élection 2003

Entrevue au Soleil

Les "défusionnés" devront payer, affirme Jean Charest

Stéphane Paquet
Le Soleil dimanche 6 avril 2003


Les "défusionnistes" devront ouvrir leurs goussets même s'ils réussissent à séparer leur agglomération des nouvelles grandes villes. Pas question, dit Jean Charest, de les laisser partir sans qu'ils ne paient leur juste part des services qu'ils reçoivent des grandes villes.

En entrevue éditoriale au SOLEIL hier matin, le chef libéral est revenu sur le concept de "fiscalité d'agglomération" qui ferait en sorte que la facture des services municipaux serait partagée, même après une défusion. "Tout le monde va assumer tout, a-t-il dit. Le principe, c'est qu'un citoyen qui reçoit des services qui lui arrivent d'une autre municipalité, il doit en assumer le coût. C'est le principe, ça va faire partie de l'équation."

Cette équation, elle viendrait si les citoyens d'une ancienne ville demandent un référendum pour se retirer de la nouvelle grande ville. "C'est là où se joue le débat, soutient le chef libéral. On a toujours dit qu'on veut que les citoyens, appelés à se prononcer, connaissent les avantages, les désavantages et les coûts."

Bernard Landry a beau être revenu à la charge, hier, sur la question des défusions municipales en compagnie du maire de Val-d'Or - un libéral - , Jean Charest soutient que sa promesse de permettre la tenue de référendums sur les défusions "n'est pas pour nous un boulet, au contraire". Il accuse plutôt Bernard Landry de mener "une campagne de peur". Jean Charest reconnaît que, parfois, un gouvernement passe au-dessus de préoccupations locales pour assurer un intérêt supérieur, mais il ajoute que, dans le cas des fusions municipales, le Parti québécois n'en avait pas parlé à la dernière élection. "En 1998, le gouvernement du Parti québécois n'a jamais obtenu de mandat pour faire ce qu'il a fait. On peut même présumer que s'il l'avait énoncé avant la campagne, il y aurait eu des résistances."

Et il ne croit pas que sa position, décriée par les maires des villes fusionnées, lui fera perdre des votes lundi prochain, même s'il a tenu à dire, lors du débat des chefs, qu'il souhaitait que les nouvelles villes réussissent. "Je pense qu'il y avait là un enjeu qu'il fallait éclaircir. Je reconnais que la position que l'on avait prise laissait l'impression à des gens que l'on allait combattre les nouvelles villes, alors que c'était faux. Il fallait mettre les points sur les i. (...) L'essentiel de l'élection générale, c'est la santé", ajoute-t-il, pas les défusions.

Le budget Marois

Outre la loi-cadre sur le processus ouvrant la porte aux défusions, un gouvernement Charest devrait s'attaquer rapidement à la préparation d'un premier budget. Ce n'est pas à ce moment que les Québécois sauront comment le PLQ entend financer ses baisses d'impôt. "Le premier budget visera davantage à stabiliser la situation pour qu'on puisse, dans la première année, entreprendre le travail de fond qu'on a prévu dans notre programme."

En clair, cela veut dire que, si le PLQ prend le pouvoir, c'est le deuxième budget qui serait l'occasion de matérialiser la révision de programmes que le PLQ entend faire subir au gouvernement du Québec. Jean Charest espère ainsi récupérer les sommes nécessaires afin de baisser les impôts de cinq milliards $ en cinq ans. "Il faut donc faire une révision des programmes et des structures. Et il faut se poser la question suivante : est-ce que c'est, sur le plan financier, rentable pour le contribuable d'investir dans les structures ? Comment pouvons-nous concentrer nos actions ?"

Hier encore, malgré les 50 minutes qu'a duré l'entrevue, Jean Charest a été avare de commentaires sur les différentes structures qu'il voudrait abolir. Tout au plus a-t-il répété qu'il examinerait les organismes sans but lucratif créés par Québec, les régies régionales de la santé qu'il veut abolir et les tribunaux administratifs dont il veut revoir le fonctionnement.

Et Jean Charest ajoute que son approche serait moins "dogmatique" que celle proposée par l'ADQ de Mario Dumont. "Si on veut faire les changements que l'on propose, on n'a pas besoin d'y aller avec une scie à chaîne."

Cet éventuel deuxième budget serait également l'occasion d'adopter une politique en ce qui a trait à la dette de 107 milliards $. "La meilleure façon de gérer la dette, c'est de faire en sorte qu'on puisse grossir l'économie du Québec de telle sorte qu'elle puisse rétrécir par rapport au PIB, dit Jean Charest. Il est très clair pour moi que l'urgence, c'est de réduire les impôts pour qu'on puisse s'assurer qu'il y a une croissance économique."

SPaquet@lesoleil.com


Élection 2003

Les baisses d'impôt seront conditionnelles au maintien du déficit zéro, dit Charest

Robert Dutrisac
LE DEVOIR 5-6.4.2003


Sainte-Foy - Si l'état des finances publiques le commandait, Jean Charest, une fois premier ministre, n'hésiterait pas à maintenir l'équilibre budgétaire plutôt que de respecter l'engagement libéral de réduire les impôts de cinq milliards en cinq ans.

Le choix entre le retour au déficit et les baisses d'impôt est clair pour le chef libéral. «Il n'est pas question de sacrifier l'équilibre budgétaire», a assuré Jean Charest, quelles que soient les incertitudes que la guerre en Irak laisse planer sur la situation économique mondiale.

Toutefois, Jean Charest a rappelé que le cadre financier qui charpente le programme électoral de son parti s'appuie sur des hypothèses prudentes. «On ne retournera pas au déficit, d'une part, mais, d'autre part, je vous rappelle -- parce que c'est une question de rigueur -- que, dans notre cadre financier, on a des projections qui sont très, très prudentes, que ce soit pour la croissance économique, les transferts fédéraux et ce qu'on appelle le phénomène d'élasticité de nos revenus gouvernementaux», a-t-il dit. Il a souligné que ce cadre financier était basé sur une croissance économique moyenne de 2,5 % par année tandis que le dernier budget Marois table sur une croissance de 3,5 % en 2003-04 et de 3,2 % en 2004-05.

Après un bain de foule dans un centre commercial de Québec, le chef libéral a fait un saut, hier, dans la circonscription de Jean-Talon, en banlieue de Québec, pour donner un coup de pouce à la députée libérale Margaret Delisle, qui avait remporté la victoire par seulement 156 voix en 1998. En soirée, M. Charest s'est retrouvé dans un autre comté chaudement disputé, celui du député libéral de Kamouraska-Témiscouata, Claude Béchard.

Jean Charest a réclamé de Bernard Landry qu'il présente un cadre financier à l'instar de son parti et de l'Action démocratique du Québec. Il a rappelé que, lors des élections de 1998, Lucien Bouchard avait présenté le cadre financier d'un prochain gouvernement péquiste. «Je reconnais que l'ADQ a déposé un cadre financier qui se prête à l'examen. Les seuls à ne pas avoir déposé de cadre financier, c'est les péquistes et M. Landry. Pas un chiffre, rien», a -t-il dit. Les projections du dernier budget Marois, déposé le 11 mars, ne suffisent pas car «ils ont fait une foule d'annonces qui ne sont pas incluses dans le budget».

Le chef libéral s'en est pris, hier, à la vice-première ministre Pauline Marois qui, dans une entrevue accordée au Journal de Québec, affirmait que les compressions envisagées par le PLQ, totalisant environ deux milliards par année au terme de cinq ans, signifieraient l'abolition des ministères de l'Environnement, de la Culture et des Relations internationales. «En terme de démagogie, on ne peut pas aller plus loin que ça, s'est offusqué M. Charest. Ça ressemble beaucoup, avouons-le, à de la panique quand une femme comme Mme Marois, qui a quand même une certaine expérience de la politique, se permet de dire des grossièretés de cet ordre-là.»

Réagissant aux dernières statistiques sur le chômage, qui montrent un accroissement de 0,3 % du taux de chômage au Québec, à 8,9 %, et une perte de 21 000 emplois, M. Charest a soutenu que la performance économique du Québec était en deçà de la moyenne canadienne tant sur le plan de la croissance que sur celui de la création d'emplois. «Il est peut-être temps qu'on change de formule», a-t-il dit, rappelant que le Québec n'attire que 18 % des investissements privés au Canada même si le gouvernement Landry dépense plus de quatre milliards par année en subventions et en crédits d'impôt aux entreprises.


Élection 2003
Défusions et réduction du fardeau fiscal

Landry adopte un ton dramatique

Le chef péquiste évoque la «catastrophe» et le «désordre» qui surviendraient avec l'élection du PLQ

Tommy Chouinard
LE DEVOIR 5-6.4.2003


Catastrophes, désastres, horizons atroces. Si le premier ministre Bernard Landry se dit inquiet des impacts de la guerre en Irak, il emploie plutôt ce vocabulaire pour traiter des engagements du Parti libéral du Québec. Se défendant bien de céder à la panique, le chef péquiste brandit encore une fois la menace de «choses graves», mais cette fois il s'agit de la «catastrophe des défusions» et du «désordre des finances publiques» qu'entraînerait une victoire du PLQ le 14 avril. Après avoir invité les fédéralistes à voter pour lui, le chef péquiste lance maintenant un appel aux militants libéraux pour se convertir au Parti québécois.

«Je vais vous demander une chose. Veuillez aller dire à d'honnêtes libéraux que cette fois-ci ils préparent des choses d'une gravité extrême et que ça devient un devoir civique de bloquer une telle possibilité pour le Québec des cinq prochaines années», a lancé Bernard Landry hier à quelque 200 membres enthousiastes de la Chambre de commerce de l'est de l'île de Montréal réunis dans Anjou.

Bernard Landry hausse maintenant le ton pour attaquer le PLQ, qui connaît une remontée dans les intentions de vote depuis le débat des chefs de lundi dernier. «Est-ce que, dans toute l'histoire contemporaine du Québec, un parti a osé proposer un horizon aussi atroce?», s'est même demandé le chef péquiste.

Selon le premier ministre, le cadre financier du PLQ serait d'une «gravité extrême». «Le mot d'ordre à nos militants et nos militantes, c'est: tirez à boulets rouges sur les rouges pour éviter de retourner dans le rouge», a même lancé le ministre des Affaires municipales et de la Métropole, André Boisclair, lors d'une conférence de presse.

Ce cadre financier repose sur le gel des budgets de tous les ministères sauf ceux de la Santé et de l'Éducation, pour parvenir à réinvestir en santé et réaliser des baisses d'impôt. «Quand on gèle les budgets, on les réduit [parce qu'on ne couvre pas] la hausse des coûts de système et l'inflation. Si les agriculteurs ont besoin d'un soutien, le budget de l'Agriculture va diminuer sous les libéraux. Le budget de la Culture va diminuer, le budget de l'aide aux familles va diminuer. Rien que ça, c'est une raison pour empêcher le Parti libéral de prendre le pouvoir», a expliqué le premier ministre. Bernard Landry estime aussi que le cadre financier du PLQ a «explosé» et «ne tient plus», en raison de nouvelles dépenses non prévues et non chiffrées annoncées depuis la sortie du cadre libéral en septembre dernier.

D'après le chef péquiste, les libéraux ont tout faux de prétendre que leur priorité est la santé, puisqu'ils investissent un montant double dans la réduction du fardeau fiscal des particuliers, c'est-à-dire cinq milliards de dollars sur cinq ans. Par contre, si le PQ est élu, les citoyens devront attendre au moins deux ans avant de voir des baisses d'impôt, «parce que ce n'est pas réaliste [pour le moment]», a noté M. Landry. «Avec Jean Charest, le Québec retournerait dans le rouge. Ça fait six ans qu'on travaille avec l'encre bleu, on n'a pas l'intention de se racheter le vieil encrier», a affirmé M. Landry, brandissant le spectre du retour aux déficits budgétaires si les libéraux sont portés au pouvoir.

D'après Bernard Landry, «une autre menace», «une véritable bombe à retardement socioéconomique et institutionnelle» guette les Québécois si le PLQ est élu: «le projet absurde de défaire les grandes villes du Québec». L'engagement du Parti libéral d'adopter une loi-cadre permettant le tenue d'un référendum sur les défusions mettrait en péril la paix sociale, a-t-il plaidé. «On approche peut-être de pouvoir faire un référendum sur la souveraineté, je ne m'en cache pas si j'ai l'assurance morale qu'on peut le gagner. Mais les défusions, ça implique 268 référendums possibles. Ça va en faire, des belles années devant nous avec les querelles que ça implique», a-t-il dit.

«Une infime quantité de citoyens des anciennes villes pourrait enclencher un processus de défusion des grandes villes», a renchéri André Boisclair. Si 10 % des électeurs signaient un registre public, le processus menant à la tenue d'un référendum serait en effet mis en branle. «Jean Charest se dit l'apôtre des baisses d'impôt et pourtant il doit prendre acte qu'un geste de démantèlement de la grande ville conduirait à augmenter le fardeau fiscal des citoyens des anciennes villes de Montréal», a-t-il expliqué.

La légitimité des administrations municipales serait également ébranlée. «Qu'arrivera-t-il au maire de Montréal, qui habite Outremont, si la ville d'Outremont faisait le choix de faire bande à part? Ça disqualifierait le maire de Montréal d'être maire», a souligné M. Boisclair.

Pour la troisième journée consécutive, Bernard Landry s'est limité à faire des conférences de presse pour dénoncer les engagements du Parti libéral. Il ne se dit pas pour autant en «mode panique», comme l'a prétendu cette semaine Jean Charest. «On est en mode civique. Dans une campagne électorale, critiquer les positions de l'adversaire, c'est un devoir. Dans les deux premières semaines, on avait tout un programme socioéconomique à expliquer à la population. Là, on change de mode, comme c'était prévu dans notre plan de campagne», a-t-il expliqué.

Bernard Landry a assuré qu'il ne verse pas dans l'inflation verbale. «En termes institutionnels, on peut créer des désastres, des catastrophes, des bombes à retardement. C'est un langage imagé pour faire ressortir des situations d'une extrême gravité», a-t-il dit.


Élection 2003
Rencontre avec Chantal Renaud, compagne de Bernard Landry

Un oiseau sur l'épaule du chef

Judith Lachapelle
La Presse 5.4.2003


Élections 2003 - Tel le phénix, Chantal Renaud aime dire qu'elle a vécu plusieurs vies. Celle qu'elle file depuis un an avec son amoureux est un "cadeau", assure-t-elle, même si elle doit accepter les contraintes d'une vie publique qu'elle avait tant voulu fuir. Dans la dernière partie d'une série de rencontres avec les conjointes des chefs de parti, La Presse présente aujourd'hui Chantal Renaud, la compagne du chef du Parti québécois, Bernard Landry.

"Tu vas pas aller faire de l'autobus!"

Chantal Renaud éclate de rire en imitant sa mère qui ne pouvait croire, il y a quelques semaines, que sa fille se préparait à monter dans l'autobus du Parti québécois pour partir en tournée électorale. Elle-même devait se demander si ce n'était pas plus une galère qu'un autobus... "À Paris, les attachés politiques me disaient que ça allait être l'enfer, même leur débit s'accélérait quand ils en parlaient! Je m'étais préparée au pire!"

Trois semaines de campagne électorale plus tard, Chantal Renaud semble s'amuser comme une enfant. L'enfer? Mais voyons. Bien sûr, il y a l'horaire serré, les visites et les points de presse, les nombreux déplacements dans toute la province, le stress et la pression. Mais elle parle avec émerveillement des découvertes qu'elle a faites sur la route. Ce collège de Thetford Mines formant des jeunes spécialistes de l'eau souterraine qui travailleront dans leur région. Ou cette maison de l'enfance dans la circonscription de Louise Harel où on écoute les mots des enfants pour mieux soulager leur âme.

Après avoir vécu en France pendant plus de 20 ans, Chantal Renaud dit redécouvrir avec éblouissement ce qu'est le Québec de 2003. Il faut dire que sa dernière grande tournée provinciale date de son époque yéyé, et ce n'était pas le président du Parti québécois qu'elle suivait, mais un certain Donald Lautrec... "On était allés dans les endroits les plus reculés. Je suis même allée où la route s'arrêtait à l'époque, c'était à Normétal, en Abitibi. C'était merveilleux, j'avais 18 ans, et je me disais "Ça alors, m'vlà rendue au bout du monde!"

Alors, comment l'ancienne chanteuse sixties devenue une scénariste respectée en France arrive-t-elle à survivre dans la jungle politique québécoise? Elle n'a certes pas l'expérience d'une Michèle Dionne ou d'une Marie-Claude Barrette, mais elle n'en a pas moins des convictions. "J'ai fait campagne seule en France pendant longtemps, raconte-t-elle. On me disait "Ah! Vous êtes canadienne!" Et chaque fois je répondais "Non, je suis québécoise!" Ils parlaient du Canada et je leur disais "Ah bon? Mais qu'est-ce que vous connaissez?" Ils parlaient de Chicoutimi, Québec, Montréal, Gaspé... Mais ça, c'est le Québec! Je leur disais: "Le Canada, c'est beaucoup plus grand et les gens ne parlent par français, c'est Edmonton, Calgary"..."

La militante solitaire a donc été ravie de se retrouver au beau milieu d'assemblées péquistes. "C'est vrai que nous sommes portés par un vrai enthousiasme, une telle énergie à travers le Québec, c'est vraiment exceptionnel, dit-elle. Moi, je suis scénariste de profession, j'ai un imaginaire en marche. Je ne me lasse pas de me dire combien ça doit être ignoble une campagne électorale quand ça ne marche pas, sans toutes ces vibrations exceptionnelles. Ça doit être effrayant."

Après avoir connu une carrière fulgurante comme chanteuse et animatrice dans les années 60, puis s'être exilée en France pour recommencer à neuf derrière les caméras, Chantal Renaud revient au Québec... pour être à nouveau sous les projecteurs. Ironique? Oui, un peu. "Mais dans mon ancienne carrière, je n'étais pas fière. J'étais vraiment gênée parce que je ne savais pas chanter!"

"Maintenant, ma voix me sert à voter! Je suis un bel exemple de recyclage!" Si elle était un peu ennuyée au début de sa nouvelle vie québécoise que les gens lui rappelle constamment son passé (depuis la chanson Comme un garçon jusqu'à son ineffable plongeon toute nue dans L'Initiation), elle dit s'être maintenant habituée. Son amoureux lui répète que son "extrême grâce d'aujoud'hui vient de toutes les expériences accumulées et elles sont aussi bonnes que les autres". "J'ai fini par accepter cette idée-là. Ce que je suis, c'est ça."

Chantal Renaud parle franchement et librement- malgré la présence de l'attaché de presse à ses côtés qui enregistre même la conversation- et laisse échapper un surprenant "mon fiancé" en parlant de Bernard Landry... Fiancé!? Elle rougit, en niant de la main. "Fiancé, en France, ça veut dire qu'on a décidé d'être ensemble. Non, nous sommes mariés avec le Québec!"

Elle en veut pour preuve cette bague qu'elle porte à l'annulaire gauche. "Regardez. C'est une fleur de lys, ça doit faire 15 ans que je la porte, j'étais prédestinée!" Effectivement, c'est tout à fait le genre de bague que le chef d'un parti souverainiste aurait pu avoir offert à sa blonde... C'est vrai, concède-t-elle. Mais elle jure qu'il n'y a pas de mariage, ni de fiançailles au programme. Pas pour l'instant en tout cas...

Ça suffit, au lit!

Dans ce restaurant de Varennes où s'est arrêté l'autobus du PQ, Chantal Renaud raconte ses péripéties dans un discours un peu naïf et décousu, ponctué de nombreux éclats de rire. "L'humour, c'est comme un oiseau sur l'épaule", dit-elle, en ajoutant que c'est grâce à cette joie de vivre qu'elle a pu survivre aux plus dures épreuves, comme le suicide de son fils Patrice il y a quelques années. Sa voix perd d'ailleurs de son éclat lorsqu'elle l'évoque. La douleur, on le devine, est toujours très vive.

Son rôle à elle dans la campagne est clairement d'être aux côtés de son conjoint, partout, en tout temps. "J'ai le meilleur rôle. Je m'occupe de mon chum, je le fais rire, j'en prends soin. C'est l'homme que j'aime, alors franchement, j'en demande pas plus."

Et que ça plaise ou non aux organisateurs de la campagne. Car Chantal Renaud veille sur son amoureux avec un soin jaloux. "Tout le monde me disait: prenez-en bien soin! Comme si je m'étais acheté un cheval de course!" Alors, quand elle a scruté l'horaire de la campagne et qu'elle s'est rendu compte qu'il n'y avait pas un jour de repos en 34 jours... "Parfois, il y a des activités toute la journée et c'est écrit "22 h: souper libre". Autant dire qu'il est déjà mort! Ça, ça m'a énervée. Alors, tous les jours, de 16 h à 18 h, l'autobus s'arrête, parfois même devant un motel. On nous descend tous les deux, l'équipe reste à bord de l'autobus, et nous, on se couche dans la chambre de motel. S'il arrive à dormir une demi-heure, c'est déjà ça." À la sortie de leur cocon, ils regagnent l'autobus sous les applaudissements de l'équipe...

Et elle a réussi à l'imposer facilement aux organisateurs du Parti québécois? Elle glisse un coup d'oeil coquin à l'attaché de presse Hubert Bolduc, qui lève malicieusement les yeux au ciel. Non, dit-elle, ça n'a pas été trop difficile à inclure dans l'horaire. Et M. Landry s'y est plié également de bonne grâce? "Oh, il n'est pas obstineux avec moi, il sait que j'ai raison!"

Sauf peut-être quand il s'agit de surveiller son assiette.. "J'ai bien de la misère avec lui! On lui présente quelque chose, et il le prend! Moi, quand j'arrive, j'ai l'air de la terreur. J'enlève le gâteau des mains d'une serveuse que je ne connais pas et je lui demande une salade de fruits à la place!"

La scénariste en campagne a les yeux grands comme ça et une oreille à l'affût. Elle attrape çà et là une expression colorée que l'attaché de presse inscrit dans un carnet. "Hier, une jeune fille a dit à propos d'un homme qui n'était pas très beau qu'il "avait pigé tard dans le sac à faces"!" Toutes ses découvertes lui serviront peut-être dans la rédaction d'une série dont elle vient de remettre le synopsis à France 2, une histoire d'amour entre un Français et une Québécoise.

Son expérience lui aurait-elle donné l'envie de se lancer elle aussi comme candidate? "Non non, pas du tout, je ne suis pas assez sérieuse et je déteste les responsabilités. J'aime l'écriture, je peux le faire n'importe où, que ce soit à Paris, à Montréal ou à Québec. Ça correspond plus à mon esprit créatif."

Ses amis ne se privent pourtant pas pour se payer gentiment sa tête, comme la comédienne Louise Latraverse qui aurait un malin plaisir à la surnommer "Evita", en référence à la mythique épouse du président argentin Juan Peron. Elle-même s'est amusée à se présenter comme "la première blonde du Québec" parce qu'elle trouvait l'expression "première dame" un peu austère.

Bref, la vie n'est certainement pas un scénario dont les rebondissements sont écrits à l'avance. "Je ne me pose pas beaucoup de questions face à mon avenir personnel, à part la souveraineté, dit-elle en souriant. Depuis que j'ai perdu mon fils, j'ai arrêté de me poser des questions sur mon avenir à moi. Pour le reste... Je pensais ne plus rien recevoir de la vie, plus rien à donner. C'est un cadeau de la vie!"

LE PLUS BEAU SOUVENIR EN POLITIQUE

Le soir du référendum de 1995. " Jétais en Provence, à six heures de décalage du Québec. On a eu les résultats des Îles-de-la-Madeleine... J'avais gagné, j'étais souveraine ! Le champagne ! La folie ! Jétais habillée en blanc et bleu, j'en pleurais de joie ! "

LE PIRE SOUVENIR EN POLITIQUE

Le soir du référendum de 1995 ! " Je navais pas dormi de la nuit, puis j'ai appelé plus tard à la délégation à Paris... Il était 6 h du matin... Je ne voulais pas encaisser la nouvelle ! Je me disais qu'il y avait peut-être un bureau de vote qui n'avait pas été dépouillé, ça avait passé tellement serré. J'ai tellement pleuré... Le lendemain, je me suis levée avec un gros chagrin, en plus avec tout le champagne que j'avais bu - à tort ! Mais au moins, j'ai été souveraine pendant quelques heures ! "

SI J'ÉTAIS MINISTRE?

" Ministre des Loisirs ! " dit-elle en éclatant de rire. " Non, sérieusement, je ne sais pas... La culture me passionne, c'est tellement ancré en moi. "


Élection 2003

Landry enrôle le Bloc dans la campagne

Mario Cloutier
La Presse 5.4.2003


BERNARD LANDRY a invité le Bloc québécois à se joindre au Parti québécois hier soir à Montréal afin d'assurer sa réélection le 14 avril prochain. Le chef du PQ a invité les militants bloquistes à faire preuve de solidarité avec les péquistes pour assurer leur victoire.

Dans un discours moins souverainiste que militant, le chef du PQ a rappelé aux 850 bloquistes réunis pour un congrès intitulé Solidaire du Québec que ces élections demeuraient une étape incontournable vers "l'objectif qui nous tient à coeur": la souveraineté.

"Nous sommes capables de gouverner le pays d'une façon exemplaire et en même temps faire venir le jour où il sera libre et complètement libre de son destin", a lancé M. Landry.

Malgré la guerre qui occupe le parti frère du PQ à Ottawa, il a dit compter sur les militants du Bloc pour la campagne électorale: "Je sais que je peux compter sur vous et qu'en bloc dans les jours qui viennent, vous allez chercher le meilleur de vous-mêmes, vous allez mobiliser tout ce que peut inspirer l'amour de la patrie pour que la patrie reste debout et qu'elle advienne pleinement, rapidement."

Il a encouragé les bloquistes à trouver la "motivation voulue", à faire campagne "dans les rues et les rangs, les villes et les villages". Il demande aux bloquistes de porter la cause "progressiste et nationale" des souverainistes partout au Québec dans les jours qui viennent: "Je vous demanderais de vous servir de la dernière semaine de la campagne électorale pour faire ressortir cette dimension essentielle de notre action."

Au grand plaisir des bloquistes, le chef du PQ est revenu sur son adversaire libéral, Jean Charest, qui a annoncé hier après-midi vouloir respecter le déficit zéro s'il prend le pouvoir, même s'il doit, pour ce faire, modifier son programme de réduction des impôts. "Jean Charest a attrapé la maladie de l'ADQ. Il change d'idée", a blagué Bernard Landry.


Élection 2003

L'UFP frappe sur Landry

Denise Veilleux dénonce le bilan environnemental du gouvernement Landry.

Le Droit 5.4.2003


La candidate de l'Union des forces progressistes (UFP) dans le comté de Hull a brossé un tableau sombre des réalisations du gouvernement en place en matière environnementale et répété les engagements de son parti à cet égard.

Mme Veilleux a convoqué les médias au Lac Leamy, là où Loto-Québec voulait construire un terrain de golf. Le projet a finalement été abandonné devant l'opposition populaire à laquelle elle a pris part très activement.

"Je veux dénoncer l'hypocrisie du gouvernement péquiste qui est venu parler d'environnement, d'eau et de rivières ici au lac Leamy alors que ce même gouvernement a tenté d'y faire construire un terrain de golf l'an dernier. Pense-t-il que les gens ont déjà oublié ? Et les députés libéraux, qu'ont-ils fait pour protéger le lac Leamy ? Rien", a déclaré Mme Veilleux.

Budget critiqué

La candidate de l'UFP a aussi critiqué les réductions du budget du ministère de l'Environnement entre 1992 et 1997. Ces réductions n'ont pas été compensées par les récentes hausses. "Il y a eu un démantèlement sournois du ministère de l'Environnement", a ajouté Mme Veilleux.

Pour la région, l'UFP préconise l'instauration d'un service de trains de banlieue et l'adoption de mesures pour réduire la consommation d'essence. Mme Veilleux croit aussi que le principe de "pollueur-payeur" devrait primer.


Élection 2003

Des libéraux fédéraux sautent dans l'arène

Pascale Breton
La Presse 6.4.2003


Jonquière - À une semaine des élections, des députés libéraux fédéraux sautent dans l'arène provinciale pour donner un coup de main aux candidats du Parti libéral du Québec.

Après le député de Beauharnois-Salaberry, Serge Marcil, mercredi, c'était au tour du député de Bonaventure et des Îles-de-la-Madeleine, Georges Farrah, et du député de Chicoutimi, André Harvey, de participer à un grand rassemblement des libéraux dans Jonquière hier après-midi.

Prenant la parole devant une foule de 350 militants, M. Harvey a d'ailleurs témoigné de sa solidarité envers les libéraux provinciaux en critiquant le gouvernement Landry, qui a régulièrement frappé au cours des derniers mois sur la tête d'Ottawa. "Ce n'est pas vrai que c'est toujours la faute du fédéral. Je suis là pour en témoigner, Jean!", a lancé M. Harvey.

En conférence de presse, le chef libéral s'est toutefois défendu d'avoir besoin de l'appui des libéraux fédéraux pour l'emporter le soir du 14 avril. Il s'agit avant tout de travailler pour les citoyens des régions, a-t-il martelé. "Il y a une communauté d'intérêts. On va travailler ensemble, on est fier de dire qu'on va s'associer pour faire avancer les intérêts d'une région."

Le Parti québécois aime bien parler du Bloc québécois comme d'un parti frère, et leurs chefs respectifs, Bernard Landry et Gilles Duceppe, se côtoient régulièrement sur la même tribune. Mais il en est tout autrement pour les libéraux. À plusieurs reprises, ils se sont vivement défendus à l'Assemblée nationale lorsque leurs adversaires les associaient aux gaffes commises par les libéraux fédéraux.

Et Stéphane Dion?

Cette distance semble désormais s'amoindrir. Effacés en début de campagne, des députés fédéraux se font plus présents- comme hier-, ce qui semble plaire au chef du PLQ.

Ces députés sont des régionalistes, a justifié M. Charest. "Ils ont ce caractère commun et ça rejoint en grande partie le sentiment des gens d'ici, qui veulent d'abord des députés qui vont parler pour leur région."

Le chef libéral est d'ailleurs resté évasif lorsqu'un journaliste lui a demandé s'il serait aussi fier de recevoir l'appui de Stéphane Dion à Montréal qu'il l'était d'André Harvey au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Pour attaquer ses adversaires, par contre, M. Charest a rapidement retrouvé la vigueur qui le caractérise depuis une semaine. Comme la veille dans Kamouraska-Témiscouata, il a répété hier que "Bernard Landry est à la politique ce que la marmotte est au printemps", affirmant que le chef du Parti québécois ne visite les régions qu'en temps d'élections.

La plateforme péquiste, principalement la semaine de quatre jours et le crédit d'impôts pour les voyages, lui donnent matière à frapper son adversaire. Les attaques se font d'ailleurs de plus en plus précises. "Au rythme où ça va là, si on laisse M. Landry aller encore une autre semaine, il va vouloir subventionner les siestes l'après-midi", a déclaré le chef libéral sous les éclats de rire. M. Charest a plus tard défendu cette attaque en affirmant "qu'il y a des images qui illustrent les priorités que l'un et l'autre accordent pour le prochain gouvernement du Québec". Selon le chef libéral, il s'agissait d'une phrase "dite sur le ton de l'humour, c'est dit amicalement et sans méchanceté".

Dans un communiqué, les libéraux ont aussi raillé leurs adversaires du Parti québécois. Tandis que le chef Bernard Landry affirmait lors du débat télévisé que son parti menait des études depuis un an sur les répercussions de la semaine de quatre jours, la ministre des Finances, Pauline Marois, a déclaré l'avoir appris en même temps que tout le monde, rappellent les libéraux.

Les attaques se font plus précises, donc, mais sur le terrain, la campagne est prudente. Au cours des derniers jours, le chef libéral s'est concentré sur des circonscriptions à préserver plutôt que de chercher à en conquérir d'autres. Après avoir visité Charny, Montmagny, Jean-Talon et Kamouraska-Témiscouata à la fin de la semaine, il s'est arrêté hier dans Jonquière, où la députée libérale Françoise Gauthier s'est fait élire en octobre 2001 à la faveur d'élections complémentaires.

Après un saut de quelques heures aux Îles-de-la-Madeleine hier soir- en compagnie notamment du député libéral fédéral de l'endroit, Georges Farrah- M. Charest sera en Montérégie aujourd'hui.


Élection 2003

Baisser les impôts, impossible ?

Alain Dubuc
Le Soleil 5.4.2003


Éditorial - À l'exception de la question de la souveraineté, le thème où les différences sont les plus significatives entre les programmes péquistes et libéraux, c'est celui de la fiscalité et des choix de dépenses publiques. Le Parti québécois n'a pas l'intention de réduire les impôts au cours des deux prochaines années et il ne s'engage pas pour l'avenir, préférant utiliser ses ressources pour améliorer les services publics dans le prolongement du budget et des nombreux projets annoncés depuis quelques mois. Les libéraux, quant à eux, promettent d'importantes baisses d'impôt, un milliard par année, et se limitent à deux priorités, soit la santé, où l'on investirait massivement, et l'éducation.

Ces deux positions marquent une différence fondamentale, beaucoup plus importante qu'il n'y paraît, sur la conception de l'État, le développement économique et la place des individus. Derrière les promesses et les chiffres, se profilent deux projets de société.

Dans le vocabulaire classique, on parlerait d'une polarisation gauche-droite, mais ces catégories s'appliquent mal à la situation québécoise quand on voit que les libéraux sont autant, sinon plus engagés dans les grands programmes collectifs de la santé et de l'éducation. Il serait plus approprié d'y voir l'opposition entre l'interventionnisme péquiste et le conservatisme fiscal libéral.

En fait, même s'il n'a pas lieu formellement, le débat sur le modèle québécois est bel et bien engagé, mais il a lieu par la bande, à travers le débat sur la fiscalité et l'utilisation des fonds publics. Jusqu'ici, le débat a d'ailleurs porté sur la forme, les chiffres, plutôt que sur le fond.

En substance, les péquistes reprochent à Jean Charest l'irréalisme de son plan financier et ils affirment qu'il est impossible de promettre, tout à la fois, de maintenir le déficit zéro, de baisser substantiellement les impôts et d'injecter massivement en santé.

On ne doute pas de la sincérité des péquistes dans leurs critiques. Mais leur cri du coeur est aussi l'aveu d'échec et d'impuissance d'un gouvernement qui, après neuf ans au pouvoir, ne peut pas imaginer qu'une autre équipe réussisse là où elle a échoué.

Le projet libéral est, en effet, parfaitement réalisable. Ce sont des objectifs difficiles mais atteignables. Et surtout, ce sont des objectifs souhaitables. Les Québécois ont droit à un service de santé bien financé, ils ont droit aussi d'être libérés de ce sort qui en fait les contribuables les plus taxés en Amérique du Nord.

En gros, la baisse des impôts d'un milliard par année mènerait, au bout de cinq ans, à une réduction substantielle de 27 % de l'impôt sur le revenu. Cela ramènerait le Québec dans la moyenne canadienne. Du côté de la santé, l'augmentation des dépenses prévue par les libéraux, 5,1 % par année, est comparable aux croissances observées dans les autres provinces. Le Québec, on le sait, est à l'avant-dernier rang canadien pour les dépenses de santé et il accuse un retard de 1,56 milliard $ pour rattraper le niveau des autres provinces.

Dit autrement, le projet libéral consiste à rattraper la moyenne canadienne au plan du fardeau fiscal et de commencer à rattraper la moyenne canadienne en dépenses de santé. Impossible ? Pourquoi les autres provinces, dans le même cadre fédéral, y arrivent-elles ? Pourquoi serait-ce possible ailleurs et pas ici ?

Il y a bien sûr des contraintes proprement québécoises. D'abord, la nature même du Québec qui impose des responsabilités et des dépenses. Mais aussi l'héritage libéralo-péquiste, avec ses déficits énormes et sa dette plus élevée qu'ailleurs, qui ont exigé plus de sacrifices pour l'élimination du déficit et qui réduisent encore la marge de manoeuvre financière. Mais est-ce que cela explique tout ?

Une autre partie de l'explication tient au fait que le gouvernement péquiste, contrairement à ce qui s'est fait dans les autres provinces, ne s'est pas lancé dans un examen systématique de ses activités et commençait à peine à en parler. Si la lutte au déficit zéro est une grande réalisation de Bernard Landry, le fait que le gouvernement péquiste n'ait pas analysé systématiquement la pertinence de chaque programme, chaque fonction, chaque organisme, est un grand échec.

Voilà aussi pourquoi les libéraux disposeraient d'une réelle marge de manoeuvre s'ils font le travail que les péquistes n'ont pas voulu sinon pas osé faire. C'est d'ailleurs ce que propose Jean Charest lorsqu'il évoque un gel des dépenses autres que l'éducation et la santé, un examen des programmes ou une remise en cause des politiques d'aide aux entreprises où le gouvernement péquiste a englouti des milliards.

Le reproche que l'on peut faire aux libéraux, ce n'est pas leur irréalisme, mais leur absence de transparence. Geler les dépenses des ministères, pour aller chercher 1,7 milliard $, comme ils le proposent, ce n'est pas une simple mesure mécanique, mais un projet très exigeant, qui exigera des compressions à certains endroits. Un examen des programmes, ça implique que l'on va remettre en cause des activités auparavant perçues comme importantes. Une réduction des cadeaux aux entreprises, c'est également une remise en cause d'un des fondements du modèle québécois.

À la rigueur, on peut accepter qu'il soit difficile pour les libéraux de savoir, dans le détail, ce qu'ils feraient au pouvoir avant d'avoir pu examiner les programmes, mais rien dans leur campagne ne laisse entrevoir que leur projet mène à des choix douloureux, difficiles et parfois impopulaires.

Mais l'essence du débat, c'est qu'il n'est pas vrai, comme le croient beaucoup trop de Québécois, que leur très lourd fardeau fiscal est essentiel pour assurer une société solidaire. Il y a trop d'argent gaspillé et pas assez d'argent là où c'est nécessaire, comme en santé.

Le virage proposé par les libéraux serait bénéfique pour les Québécois, car la réduction du fardeau fiscal permettrait d'élever le niveau de vie des Québécois et faciliterait le développement économique, tandis qu'un réexamen des programmes permettrait de dégager les ressources pour les missions de l'État qui sont essentielles.

Et c'est ainsi que, contrairement à ce que croient beaucoup trop de Québécois, il n'est pas vrai que leur très lourd fardeau fiscal est nécessaire pour assurer une société solidaire. Une bonne partie de leur argent sert à financer du gaspillage ou des activités qui n'ont rien d'essentiel.

Président et éditeur

ADubuc@lesoleil.com


Irak

La démocratie émotionnelle

Denise Bombardier
LE DEVOIR 5-6.4.2003


La présente guerre a mis en lumière avec une acuité dramatique un phénomène directement lié au système de diffusion de masse dans lequel nous baignons, celui de la démocratie émotionnelle. Il existe dans nos populations un besoin irrépressible d'éprouver les mêmes émotions que son voisin, de vibrer à l'unisson autour des mêmes slogans, de détester les mêmes symboles ou de s'identifier systématiquement à ceux qui apparaissent, à tort ou à raison, comme des victimes.

Pour triompher, la démocratie émotionnelle doit forcément recourir aux amalgames car elle s'appuie d'abord et avant tout sur des convictions et des impressions. En ce sens, cette démocratie particulière est l'expression d'une dépolitisation dans la mesure où l'engagement politique est un acte de la raison.

L'opposition à la guerre, qui est le fait de la très grande majorité, est vécue, par plusieurs, comme un absolu. Toute tentative d'analyse qui apporterait un éclairage clair-obscur est rejetée avec plus ou moins de violence et provoque un haut-le-corps. Au nom de la paix, on pratique la haine de la pensée dissidente ou, plus exactement, des dissidents eux-mêmes. Avant d'être contre la politique américaine, on hait Bush et, par amalgame, Sharon. Quant à Saddam Hussein, rares sont les pancartes qui le vilipendent lors des manifestations pacifistes. Qui plus est, Poutine et les dirigeants chinois sont devenus, non seulement des alliés, mais des amis grâce à leur opposition aux États-Unis, comme si le massacre des Tchétchènes et la tyrannie exercée à l'endroit des Tibétains se trouvaient purifiés par leur saut dans le camp antiguerre en Irak.

Or, l'émotion collective partagée n'est pas une position morale qui cimente les relations internationales. Cette guerre est discutable, certes. George W. Bush a réussi l'exploit de créer un semblant d'unité arabe, ce qu'aucun dirigeant arabe n'avait réussi à faire dans le passé. Il a de plus créé une internationale antiaméricaine plus forte, plus tonitruante et plus spontanée qu'il ne pouvait l'imaginer dans ses rêves les plus cauchemardesques.

L'Europe a échoué dans son objectif d'une position commune, démontrant ainsi sa fragilité. La France a l'insigne honneur d'avoir fait éclater l'OTAN, ce que l'ex-URSS n'avait pas réussi à faire pendant trente ans. Dans chaque pays occidental, des proportions importantes de gens souhaitent désormais la victoire de Saddam Hussein et donc, par extension, des islamistes du monde entier, qui récupèrent cette guerre à leur profit avec des conséquences que l'on n'ose appréhender; bref, la démocratie émotionnelle favorise désormais la dégradation des idéaux pour lesquels l'Occident, et les États-Unis au premier chef, dans ce dernier cas malgré Bush, a toujours combattu.

***

À vouloir avant tout éprouver les choses plutôt que de les appréhender, l'on crée un climat délétère à toute réflexion critique. Et plus grave, la lassitude érode rapidement l'émotion première, ce qui fait que les militants d'un jour ont tendance à chercher ailleurs de quoi s'émouvoir. Zapper la guerre pour Star Académie par exemple, l'émission-phénomène de l'heure où le matraquage médiatique, par l'entremise de l'empire Quebecor, se déroule selon des règles qui s'inspirent de celles de la propagande tout court.

Certains observateurs politiques se sont réjouis du fait que le débat des chefs ait obtenu une cote d'écoute similaire à celle de ce concours amateur amélioré, en minimisant, volontairement semble-t-il, l'impact d'une telle diffusion simultanée par les quatre réseaux principaux de télévision. Sans choix de chaises, c'est à ce prix que les téléspectateurs ont «subi» le débat. Et l'on peut penser aussi que le désir de participer à une liturgie commune (tout le monde le fait, fais-le donc) a joué un rôle dans l'exercice.

Dans un paysage intellectuel où la réaction précède la réflexion, l'opinion supplante l'idée, installant la volatilité de la pensée. Au point où ceux qui sont conséquents avec eux-mêmes, en défendant leurs idées malgré les modes du moment, apparaissent comme des empêcheurs de tourner en rond, ou des toqués, ou des radoteurs. Et malheur à ceux qui émettent des réserves allant à l'encontre de la sensiblerie collective du moment.

Une petite phrase démagogique de Bernard Landry durant le débat donne le ton de ce climat émotionnellement unanimiste. Parlant de l'attrait populaire pour les activités de Loto-Québec, le chef du parti social-démocrate a laissé entendre que l'on ne peut se réclamer du peuple si l'on n'aime guère ce que le peuple aime.

Toute analyse politique qui se définit d'abord sous l'angle de l'amour et de la haine est une régression, de même que la démocratie émotionnelle est un recul de la démocratie réelle, celle qui implique un effort pour dépasser nos réactions spontanément viscérales.

denbombardier@earthlink.net


Irak

La démocratie sans coeur

Patrick Lamoureux
l'aut'journal 9 avril 2003


On pouvait lire dans Le Devoir du 7 avril les lignes suivantes: «Il était minuit quand le missile est tombé sur nous. Mon père, ma mère et mon frère sont morts. Ma mère était enceinte de cinq mois. » Les propos étaient ceux d'un garçon de 12 ans désormais amputé des deux bras. Il devient dès lors aisé de comprendre l'appel à la déshumanisation de la pensée lancée par madame Bombardier qui nous dit: «Toute analyse politique qui se définit d'abord sous l'angle de l'amour et de la haine est une régression.». Comme si il n'y avait pas de marge possible entre une sensibilité lucide et le fanatisme aveugle.

L'intention à peine voilée de l'éditorialiste en question était de justifier encore une fois la présente guerre qui n'a pas encore trouvé sa légitimité tant chez les analystes que dans les bases populaires des différents pays, les Etats-Unis étant l'exception. N'ayant que peu d'arguments disponibles en faveur de ce noble crime, il ne lui restait plus qu'à s'attaquer à la majorité démocratique que constitue ses opposants, en s'en prenant, par une critique épistémologique douteuse, au fondement humaniste désormais posé comme étant irrationnel. Effort grossier et vain!

Il est vrai qu'on entend parfois des discours qui tiennent de l'émotion

partisane plutôt que du raisonnement et ce, tant du côté pacifiste que va-t-en guerre. Nous n'avons qu'à penser aux récents propos de l'Alliance canadienne pour s'en convaincre. Mais à entendre Mme Bombardier, on dirait que tout discours pacifiste tient de l'hystérie collective ou de la démocratie devenue obscurantiste, puisqu'elle rescent des émotions face à un crime de guerre maladroitement maquillé par une propagande qui tient de la pure fabrication!

Le discours de Mme Bombardier ne tient qu'à condition de ne rien connaître de l'histoire de la politique étrangère américaine et rien non plus de la crise irakienne. Il faut être complètement coupé de l'actualité pour ne pas être conscient que cette guerre n'a rien à voir avec des armes introuvables ou des liens si minces soient-ils avec Al Qaeda et qu'en conséquence, elle repose sur des intérets pétroliers, militaro-industriels et géo-stratégiques. Elle est illégale au plan du droit internationnal, ou de ce qui en reste. Point final. Saluons au passage cette belle avancé - à savoir le charcutage du Droit - pour les idéaux de l'Occident, que les Etats-Unis défendent supposément, selon son texte.

Toujours dans le même texte pluri-directionnel, elle déplore que dans notre paysage intellectuel, «la réaction précède la réflexion» tout en défendant une position selon laquelle la force précède le droit! Vous avouerez que dans un tel cas de manipulation du sens commun, la réaction est difficile à contenir et qu'une réflexion digne de ce nom s'impose.

La morale occidentale

Questionnons maintenant la valeur éthique des positions avancées par l'éditorialiste, en s'épargnant les absurdités comme : «Au nom de la paix, on pratique la haine de la pensée dissidente»(!). La pensée dissidente que défend l'auteure est enlignée sur la vision de Washington ; on a plus les dissidents qu'on avait...

Dans la même veine, elle écrit: «La démocratie émotionnelle favorise désormais la dégradation des idéaux pour lesquels l'Occident, et les Etats-Unis au premier chef, dans ce dernier cas malgré Bush, a toujours combattu. » On peut présumer que ces idéaux sont la démocratie, le droit et la morale, et que le combat mené en leur nom est bon en soi et donc légitime.

Pour l'examen moral de cette proposition, avancée sans nuance par l'auteure, nous nous en remettrons à un incontournable de l'éthique occidental, Emmanuel Kant.

Ce dernier assume que l'action bonne réside dans la volonté ou, si l'on veut, dans la raison qui motive l'action et ce, peu importe les conséquences, bonnes ou mauvaises, qui découleront de ladite action. Dans le cas de la guerre en Irak - comme de la grande majorité des guerres - les quelques bénéfices qu'en tirera peut-être la population irakienne, malgré les incommensurables dommages collatéraux, ne résisteront pas à l'examen de conscience qui verra dans la volonté états-unienne la convoitise de ressources naturelles et le désir d'hégémonie.

Aucune valeur phare de l'Occident n'est véhiculée dans entreprise frauduleuse et ce, même si Hussein tente, tant bien que mal, d'arriver à la cheville d'Hitler!

Les Etats-Unis ont toujours combattu pour nos nobles valeurs; vrai ou faux? Répondons par deux exemples, parmi une infinité, qui font école. les Etats-Unis ont aidé les Talibans, via la CIA et quatre milliards de dollars, à prendre le pouvoir en Afghanistan. Voilà pour l'amour de la démocratie.

Vingt-cinq ans plus tôt, pendant qu'ils agitaient l'épouvantail de Pol Pot au Cambodge, comme ils le font actuellement avec le tyran irakien, ils financaient parallèlement Suharto en Indonésie afin qu'il poursuive son massacre des Timorais, qui aura emporté dans une violence atroce 200 000 âmes. Leur crime? Les Timorais refusaient le libre-marché made in U.S.A.

Voilà pour le respect des Droits de l'Homme.

On pourra m'accuser de faire le jeu de Saddam le terrible, celui-là même qui a gazé les Kurdes avec les gaz vendus par Rumsfeld en personne, et de ne pas marcher avec des slogans anti Hussein. Dans une démocratie, faut-il le rappeler, on manifeste dans la rue pour faire une recommandation à NOS élus.

Si le canada avait été l'allié de Hussein, il est certain que j'aurais manifesté contre le dictateur mais encore là, ce type est fou, donc difficile de le raisonner. Si la force s'impose dans ce cas, les inspections forcées sous l'égide de l'ONU accomplissaient le travail sans massacrer d'innocents.

Pourquoi Denise Bombardier se fait-elle la sophiste du puissant voisin?

Et pourquoi a-t-on trop souvent déjà entendu ses arguments dans la bouche de Richard Martineau? Et chez plusieurs autres aussi, dont Elie Wiesel, auteur lauréat du Nobel de la paix en 1986, on lie et relie qu'il y a des guerres justes, que Saddam est dangereux même si les faits démontrent le contraire, que les manifestant devraient s'en prendre à Hussein plutôt qu'à Bush et j'en passe puisqu'on connaît la chanson par coeur. Tout se passe comme si ce corps d'idées à répéter tel un mantras était ce que recommande Charlotte Beers à ses contractants, dans son mandat de vendre la guerre et de « neutraliser l'anti-américanisme à l'étranger».

Michel Chossudovsky, auteur et professeur d'économie à l'Université d'Ottawa, rapportait dans l'aut'journal no. 217 que : «L'élément le plus puissant de la campagne de désinformation demeure la CIA qui subventionne en sous-main des auteurs, journalistes et critiques par l'entremise de fondations privées et d'organisations de façade placées sous son parrainnage». Charlotte Beers participe à cet effort en tant que sous-secrétaire d'Etat à la Diplomatie et aux Affaires publiques.

Je n'ai pas l'étoffe de Zola et je n'accuse pas ; j'émets cependant sous la forme d'une hypothèse un doute raisonnable.

Par Patrick Lamoureux, artiste visuel.