, la plupart des humains dans nos sociétés occidentales dites démocratiques ne le sont pas! Le loup a un sens de la hiérarchie et le respect des autres et il est éminemment sociable. «L'homme», lui, est une bête avide et insatiable... surtout avec ses semblables.

Signalons que les premiers partisans du libéralisme anglo-saxon n'hésitèrent pas à recourir aux théories de l'évolution, et en particulier à celle de leur compatriote Darwin, pour justifier la valeur des principes libéraux qu'ils mettaient alors de l'avant. Bien à l'encontre de ce que Darwin pensait lui-même, le «darwinisme social» devint l'alibi scientifique par excellence par lequel les inégalités sociales et le racisme pouvaient être justifiés scientifiquement.

Ainsi l'on put, à partir de considérations éthologico-évolutionnistes, fonder une nouvelle morale basée exclusivement sur le talent inné de certaines races soi-disant plus intelligentes que d'autres... Et le principe de la «sélection naturelle» venait justifier évidemment tout naturellement l'avidité et la cupidité des «plus forts». Car nous serions, selon les sbires du libéralisme, dans un état de guerre économique permanent (...). Or, je pense que cette logique où seuls les plus «durs» subsistent, nous mène directement en enfer, dans l'enfer d'un monde étranger et contraire à nos souhaits et à nos désirs les plus profonds.

C'est exactement cette même morale d'arrivistes que nous retrouvons aujourd'hui pour justifier le recours à la guerre. Cette morale libérale a d'ailleurs pris un essor considérable. Les tenants anglo-américains du libéralisme économique n'hésitent pas à nous présenter leur libéralisme comme le fruit merveilleux de six mille ans de civilisation. Il n'existe pourtant aucune légitimité scientifique dans quelque livre sérieux que ce soit quant au bienfait pour l'humanité du libéralisme économique. À moins de vouloir ici se contenter de citer les États-Unis ou le Japon comme modèles d'équilibre et de justice sociale (...), je ne vois nulle part dans le monde de réelles preuves du progrès social qu'aurait engendré ce libéralisme économique.

Certains d'entre nous n'y verront que du feu et deviendront alors des proies faciles pour les dirigeants économiques et politiques. Ces dirigeants, utilisant et exploitant à fond les médias, dirigent nos pensées. Ils réussissent ainsi à faire de nous des vivants physiquement mais, disons-le, des morts intellectuellement. Ils profitent à outrance des moyens immenses que leur donnent les technologies nouvelles pour abuser de leurs concitoyens et pour soustraire la population à une prise de conscience de l'état d'aliénation qu'ils ont ainsi créé. C'est la mentalité de troupeau qui est alors à l'oeuvre! Les foules sont avides d'illusions. Elles préfèrent de beaucoup l'irréel au réel, le mensonge à la vérité.

C'est la disparition totale du sujet-citoyen responsable, solidaire des autres et revendicateur qui est visée. Il faut comprendre qu'au yeux du libéralisme américain, tout citoyen responsable est une entrave inacceptable, intolérable et contraire à ses visées d'expansion sans borne et sans limite... Simulant hypocritement le respect de l'individu en acquiesçant formellement et sans mot dire à de «belles lois» et à des «chartes officielles» devant protéger les droits élémentaires du citoyen, l'ordre mondial nouveau ne veut en réalité qu'une seule chose: à défaut de pouvoir faire disparaître complètement ce citoyen malcommode, il s'agit au moins de le faire taire!


La Paix des Braves

La Paix des Braves, un an plus tard
Et maintenant, le Défi des Braves

Fabien Deglise
LE DEVOIR - mardi 1 avril 2003


Les perspectives d'avenir n'ont jamais été aussi bonnes pour les jeunes de la communauté, comme Allen, fils du Grand Chef Ted Moses. L'entente a marqué un tournant dans les relations entre le gouvernement du Québec et les communautés cries. Plus d'un an après la signature de la «Paix des Braves», comment ce pacte historique, plein de bonnes intentions, prend-il concrètement forme sur le terrain?

Aurore matinale frisquette dans le Nord du Québec. En ce samedi de fin mars, la polyvalente La Porte du Nord à Chibougamau déborde étrangement d'activité, avec sa poignée d'étudiants tirés à quatre épingles accueillant les nombreux visiteurs et son défilé de voitures et de taxis digne d'une soirée de bal de graduation. Mais il est

7 heures du matin et la fin des études n'est pas à l'ordre du jour!

Le rendez-vous est couru. Sur invitation du gouvernement et du Grand Conseil des Cris, près d'une centaine de fonctionnaires, entrepreneurs, bâtisseurs, prospecteurs et autres dignitaires des communautés cries du Nord-du-Québec investissent lentement les lieux entre poignées de main et odeur de café. Leur programme pour la journée? Dresser le bilan de la première année de «La Paix des Braves» et encourager du même coup, dans l'esprit de l'entente, l'établissement de nouveaux liens entre Jamésiens -- les non-autochtones vivants dans la région -- et les Cris. Un véritable «Défi des Braves», comme l'annonce à l'entrée du stationnement l'intitulé de la rencontre.

L'accord signé à Waskaganish le 7 février 2002 entre le Grand Chef du Conseil des Cris, Ted Moses, et Bernard Landry -- aujourd'hui devenus de grands amis dans le contexte électoral -- avait de quoi séduire: en oubliant les nombreuses poursuites judiciaires intentées contre le gouvernement (valeur totale: quatre milliards de dollars), les Cris ont enterré ce jour-là la hache de guerre et mis la main du même coup sur 3,5 milliards, versés par Québec à la communauté au cours des 50 prochaines années, pour prendre en main leur développement social, économique et culturel. La «Paix des Braves» ouvre également la porte à la collaboration entre les deux «nations» dans le domaine de la foresterie, des mines et du développement hydroélectrique où désormais les premiers habitants du territoire ont leur mot à dire. Voilà pour la théorie.

Sur le terrain, tout semble, un an plus tard, aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, à en croire les représentants du gouvernement, mais aussi ceux des communautés cries venus célébrer à grands coups de discours et de présentations PowerPoint leur nouvelle amitié. «Le contenu de l'entente a été opérationnalisé au complet», lance Maxime Barakat, attaché politique du ministre délégué aux Affaires autochtones, Michel Létourneau. Ou presque, le président du Conseil Cris-Québec sur la foresterie, chargé d'assurer l'exploitation forestière dans le respect de l'environnement et des modes de vie traditionnels cris, n'ayant toujours pas, malgré plusieurs tentatives, été trouvé.

L'espoir

N'empêche, les Cris sont aux anges. «Jamais, depuis la signature de cette entente la communauté n'a eu autant d'espoir qu'aujourd'hui, commente John-Paul Murdoch, jeune président du Consortium Eeyou Istchee mis en place pour faire le lien entre la Société de développement de la Baie-James (SDBJ) ou Hydro-Québec et les entrepreneurs cris souhaitant participer au développement de la région et prendre part à l'exploitation de ses ressources hydrauliques. Dans les villages, les conseils affichent désormais devant leur porte des offres d'emploi. C'est nouveau et les enfants qui voient ça savent désormais que leur avenir peut être fort intéressant.»

Leur parents, eux, ont déjà pris part à la révolution du côté du réservoir Eastmain 1 et du réservoir Ruppert où la construction d'une centrale et d'une dérivation ont débuté pour accroître la puissance hydroélectrique de la province. Une entreprise crie a ouvert la route vers les chantiers de construction -- encore au stade embryonnaire -- et plusieurs autres contrats ont été ou vont leur être accordés pour l'évaluation des impacts environnementaux, la construction du barrage ou la gestion des infrastructures d'une ville temporaire construite pour accueillir, durant les prochaines années les nouveaux «bâtisseurs d'eau».

Le refrain a des tonalités similaires, sous la terre, là où se cachent dans ce coin de pays, cuivre, zinc, nickel, or, diamant ou palladium. Depuis la signature de l'entente, le Conseil cri sur l'exploitation minérale (CCEM) a vu le jour et, avec lui, un soutien accru aux compagnies d'exploration minière issues de la communauté, la formation des Cris en matière de prospection et une multitude de partenariats avec des explorateurs établis depuis plusieurs années dans la région. «En Amérique du Nord, le Québec arrive en deuxième place, après le Chili, pour son potentiel minier, explique Jack Blacksmith, spécialiste des questions minières au Conseil des Cris. La Paix des Braves nous permet désormais de prendre part à ce développement. C'est un défi pour nous, mais nous allons le relever.»

Même motif, même raison de se réjouir au milieu des arbres -- qui ne manquent pas dans ce coin de pays -- longtemps source de conflit entre Jamésiens et autochtones. C'était avant la signature de l'entente qui modifie fortement la gestion de la ressource sylvicole afin de ne plus nuire aux modes de vie des Amérindiens tout en incitant les entreprises à intégrer dans leurs rangs des membres de la communauté crie. Le résultat? «Un an plus tard, le vent de changement a soufflé, résume Michel Filion, des Chantiers Chibougamau, l'un des deux transformateurs de bois de la région. Plusieurs Cris viennent frapper à nos portes pour s'enquérir des possibilités d'emploi. C'est du jamais vu. Mieux, aujourd'hui, nous avons ajouté à notre liste des comptes à payer des noms comme Otter Construction, Wapachee and son, Jestin Blacksmith inc. ou Udapiskucheu. Bref, il y a quelque chose de très agréable qui se passe par ici.»

Alain Barette, directeur du Barette-Chapais, l'autre transformateur de bois de la région acquiesce. Avec un bémol toutefois. C'est que l'entente entre Québec et les Cris implique désormais une diminution du volume de bois coupé. «Si le gouvernement ne fait rien en redéfinissant les cartes de coupe, nous pourrions perdre 50 % de nos volumes... et près de 400 emplois», dit-il.

Un détail, que le ministre Létourneau, campagne électorale oblige, s'est proposé de garder à l'oeil et qui n'a guère éclipsé le «noroît d'optimisme» qui s'est abattu samedi dernier sur Chibougamau. «Bien sûr qu'il y a toujours des gens sceptiques au sujet de l'entente, dit Yves Lachaine, ingénieur en construction. Mais, dans quelques années, les Cris vont avoir l'argent et l'expertise pour développer le territoire. Le travail ne va pas manquer, ni pour les autochtones, ni pour les Jamésiens. Les gens qui vivent au Nord le savent. Ce sont des optimistes, des rêveurs. Et aujourd'hui, ils le sont toujours.»


John Saul

JOHN SAUL : Être multiple pour accéder à l'équilibre

Rudy Le Cours
La Presse - mardi 1 avril 2003


Ottawa - L'écrivain et essayiste John Saul réfléchit à chaque question qu'on lui pose, tant il accorde de l'importance au doute, tant il combat la dictature de la raison qu'il avait si bien mise en lumière, il y a 10 ans, dans Les Bâtards de Voltaire. L'ouvrage avait connu un franc succès malgré sa complexité, car il remettait en question, avec brio, nos certitudes rationnelles.

Aujourd'hui, il désire faire franchir une étape de plus à la pensée actuelle, en essayant de cerner les ressorts qui conduisent vers l'équilibre, tout en sachant qu'on ne peut l'atteindre.

Cheminer vers l'équilibre, "c'est être conscient que nous avons une multiplicité de qualités. Mieux on vit avec et plus on se rapproche de l'équilibre. Ça nous protège de l'idéologie", explique-il dans son paisible et confortable bureau de Rideau Hall, résidence de la gouverneure générale Adrienne Clarkson dont il est le conjoint.

L'entrevue se tient juste avant un événement officiel, devant quelques biscuits et au milieu de livres nouveaux et anciens, d'un buste de Voltaire et de bouquets d'orchidées, de jonquilles et de jacinthes qui embaument la pièce où le soleil printanier rehausse le confort ambiant de sa lumière bienveillante.

John Saul se raconte un peu entre deux réflexions. Il jongle depuis longtemps avec l'idée que l'humain est beaucoup trop complexe pour qu'on le réduise à l'être de raison qui le distinguerait des autres formes de vie dans la nature.

Bien sûr, la raison est propre à l'humain et lui permet d'accomplir du meilleur comme du pire, mais il y a plus. Cinq autres qualités retiennent tout autant son attention: le sens commun, qu'il faut comprendre comme la connaissance partagée et non comme le ramassis de simplifications qui fait le bonheur des populistes, l'éthique, qu'il conçoit comme de l'individualisme responsable, l'intuition, qui permet de se définir en phase avec une situation, l'imagination, qui permet de rêver à l'oiseau et de voler grâce à l'avion ou au deltaplane, et la mémoire, qui dicte la retenue dans l'action.

Ces six qualités interagissent les unes sur les autres. C'est lorsqu'on veut en isoler une en niant les autres ou en les lui assujettissant qu'on rompt la dynamique qui rapproche l'humain de l'équilibre et qu'on le fait sombrer dans la bêtise ou l'aberration.

"Le livre réexamine les six qualités et les représente, explique Saul. La grande difficulté consistait à travailler contre le cliché."

Le lecteur est averti. Vers l'équilibre n'a rien de ces recettes de psychologie à cinq cents qui pullulent dans les librairies et figent la pensée au lieu de l'animer. C'est un ouvrage complexe, exigeant et érudit dont se régaleront les gens capables de vivre autant avec le doute qu'avec leurs certitudes.

Finie, la mondialisation

Par bonheur, explique l'auteur, beaucoup de gens sont capables de douter, comme en témoigne le bon fonctionnement en général des jurys dans les cours de justice. Ainsi en est-il quand on leur dit que les humains sont mus par l'intérêt et que ce sont les technologies qui font avancer la société, et non les hommes qui les utilisent. À cet égard, les attentats du 11 septembre 2001, journée où Saul complétait la conclusion de son essai, ont bien fait ressortir la faillite de la technologie, présentée comme une certitude, pour contrer ces actes terroristes.

En outre, comme chaque président d'entreprise s'est mis à gérer la crise que les attentats avaient provoquée dans leurs affaires, il a fallu la sagesse de la classe politique pour empêcher une plongée dans une crise comme en 1929.

"L'engouement d'il y a 10 ans pour un monde géré par des marchés déréglementés, c'est fini, affirme-t-il, non sans satisfaction. C'était une idée bien romantique que de croire que des présidents de sociétés transnationales pouvaient se substituer aux chefs des États-nations."

Dès lors, pas étonnant que l'intérêt personnel - y compris l'intérêt corporatif, puisque les entreprises forment des personnes morales dans nos sociétés de droits - ne figurent pas au palmarès des qualités de Saul. Pas plus que l'amour, d'ailleurs, car il voit dans cette grande aventure davantage un don. Il lui accorde par ailleurs "probablement" une plus grande importance que l'intérêt individuel, dans son échelle de valeurs.

John Saul pousse plus loin sa réflexion sur le corporatisme qui aseptise la vie démocratique. Il affirme que ce n'est pas la prospérité qui amène la démocratie, comme on tente de le faire accroire depuis une vingtaine d'années, mais l'inverse.

Le meilleur exemple, c'est le Canada, pays aux origines bien modestes, mais qui a atteint un niveau de prospérité enviable et durable à cause, croit-il, de la qualité de sa vie démocratique.

Mythe fondateur

Pour illustrer la thèse de son essai, Saul puise dans les écrits des philosophes classiques et dans l'histoire ou la vie récente. Sa réflexion sur l'éthique, un chapitre des plus réussis, offre un éclairage pénétrant sur le destin tragique du général Roméo Dallaire, plongé dans l'horreur du génocide rwandais et dont les appels répétés au renfort n'ont jamais été entendus par les gestionnaires des Nations unies. Elles côtoient d'autres pages admirables sur le résistant français Jean Moulin, mort sous la torture, martyr puis héros.

Dallaire aura échoué à convaincre et sortira de l'enfer rwandais meurtri et par trop incompris, voire méprisé. "Au lieu de s'éclipser avec sa tragédie, il évoqua ses deux tentatives de suicide par désespoir, écrit Saul. Le fait qu'il ne désigna pas du doigt ses supérieurs et qu'aucune promotion ne fut refusée parmi eux donne encore plus au génocide rwandais le statut de mythe fondateur pour l'éthique contemporaine."

Sans le nommer, John Saul indique ailleurs que le chef d'alors à l'ONU du général Dallaire en est aujourd'hui le secrétaire général.

Il conclut son essai en rappelant que, par bonheur, rares sont les gens qui auront à vivre une violence terrible comme Moulin ou comme Dallaire.

En revanche, nombreux sont ceux et celles qui choisissent de fermer les yeux, de nier l'existence d'autrui et de ses souffrances, ce qu'il appelle "la fausse liberté du déni".

La recherche de ce qu'est la réalité crée de l'inconfort, prévient-il, "des tensions créatives que nous mettons en place pour équilibrer nos qualités. Tel est notre mouvement éternel vers l'équilibre".

VERS L'ÉQUILIBRE. ON EQUILIBRIUM. John Saul. Traduit de l'anglais par Jean-Luc Fidel, Payot, Paris 2003, 347 pages