élection 2003

Une nouvelle occasion se présente. Sautons dessus!

Jacques Parizeau
Le Québécois Volume 3, numéro 2 (avril - mai 2003)


L’idée de la souveraineté est maintenant bien ancrée au Québec. D’un sondage à l’autre, il est bien rare que la question posée au référendum de 1995 récolte moins de 40% d’appuis. Il y a des hauts et des bas, mais l’idée garde une remarquable vigueur. Suffisamment pour rendre ridicules des propositions à l’effet de renoncer pour dix ans ou pour toujours à un référendum ou de s’imaginer qu’en s’attaquant avec suffisamment de force à l’idéal des souverainistes, on va le faire s’évanouir.

L’idée est là, solide, populaire. Il faut la faire aboutir. Et le seul moyen de la faire aboutir c’est de maintenir le Parti Québécois au pouvoir. Ce n’est pas facile. Après deux mandats, le Parti Québécois, comme n’importe quel parti au pouvoir si longtemps, s’est fait des adversaires, a laissé des cicatrices mal refermées, a déçu des ambitions légitimes. Il a navigué un moment dans des eaux périlleuses, qui auraient pu dissoudre cette réputation d’intégrité dont il est, à juste titre, si fier.

Certains le trouvent trop à gauche, d’autres trop à droite. Une certaine déception chez des souverainistes quant à l’avancement de leur cause sous l’égide du Parti Québécois a donné lieu à l’apparition de groupes, de mouvements, d’un parti qui font comprendre que le Parti Québécois n’est pas le propriétaire de la souveraineté du Québec.

Mais il en est la seule organisation qui puisse la réaliser avec l’aide du parti frère, le Bloc Québécois. Et c’est pour cela qu’il faut réélire le Parti Québécois.

Loin de moi l’idée d’attaquer ces souverainistes qui regardent ailleurs qu’au Parti Québécois. Ils sont garants que l’accession du Québec à son indépendance donnera lieu à de vrais débats.

Il y a cependant de ces jours qui engagent l’avenir. Le 14 avril est un de ceux-là.

Le Parti Québécois vient de présenter une plate-forme électorale qui explique un cheminement et des étapes de préparation à franchir. On commence à voir clairement ce qu’il faut faire d’ici l’année proposée par le Premier ministre comme celle de la réalisation de la souveraineté, c’est-à-dire 2005. Il ne faut pas rater l’occasion. Le 14 avril doit être le jour des retrouvailles de tous les souverainistes. Chacun retrouvera le lendemain son franc-parler, son esprit critique, ses projets pour l’avenir.

En 1995 nous avons échappé de très peu l’occasion de faire du Québec un pays. Une nouvelle occasion se présente. Sautons dessus !


Élection 2003
À la défense de Jacques Parizeau

Tous présidents d'un régime... de bananes

Hélène Pedneault
Écrivaine
LE DEVOIR - samedi 5 et dimanche 6 avril 2003


D'aucuns diront que Jacques Parizeau vient de lancer une pelure de banane sous les pieds de Bernard Landry. Non. C'est le Québec au grand complet qui vient de glisser sur une pelure de banane, comme il le fait au ralenti et en reprise, ad nauseam depuis des décennies, à l'instar des rares buts des Canadiens au hockey.

C'est peut-être ce qu'on sait faire le mieux au Québec, glisser sur des pelures de bananes imaginaires, sans grâce et sans raison particulière, juste parce que c'est un mouvement qui semble tant nous plaire qu'on en redemande, même quand il n'y a pas matière à pelure de banane. Quand personne ne nous en lance sous les pieds, on s'en lance nous-mêmes, par pur plaisir ! Voilà un domaine où nous sommes champions toutes catégories, tous présidents élus d'un régime de bananes. Le consensus absolu.

Tout le monde sait pourtant -- surtout les médias, qui l'ont répété abondamment avant le débat -- que Jean Charest est animé par une seule chose en ce moment : l'énergie du désespoir. Il joue sa carrière politique. Pendant le débat des chefs, il nous a appris comme un scoop que Bernard Landry était un souverainiste qui cachait dans son «agenda» l'indépendance du Québec.

Prend-il les Québécois pour des innocents ? J'espère de tout coeur, comme 45 % des Québécois, que Bernard Landry a inscrit l'indépendance du Québec à son agenda !

Rien !

Mais qu'y avait-il donc, dans les propos de Jacques Parizeau, qui valait la peine qu'on transforme une réponse légitime à une question légitime en une pelure de banane ? Rien. Il faisait l'analyse des différences entre la situation de 1995 et celle de 2003, et essayait de démontrer que la conjoncture était plus favorable à l'indépendance aujourd'hui qu'en 1995. Il décortiquait le vote ethnique de 1995, en soulignant que la situation avait bien changé depuis ce temps, comme nous le prouve un sondage récent de Génération Québec où l'on apprend que 40 % des «enfants de la loi 101» votent maintenant à peu près comme les Québécois d'origine.

Mais il y parlait tout autant des fonctionnaires de la ville de Québec qui ont voté NON au référendum, par peur de l'arrivée massive des fonctionnaires fédéraux de l'Outaouais dans l'éventualité d'une victoire du OUI, après la promesse de M. Parizeau de les intégrer à la Fonction publique québécoise, que de l'argent dépensé par le fédéral en un seul jour (28 octobre), qui représentait davantage que les budgets du camp du OUI et du camp du NON réunis pour toute la campagne référendaire, ce qui est en soi un scandale bien plus avilissant que de décortiquer le vote ethnique comme le font maintenant, lors d'élections, tous les pays d'un monde en mouvement constant de populations.

Leur propre voix

Quand Hilary Clinton a été élue sénatrice de l'État de New York, nous avons su en détail quel pourcentage d'appuis elle avait reçu des communautés juive, noire et hispanique, sans que personne y trouve à redire. Si les Québécois ne se souviennent jamais de rien, ce n'est pas parce qu'ils sont amnésiques de souche, c'est tout simplement parce qu'ils ont peur d'entendre leur propre voix comme les voix du réel et de l'histoire.

C'est incroyable, comment nous sommes. On dirait parfois que nous sommes moins bien intégrés à notre propre histoire que les immigrants qui ont choisi de venir vivre avec nous. Témoin, cette ridicule controverse de décembre 2002, autour de l'arbre de Noël qu'on ne voulait plus installer devant l'hôtel de ville de Montréal, de peur de choquer les gens des autres cultures ! Ce sont les néo-Québécois eux-mêmes qui nous ont dit de relaxer, que nos traditions les intéressaient. Exactement comme le chauffeur de taxi du documentaire de François Parenteau, un immigrant, qui a répondu, le lendemain du référendum, que M. Parizeau avait raison sur la question du vote ethnique, alors que tout le Québec était en train de déchirer sa chemise en se flagellant sur la place publique.

Je veux faire l'indépendance du Québec avec tout le monde, avec les morts de notre histoire et avec les vivants, avec les Québécois d'origine, avec les Amérindiens, avec les nouveaux immigrants, avec les Irlandais qui sont arrivés au milieu du XIXe siècle et avec les Italiens qui sont arrivés à la fin de ce même siècle et au début du XXe, comme mon grand-père maternel. (NS)

Inclusion

Je veux faire l'indépendance du Québec avec les boat people chassés d'Asie dans les années 1970-80 et avec les Algériens chassés d'une Algérie à feu et à sang au début des années 1990. Je veux faire l'indépendance du Québec avec les petites filles adoptées en Chine, avec l'immigrant arrivé hier, avec le prochain immigrant, avec l'enfant né hier, avec le prochain enfant et avec tous ceux et celles qui ne sont pas encore nés. Je veux faire l'indépendance avec les arbres, avec l'eau abondante, avec les animaux, avec notre espace et avec chacun de nos paysages à couper le souffle.

Je veux faire l'indépendance avec ma culture et avec celles des autres, qui viennent enrichir la nôtre. Je veux aussi faire l'indépendance du Québec dans ma langue, avec ma propre histoire : celle de la lutte sans merci avec un hiver meurtrier et un territoire difficile que nous avons exploré à la grandeur de l'Amérique; celle d'une religion catholique qui a autant aidé à préserver notre langue, éduqué les jeunes et soigné les malades qu'elle a aidé les conquérants à asservir les gens de mon pays; celle d'une langue qui a résisté, à chaque seconde de mon histoire, à l'assimilation; celle d'une Confédération qui était au départ un tel marché de dupes que le Nouveau-Brunswick voulait en sortir au bout d'un an et que Terre-Neuve ne l'a rejointe qu'en 1949, après un second référendum à 50,5 % (taux qui nous rappelle douloureusement les résultats du référendum de 1995); celle des multiples trahisons des politiciens francophones qui n'allaient à Ottawa que pour mieux ériger le mépris à l'endroit du Québec en système carcéral; celle du formidable renversement de situation que nous vivons depuis les années 1960; celle de notre émergence, chez nous et dans le monde, et celle de notre talent collectif pour la simplicité, la chaleur et l'accueil de l'Autre.

Personne au monde ne pourra jamais m'empêcher de connaître mon histoire, de l'assumer, d'en parler à voix haute et de vivre avec elle. Je peux faire l'indépendance du Québec en brandissant ma propre histoire et en accueillant les nouveaux Québécois. L'un n'empêche pas l'autre, sauf chez ceux qui ont un intérêt électoral à transformer les Québécois, un peuple profondément pacifiste, en xénophobes hargneux repliés sur eux-mêmes.

Dans le pays réel que je souhaite et que je vois émerger de plus en plus, c'est absolument le contraire. Jamais je n'accepterai que des colonisés comme Jean Charest viennent me lancer au visage, dans une formule publicitaire concoctée par des agences de communications grassement payées, que mon rêve de pays est un rêve illégitime, dépassé et exclusif. («Divisif», comme il le dit si bien dans son langage châtié... ) Jamais je n'accepterai non plus qu'on ternisse la réputation de Jacques Parizeau, un homme debout et intègre.

P. S. Je viens d'apprendre que M. Parizeau a démissionné de la campagne électorale. C'est dommage; je ne suis pas d'accord, mais il vient encore de faire la preuve qu'il est un bon soldat. Je me demande quand nous allons arrêter d'aller vite nous cacher dans le fond du garde-robe aussitôt qu'un frisé (un chauve, un illuminé, un gars à lunettes ou un autre) nous fait «bouh» pour nous faire peur, comme le dit si bien mon amie Nicole. Il serait peut-être temps de passer à un autre type de réaction, moins frileuse, moins enfantine...


Élection 2003

Ah le bon coup!

Pierre Foglia
LA PRESSE 5 avril 2003


0n va finir par croire que M. Parizeau est mon héros, comme dit ma petite voisine, alors je tiens à le repréciser d'entrée : je n'aime pas, je n'ai jamais aimé ce bourgeois gros de sa paterne suffisance. Et comme c'est aussi un m'as-tu-vu, quand j'ai entendu le soir même du débat des chefs que M. Parizeau s'était remis les pieds dans le plat du vote ethnique, je me suis demandé si ce n'était pas un truc pour refaire un tour de piste. Et puis bof, j'étais en auto, j'arrivais de l'aéroport, pas assez atterri pour être atterré, juste agacé : qu'est-ce qu'ils ont encore à s'énerver ? Je parlais de vous. Le lendemain, j'ai entendu l'enregistrement des propos de M. Parizeau. Et c'est à mon tour de m'énerver.

Il faut être d'une formidable mauvaise foi pour prêter à M. Parizeau d'être revenu l'autre soir, à Shawinigan, sur sa maladroite déclaration de 1995. Revenir dans le sens de relancer, de poursuivre, d'en remettre, d'en beurrer une autre couche. Ou encore revenir dans le sens de se gratter (au sang) un bouton qui gêne.

Rien de cela. M. Parizeau répond à une question d'un étudiant. Le ton est plaisant. Quelqu'un lui demande d'expliquer l'échec du référendum. Quand tu perds par aussi peu que 50 000 voix, répond M. Parizeau, tu cherches des raisons, j'en ai sorti une que j'ai traînée avec moi longtemps, j'ai parlé du vote ethnique et de l'argent. Il explique plus loin que les communautés ethniques, qui habituellement votent avec les souverainistes dans une proportion de 7, 8, 9%, ont voté contre, ce jour-là, presque à l'unanimité.

M. Parizeau n'exprime aucun ressentiment. Le ton n'est ni fielleux ni aigri. Sa réponse est entrecoupée de petits rires saccadés, mais c'est sa manière de rire, je n'ai jamais entendu M. Parizeau rire autrement, qu'en hoquetant. Le lendemain, pour les besoins de la cause, on a fait de ce rire un peu bête un rire de défi, provocant, cynique.

Rien de cela.

On a surtout reproché à M. Parizeau de ne pas avoir profité de l'occasion pour s'excuser. C'est vrai, ça, comment n'y a-t-il pas pensé ? Huit ans après, un lundi après après-midi à Shawinigan, me semble, c'était l'endroit et le moment. Je l'imagine se touchant soudain le front du doigt, j'allais oublier, les boys, où avais-je la tête, je m'excuse, hein, pour 95.

Personnellement je crois que M. Parizeau devrait s'excuser publiquement tous les jours. À la radio. Au lieu de la prière du soir, nous aurions la contrition de M. Parizeau : Je m'excuse auprès des Italiens d'avoir qualifié leur vote de vote ethnique, s'ils ont voté à 99% contre le référendum ce n'est évidemment pas parce qu'ils sont Italiens, ai-je dit cela ? La douleur devait m'égarer, excusez-moi, si les Italiens ont voté en bloc compact, c'est sûrement parce qu'ils font de la course à bicyclette quand ils sont petits et qu'ils ont l'habitude de se tenir en peloton et maintenant ils votent aussi en peloton. Le lendemain, M. Parizeau s'excuserait auprès des Grecs qui ont aussi voté à 99% contre le référendum, et eux non plus c'est pas parce qu'ils sont Grecs, qu'allez-vous chercher là. Ni parce qu'ils font du vélo. Quand ils sont petits, les Grecs ne font pas de vélo, ils élèvent des moutons. Et vous savez combien le mouton est grégaire. Mais si, mais si, vous le savez. Le lendemain, ce serait les Chinois, qui, eux - on le voit bien avec la fièvre à Ti-Pit -, sont extrêmement contagieux, quand y en a un qui attrape de quoi, il le donne aux autres. Ainsi M. Parizeau s'excuserait auprès de toutes les ethnies qui, depuis 1995, à cause de lui, souffrent terriblement d'exclusion dans cette société québécoise honteusement fermée sur le monde. Étant moi-même une ethnie (et même deux), je pourrais vous raconter des choses assez terribles, mais Dieu sait à quelles représailles je m'exposerais, alors chut. Sachez seulement que je souffre dans mon ethnicité. Oh ! là là, je souffre.

Diabolisé depuis huit ans, M. Parizeau incarne la balle qui est passée si près (à 50 000 voix près) qu'elle a rendu fous certains fédéralistes, et hystériques de nombreux autres. Ce n'est pas le cas de M. Charest, qui n'est ni fou ni hystérique. Juste un peu malhonnête. Mais pas plus que les autres, cependant. J'écoutais ce midi, à la radio, un débat sur la santé en m'attardant à sa syntaxe plus qu'à son développement. il est arrivé que la représentante de l'ADQ a eu un écart de langage et les deux autres sont aussitôt tombés dessus pour dire ouache ouache quelle abjection madame. J'exagère. ils n'ont pas dit abjection, mais Dieu qu'ils méprisaient la dame d'avoir contrevenu à la règle.

La règle ? Soyons corrects. Soyons polis. Soyons lisses. Une probité de forme dont les uns et les autres ne cessent de se gargariser depuis le début de la campagne. Comme dans la vraie vie, finalement, être correct, c'est appeler quelqu'un Monsieur même quand on est en train de l'enculer. Pour autant que l'on reste poli, tout est permis.

C'est avec la plus grande des politesses que M. Charest a glissé cette peau de banane sous les pieds de M. Landry. Ah ah, quel bon coup. Excusez-moi de ne pas applaudir. Je trouve au contraire la manoeuvre parfaitement dégueulasse. Et de un, c'est un mensonge. On prête à M. Parizeau une attitude provocatrice qu'il n'avait pas. On lui prête de ne pouvoir s'empêcher de gratter ce bouton qui le démange, ce qu'il ne faisait pas. Je vous rappelle qu'il était à Shawinigan devant quelques dizaines de cégépiens et que c'est M. Charest, devant plus d'un million de téléspectateurs, et en pressant vraiment très très fort dessus, qui a fait sortir du pus de ce bouton que M. Parizeau ne se grattait pas. Je vous ferai remarquer enfin que la prestation de M. Parizeau était couverte par une presse locale qui n'a pas jugé bon d'en faire un plat, sont-ils assez innocents, ces confrères de la campagne.

Je trouve parfaitement dégueulasse d'exciter des fureurs anciennes pour marquer quelques points. Et sur le fond, je ne trouve pas plus honorable de dénoncer le monolithisme du vote des ethnies que d'instrumentaliser ces ethnies en libre-service où l'on va chercher ce qu'il faut pour faire sa soupe électorale.


Élection 2003
Élections 2003

Le malaise familial

Paule Des Rivières
LE DEVOIR - samedi 5 et dimanche 6 avril 2003


Éditorial - En plaçant le bien-être des familles en tête de ses préoccupations électorales, le premier ministre Bernard Landry a jeté une lumière crue sur le chemin qu'il reste à parcourir pour que la société québécoise offre un soutien réel aux familles.

La semaine de quatre jours promise par le Parti québécois a frappé les imaginations et continue de faire rêver. En effet, de nombreuses enquêtes ont fait ressortir la volonté très nette des jeunes parents au travail de passer plus de temps avec leurs enfants. Cependant, le nombre de parents qui pourraient se prévaloir d'une telle mesure est limité : certains secteurs d'activité ne peuvent pas se permettre une réorganisation allant dans ce sens. Par ailleurs, plusieurs parents ne pourraient pas absorber une réduction de 20 % de leur salaire, cela ne fait aucun doute. Le temps, c'est de l'amour, se plaît à dire le premier ministre. Mais c'est aussi de l'argent ! Surtout, cette mesure exclurait une nouvelle fois tous les parents qui ont des emplois atypiques, précaires, à temps partiel, etc. Le Parti québécois doit d'abord proposer des mesures plus globales.

Pour sa part, l'ADQ préfère ajouter dix congés mobiles aux dix déjà prévus à la Loi sur les normes du travail, qui ne sont pas rémunérés. La moitié des nouveaux congés serait aux frais de l'employeur, l'autre moitié ne serait pas rétribuée. Il y a là une souplesse qui correspond mieux aux besoins diversifiés des parents et de leurs employeurs.

En principe, tout l'édifice familial de ce parti repose sur la liberté de choix des parents. D'où les fameux «bons de garde» pour les adultes qui préfèrent garder eux-mêmes leurs enfants. Ces «bons» seraient de 6 $ par jour, somme dérisoire qui ne permet certainement pas de clamer que l'ADQ veut ramener les femmes à la maison ! D'ailleurs, qu'y aurait-il de mal à offrir un vrai choix en soutenant mieux et plus longtemps les pères ou les mères qui souhaitent prolonger leur «congé» parental ?

Aucun parti ne remet en question les garderies à 5 $ par jour. Et pour cause. Leur popularité ne se dément pas et des milliers de parents ne peuvent y inscrire leur enfant, faute de places. Il faut donc poursuivre le développement du réseau. Mais gardons à l'esprit que la moitié de l'aide aux familles passe par les services de garde. C'est beaucoup. Et des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour affirmer que les pays qui ont des politiques familiales dignes de ce nom offrent non pas un service mais une diversités de mesures qui permettent à tous d'y trouver leur compte.

La mesure la plus cruciale demeure sans doute le congé parental, passablement malmené pour cause de querelle constitutionnelle. Il est vrai qu'Ottawa a fait passer de six mois à un an le congé parental, mais avec seulement 55 % du salaire, avec un maximum assurable de 39 000 $. Ce progrès est nettement insuffisant, et il est déplorable que le Québec n'ait pas le champ libre pour améliorer ce congé.

Le gouvernement du Parti québécois voudrait que les travailleurs autonomes et ceux à temps partiel, exclus à l'heure actuelle, soient admissibles à ce régime. En fait, seulement 50 % des femmes qui accouchent ou qui adoptent un enfant reçoivent des prestations dans le cadre du régime fédéral. Voilà une situation intenable et profondément injuste. Toutes les femmes devraient pouvoir bénéficier d'un soutien à la naissance d'un enfant, indépendamment de leur statut professionnel. C'est sur ce front qu'il faut travailler en priorité.

Pour sa part, le Parti libéral est peu bavard sur la famille. Il a promis de généraliser l'aide aux devoirs, mesure que le ministre de l'Éducation promeut depuis bon nombre d'années. Pour l'essentiel, le PLQ mise sur les baisses d'impôts, qui remettraient de l'argent «dans les poches des parents». C'est un peu court, on en conviendra.

L'ADQ a davantage réfléchi à la question et assure que le cadre financier qu'elle a prévu lui permettrait de hausser la prestation parentale de 55 à 80 % du salaire sans attendre le dénouement du litige avec Ottawa.

L'ADQ et le PQ ont tous deux consacré beaucoup d'énergie à l'élaboration de mesures se rapprochant d'une véritable politique familiale. Quant au PLQ, son silence est étonnant : notre société ne peut pas se permettre de flirter encore longtemps avec un taux de fécondité tournant autour de 1,4, un des plus bas du monde occidental. Les jeunes adultes veulent des enfants, mais devant un environnement souvent hostile, leurs projets se transforment, et ils passent à autre chose. Il faut soutenir mieux les familles. Il en va de l'avenir de notre société.

pdesrivieres@ledevoir.ca


Élection 2003

Le scrutin du 14 avril
- Le dernier droit

Rien n'est encore joué, mais il reste très peu de temps avant que l'opinion des électeurs ne se cristallise définitivement

Michel David
LE DEVOIR - samedi 5 et dimanche 6 avril 2003


Aux derniers jours de la campagne référendaire sur l'accord de Charlottetown, en 1992, Robert Bourassa prenait les devants quand il se présentait devant les journalistes le matin d'un sondage. «L'eau monte, l'eau monte», répétait-il avec un sourire désarmant de la part d'un homme sur le point de se noyer.

Il est vrai que le naufrage de cet accord, qui ne suscitait chez lui aucun enthousiasme, ne le chagrinait pas outre mesure. À l'époque, il n'y voyait pas non plus la fin de sa carrière politique.

D'un tempérament nettement moins débonnaire -- en plus de jouer sa tête --, Bernard Landry a réagi sèchement jeudi quand on lui a demandé s'il se sentait menacé par la remarquable progression des libéraux depuis le débat des chefs.

La semaine qui vient sera un véritable test pour la bonne humeur qu'il affecte depuis le début de la campagne. Les journalistes qui s'attardaient à Télé-Québec lundi soir ont croisé l'ancien Bernard Landry, hargneux et colérique, que les communicateurs péquistes -- et Chantal Renaud -- avaient presque réussi à faire oublier.

L'effet du débat

La partie est cependant loin d'être terminée. Même s'il entreprend le dernier droit dans la meilleure position qu'il pouvait espérer, Jean Charest est bien placé pour savoir que les effets positifs d'un débat ont leurs limites. En 1997, tout le monde avait salué son excellente performance, ce qui n'avait pas empêché la dégringolade du Parti conservateur en fin de campagne.

Il faut dire qu'après la défaite désastreuse de 1993, qui ne lui avait laissé que deux députés, le PC paraissait si éloigné du pouvoir qu'un électeur pouvait légitimement avoir l'impression de gaspiller son vote en l'appuyant.

La situation où se retrouve M. Charest à l'heure actuelle rappellerait plutôt celle de John Turner qui, comme lui, avait eu droit à une deuxième chance en 1988. Cette année-là, le chef du Parti libéral du Canada avait remporté les débats, en français comme en anglais, face à Brian Mulroney et Ed Broadbent, mais il n'avait pas été en mesure de capitaliser sur cette victoire. Une fois la poussière du débat retombée, les libéraux ont perdu les élections.

Quand je lui ai soumis cette comparaison mercredi dernier, M. Charest a objecté que les deux situations ne sont pas comparables. Le gouvernement Mulroney bénéficiait d'un fort taux de satisfaction et M. Turner n'avait pas de projet majeur à mettre en avant, a-t-il fait valoir.

Ces arguments ne sont pas très convaincants. D'une part, même s'il a déjà deux mandats derrière lui, la population semble aussi satisfaite du gouvernement péquiste qu'elle pouvait l'être des conservateurs de M. Mulroney après un premier mandat. D'autre part, s'il est vrai que l'opposition à la signature d'un traité de libre-échange avec les États-Unis tenait presque lieu de programme à M. Turner, le PLQ est lui aussi revenu à l'antiséparatisme unidimensionnel qui caractérise ses fins de campagne depuis des années.

Le problème de M. Turner était surtout qu'il devait partager la clientèle anti-libre-échange avec les néo-démocrates d'Ed Broadbent tandis qu'on ne sait toujours pas si Mario Dumont est souverainiste ou fédéraliste.

L'habit du premier ministre

Pour la première fois depuis les semaines qui ont suivi son arrivée sur la scène québécoise, au printemps 1998, on peut dire que M. Charest agit comme une locomotive pour son parti. À quand remonte la dernière fois où il a remporté un concours de popularité chez les francophones ? Compte tenu du peu d'estime qu'ils lui ont témoigné depuis quatre ans, il a fallu qu'ils soient très impressionnés par sa performance de lundi pour le déclarer gagnant sur Bernard Landry dans une proposition de 40 à 34, selon le sondage mené par Léger Marketing.

Règle générale, les gens qui assistent à un débat évaluent la performance des différents protagonistes en fonction de leur allégeance partisane. Sauf dans le cas de Mario Dumont, que seulement 11 % des adéquistes et 3 % des francophones ont identifié comme le gagnant, selon Léger Marketing, le débat de lundi ne fait pas exception.

Il y a cependant eu plus de péquistes (24 %) qui ont accordé la palme à Jean Charest que de libéraux (19 %) à Bernard Landry. Plus intéressant encore, au moment où leur parti n'est plus en mesure d'aspirer au pouvoir, 40 % des adéquistes ont choisi le chef libéral et seulement 22 % M. Landry. Les possibilités de maraudage s'annoncent donc plus intéressantes pour le PLQ.

L'habit ne fait pas le moine, dit-on. C'est un peu moins vrai en politique. Il est difficile d'évaluer avec exactitude la prime de popularité liée au poste de premier ministre, mais elle est bien réelle. Du simple fait qu'il le devienne, la population lui découvre immanquablement une nouvelle stature. Le grand handicap du PLQ était que les Québécois n'arrivaient pas à imaginer Jean Charest dans la peau d'un premier ministre. Le débat a modifié cette perception.

La peau de l'ours

Si besoin était, ce à quoi on a assisté depuis trois semaines, malgré la formidable diversion que constitue la guerre en Irak, démontre que les campagnes électorales sont loin d'être inutiles.

Il arrive que l'opinion demeure inchangée du début à la fin, comme cela s'est produit en 1989 lorsque le PQ a été incapable de tirer le moindre profit des mésaventures presque abracadabrantes des libéraux de Robert Bourassa. Cette fois-ci, la dégringolade de l'ADQ et le second souffle que le débat a donné au PLQ, conjugué à l'entrée en scène de Jacques Parizeau, illustrent admirablement la célèbre maxime de Yogi Berra, variante américaine de la peau de l'ours : it ain't over 'til it's over.

Tant qu'il y avait trois partis dans la course, il était pratiquement impossible d'établir l'avance que les libéraux devaient détenir sur le PQ pour compenser la concentration de leurs voix dans les circonscriptions à forte proportion non francophone. Plus l'ADQ retrouve ses dimensions de tiers parti, plus un écart de six points redevient un chiffre plausible.

Compte tenu de la sous-évaluation habituelle du vote libéral dans les sondages, il est possible qu'un tel écart existe déjà. Dans la mesure où il n'y a pas vraiment de vague libérale, il s'en faudrait toutefois de peu pour que se répète le scénario de 1998 alors que le PLQ avait obtenu une pluralité de voix mais s'était retrouvé dans l'opposition.

En supposant que les libéraux conservent les 51 sièges qu'ils détenaient au moment de la dissolution -- ce qui est loin d'être évident dans le cas de Mercier, de Jonquière ou encore de Kamouraska-Témiscouata --, Jean Charest assure être en mesure d'aller chercher la quinzaine de comtés francophones qui lui manquent pour former un gouvernement majoritaire.

Pour ce faire, il devra rafler au moins trois, sinon quatre des cinq comtés de Laval (Fabre, Mille-Îles, Laval-des Rapides, Vimont) qui lui ont échappé en 1998, enlever un ou deux comtés au PQ dans l'est de Montréal (va pour Crémazie; Rosemont et Bourget sont plus problématiques), profiter de la grogne créée par les fusions forcées sur la rive sud (Marguerite-d'Youville est jugé «prenable»; ça paraît moins évident pour Chambly) et à Québec (Louis-Hébert, Charlesbourg, possiblement La Peltrie).

Les libéraux comptent également sur la qualité de leurs candidats pour faire des gains dans le Bas-Laurent (Rimouski), le centre du Québec (Frontenac, Arthabaska), le sud-ouest (Soulanges) et les régions éloignées (Abitibi-Est). On estime, sans oser s'en réjouir, que la «paix des Braves» suscite assez de mécontentement chez les électeurs blancs pour faire basculer Ungava. M. Charest va multiplier les visites dans des comtés cibles au cours des prochains jours, mais ça fait quand même beaucoup de «si».

Le budget de l'an 1

Les sympathisants péquistes ont blâmé les médias d'avoir monté en épingle la déclaration de M. Parizeau qui a permis à Jean Charest de déstabiliser Bernard Landry, comme si le passage du temps rendait une sottise plus acceptable. Du moment qu'on laissait l'ancien premier ministre participer à la campagne, un incident de ce genre n'était pourtant que trop prévisible. Le résultat est que deux précieux jours ont été perdus par le PQ à gérer ce dérapage et par Bernard Landry à se remettre de ce coup qu'il n'avait pas vu venir.

Pendant deux semaines, les attachés politiques péquistes s'amusaient du dépit des journalistes assignés à la couverture de la «campagne camomille» menée par M. Landry, qui s'autorisait même une sieste quotidienne. Les rôles sont maintenant inversés : Jean Charest est sur un nuage, et il reste très peu de temps avant que l'opinion ne se cristallise définitivement.

Dans l'entourage de M. Charest, on convient volontiers que le dossier des défusions lui donne mauvaise presse mais on estime que les attaques du PQ contribuent davantage à faire augmenter la colère des opposants aux fusions qu'à inquiéter réellement ceux qui les appuient.

Tant qu'à y être, M. Landry devrait aller au fond des choses. Bien sûr, le démantèlement occasionnerait des coûts importants, peu importe qui les assumera, mais il serait sans doute possible de maintenir une certaine équité entre les contribuables. Le plus grand danger est peut-être de voir le débat sur les défusions déboucher sur la création de ghettos anglophones dans l'ouest de Montréal et provoquer une nouvelle crise linguistique.

De la même façon, il ne suffit pas d'accuser Jean Charest de vouloir faire replonger le Québec dans le déficit. Pourquoi ne pas publier une sorte de budget de l'an 1 d'un gouvernement libéral, qui chiffrerait, secteur par secteur, le prix à payer pour respecter son cadre financier ? En réalité, M. Charest n'a probablement pas la moindre idée des compressions budgétaires qu'il ferait.

Les meubles de l'ADQ

Au rythme où elle dégringole, l'ADQ n'aura plus beaucoup de meubles à sauver. Une récolte de 12 sièges ou 20 % des voix, qui lui assurerait le statut de parti officiellement reconnu à l'Assemblée nationale, avec tous les avantages qui y sont rattachés, apparaît maintenant comme un objectif très ambitieux. Mario Dumont risque plutôt de se retrouver à la tête d'un minicaucus composé de Marie Grégoire (Berthier) et Hubert Meilleur (Mirabel).

On dit que Pierre Bourque n'a plus tellement le coeur à l'ouvrage, mais les autres vedettes de l'ADQ, comme Joëlle Lescop, Diane Bellemare et Guy Laforest, qui se voyaient déjà ministres, ne doivent pas avoir très envie de se retrouver assis dans un recoin du salon Bleu où ils pourront poser une question par mois si leur chef leur en laisse la chance.

Si, au contraire, ils sont battus, rien n'assure qu'ils auront apprécié leur expérience au point de vouloir travailler à la reconstruction. Les informations voulant que MM. Dumont et Bourque soient en brouille donnent à penser que la garde rapprochée du chef de l'ADQ, qui l'a accompagné dans sa longue traversée du désert, refuse de partager le pouvoir avec les nouveaux venus. D'ailleurs, au lendemain des élections, ce ne sera peut-être plus nécessaire. mdavid@ledevoir.com


2003
Sondage Léger Marketing

L'écart se resserre entre péquistes et libéraux

Canoe 5.4.2003


L'«effet Charest» est en train de s'estomper, selon Jean-Marc Léger. TVA

L'effet positif du débat des chefs semble s'estomper chez les libéraux.

Alors que le Parti libéral devançait jeudi le Parti québécois par quatre points dans les intentions de vote, l'écart est revenu à deux points, vendredi.

Le plus récent sondage Léger Marketing-TVA accorde 42 % des intentions de vote au PLQ après répartition des indécis, contre 40 % au Parti québécois et 17 % à l'Action démocratique.

Par ailleurs, près de la moitié des répondants estiment que le chef libéral Jean Charest a mené la meilleure campagne cette semaine. Bernard Landry et Mario Dumont suivent avec respectivement 26 % et 13 %.

Le sondage a été réalisé entre le 31 mars et le 3 avril, auprès de 1204 répondants. Il comporte une marge d’erreur de 3 %, 19 fois sur 20.

En RealVideo, l'analyse de Jean-Marc Léger.


Lionel Groulx

Groulx, inutile en raison de ses contradictions?

Antoine Robitaille
LE DEVOIR - samedi 5 et dimanche 6 avril 2003


L'historien Gérard Bouchard dit refuser de reprendre les nombreux débats qui ont eu cours ces dernières années autour de Lionel Groulx. Notamment ceux lancés par la politologue Esther Delisle, contemptrice attitrée du chanoine et des nationalistes québécois, mais peu fiable sur un plan méthodologique, dit Bouchard. Pour enrichir réellement notre connaissance du personnage et de l'oeuvre, il fallait selon lui mettre au jour les nombreuses contradictions dont l'homme et l'oeuvre sont pétris; et aussi cette notion «d'échec», évoquée par Groulx lui-même. Mais n'est-ce pas là une façon d'enterrer définitivement le célèbre historien, mort en 1967?

Le Devoir. Vous faites ressortir plusieurs contradictions dans l'oeuvre de Lionel Groulx : fascisme et démocratie, humanisme et antisémitisme, etc. Est-ce à dire que tous ces contraires s'annulent et que son héritage est en quelque sorte «inopérant», pour reprendre un de vos mots ?

Gérard Bouchard. Je ne dirais pas que tout son héritage est inopérant. Mais son action et sa pensée ont largement été inopérantes de son vivant, comme il l'a lui-même constaté et déploré à quelques reprises. J'ai en effet eu la grande surprise, dans cette recherche, de découvrir à quel point le thème de l'échec traversait sa destinée. Bien que les commentateurs n'en aient pas beaucoup, voire jamais parlé, Groulx lui-même est revenu sur ce thème. Notamment à la fin de sa vie. Ça devient d'ailleurs pathétique et très émouvant lorsqu'il se retourne sur son parcours pour dresser un constat d'échec. Il a cette expression : «la faillite de ma vie». Quel énoncé extraordinaire dans la bouche de ce personnage, compte tenu de ce qu'il a été et du monument qu'on en a fait, compte tenu, aussi, de l'image qu'on en a reproduite et que lui-même a voulu projeter ! Ce thème -- l'échec -- m'a paru fondamental. Tout comme celui des contradictions. Les deux étant liés bien sûr.

Vous parlez d'échec. Mais vous voyez dans sa pensée des fragments très avant-gardistes, s'étant réalisés avec la Révolution tranquille.

Oui. Il est tout à fait surprenant de voir chez lui certains slogans qui resurgiront lors de la Révolution tranquille. Mais aussi des idées de projets qui se matérialiseront pendant les années 1960, idées avancées par Groulx dès les années 1920 et même plus tôt encore.

Et aujourd'hui, croyez-vous qu'il ait encore plusieurs adeptes ?

Non, pas beaucoup. Les nationalistes qui se réfèrent directement à Groulx, autrement que par des coups de chapeau de circonstance, sont très peu nombreux. Il y a peut-être certains intellectuels de droite et conservateurs contemporains qui s'alimentent à Groulx et reprennent à leur compte ses conceptions sociales. Dans d'autres cas, ceux qui s'y réfèrent s'intéressent au militant nationaliste courageux qui a affirmé l'idée nationale dans certaines conjonctures extrêmement défavorables.

Yves Michaud, par exemple, le cite assez souvent. Cela a même contribué, il y a deux ans, à créer toute une commotion au sein du Parti québécois.

Mais c'est à cela qu'on s'expose avec Groulx, quel que soit l'extrait cité, parce que les gens ont l'impression qu'on tire tout Groulx de son côté. S'y référer est toujours risqué, en raison de son caractère éminemment contradictoire. Il a couvert tellement de terrain qu'on ne peut quasiment pas en réclamer une seule partie sans paraître revendiquer tout le reste.

Du côté des admirateurs du chanoine, ne dira-t-on pas que vous avez trouvé une façon de le désactiver dans l'histoire intellectuelle ?

Par rapport à certains dossiers, à certaines discussions, c'était peut-être quelque chose d'utile à faire.

Vous pensez à son antisémitisme, sans doute ?

Oui. Il me semble que, désormais, il faudra l'aborder autrement. Aller chercher chez Groulx les textes qui confirment son antisémitisme ne suffira plus. Il faudra également avoir l'honnêteté de montrer les autres textes qui attestent une version contraire. Et la vérité de Groulx se trouve dans la confrontation des deux. Dans le contradictoire. Ça vaut aussi pour les thèmes de la démocratie, du fascisme, et même pour celui de la souveraineté. Car il n'y a pas moyen de savoir si Groulx était fédéraliste ou pas. Il était les deux, il a affirmé très clairement les deux thèses, de manière aussi radicale l'une que l'autre.

C'était une sorte d'adéquiste, donc ! (Rires) Sérieusement, du côté des adversaires de Groulx, est-ce qu'on ne vous dira pas qu'en mettant l'accent sur des contradictions, vous avez tenté de relativiser son racisme et, partant, certaines racines honteuses du nationalisme québécois ?

J'ai plutôt essayé de tout lire Groulx et de produire tous les textes relatifs à chacun des thèmes. Le problème chez les commentateurs de Groulx qu'on a entendus jusqu'ici, c'est d'avoir offert des interprétations réductrices et partielles, et c'est à partir de là que se construisaient des cohérences trompeuses. Moi, j'ai tenté d'explorer la totalité de l'oeuvre. Je ne vois pas en quoi j'aurais déformé, réduit, fait dévier, ou me serais livré à des espèces d'arrière-pensées. Ma méthode est claire, parfaitement légitime, et je l'ai appliquée de la même manière pour toutes les dimensions.

Croyez-vous avoir écrit le livre définitif sur Groulx ?

Bien sûr que non. Je crois avoir exploré un angle neuf, mais ça demeure un angle parmi d'autres. Cependant, il me semble que la perspective que j'ai ouverte en est une qui permet une traversée de l'univers de Groulx. Mais il y en a d'autres. Quelqu'un qui voudrait par exemple l'aborder sous l'angle du croyant, du chrétien, pourrait le faire.

Mettre l'accent sur les contradictions et l'échec comme vous le faites, n'est-ce pas une façon élégante d'enterrer définitivement Groulx ?

Non, je crois qu'il y a une actualité de Groulx et j'ai essayé de la faire ressortir à la fin de mon livre. Mais ce n'est pas celle que ses défenseurs ont affirmée depuis 25 ans, c'est-à-dire le «père de la Révolution tranquille, du néonationalisme québécois, du souverainisme dans sa version actuelle». L'actualité de son oeuvre, celle qui m'a intéressé, elle n'est pas seulement québécoise, elle est universelle : c'est la difficulté pour un intellectuel de penser d'une façon efficace et mobilisatrice la société dans laquelle il vit. Et ce thème-là devient peut-être plus québécois lorsqu'on prend conscience que la société canadienne-française entre le milieu du XIXe et le milieu du XXe siècle s'est caractérisée à mon avis par une sorte d'impuissance. C'est du moins l'hypothèse générale sur laquelle je travaille.


Élection 2003

Revue de presse:
Le Québec antiaméricain et Parizeau

Antoine Robitaille
LE DEVOIR - samedi 5 et dimanche 6 avril 2003


Le sentiment antiaméricain au Canada prend racine dans le Québec français, affirmait le chroniqueur Steve Madely du Ottawa Sun hier. Madely commence par citer Le Monde, qui rapportait cette semaine «qu'un bon tiers des Français espère une victoire totale de Saddam Hussein sur les "Anglo-Saxons", les États-Unis et l'Angleterre». Jean Chrétien sait bien, affirme Madely, «qu'il obtiendrait des résultats similaires si un sondage était mené au Québec». Déjà, selon les dernières études d'opinion, on sait que de 70 à 80 % des Québécois s'opposent à la guerre. Madely explique que ce sont là les sentiments de la «base qui soutient Chrétien» et que ce dernier doit donc s'y montrer redevable. Madely cite ensuite une série de faits antiaméricains et anti-anglophones qui sont tous liés au Québec.

«Les membres d'une équipe américaine de hockey mineur, à Montréal, ont été contraints de regarder des jeunes pendant qu'ils brûlaient un drapeau américain en exhibant un drapeau irakien; la police a dû escorter l'autobus de ces hockeyeurs pour assurer leur sécurité; leur hymne national a été sifflé au début d'un match de la LNH auquel les jeunes assistaient; ensuite, les antiaméricains se sont moqués des jeunes de 12 ans participant à ce tournois de hockey pee-wee.» Madely estime qu'avec de tels faits, certaines choses semblent plus claires, notamment celles-ci :
- certaines réticences du gouvernement du Québec à partager avec le fédéral sa «banque de données sur les actes criminels»;
- «le refus du gouvernement Chrétien de protéger les droits de la minorité anglophone québécoise parce qu'il craint de perdre les votes des francophones».

Heureusement, fait remarquer Madely, pour rassurer les Américains, il y a l'Alberta, avec ses 80 % de citoyens en faveur de la guerre. Il y a aussi «des milliers de manifestants, qui ont récemment clamé, sous une pluie torrentielle, leur affection à l'endroit des Américains. Enfin, il y a les Ontariens qui se masseront par milliers demain au centre-ville de Toronto» pour dire qu'ils appuient les Américains. Mais Madely s'inquiète : «Pourrions-nous garantir à nos voisins, de façon franche et honnête, que le Québec -- et donc le Canada dans son ensemble -- est vraiment un ami des États-Unis ?»

Cette thèse du Québec comme foyer de l'antiaméricanisme, comme coeur et centre des incidents liés à ce sentiment circule passablement dans le ROC. Dans le Toronto Star, Chantal Hébert cherchait à y répondre hier. Elle faisait remarquer que parmi ceux qui ont adressé des insultes aux Américains récemment, «il n'y avait aucun élu québécois» mais bien un ministre fédéral d'expérience originaire de la Colombie-Britannique, une députée libérale ontarienne, un aspirant à la direction du parti néo-démocrate et une adjointe au premier ministre Chrétien. Aussi, Hébert notait que dans l'affaire des pee-wee américains, les incendiaires du drapeau étaient originaires de l'Ontario. Peu importe, dit-elle, la manchette du Globe se présentait ainsi : «Des Québécois invectivent des pee-wee américains de passage.» La journaliste s'élève contre l'idée, courante chez les commentateurs du ROC, voulant que le Québec soit un obstacle à de meilleures relations entre le Canada et les États-Unis. Ceux-ci oublient, insiste-t-elle, que le libre-échange, à la fin des années 80, s'est fait grâce à l'appui massif des Québécois. Aussi, «peu de provinces peuvent se vanter d'avoir porté au pouvoir un parti politique qui plaide en faveur d'une monnaie commune avec les États-Unis».

Faut-il avoir expérimenté la tyrannie pour «comprendre qu'il faut appuyer les États-Unis» ? C'est la question -- quelque peu orientée -- que Peter Worthington posait dans le Toronto Sun d'hier. «Ce n'est pas une coïncidence si les pays qui font partie de la coalition américano-anglo-australienne contre Saddam Hussein savent tous d'expérience à quoi ressemble une botte de tyran.» Worthington cite en exemple les pays d'Europe de l'Est qui se sont débarrassés du communisme il y a dix ans. Si la Russie («une ancienne tyrannie») et la Chine («une tyrannie modérée») ont refusé de se joindre aux Américains, «c'est que ces pays ont leurs propres raisons», notamment de mettre des bâtons dans les roues des Américains pour continuer de faire croître leur pouvoir. Quant à la France, elle a des peureux à sa tête, écrit Worthington. Comme le Canada, gouverné par une bande de «mauviettes».

Le National Post, en éditorial, célébrait hier à sa façon le «retour à la politique» de Jacques Parizeau. Selon le journal torontois, les commentaires de l'ancien chef du Parti québécois ne peuvent que renforcer les soupçons, dans l'électorat, que le nationalisme québécois «continue de se fonder sur une théorie malsaine et quasi ethnique de la langue». Les nationalistes en viennent donc à présenter les Québécois comme un «peuple distinct», ce qui les porte à réclamer l'indépendance avec le même type d'argumentation «que les Kurdes». Mais cette théorie des francophones exclut les autres habitants du Québec, notamment les anglophones, déplore le Post. Quiconque ne vote pas avec la majorité francophone devient un «ethnique».

Le Post croit toutefois qu'il faut être «honnête» et reconnaître que l'ancien premier ministre a changé : «Sa déclaration, dans la version de cette semaine, n'était pas aussi blessante que la formule originale de 1995.» Au lieu de blâmer les communautés ethniques, «il a cette fois-ci expliqué que l'argent de la campagne du NON était venu du gouvernement fédéral mais aussi de grandes entreprises. Il a aussi précisé que "certaines communautés" avaient voté presque à l'unanimité contre la souveraineté, ce qui est vrai», affirme le Post. Il y a de quoi se réjouir, dit-il enfin, puisque le dernier faux pas de Parizeau «aide à ramener à la surface certains aspects oubliés du Parti québécois». Notamment que le soir du référendum de 1995, Bernard Landry avait lui aussi été pris en flagrant délit d'ethnicisme lorsqu'il avait apostrophé des employés «non de souche» dans un hôtel, leur imputant la défaite. «Avec l'appui au Parti québécois déjà déclinant, ce qui profite au Parti libéral de Jean Charest, M. Parizeau a peut-être contribué à river le dernier clou du cercueil de sa propre formation en ramenant sur le tapis une excellente raison de ne pas voter pour le Bloc [sic].»


Élection 2003

Jean Charest: partitionniste municipal

Une conception individualiste, hypocrite et égoïste de la «démocratie»

Yves Gingras
Professeur à l'UQAM
LE DEVOIR - samedi 5 et dimanche 6 avril 2003


Dans ce qui ressemble à un «appel à tous», le chef du Parti libéral, Jean Charest, exaspéré par les journalistes qui le «harcèlent» à propos de sa position sur les défusions, dit avoir «hâte qu'on lui explique pourquoi, en 2003, au Québec, c'est un défaut de permettre à un citoyen payeur de taxes de s'exprimer sur l'avenir de sa communauté» (Le Devoir, 29-30 mars, p. A 3). Déformation professorale oblige, je vais tenter de lui fournir cette explication de la façon la plus pédagogique possible!

Tout d'abord, passons sur l'usage cynique du terme «s'exprimer», qui ne signifie évidemment pas «décider» et qui montre bien la restriction mentale typique des politiciens qui jouent sur les mots. En effet, il laisse entendre que ce fameux «payeur de taxes» a le droit de décider de son avenir, tout en sachant très bien qu'il peut causer mais qu'on ne s'engage pas nécessairement à suivre ses conseils. Ce qui, soit dit en passant, n'est pas toujours une mauvaise chose, comme nous allons le voir maintenant.

Supposons, en effet, que le chef du Parti libéral soit sérieux avec son référendum sur les défusions et que les citoyens peuvent vraiment choisir de découper leur ville comme ils le veulent sur le territoire montréalais. Niant le fait juridique fondamental que les villes sont des créatures du gouvernement provincial et non du bon vouloir de citoyens réunis par certains intérêts communs (la richesse par exemple), cette position faussement démocratique mène en fait tout droit à la légitimation du mouvement partitionniste.

Anecdote révélatrice

Il est en effet évident que des citoyens qui étaient habitués à vivre dans leur monde clos, à l'abri des taxes et des pauvres, mais qui utilisaient sans gêne les routes de Montréal, auraient tout intérêt à revenir au statut quo ante. Sans montrer du doigt quelque ancienne «ville» enclavée que ce soit, rappelons simplement un petit fait social anodin, passé presque inaperçu et qui fut une conséquence directe de la fusion municipale à Montréal.

Dans Le Devoir du 6 avril 2002, Odile Tremblay notait que, la fusion à peine consommée, «la bibliothèque de Westmount, plus vaste, mieux approvisionnée, mieux équipée, plus chic que celles de NDG et des alentours, avait tout pour susciter la convoitise des citoyens des arrondissements voisins. D'où la ruée vers son faste et ses livres». N'ayant pas prévu le coup, le nouvel arrondissement, profitant du flou de la nouvelle législation, régla le problème en imposant un «gel» des nouveaux abonnés...

On aura compris que, s'il doit s'exprimer de nouveau sur l'avenir de sa «communauté», le «payeur de taxes» qui vivait dans son enclos protégé voudra y retourner pour éviter de payer pour les «autres» et frayer avec la horde des gens ordinaires. Est-ce bien cela, votre conception de la démocratie, cher M. Charest ? Si oui, dites-le clairement.

Chose certaine, c'est cette conception individualiste, hypocrite et égoïste de la «démocratie» qui est au fondement de tous les discours partitionnistes. Sans le savoir, vous avez simplement débuté à l'échelle municipale. Comprenez-vous maintenant pourquoi il faut parfois se méfier de ceux qui déchirent leur chemise de soie et versent une larme de crocodile au nom de la «démocratie» ?


Élection 2003

Congrès bisannuel - Le Bloc québécois en réflexion

Hélène Buzzetti
LE DEVOIR - samedi 5 et dimanche 6 avril 2003


Avec la tenue de son congrès bisannuel ce week-end, le Bloc québécois se pose de plus en plus comme la pépinière idéologique du mouvement souverainiste. Au menu des discussions: une réflexion sur l’emprise des technologies sur le monde vivant, la place du Québec sur la scène internationale, les relations de la province avec les autochtones et le fameux modèle québécois.

Les quelque 800 à 1000 militants réunis au Palais des congrès de Montréal discuteront peu de politiques précises à défendre ou à pourfendre à la Chambre des communes. De parti, le Bloc québécois est-il en voie de devenir un think-tank ? «“Think-tank”... Je prends ça comme un compliment, dit le chef Gilles Duceppe en entrevue. Un parti politique qui réfléchit, c’est notre devoir. Et pour notre plate-forme, on s’inspirera de cette réflexion pour faire des propositions concrètes.»

Après le congrès de 1995 sur le «virage» et celui de 1997 avec sa course au leadership, M. Duceppe estime que les congrès du Bloc sont maintenant autant d’occasions de fournir de nouvelles raisons de vouloir faire du Québec un pays.

La formule est légèrement différente de ce qu’on voit généralement lors d’autres congrès politiques. Des conférenciers invités, reconnus pour être à la fine pointe de leur domaine de réflexion — Louise Vandelac (science et vie), Roméo Saganash (droits autochtones), Michel Venne (modèle québécois), etc. —, animeront les discussions.

«J’espère que nos militants vont sortir en saisissant mieux l’ensemble de ces dimensions-là pour mieux actualiser et mieux expliquer le projet de souveraineté dans un contexte de mondialisation», indique M. Duceppe.

Ce congrès a bien sûr une saveur particulière, reconnaît M. Duceppe, alors qu’il se tient en pleine campagne électorale au Québec. Bernard Landry a profité d’un arrêt à Montréal pour prononcer un discours dans lequel il a parlé de la députationn bloquiste à Ottawa comme d’un «cadeau que le Québec fait au reste du Cnanada» parce qu’il défend «une juste cause». M. Duceppe a en retour salué le «bilan impressionnant» du gouvernemennt péquiste. M.. Duceppe a profité de son discours hier soir pour attaquer à son tour la plateforme libérale de Jean Charest portant sur les fusions municipales. «On ne doit pas permettre aux gens de Westmount de conserver pour eux toutes leurs richesses en regardant du haut de la côte le monde ordinaire de Saint-Henri. Jamais on ne doit revenir à cela», a dit M. Duceppe. Il refuse par ailleurs d’entrevoir un rôle différent pour son parti advenant une victoire d’un autre parti que le PQ le 14 avril. «Grosso modo, de 40 à 45 % des Québécois sont souverainistes. Que feraient ces gens-là si on n’était pas là ? Ils s’abstiendraient, ils se désintéresseraient ou ils appuieraient des gens qui pensent exactement le contraire d’eux ? [...] Le message qui serait envoyé au Canada, c’est que ça n’existe plus, la souveraineté au Québec.»

M. Duceppe se soumettra aussi à une évaluation de son leadership de la part des militants. Il se dit confiant de remporter le vote haut la main, malgré les soubresauts qu’il a vécus avec l’expulsion de Pierrette Venne, en février dernier, parce qu’elle avait demandé le départ du chef, et celle de Ghislain Lebel. Sans compter les multiples départs de députés (Stéphan Tremblay, Michel Bellehumeur, Pierre Brien), partis tenter leur chance sur la scène provinciale. «Mme Venne, elle devait partir avec 17 députés. Dix-sept députés qui étaient supposés l’appuyer. On a vu ça... » laisse-t-il tomber ironiquement. «J’ai grande confiance.»


Élection 2003
PQ, PLQ et ADQ proposent chacun leur solution pour aider les parents

À la recherche du temps perdu

La semaine de quatre jours, les journées de congé flottantes ou l'aide aux devoirs ne sont pas la panacée aux difficultés des parents qui travaillent

Josée Boileau
LE DEVOIR - samedi 5 et dimanche 6 avril 2003


La semaine de quatre jours du Parti québécois, les journées de congé flottantes de l'Action démocratique, l'aide aux devoirs qui libérerait les soirées des familles, selon le Parti libéral: ces promesses électorales entendent faciliter la vie des gens et en séduisent plusieurs. Mais elles sont loin d'être une panacée à notre essoufflement collectif, dont les racines sont bien plus profondes.

La valeur du temps a changé. Ce n'est plus de l'argent, c'est de l'amour, répète le premier ministre Bernard Landry à la moindre occasion, faisant ainsi mousser sa semaine de quatre jours pour les parents.

M. Landry a raison : le temps d'aujourd'hui n'est plus celui d'autrefois. Mais ça n'a rien à voir avec les sentiments ni, d'ailleurs, avec la découpe des heures. Le mouvement est plus insidieux : le temps s'est professionnalisé, instrumentalisé, désacralisé.

«La sphère publique nous a rattrapés dans la sphère privée», dit ainsi Ginette Legault, professeure à l'École des sciences de la gestion de l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Le temps est devenu univoque, souligne de son côté la sociologue Diane Pacom, de l'Université d'Ottawa. De nos jours, il n'y a plus de ces temps sacrés qui permettaient de se retirer des contingences du quotidien. Seul reste le temps profane, où on s'active sans fin.

Ce qui est en cause, en fait, c'est moins le nombre d'heures que l'on travaille que la transformation du monde occidental, y compris notre rapport à l'enfant, au travail, à la spiritualité. Et pas un parti politique ne peut répondre de ce constat.

Ainsi, la conciliation travail-famille est un des maîtres mots de la campagne électorale. Le concept, on le sait, est récent, mais pas seulement en raison de la place prise par les mères sur le marché du travail. «La conciliation travail-famille implique une nouvelle conception de l'enfance», rappelle au départ Denise Baillargeon, du département d'histoire de l'Université de Montréal. Il faut en effet accepter l'idée que l'on doive s'occuper des enfants. La société n'a pas toujours pensé ainsi.

«Au début du XXe siècle, le rôle d'une femme est d'abord d'être une ménagère, explique Mme Baillargeon. Jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, moins de 10 % des femmes mariées travaillent à l'extérieur, mais le travail domestique les tient très occupées. C'est du 40 heures et plus par semaine ! Les rapports avec les enfants n'étaient pas une priorité.»

On le mesure de diverses façons, ajoute l'historienne, qui a consacré un ouvrage (D'abord ménagères) au quotidien de ces Québécoises. Ainsi, l'une de ses étudiantes a consacré son mémoire de maîtrise aux enquêtes du coroner portant sur les accidents domestiques mortels survenus au Québec entre 1900 et 1945 chez les enfants. Le nombre est effarant : près d'une dizaine par mois.

«Beaucoup d'enfants mouraient ébouillantés, victimes d'incendies ou en tombant du balcon. Mais le coroner exonère la mère, raconte Mme Baillargeon. On trouvait normal, par exemple, qu'une mère laisse seul un enfant de quatre ans pour aller faire des courses. Ça faisait partie du travail des femmes.

«On ne le réalise plus aujourd'hui, mais la réalité du travail domestique était très lourde, poursuit-elle. Faire un lavage prenait une journée complète, à ne faire que ça. Ensuite, il fallait tout repasser, puis faire la cuisine, donc rentrer le bois ou le charbon, faire chauffer de l'eau. En fait, il y avait toujours de l'eau sur le poêle. Ce n'est pas pour rien qu'il y avait autant d'enfants ébouillantés !»

À l'aînée, parfois même aux garçons, de prendre soin des plus jeunes : maman, elle, n'a pas le temps. Et elle ne culpabilise pas : ça ne fait tout simplement pas partie de sa job ! De plus, des enfants, il y en avait tant...

Le tournant viendra après la guerre : l'enfant se fera de plus en plus rare, «donc précieux d'un point de vue social». La thèse est connue, mais Mme Baillargeon y ajoute une observation : l'enfant est devenu si précieux que non seulement les parents s'en occupent davantage, ils ne lui demandent plus, en revanche, de s'occuper de grand-chose.

Le partage des tâches, par exemple, se fait maintenant entre conjoints, non plus avec les enfants. Le tournant ne s'amorce que dans les années 70, mais il est en rupture complète avec une façon de faire qui durait depuis, quoi, l'éternité !, et que tous acceptaient sans états d'âme.

Ce parent-plus-parent-que-jamais a parallèlement vécu un autre changement : il est devenu, depuis une vingtaine d'années, un travailleur tous azimuts. «Il n'y a plus de séparation nette entre le temps au travail et hors travail», constate Paul-André Lapointe, du département des relations industrielles de l'Université Laval.

Portables et cellulaires viennent aussitôt au banc des accusés; on devrait plutôt montrer du doigt... le cerveau. Ce sont les esprits qui ont peine à décrocher ! Pas que la conscience professionnelle se soit aiguisée : c'est la nature du travail qui a changé.

«On est dans une économie du savoir, explique M. Lapointe. Les gens travaillent à la résolution de problèmes complexes, sur les symboles plus que sur la matière. De plus, ils sont évalués sur leur performance alors que les cibles à atteindre se déplacent sans cesse.» On transporte donc le travail dans notre tête même si 17h ont sonné. Et on s'y met souvent pour de bon, le soir ou les jours de congé.

Les avocats, les professeurs, les ingénieurs, les cadres et bien d'autres professionnels vivent ce phénomène depuis longtemps. La différence, aujourd'hui, c'est que la professionnalisation des emplois s'est répandue. Cela va de l'éducatrice en garderie qui doit maintenant appliquer une approche pédagogique jusqu'aux entreprises qui créent des groupes de résolution de problèmes avec leurs travailleurs.

De plus, tout ceci a cours alors que les entreprises ont réduit leur personnel au minimum en misant sur l'autonomie. «Il ne reste plus de planques !», constate le professeur, qui a mené d'importantes enquêtes dans le milieu manufacturier.

Et l'insécurité règne partout, ajoute Ginette Legault, de l'UQAM. L'insécurité de ceux qui n'ont pas de travail, de ceux qui doivent constamment faire la preuve qu'ils peuvent le conserver. Mme Legault croit donc, tout comme son collègue Lapointe, que c'est l'organisation même du travail qui doit être revue. Ce qui passe par une panoplie de mesures.

«On pourrait par exemple avoir l'équivalent de la loi 90 sur la formation de la main-d'oeuvre. Les entreprises doivent consacrer 1 % de la masse salariale à la formation, mais elles ont la marge de manoeuvre pour la gérer. C'est dans cet esprit-là que le gouvernement devrait fonctionner. Et ce serait du petit beurre à appliquer à côté de ce qu'a été l'équité salariale !»

En effet, si les entreprises craignent les coûts de mesures comme la semaine de quatre jours, les spécialistes sentent quand même une ouverture de la part des dirigeants. «Il y a un déplacement léger des préoccupations en matière de ressources humaines : on passe de la performance à la rétention de la main-d'oeuvre», dit Mme Legault.

Les jeunes n'amènent pas seulement de nouvelles valeurs dans l'entreprise mais aussi un changement de la relation hiérarchique. «Dès leur arrivée, ils mettent en place leurs rapports de pouvoir», note-t-elle. Pour garder leur monde, les entreprises doivent donc faire face à ce choc culturel et répondre aux demandes de leurs jeunes employés.

Or ce qui rebute ceux-ci, c'est la tension au travail et la pression que celui-ci exerce sur l'ensemble des dimensions de la vie. Et aucune consigne sociale ne peut plus être opposée à cet envahissement du travail : ni l'épicerie du jeudi soir, ni la messe du dimanche ou des temps de prière, et à peine les jours d'arrêt que sont Noël ou Pâques.

Pour la sociologue Diane Pacom, le noeud du problème est là. «Il y a toujours eu des temps sacrés où l'on se consacrait à des rituels : la prière, la contemplation. Une passivité active, un recul vécu sans l'impression de perdre son temps, raconte-t-elle. Dans nos sociétés modernes, on n'a plus ça. On est toujours dans l'efficacité, la productivité. On est dans l'hyperréalisme constant par rapport au temps.»

Que dire alors du succès des spas ou des forfaits tout compris qui permettent de décrocher, les orteils dans le sable ? «Mais c'est simplement arrêter pour mieux revenir !, répond Mme Pacom. C'est un temps de délassement qui n'a pas de logique en soi. Le temps d'arrêt, avant, n'était pas subordonné au temps profane. Il existait en dehors de lui : il était ritualisé, intégré dans l'organisation de la société. Mais il donnait aussi une possibilité d'autoréflexivité.»

Ce temps de réflexion n'exigeait pas pour autant des résultats. Aujourd'hui, non seulement on travaille sur soi dans nos temps libres, mais en plus, «ça doit nous rapporter quelque chose !», s'indigne la sociologue. On parie que bien des gens profiteraient d'une journée de congé de plus par semaine pour prendre des cours ou lire des ouvrages de croissance personnelle ?, illustre-t-elle.

Mais peut-être est-il inévitable que la valeur du temps soit investie différemment, conclut Diane Pacom. Qu'est-ce que le temps quand l'âme est immortelle ? «Aujourd'hui, on est face au vide. Alors, entre le berceau et le tombeau, on s'agite pour bien remplir cette seule vie qu'on a. Ce n'est pas une journée de congé dans la semaine qui va changer ça.»


Élection 2003

Bernard Landry prétend pouvoir gouverner et promouvoir la souveraineté en même temps

MATINTERNET Le 04 Avril 2003


S'en prenant à Jean Charest, qui l'accuse d'être « obsédé » par l'indépendance, le chef péquiste Bernard Landry a soutenu ce vendredi soir, que son parti pouvait très bien diriger le Québec tout en faisant la promotion de la souveraineté. « Nous sommes capables de gouverner un pays d'une façon exemplaire et en même temps faire venir le jour où il sera libre et complètement maître de son destin », a lancé le premier ministre devant les militants du Bloc québécois, réunis en congrès à Montréal.

M. Landry n'a d'ailleurs pas manqué de demander à ces souverainistes convaincus de prêter main forte au Parti québécois au moment où le vent semble tourner en faveur du Parti libéral dans les sondages. « Je vous demanderais de vous servir de la dernière semaine de cette campagne électorale pour faire ressortir cette dimension de notre action et y retrouver la motivation voulue pour aller, comme d'habitude et avec courage, par les rues et les rangs, dans les villes et les villages, présenter notre cause progressiste et nationale, a-t-il déclaré. C'est une étape nécessaire vers l'objectif qui nous tient à coeur.» Faisant de nouveau écho à la récente controverse autour des propos de Jacques Parizeau sur «l'argent et le vote ethnique», Bernard Landry a assuré qu'un Québec souverain serait une « terre généreuse et inclusive ».


Élection 2003

Défusions municipales : Jean Charest plongerait les villes du Québec dans l’incertitude selon Bernard Landry

MATINTERNET Le 05 Avril 2003


En refusant d'abandonner sa politique de défusions, Jean Charest crée un climat d'incertitude, de confusion et d'instabilité dans les nouvelles villes du Québec. "Avec son projet de loi-cadre sur les défusions, JeanCharest fait pendre une épée de Damoclès au- dessus des nouvelles villes. Si l'on considère les délais qu'entraînent l'adoption d'une nouvelle loi, la tenue d'un registre municipal, les études sur les coûts et les campagnes référendaires, il faudra attendre un temps considérable avant de connaître le sort des nouvelles villes. La politique de défusions de Jean Charest est en train de plonger les 65 nouvelles villes dans l'incertitude. Je l'invite donc à nouveau à retirer son engagement", a plaidé le premier ministre, Bernard Landry.

De nombreux maires de plusieurs régions du Québec se sont élevés contre la proposition du chef du Parti libéral de permettre les défusions. Tous s'entendent pour dire que l'incertitude risque de nuire au développement des nouvelles villes. Dans un communiqué diffusé cette semaine, le maire de Saint- Jérôme, Marc Gascon, s'indignait de la position ambigue de Jean Charest : "Si l'on veut sincèrement la réussite des grandes villes, il est irresponsable de laisser planer des doutes sur leur avenir. On ne peut pas dire dans la même phrase qu'on est favorable à la réussite des grandes villes mais qu'on est prêt à détruire lesconditions de cette réussite."

De même, le maire de Val-d'Or, Fernand Trahan, qui est membre du Parti libéral, a déclaré que la promesse de Jean Charest rendrait les nouvelles villes "ingérables". "Les villes vont se déchirer. Comment conserver de l'harmonie dans un conseil pour développer ? (...) Ca paralyse tout, ça. Et il y a toute la question des employés, des conventions collectives, etc. (...) Ca va êtreingérable, car il n'y a rien de pire que l'incertitude", déclarait le maire de Val-d'Or (Le Devoir, 28 mars 2003). En refusant de s'engager à ne plus permettre les défusions, Jean Charest ouvre la porte à la tenue de 277 référendums. Ce sont 65 nouvelles villes qui seraient ainsi plongées dans l'incertitude. Toutes les régions du Québec, à l'exception de Laval et du Nord- du-Québec, seraient touchées par les défusions, c'est-à-dire plus de 4 400 000 Québécoises et Québécois, soit près de 60% de la population.

Citant l'analyse de Michelle Ouimet, éditorialiste de La Presse, le premier ministre a affirmé que la promesse de Jean Charest " est intenable politiquement ". " Il y a beaucoup trop d'éléments inconnus, beaucoup trop de questions sans réponse ", a fait valoir Bernard Landry. Prenant exemple sur Val-d'Or, le premier ministre a rappelé qu'il suffirait de 500 signatures pour enclencher le processus de défusion, soit à peine 1,6% de la population. À Vassan, 84 personnes pourraient à elles seules enclencher le processus référendaire, soit à peine 0,26% de la population de la nouvelle ville.

Devant la facilité avec laquelle les défusions pourraient être enclenchées, Jean Charest a la responsabilité d'en expliquer le processus et de répondre aux nombreuses questions qui lui sont posées. "C'est tout le système municipal du Québec que Jean Charest veut paralyser en permettant le processus des défusions. Il doit mettre un terme à cet engagement irresponsable", a affirmé le premier ministre.