élection 2003
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REMETTRE LE QUÉBEC EN MOUVEMENT
Michel Venne
Directeur de L’annuaire du Québec, chez Fides
Chroniqueur au quotidien Le Devoir
Auteur de Souverainistes, que faire? (Vlb éditeur, 2002)
Ce texte est tiré d’une conférence prononcée à Montréal, à la Bibliothèque nationale du Québec, le 28 novembre 2002, à l’occasion du 85e anniversaire de L’action nationale
Je m’adresse à tous les Québécois, à tous ceux et à toutes celles qui sont préoccupés par l’avenir du Québec. Ce qui est en jeu dans les temps présents dépasse la question nationale. L’accession du Québec au statut d’État souverain fait partie de la solution à un éventail de problèmes auxquels le Québec est confronté. Mais à l’heure où l’on se parle, les Québécois ne semblent pas disposés à trancher cette unique question. C’est pourquoi je ne crois pas que la souveraineté pourra être l’enjeu principal des prochaines élections générales au Québec et qu’elle ne peut donc pas être le sujet dominant du débat politique qui a déjà commencé. Pas plus que je crois utile de se préparer à tenir un référendum d’ici à 1000 jours. Les Québécois n’en veulent pas et la conjoncture politique n‘est pas propice à la tenue d’un référendum gagnant dans un avenir aussi rapproché.
Le débat politique qui a déjà commencé porte plus généralement sur la façon dont nous souhaitons être gouvernés, sur les valeurs qui président à l’organisation des services publics, sur la place de l’éducation dans la vie de tous, sur la façon de répartir le coût d’un système de santé toujours plus onéreux, sur l’équité entre les générations, sur la manière de réduire l’écart entre les plus riches et les plus pauvres, sur le développement des régions en dehors de Montréal et de Québec, sur le rôle de l’État mais aussi sur la place de la société civile dans un contexte où des institutions autrefois rassurantes, comme la famille ou l’emploi stable, sont fortement ébranlées. Bref, sur les raisons que nous avons de vivre ensemble, ici, chez nous. La question qui est posée est celle-ci : comment une petite nation minoritaire en Amérique peut-elle tirer son épingle du jeu sans renier son identité et ses valeurs?
La question est grave. C’est celle qui sera posée aux prochaines élections. La souveraineté est un élément de réponse. Le combat pour la souveraineté résume d’ailleurs tous les autres : celui mené au nom de la liberté et d’une solidarité agissante, autant que le combat pour une société juste, démocratique, confiante en elle-même, respectueuse des différences au sein d’une citoyenneté qui garantit l’égalité de tous devant la loi.
Parce que la souveraineté fait partie des solutions, les souverainistes ont la responsabilité de garder cette option vivante. Le défi qui leur est posé est de l’articuler aux autres sujets qui, aujourd’hui préoccupent les Québécois. Les liens que nous établissons ce soir spontanément entre la souveraineté et les solutions aux problèmes du Québec, beaucoup de nos concitoyens ne savent plus les faire. Il faut tenir compte de l’état de la population. C’est pour elle, que nous voulons faire un pays. On ne peut pas le faire contre elle, on ne peut pas le faire sans elle.
La souveraineté, une partie de la solution
Les Québécois ont certainement et très majoritairement la conscience de former une nation ou, pour ceux qui ont peur des mots, au moins une société distincte. Un bon nombre d’entre eux ont même l’impression -j’ai déjà entendu des gens le dire-, que le Québec, dans le fond, est déjà souverain. On y parle une langue différente de celle qui domine l’Amérique. Cette langue est protégée par une loi. Notre culture se porte relativement bien. Les créateurs sont nombreux et ils rayonnent partout dans le monde. Notre star system, que les Canadiens anglais nous envient, permet à nos artistes de compter sur un public fidèle même si celui-ci s’abreuve à toutes les cultures du monde. Nous prospectons par nous-mêmes les marchés étrangers. Nous avons le contrôle de notre système d’éducation et nous avons compétence sur la gestion du système de santé. Donc, nous sommes, dans bien des domaines, relativement autonomes. Nous détenons, en tout cas, plus de pouvoirs que les Écossais au Royaume-Uni et que les Catalans en Espagne.
Ce que ces Québécois émancipés ne réalisent pas toujours, c’est que cet État autonome, cette province pas comme les autres, est, en réalité, une province comme les autres, soumise à la même Couronne, à la même constitution rapatriée en 1982 contre notre consentement et qui nie notre existence nationale. Soumise au même pouvoir fiscal fédéral, au même Code criminel, aux mêmes lois dans le domaine de la santé, de l’assurance-chômage, de la gestion des fonds marins, de la sécurité nationale, du commerce international. Soumise à la même dynamique de centralisation à l’oeuvre depuis 1867.
Bref, bien des Québécois se croient déjà souverains mais n’ont pas réalisé que leur pays ne l’est pas.
Je l’ai dit: la souveraineté répond à des besoins réels de la société québécoise. Elle seule permettra d’accroître la liberté politique des Québécois et ainsi de réunir au sein du seul État qu’ils sont en mesure de contrôler l’ensemble des moyens pour faire face à la mondialisation. Elle est aussi le seul moyen de préserver une nation de langue française en Amérique et de fonder, en même temps, une citoyenneté accueillante pour les personnes provenant de tous les coins du monde. De plus, la souveraineté rend responsable. Grâce à elle, les Québécois deviendraient pleinement responsables de leur coin de planète ; pleinement responsables d’eux-mêmes aussi, au lieu d’être considérés par les persifleurs comme des assistés sociaux du Canada anglais, à la merci des orientations et des équilibres budgétaires décidés dans un autre parlement où domine une majorité dont ils ne font pas partie. Pleinement responsables les uns des autres, également. La souveraineté rendrait notre solidarité plus efficace, parce que nous aurions le plein contrôle des impôts que nous payons, tandis qu’aujourd’hui la moitié prend le chemin d’Ottawa. La souveraineté serait l’occasion d’améliorer nos institutions y compris dans sa manière de confier aux régions plus de pouvoir sur leur destinée.
Qu’on y songe. Le ministre de la Santé a besoin de deux milliards de dollars pour remettre le système sur ses rails ; il tend la main comme un quêteux vers Ottawa. Le ministre de L’Environnement veut rénover les systèmes d’épuration des eaux, le ministre des Transports voudrait construire un chemin de fer ou une route; il faut l’imprimatur et l’argent du fédéral. Nous voulons défendre par nous-mêmes nos intérêts dans la mondialisation : nous n’avons pas de siège dans les instances internationales et il faut s’en remettre à un autre gouvernement qui, lui, doit tenir compte, dans l’élaboration de sa position, des intérêts des Ontariens, qui représentent le tiers de la population et 40% de l’économie canadienne.
Nous voulons mieux protéger la langue française, ici et dans le monde : nous nous heurtons aux politiques fédérales de bilinguisme et de multiculturalisme ainsi qu’au fait que les nouveaux Québécois sont accueillis ici, souvent en anglais, comme des citoyens canadiens qui prêtent serment d’allégeance à la reine Élisabeth II.
À cause de son pouvoir de dépenser, Ottawa a parfois plus d’influence que Québec dans la définition des programmes de recherche scientifique et universitaire, des programmes de congés parentaux, des lois sur la réhabilitation des délinquants juvéniles. Si nous étions un pays souverain, nous aurions déjà ratifié le protocole de Kyoto et nous n’aurions rien à payer pour la mesquinerie qui tient lieu de politique en Alberta et en Ontario dans le domaine environnemental.
Et le reste à l’avenant : les pouvoirs que nous voudrions transférer de l’État national québécois aux instances municipales ou régionales ; nos relations avec les nations autochtones ; le soutien financier au cinéma et à l’édition ; la réglementation des relations de travail ; les politiques de radiodiffusion et la concentration de la presse ; et même l’attribution du statut d’organisme de charité. Toutes les questions que nous voulons aborder, tous les problèmes que nous souhaitons régler, exigent un geste du gouvernement central du Canada. Chaque fois que nous voulons améliorer les choses, il faut passer par Ottawa. Dans chaque domaine, pour chaque dossier, le fait que le Québec ne dispose pas de tous ses moyens, de tous les pouvoirs, l’oblige à adopter des demi-mesures ou à subir les choix dominants faits dans la société canadienne-anglaise.
Le problème auquel les souverainistes sont confrontés aujourd’hui ne réside pas dans la nature de leur projet. Ce n’est pas que les Québécois ne veulent pas être libres et responsables. Leur esprit d’initiative dans tous les domaines de la vie en société le prouve.
Une démobilisation politique
Le problème est lié à la démobilisation des citoyens pour les projets collectifs. Les Québécois semblent s’être détournés de la politique au sens large. Ils ne boudent pas seulement le projet souverainiste. Ils se sont, en grand nombre, éloignés de l’espace public pour se concentrer sur leurs besoins individuels. Le Québec est bloqué sur le plan politique. C’est ce qui explique, à mon humble avis, les succès spontanés obtenus par des propositions qui visent à réduire la taille de l’État (même si on ne sait pas ce qui serait aboli), qui visent à appliquer à l’école publique la liberté de choix comme on la pratique dans un supermarché, qui ouvrirait la voie à la médecine à deux vitesses. Les gens ne comprennent plus qu’il faut une société, des lois, des règles de répartition de la richesse, des normes publiques, pour garantir la liberté individuelle, surtout lorsque l’on cultive l’ambition de favoriser la liberté pour tous, pas seulement la liberté des riches.
Or les souverainistes portent un projet foncièrement politique. Comment croient-ils pouvoir mobiliser les citoyens en faveur de ce projet particulier sans d’abord passer par l’étape essentielle de faire redécouvrir aux Québécois l’importance du politique, du vivre-ensemble, du bien commun, de l’existence d’un destin collectif ? Les Québécois ne sont plus à l’écoute pour ces choses-là. On ne pourra pas relancer ainsi, à froid, un débat sur l’avenir de tout un peuple qui ne semble plus guère capable de se reconnaître comme collectivité.
L’idée de la souveraineté du Québec n’a jamais progressé en vase clos. Elle s’est toujours appuyée sur des mouvements sociaux (j’entends ici par mouvement social non pas une organisation ou une coalition de groupes sociaux mais plutôt un désir fortement ancré dans la population elle-même qui l’amène à évoluer dans une direction donnée). Dans les années 1960, le néo-nationalisme et puis, plus tard, l’idée de souveraineté, était associé indéniablement à un mouvement de libération de la société canadienne-française. Les francophones étaient en train de prendre le contrôle de leurs affaires. En même temps, une nouvelle conscience nationale prenait forme ; nous étions de moins en moins Canadiens français, de plus en plus Québécois. Cette reprise en main de nos affaires s’est traduite par la construction d’un État provincial, la mise en place d’un système public d’éducation, l’adoption des principes de l’État providence, la formation de sociétés d’État. Nous nous affirmions pour ce que nous sommes. Nous ressentions intensément le besoin de reconnaissance de notre identité mais aussi le besoin de faire rattraper aux francophones leur retard en éducation comme en économie.
Le référendum de 1980 a eu lieu à la fin de ce cycle où nous affirmions à la face du monde notre existence et notre désir de cesser d’être nés pour un p’tit pain. La réponse à ce référendum a été NON, dans une proportion de 60%. Cela n’empêche pas que cet exercice démocratique a été un point tournant de l’histoire politique du Québec. Pour la première fois, les Québécois se prononçaient sur leur statut politique et sur leur avenir comme nation. Le référendum a été l’occasion pour certains d’un cri du coeur mais aussi d’une prise de conscience. Quel qu’en fut le résultat, le référendum a été l’occasion d’affirmer l’existence de la nation québécoise. Même les fédéralistes le disaient au travers du slogan de leur campagne : «Mon NON est québécois».
Le référendum de 1995 a eu lieu dans un tout autre contexte. Nous n’avions plus besoin d’affirmer ce que nous sommes. Nous l’avions fait, déjà. Nous savions que nous formions une société distincte, une nation, un peuple. Le référendum de 1995 a eu lieu au terme d’un autre cycle politique, amorcé par le rapatriement unilatéral de la constitution, en 1982, et au cours duquel le reste du Canada nous a dit, à plusieurs reprises, qu’il ne reconnaissait pas la nation québécoise qui, pour nous, était devenue une réalité.
Trois fois le Canada a officiellement nié l’existence de la nation québécoise : en 1982, en rapatriant unilatéralement la constitution; en 1990, en refusant de ratifier l’Accord du lac Meech; en 1992, en refusant une deuxième fois de reconnaître le Québec comme société distincte par le rejet de l’Accord de Charlottetown qui était lui-même, de toute manière, un piège pour le Québec. Il y eut même une quatrième dénégation, en 1993, lorsque le Canada a redonné le pouvoir aux libéraux avec à leur tête l’un des gardiens du refus canadien de reconnaître le Québec, Jean Chrétien, pendant qu’au Québec nous élisions 54 députés du Bloc québécois.
En 1995, les Québécois étaient donc appelés à répondre au déni canadien. Quand 49,4% des électeurs et 60% des francophones votent en faveur de la souveraineté, c’est qu’ils disent au reste du Canada : vous avez beau nier notre existence, nous existons quand même. Mais pour toutes sortes de raisons, entre autre parce que bien des Québécois, surtout ceux qui sont nés à l’époque où nous étions encore des Canadiens français, continuent de croire que la question nationale peut être réglée à l’intérieur du Canada, la réponse a été négative.
S’accrocher à un mouvement social
Mais ce résultat de 1995, un résultat exceptionnel, qui montre que l’appui à la souveraineté n’avait cessé de croître, n’aurait jamais été aussi fort si on s’en était tenu à aborder la question strictement sur ce plan. Il a fallu articuler le projet souverainiste avec les préoccupations des Québécois pour d’autres thématiques, en particulier celle de la justice sociale.
Avant le référendum, vous vous en souvenez sans doute, le gouvernement avait organisé des commissions régionales et une commission nationale sur la souveraineté. Ces commissions ont ratissé le Québec et plus de 50 000 personnes sont allées présenter un mémoire. Lors de ces audiences, assez peu de participants sont allés discuter des attributs habituels de la souveraineté : un drapeau, une monnaie, une armée, un hymne national. Ces questions furent assez peu populaires. De quoi les gens étaient-ils allé discuter? Ils étaient allé discuter du pays dans lequel ils veulent vivre : une société juste, qui prend soin de son monde, qui fait confiance aux régions, qui répartit la richesse sans nier la responsabilité et les devoirs des citoyens, qui protège son environnement, sa langue, sa culture.
Lors du lancement de la campagne référendaire, au chalet du mont Royal, à Montréal, le camp du OUI était devenu «le camp du changement social». Le camp du OUI était devenu un relais du Québec social, l’avait mis en mouvement et l’entraînait avec lui sur le chemin de la souveraineté. Durant la campagne, le premier ministre Jacques Parizeau était devenu le défenseur des Québécois de la classe moyenne contre les requins de la finance, ces riches qui «crachent dans la soupe», disait-il. La publicité du camp du OUI disait : «un OUI et tout devient possible». Un homme au travail. L’ouverture sur le monde. La paix. Le projet de faire la souveraineté devenait alors vraiment le projet de faire un pays, un pays réel, pour les gens. Au référendum, les Québécois actifs, aux études ou sur le marché du travail, âgés de 18 à 54 ans, ont voté OUI dans une proportion de 71%. En d’autres termes, au référendum de 1995, le OUI a obtenu un score exceptionnel parce que les souverainistes se sont collés aux préoccupations de la classe moyenne. Pierre Paquette disait la même chose autrement : les souverainistes ont alors permis aux Québécois d’imaginer que le Québec, souverain, pourrait devenir le pays de leurs rêves.
Depuis le référendum de 1995, le courant social réformiste a été lâché. Nous avons traversé une période qui, plutôt que d’être dominée par nos rêves d’un pays meilleur, l’a été, entre autre, par des sommets qui ont donné la partie belle à divers corporatismes dont le simple citoyen pouvait se sentir éloigné ; et par des décisions qui ont été perçues comme purement bureaucratiques dont celle de fusionner des villes et des villages malgré le sentiment d’appartenance et d’identification qui restait très fort au sein, surtout, des petites communautés, et celle de comprimer à un rythme frôlant l’intolérable, jusqu’à mettre à la retraite des milliers d’infirmières qu’il faut aujourd’hui réembaucher, les dépenses dans le système de santé. Depuis quelque temps, le débat politique est dominé par des arguties sur la taille de l’État.
Pendant ce temps, ceux qui se sont levés pour défendre la forêt, la campagne, nos rivières, contre un développement économique insoutenable, pour défendre la justice sociale ou pour contester l’adhésion béate du Québec aux théories du libre-échange, étaient rabroués par des ministres. Avec Richard Desjardins et son film L’Erreur boréale, ces défenseurs du patrimoine, du bien-commun et des plus vulnérables d’entre nous, étaient vus comme des rêveurs, certes, mais pris ici dans un sens péjoratif. Comme ceux qui défendent la langue française, d’ailleurs, que l’on a voués aux gémonies quand on n’a pas plutôt essayé de les faire taire.
Le gouvernement du Parti québécois a été un bon gouvernement. Il a bien géré. Justement, il a surtout géré. On a beau chercher, on ne trouve pas de quel mouvement social d’importance ce gouvernement s’est fait le relais. Ce n’est que tout récemment qu’il a découvert la puissance de transformation et de progrès qui se cachait dans les mouvements environnementaux, dans les mouvements anti-pauvreté, dans ceux qui prônent une autre mondialisation plutôt que le libre-échange tous azimuts, dans le mouvement régionaliste et dans celui qui porte le désir de transformer nos institutions démocratiques pour donner plus de pouvoirs aux citoyens.
Cette prise de conscience tardive a donné lieu à des décisions dans les domaines comme l’environnement, la mondialisation, la démocratie, les régions, la lutte contre la pauvreté, la protection des travailleurs non-syndiqués. Ce sont des sujets qui mobilisent les Québécois. Il aurait fallu y penser plus tôt.
À quoi d’autre les Québécois s’intéressent-ils à l’heure actuelle ? Tous les aspects de la santé, n’en déplaise à Pierre Falardeau. Mais aussi les enfants, les difficultés de concilier le travail et la famille, la précarisation de l’emploi, le sauvetage du pays réel. Plus qu’on le pense, je crois que les Québécois continuent d’être inquiets pour l’avenir de leur langue et de leur culture. D’autres insécurités naissent également à cause de phénomènes comme la mondialisation, mais aussi, le progrès incontrôlé de la technoscience, des OGM, du clonage, sans parler des guerres et du terrorisme.
On va remobiliser les Québécois, leur redonner confiance dans la politique si, sur chacun de ces sujets, les hommes et les femmes politiques savent défendre des idées fortes.
Cultiver la participation des citoyens
Ce n’est pas tout de savoir à quels sujets l’État devrait s’intéresser. Pour amener un peuple à faire un geste aussi important que celui de fonder un pays neuf, au début des années 2000, au coeur de l’Amérique impériale, dont le Canada n’est plus qu’un satellite, il faut cultiver chez les citoyens le sens civique, le goût de participer aux débats publics mais aussi de prendre des responsabilités.
Mais quelle que soit l’affiliation partisane ou le projet constitutionnel du gouvernement en place, s’il veut agir de façon responsable, s’il est conscient de son rôle de fiduciaire de l’avenir d’une petite nation de langue française au nord des États-Unis, celui-ci devrait faire une priorité de favoriser la participation des citoyens sur le plan politique et dans la société civile.
Lorsqu’il visita l’Amérique, vers 1840, Alexis de Tocqueville avait vu comment on peut, en démocratie, combattre l’individualisme en incitant les citoyens à participer eux-mêmes à l’administration de leur communauté. «Lorsque les citoyens, disait-il, sont forcés de s’occuper des affaires publiques, ils sont tirés nécessairement du mileu de leurs intérêts individuels et arrachés, de temps à autre, à la vue d’eux-mêmes. Du moment où l’on traite les affaires communes, chaque homme aperçoit qu’il n’est pas aussi indépendant de ses semblables qu’il ne se le figurait d’abord, et que, pour obtenir leur appui, il faut souvent leur prêter son concours».
Le politologue américain Francis Fukuyama a observé que les sociétés qui réussissent le mieux dans la mondialisation sont celles qui ont confiance en elles-mêmes. Au sein de ces sociétés, écrit-il, on remarque un nombre élevé de lieux de socialité, d’organisations communautaires, civiques ou caritatives. En d’autres termes, la multiplication des lieux d’engagement des citoyens à l’échelle locale renforce les liens civiques, nourrit le respect pour la chose publique, stimule la participation, donne confiance, favorise la recherche active de solutions, les initiatives individuelles et la coopération.
Pour réhabiliter le politique et la politique, le gouvernement du Québec aurait tout intérêt à favoriser l’action communautaire sous toutes ses formes, mais aussi la participation des parents dans l’école, des patients et des citoyens dans les conseils d’administration du réseau de la santé, au sein des municipalités et des divers pouvoirs locaux.
La politique aujourd’hui ne s’articule plus seulement entre l’État et le marché mais entre ces deux pôles et un troisième indispensable, la société civile. Cela dit, les organisations de la société civile ne peuvent pas remplacer les instances démocratiques.
Ainsi, lorsque l’on parle de décentraliser des pouvoirs vers les régions, il faut prendre garde de ne pas créer de nouveaux corporatismes à côté du pouvoir légitime des élus. Ce qui est important, c’est de trouver comment harnacher l’énergie et l’intelligence de la société civile dans le respect des règles démocratiques.
S’il faut cultiver la participation des citoyens, il faut aussi cultiver l’appartenance nationale.
On discute beaucoup ces jours-ci de la formation d’un conseil de la souveraineté. On prend comme point de comparaison le Conseil pour l’unité canadienne. Or la comparaison est boiteuse. Le mandat du CUC n’est pas de promouvoir un projet politique. C’est de renforcer la conscience nationale canadienne et le désir de participer à la vie politique du pays d’un océan à l’autre. Le CUC organise des stages, des échanges entre gens de régions différentes du Canda, donne des cours sur les institutions canadiennes, publie des informations sur le Canada, valorise l’identité canadienne, favorise l’intégration des immigrants à la culture politique canadienne.
Le Québec devrait faire la même chose, que le parti au pouvoir soit souverainiste, fédéraliste ou opportuniste. Ce qui fonde la légitimité de l’État québécois c’est qu’il s’appuie sur une nation consciente d’elle-même. Le jour où les Québécois n’auront plus conscience de former une nation, l’État québécois perdra sa légitimité. Ce sera le jour où tout sera perdu, que l’on veuille fonder un pays neuf ou que l’on veuille maintenir le Québec au sein du Canada.
Dans mon livre, je recommande de quadrupler le budget du Mouvement national des Québécois en élargissant son mandat dans les mêmes paramètres que ceux qui encadrent l’activité du Conseil pour l’unité canadienne. Le MNQ reçoit déjà une subvention pour organiser la Fête nationale. Mais une nation ne peut pas se limiter à une fête.
Québec devrait également soutenir d’autres initiatives, des instituts de recherche, des organismes d’éducation civique, ou des associations comme l’Association internationales des études québécoises, afin de multiplier les lieux qui forment un réseau d’appartenance et d’inscription du Québec dans le monde.
Remettre en mouvement la roue du Québec
Que ce soit pour reprendre le chemin vers la souveraineté ou pour redonner confiance en elle-même à la société québécoise, ce qui est pour l’heure le plus important, c’est de remettre le Québec en mouvement. Remettre en mouvement la roue du Québec. Ré-intéresser les Québécois, au niveau local comme au niveau national, à la vie politique, à l’espace public, à la participation civique. On ne peut pas faire un pays ou préserver une nation avec des citoyens apathiques. Il faut cultiver le goût de l’engagement. Cette roue, on la remettra en marche avec des projets, des décisions qui sont collées aux préoccupations de la population, en particulier celles de la classe moyenne, hégémonique, dans les sociétés avancées d’aujourd’hui. Mais sans oublier non plus nos concitoyens plus vulnérables. D’ailleurs, l’insatisfaction manifestée par la classe moyenne n’est pas dirigée contre les pauvres, elle est dirigée contre l’inefficacité de l’État.
Évidemment, beaucoup de souverainistes seront sceptiques en entendant un discours comme celui que je viens de tenir. C’est que, par le passé, des hommes et des femmes politiques ont dit des choses comme celles-ci : «Occupons-nous de la santé, un jour on reparlera de souveraineté». «Réglons le problème de l’école secondaire, après, plus tard, on reviendra à la souveraineté». «Créons des emplois, équilibrons les finances publiques, et plus tard, on reparlera de souveraineté». En 1985, ce programme portait un nom : l’affirmation nationale. Un jour, disait-on, on y reviendra.
Or ce n’est surtout pas ce que je propose aux souverainistes. Je ne veux pas que l’on reporte la souveraineté à plus tard. Je l’ai dit : la souveraineté fait partie de la solution à plusieurs de nos problèmes. En outre, elle représente un horizon atteignable, une garantie qu’un jour on pourra sortir de l’impasse dans laquelle nous garde notre appartenance au Canada. Il est hors de question de ne plus travailler à son avènement. Il n’y a rien que je désire moins que de laisser à mes enfants le fardeau de passer à leur tour une partie de leur vie à se battre pour faire du Québec un pays. De toute façon, c’est maintenant qu’on en a besoin.
Mais je suis très conscient du fait que les Québécois, en très grande majorité, ne veulent pas avoir à trancher la question au cours des prochains mois. Ils le disent clairement dans les sondages. Ils ne veulent pas de référendum. Je parlais l’autre jour à une jeune femme, à peine sortie des études, mais née dans une famille souverainiste, souverainiste elle-même. Lorsqu’elle entend le mot référendum, me dit-elle, elle a un frisson dans le dos. Cela ne lui dit rien qui vaille. Pas maintenant.
Remettre en mouvement la roue de la souveraineté
J’ai dit que pour intéresser de nouveau les Québécois à la politique, il faut remettre en marche la roue du Québec. Cela me paraît essentiel. Mais cela ne suffit pas. Comme je crois que la souveraineté fait partie de la solution, il faut aussi, en parallèle, remettre en mouvement la roue de la souveraineté. Il faut surtout éviter le piège dans lequel d’autres sont tombés (y compris Mario Dumont, Guy Laforest et l’Action démocratique du Québec), celui de reporter à plus tard ce projet sous prétexte qu’il y a d’autres problèmes à régler. Ce que je dis, d’ailleurs, ce n’est pas qu’il faille avoir réglé tous les problèmes du Québec avant de proposer de nouveau la souveraineté aux Québécois. Cela est impossible. Plusieurs problèmes subsisteront et d’autres surviendront lorsque le Québec sera devenu un pays. Ce que je dis c’est qu’il faut ramener les Québécois dans l’espace public, les ré-intéresser à la politique en abordant les questions qui les préoccupent dans leur vie courante et en montrant que plusieurs de leurs problèmes sont communs à leurs concitoyens. En même temps, il faut remettre en mouvement l’idée de souveraineté.
Pour remettre en mouvement la roue de la souveraineté, je crois qu’il faut proposer aux Québécois la mise en oeuvre d’un plan d’action préparatoire. Ce plan inclut les actions de la société civile, au sein par exemple du Conseil de la souveraineté, mais également, et cela est essentiel, il doit se matérialiser au sein même du gouvernement, au sein de l’administration publique québécoise. On ne peut pas songer à réaliser la souveraineté du Québec sans employer les moyens et les attributs de l’État. Même ceux qui, aujourd’hui, écartent cette solution, devraient, une fois au pouvoir, insister pour que l’on continue de s’y intéresser. L’idée doit rester vivante. Elle a toujours été une carte dans le jeu du Québec. Les Québécois aiment bien garder cette carte dans sa manche, disait Robert Bourassa.
Mais la démarche que je propose n’est pas attentiste ni un plan B. Elle comporte des étapes.
1. Un parti politique propose aux électeurs de mettre en oeuvre un plan d’action gouvernemental de préparation de la souveraineté.
2. S’il est élu, il met ce plan à exécution.
3. Lorsqu’il considère que le niveau de préparation est suffisant, que l’État du Québec est prêt à réaliser la souveraineté, que tout est en place pour une transition harmonieuse et que la population est bien informée, il déclenche des élections quasi-référendaires en demandant aux Québécois de lui donner le mandat de tenir un référendum sur ce sujet. Tout comme, en 1962, le gouvernement Lesage a demandé aux électeurs de lui confier un nouveau mandat pour nationaliser l’électricité. Si la population est prête, si la préparation a été bien faite, si le gouvernement a fait ses devoirs, il sera réélu et pourra tenir le référendum. S’il perd les élections, c’est qu’il aurait aussi perdu le référendum. Je préfère perdre des élections qu’un référendum. Car un autre échec référendaire signifierait un recul de la souveraineté. Il est en effet difficile de perdre un référendum et d’obtenir plus que 49,4% des suffrages.
4. Les scrutins successifs renforcent la légitimité, la crédibilité et le pouvoir de négociation du gouvernement du Québec dans le cadre de l’accession à la souveraineté. S’il gagne ces élections quasi-référendaires, il enclenche sans tarder la démarche référendaire. Durant les mois précédant le référendum, le gouvernement met la dernière main aux préparatifs de l’accession du Québec au statut d’État souverain. Il informe les pays étrangers de ses intentions, il consolide sa position dans l’opinion, il prépare la transition et les négociations avec le gouvernement canadien. Le référendum n’a plus pour objet de donner le mandat au gouvernement de faire la souveraineté. Le référendum est le moment où les Québécois décident que leur pays est désormais souverain.
À quoi pourrait ressembler ce plan de préparation à la souveraineté ?
Vous savez peut-être que je m’inspire du modèle de Tony Blair, le premier ministre britannique. Celui-ci veut que la Grande-Bretagne troque la livre sterling pour la monnaie unique européenne. La population du Royaume-Uni est contre. Il a donc promis qu’il y aurait un référendum à ce sujet au moment opportun. Entre-temps, il ne se croise pas les bras en attendant les conditions gagnantes. Il met en oeuvre un plan détaillé de préparation au passage à l’euro. Des milliers de fonctionnaires y travaillent. Qui réalisent des études sur l’impact de ce changement et sur les moyens à prendre pour éviter que l’économie britannique en souffre. Qui préparent les projets de loi et de règlements qu’il faudra adopter. Qui consultent les entreprises, les syndicats, les groupes sociaux. Qui fournissent de l’information sur les bienfaits du passage à l’Euro : par internet, en distribuant des trousses d’information aux p.m.e, par une ligne téléphonique, en commanditant des sondages et en publiant, périodiquement, une mise à jour du plan, un bilan de ce qui a été réalisé avec un échéancier précis. Le chancelier de l’Échiquier (ministre des Finances) est personnellement responsable du dossier. Là-bas, ce n’est pas wait and see, c’est prepare and decide. L’objectif de ce plan est de rendre crédible aux yeux des Britanniques l’option euro lors du référendum lorsque celui-ci aura lieu.
Au Québec, les souverainistes devraient faire la même chose. Bien sûr, il faudra justifier une telle démarche. Facile. L’indécision sur ce sujet nuit au Québec. Même les fédéralistes sont d’accord pour le dire. Sauf que la façon de mettre fin à l’incertitude, ce n’est pas de laisser tomber ce projet, c’est de le réaliser. C’est pourquoi le gouvernement met en oeuvre un plan d’action gouvernemental préparatoire à la souveraineté. Il n’y aura pas de référendum durant le mandat. C’est dire que la population a la certitude qu’aucun geste définitif ne peut être fait par le gouvernement durant cette période. Par contre, un ministre sera responsable du dossier, laissant ses collègues consacrer leur énergie aux autres questions de l’heure. Voyez comment, la nomination, à Ottawa, d’un ministre responsable de la stratégie fédérale envers le Québec, Stéphane Dion, a donné des résultats, sans devenir l’obsession de l’ensemble du gouvernement.
Ce ministre coordonnerait les travaux d’évaluation, d’étude et de préparation de la souveraineté. Un fonctionnaire serait responsable du plan dans chacun des ministères. On pourrait former des groupes de travail sectoriels et régionaux, on consulterait la société civile, on rédigerait un projet de constitution du Québec. Chaque fois que le gouvernement commanderait une étude ou une enquête, comme il l’a fait pour la langue avec la commission Larose, ou pour le déséquilibre fiscal avec la commission Séguin, un des volets du mandat de la commission consisterait à évaluer comment la situation serait différente si le Québec était souverain.
Durant cette période, le gouvernement pourrait déjà prendre des décisions qui rapprochent le Québec de la souveraineté politique. Le Québec devrait occuper au maximum ses champs de compétence. Il pourrait étendre son réseau de représentation à l’étranger.
Bref, ce plan de préparation aurait pour effet de faire prendre conscience aux citoyens des limites du statut provincial, de l’intérêt pour le Québec d’accéder au statut d’État souverain dans le monde d’aujourd’hui et de constater, au fur et à mesure que la fonction publique exposerait comment, concrètement, s’opérerait la fusion des fonctions étatiques actuellement réparties entre les deux ordres de gouvernement, la souveraineté deviendrait plus familière.
Entre-temps, le gouvernement n’oublierait pas le pays réel. Il adopterait des politiques et mettrait en oeuvre des réformes économiques et sociales susceptibles de rendre la société québécoise plus libre, plus responsable, plus solidaire, plus démocratique, confiante en elle-même, consciente de son identité et de la nécessité de fonder l’appartenance au Québec sur une citoyenneté moderne.
Cette démarche, il est fort possible d’en escamoter des éléments. L’important, c’est l’esprit. Il faut savoir tabler sur la fonction utopique de la souveraineté comme horizon de dépassement du Québec actuel. Mais il faut savoir en même temps transformer cette utopie en projet, enraciné dans le coeur des gens, articulé à leurs préoccupations politiques, sociales, économiques et culturelles, et réalisé par étapes, dans les formes, avec prudence et détermination.
Cette approche peut être empruntée dès maintenant par le Parti québécois s’il conserve le pouvoir. Elle pourra aussi servir plus tard en adaptant les modalités au contexte de l’époque où elle serait mise en oeuvre. Pour repartir la roue de la souveraineté, il faut un plan préparatoire parce que celle-ci n’est plus à portée de main, même si elle a été appuyée, en 1995, par 49,4% des citoyens. Bien des gens ne savent plus pourquoi il faudrait la faire. Ils ont besoin de se réconcilier avec elle. Et depuis sept ans, des dizaines de milliers de jeunes et d’immigrants ont acquis le droit de vote. À ceux-là, il faut tout expliquer de nouveau. Rien n’est jamais acquis. Voyez ces souverainistes qui travaillent pour Jean Chrétien dans Saguenay-Lac-Saint-Jean.
Et puis la société québécoise est dominée par une classe moyenne qui n’est pas contre le changement pourvu que le changement améliore sa condition et ne lui enlève rien. La classe moyenne est réfractaire aux révolutions. Il faut donc envisager la souveraineté comme une réforme qui s’inscrit dans la légalité, dans une certaine durée et dans une suite d’actions, évaluées à chaque étape, avec prudence mais détermination.
Les autres partis politiques pourraient aussi s’inspirer de l’approche que je propose, dès lors qu’ils croient que le Québec forme une nation et constatent que celle-ci est bloquée dans le Canada impérial d’aujourd’hui.
Ces partis politiques constateront rapidement l’utilité de garder vivante l’idée de souveraineté. Un jour, s’ils exercent le pouvoir, ils seront confrontés au mur de l’État fédéral. S’ils ont laissé mourir une idée aussi forte, ils seront désarmés et les Québécois avec eux. L’idée de faire du Québec un pays appartient aux Québécois, fait partie de son patrimoine vivant. En 1990, lorsque le reste du Canada a refusé de reconnaître le Québec comme une société distincte, vers quelle option la population et son prermier ministre fédéraliste se sont-ils tournés pour établir un rapport de force?
Il faut remettre en mouvement la roue du Québec. Les citoyens doivent sentir que l’État est au diapason de la population. Ils doivent aussi reprendre confiance dans la politique. En parallèle, il faut remettre en mouvement la roue de la souveraineté.
Remettre en mouvement la roue du Québec. Remettre en mouvement la roue de la souveraineté. En espérant que, d’ici quelques années, les deux mouvements se fondent en un seul. C’est ce qu’il faut faire, je crois, pour que tout le Québec y gagne et pour que, bientôt, le Québec soit un pays.
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