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ACTUALITÉ

Cul-de-sac

Pour recommencer à progresser, l'idée de la souveraineté doit cesser d'être une affaire partisane, reliée au Parti québécois

LISE PAYETTE
Mme Payette est écrivaine. Elle a été ministre sous René Lévesque.
La Presse samedi 10 mai 2003


IL FAUDRAIT être aveugle pour ne pas constater que le projet de souveraineté du peuple du Québec, tel que piloté par le Parti québécois durant les trente dernières années, a dû traverser de terribles tempêtes : campagnes électorales gagnées ou perdues, changements de chefs avec des discours variés, querelles internes, référendums perdus, inépuisables ajustements du discours qui en font sourire plusieurs mais en enragent beaucoup d'autres, avec en plus les coups bas venus des adversaires qui ne s'en privent pas chaque fois que c'est possible et qui ne manquent ni d'argent, ni d'idées pour le faire.

Je me souviens à quand exactement remonte mon malaise. C'était durant le débat sur la première question référendaire à l'Assemblée nationale. Claude Ryan, alors chef de l'opposition libérale, avait déclaré que même si le oui devait l'emporter, lui, comme chef du Parti libéral, ne se sentirait pas lié par le résultat du référendum. Je me souviens avoir pensé que ce serait le gros titre de tous les journaux du lendemain. Ça me paraissait une déclaration «énorme» dans une assemblée démocratique. Mais quelle ne fut pas ma surprise de constater que personne n'avait relevé cette affirmation et ne l'avait dénoncée. Pour moi, ce fut une surprise. Fallait-il en conclure que, même quand le peuple du Québec se serait exprimé démocratiquement en faveur de la souveraineté, TOUS les partis politiques ne seraient pas liés par ce vote ?

Esprit de parti

Ma réflexion remonte donc assez loin et a deux objectifs : renforcer la démocratie au Québec et nous sortir du cul-de-sac dans lequel l'esprit de parti a plongé le projet souverainiste.

La souveraineté, qui doit être un projet rassembleur pour un peuple, est devenue exactement le contraire pour les Québécois. Les élections et les référendums ont beaucoup servi à diviser chaque fois un peu plus les citoyens et les citoyennes. Les diviser et les décevoir. La frustration est de plus en plus grande devant les échecs constants du projet souverainiste malgré les divers «arrangements» consentis par les plus convaincus de ses militants. Logiquement, pour réussir, il faut convaincre une majorité de citoyens de la fierté qu'un peuple tire de son indépendance politique et de l'affirmation de son identité propre. Pour y arriver, il faudrait qu'il y ait des souverainistes aussi bien au Parti libéral, qu'à l'ADQ et qu'au Parti québécois. Ce qui paraît impossible à cause de la totale polarisation du projet souverainiste par le Parti québécois. Un libéral ne pourrait pas s'afficher comme souverainiste pas plus qu'un péquiste pourrait s'afficher comme fédéraliste. Et c'est là que le bât blesse.

Le Parti québécois est souverainiste, le Parti libéral est fédéraliste, si bien que toutes les élections sont déguisées en référendum. Un citoyen ne peut pas choisir le programme qui lui convient, ou le candidat qu'il veut voir porté au pouvoir, sans avoir à s'exprimer sur le projet de souveraineté. Ce qui m'apparaît être un danger pour la démocratie.

Quant au cul-de-sac dans lequel se trouve le projet de souveraineté, le constat a déjà commencé à s'étaler sur la place publique. Ceux qui n'ont pas perdu la foi dans l'objectif lui-même, ont probablement déjà perdu toute confiance dans les moyens qui ont été proposés jusqu'ici pour y parvenir. Le débat est ouvert. Faut-il attendre que le Parti québécois soit de nouveau au pouvoir pour faire avancer l'idée de souveraineté ? Comment se déroulera le congrès à la direction du Parti s'il ne sert qu'à mesurer la profondeur des convictions souverainistes de chacun des candidats ?

Une erreur ?

Le choix de lier la souveraineté du peuple québécois à la partisanerie politique aurait-elle été une erreur ?

Pour qu'une majorité de citoyens manifeste le désir de s'identifier au peuple du Québec, faut-il sortir la souveraineté des partis politiques ? Faut-il libérer le Parti québécois de son engagement et lui redonner la liberté d'être un véritable parti politique au service de la population dans l'administration de la vie collective et de la chose publique sans avoir à faire chaque jour l'acte de foi dans l'option sacrée qui a mené à sa fondation ?

Et... libérer en même temps le Parti libéral du Québec d'avoir à jouer le rôle de gardien du fédéralisme canadien même quand le coeur n'y est pas, sous peine de se faire accuser de «virer séparatiste» ? Et libérer aussi l'ADQ d'essayer de se maintenir en équilibre précaire entre les deux options, avec un discours pour Toronto et un autre pour Rivière-du-Loup ? Pour se retrouver avec trois partis politiques, peut-être davantage, qui n'auraient plus les mains liées sur la question de l'avenir du peuple du Québec.

Que deviendrait alors le projet de souveraineté ?

Il deviendrait un projet du peuple du Québec, entre les mains de citoyens et citoyennes de toutes appartenances politiques réunis par un seul objectif: mener ce peuple à la souveraineté. Ce groupe de citoyens ferait de l'éducation politique, fournirait des conférenciers partout où ils seraient utiles, autant dans les écoles que pour les groupes structurés. Il ferait connaître les études qu'il entreprendrait pour informer les citoyens, mettrait tout en oeuvre pour recruter une majorité de voix favorables à la souveraineté du Québec. Aucun groupe de pression ne pourrait devenir membre et seuls des individus pourraient en faire partie. Aucun intérêt particulier n'y serait débattu, pas plus ceux des hommes d'affaires que ceux des syndicats, ni ceux des groupes ethniques pas plus que ceux des regroupements sociaux ou culturels.

Ce comité de citoyens serait apolitique. Personne n'y serait nommé par les partis politiques et tous les Québécois et Québécoises vivant au Québec y seraient les bienvenus. Ils ne seraient unis que par un seul projet : la souveraineté du Québec.

Chacun serait libre, d'autre part, d'appartenir au parti politique qui correspond le mieux à ses idées politiques.

La partisanerie ayant enfin quitté le débat, peut-être y verrions-nous plus clair.




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Les grands défis du gouvernement Charest

Denis Lessard, Mario Cloutier
La Presse samedi 10 mai 2003


Ils sont partis. Une semaine après leur presation de serment, huit ministres se retrouvent en piste pour une véritable course à obstacles. Maintien du déficit zéro, "réingénérie" de l'État, rééquilibrage des transferts fédéraux et virage en épingle sur la route des défusions. Huit photos de coureurs prises à l'approche des haies.

ÉDUCATION

Faire plus avec moins

L'ancien recteur de l'Université de Sherbrooke et nouveau ministre de l'Éducation, Pierre Reid, a été présenté par le Parti libéral en campagne électorale comme un supergestionnaire. Il devra vite en faire la preuve aux commandes du second portefeuille de l'État québécois.

Toute son expertise sera sollicitée lors de la commission parlementaire qu'il promet de tenir rapidement sur le financement des universités québécoises. Au centre des discussions: l'épineux dossier du gel des droits de scolarité.

Même si le ministre assure que la question est réglée et que le gel sera maintenu, il sera sans doute sensible aux demandes des dirigeants universitaires. D'autant plus que le PLQ n'a pas de gros cadeaux pour les universités: il a prévu une maigre somme de 240 millions de plus en six ans pour l'enseignement supérieur.

Selon l'opposition péquiste, les hausses de budget globales prévues par le plan d'action libéral en éducation, 1,6 milliard en six ans, parviendront difficilement à couvrir l'augmentation annuelle des coûts de système. Tout cela dans un contexte où les négociations sur l'équité salariale- touchant beaucoup les enseignants-, ainsi que sur le renouvellement des conventions collectives ne sont pas terminées.

La majorité des engagements libéraux ne seront réalisés que l'an prochain, une fois que le gouvernement aura stabilisé sa situation financière. Et le défi sera de taille.

Avec les libéraux au pouvoir, les enfants devront passer plus de temps en classe, soit une heure et demie de plus par semaine. Ils apprendront l'anglais dès la première année. Ils feront davantage leurs devoirs à l'école, avec des programmes d'aide aux devoirs, et devront mieux réussir en général, mais plus particulièrement en français.

Au secondaire, M. Reid doit renforcer la lutte contre le décrochage scolaire, en plus de raffermir les ponts entre les entreprises et l'école. Cette mission se poursuivra au cégep et à l'université. Objectif: former davantage de diplômés prêts à prendre leur place dans un marché du travail en mutation.

Mais toutes ces initiatives coûteront de l'argent. Où le prendre? C'est sans doute ce à quoi pensait le premier ministre Charest quand il a demandé à Pierre Reid d'aider "nos jeunes à décrocher leurs rêves".

À surveiller:

Dans les prochaines semaines, le ministre Reid recevra, lira et procédera à l'approbation des programmes pour la réforme au secondaire, reportée jusqu'en 2005.

INDUSTRIE ET COMMERCE

Alléger l'État

Au fil des ans, il a vu défiler pas mal de ministres. Raymond Garneau, Jacques Parizeau, Daniel Johnson et Gérald Tremblay. Après avoir fait pendant près de 30 ans la navette entre les Finances et l'Industrie et le Commerce, l'ancien sous-ministre Michel Audet s'assoit depuis deux semaines sur la chaise de ses anciens patrons.

Naturellement, le poste qu'on lui a confié, le Développement économique, couvre la quasi-totalité de ses anciens champs d'influence. Ministre plénipotentiaire des politiques économiques, de l'industrie au tourisme, en passant par le développement régional, Michel Audet a aussi la responsabilité de l'allégement réglementaire- l'un des problèmes qui lui faisait péter les plombs quand les milieux d'affaires l'avaient désigné comme porte-parole de choc, comme président de la Chambre de commerce du Québec.

Bien vite il est allé chercher, comme sous-ministre, un vieux collègue de la haute fonction publique québécoise, Jean Pronovost, qui avait déjà eu le mandat de sabrer la jungle des règlements et des normes gouvernementales.

Dès sa première entrevue, il prévenait qu'il ne pourrait pas répéter ses prises de position plutôt radicales des jours tout récents où il présidait la Chambre de commerce du Québec.

"C'est certainement pas un gars de gauche... mais il est parlable", observe Henri Massé. Pendant des mois à la Chambre de commerce du Québec, Michel Audet a mené une croisade contre l'assujettissement de la machinerie de production au décret de la construction. Le ministre Audet était passablement plus nuancé. "Quand il a dit: "je change de chapeau", le téléphone a beaucoup sonné au bureau", observe Gilles Taillon, du Conseil du patronat.

C'est Michel Audet qui a fait le premier geste délicat du nouveau gouvernement Charest- les 16 sous-ministres au développement régional ont vu la structure mise en place sous l'ancien ministre Yvon Picotte abandonnée.

Le ministre Audet aura fort à faire pour rééquilibrer les finances publiques. Il est responsable de la Société générale de financement et d'Investissement Québec, le canal par lequel transitent chaque année quelque trois milliards de subventions et d'aide fiscale aux entreprises, des dépenses que le Parti libéral promettait de sabrer.

Déjà, la SGF et Investissement Québec sont sur la sellette depuis l'arrivée de Michel Audet.

Mais Henri Massé précise: "On n'a pas à subventionner n'importe quoi, mais il ne se passe pas un mois sans que des gens des régions nous appellent en détresse parce qu'ils craignent le départ d'une entreprise. Sans des programmes d'aide costauds, ces compagnies s'en vont aux États-Unis", prévient-il.

À surveiller:

Des "réalignements de carrière" sont à prévoir dans les prochaines semaines, alors que les libéraux pourraient changer les têtes dirigeantes de certaines sociétés d'État, comme la SGF.

JUSTICE

Les victimes d'abord

Plusieurs ont décrit Marc Bellemare comme l'homme d'une seule cause, celle des victimes de la route. Mais à Québec, tout le monde sait que l'avocat intervient sur toutes les tribunes depuis des années pour défendre toutes les veuves et tous les orphelins, qu'ils soient victimes d'actes criminels, d'accidents de travail, des errances de l'administration ou des retards de la justice.

D'ailleurs, lors de sa prestation de serment, le premier ministre Jean Charest lui avait donné un mandat plutôt large qui ne mentionnait même pas la cause particulière des criminels de la route, mettant plutôt l'accent sur la justice administrative.

"Vous avez une lourde responsabilité, de rendre la justice plus accessible. Et il y a un enjeu qui vous tient à coeur, c'est celui de la réforme des tribunaux administratifs. Vous avez maintenant le mandat d'entreprendre la réforme que vous nous avez proposée", a indiqué M. Charest le 29 avril.

Pourtant, le nouveau ministre libéral n'a pas tardé à faire parler de lui cette semaine en annonçant son intention ferme d'aller de l'avant avec l'engagement du PLQ, pris l'automne dernier, de permettre aux victimes de la route de poursuivre, au civil, les chauffards qui ne seront plus indemnisés.

Le ministre de la Justice déposera ce printemps un projet de loi, pour adoption à l'automne, qui causera une première brèche importante dans le no-fault de la Loi sur l'assurance automobile, un héritage de Lise Payette remontant à 1978.

"Celui qui se blesse en commettant un crime ne devrait pas recevoir d'indemnités", a déclaré cette semaine le procureur général. Les criminels de la route n'ont qu'à bien se tenir... Le no-fault et les dirigeants de la SAAQ aussi! En octobre 2001, le coloré avocat a qualifié les dirigeants de la société d'intégristes et de talibans du no-fault!

En 1999, Me Bellemare avait aussi traité de "sénat du patronat" la CLP (Commission des lésions professionnelles) qui rendait trop de décisions, à son avis, à l'encontre des accidentés du travail. S'il prend aussi de front les autres dossiers de la Justice, les étincelles ne manqueront pas d'éclairer le ciel de Sainte-Foy où se trouve la tour de son ministère. L'un d'eux risque de rebondir rapidement dans sa cour: celui des éducatrices en milieu familial qui cherchent à se syndiquer.

À surveiller:

Le ministre Bellemare devra décider d'ici quelques semaines s'il compte en appeler de la décision du Tribunal de travail permettant la syndicalisation des éducatrices en milieu familial. En tenant compte des nouvelles places de garde à créer, la facture pourrait s'élever à 175 millions.

CONSEIL DU TRÉSOR

Les cordons de la bourse

La Grande-Bretagne a eu sa Dame de fer avec Margaret Thatcher. Le Québec ne sera pas en reste avec Monique Jérôme- Forget. Dans ses dernières interventions à l'Assemblée nationale, comme critique des Finances, l'automne dernier, elle avait d'une main assurée taillé en pièces le président de Loto- Québec, Gaétan Frigon, qui a démissionné dans les heures qui ont suivi.

"J'ai bien l'impression qu'elle va être pas mal raide", prédit déjà Henri Massé, le patron de la FTQ, qui se dit "inquiet du discours néolibéral assez musclé" de celle qu'il avait connue comme présidente de la Commission de la santé et de la sécurité du travail.

Comme les autres syndicats du secteur public, au moment des élections, la FTQ était dans le dernier droit des études sur l'équité salariale- 500 corps d'emploi sont déjà évalués, restait à quantifier la facture, de plusieurs centaines de millions, qu'on comptait présenter en juin au Conseil du Trésor. Avec l'arrivée de Mme Jérôme-Forget comme cerbère des dépenses, l'échéancier sera changé. L'échéancier seulement, espère M. Massé.

Par la suite, Mme Jérôme-Forget devra s'attaquer à la négociation des conventions collectives des 400 000 salariés de l'État. Les syndicats comptent déposer leurs demandes au milieu de l'automne prochain, et on s'attend à toute une année de souque à la corde.

Lors de sa prestation de serment, Mme Jérôme-Forget a reçu un mandat peu courant tant il paraît gigantesque: "Vous serez l'architecte du renouvellement de l'État québécois." Jean Charest a placé la barre très haut, la "révision de tous les ministères et organismes publics" reste une grosse commande, même pour une politicienne familière avec l'administration publique.

Pour Gilles Taillon, le président du Conseil du patronat, qui, coïncidence, était un de ses vice-présidents à la CSST, le principal défi de la ministre sera cette nécessaire "réingénierie" du gouvernement. "C'est ce qui va permettre au gouvernement de donner suite à ses autres engagements, la baisse des impôts et les investissements en santé, tout passe par un État-minceur; l'Ontario a quatre fonctionnaires pour 1000 habitants, nous, on en a 10", observe Gilles Taillon.

Cela "va demander des mesures draconiennes", prévenait-elle déjà cette semaine en entrevue à La Presse. "On va les prendre. Ce n'est pas de gaieté de coeur que l'on fait ça. Quand on refuse des demandes de nos collègues, ce n'est pas avec plaisir qu'on va dire non."

À surveiller:

La négociation des ententes sur l'équité salariale. Les négociations dans le secteur public, dès l'automne.

SANTÉ

L'urgence d'agir

Plusieurs ministres libéraux patinent déjà à reculons devant les dossiers urgents qui s'empilent sur leur nouveau bureau. Philippe Couillard, n'a pas le choix. Le Parti libéral a promis la santé aux électeurs. Le ministre responsable du plus lourd portefeuille de l'État québécois devra agir vite et bien pour apporter des améliorations significatives aux services et aux soins.

Le premier ministre Jean Charest a été on ne peut plus clair. La réforme Rochon et les forceps du déficit zéro ont laissé le réseau de la santé dans un piètre état, répète-t-il depuis des années. Il a donc demandé au docteur Couillard de faire en sorte "que les efforts de tous et chacun, qu'ils soient médecins, infirmières, administrateurs ou employés de soutien, soient entièrement tournés vers les services aux malades et aux personnes dans le besoin."

"Vous allez rebâtir", lui a-t-il dit lors de sa prestation de serment.

Les listes d'attente et la situation des urgences forment le gros morceau du casse-tête sur la table de travail de l'inexpérimenté ministre. Le neurochirurgien devra aussi se pencher sur le manque d'infirmières et de médecins, la mauvaise répartition des effectifs médicaux en région et le sort des deux hôpitaux universitaires à Montréal.

Et comme si ce n'était pas assez, le ministre de 46 ans devra discuter des problèmes financiers avec les dirigeants d'hôpitaux. Il est clair désormais que le déficit zéro sera entaché par les résultats budgétaires déficitaires des établissements du réseau hospitalier.

Un problème insoluble? La priorité du gouvernement Charest est de réinvestir en santé, mais jusqu'où? Et de quelle manière? Comme tous ses prédécesseurs, M. Couillard devra donc, tôt ou tard, attaquer de front la question de la capacité et de la volonté de payer des Québécois.

Le ministre devra faire ses classes de gestionnaire très vite. Il trouvera sans doute dans sa bibliothèque ministérielle quelques rapports utiles rédigés par Michel Clair et Rolland Arpin. Il pourrait aussi consulter un ancien comptable d'Air Transat...

À surveiller:

Le ministre Couillard a promis de faire connaître ce qu'il adviendra du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM) au plus tard en octobre.

AFFAIRES MUNICIPALES

La quadrature du cercle

Il regarde en direction de la grande ville de Montréal, tout en marchant sur une corde raide tendue entre Westmount et Saint- Bruno. Jean-Marc Fournier, le nouveau ministre des Affaires municipales sera un funambule dans les prochaines semaines. Déjà, le jeune attaché politique libéral de la commission Bélanger-Campeau en connaissait passablement sur l'art des équilibristes: le gouvernement Bourassa balançait alors, quotidiennement, entre la souveraineté et le fédéralisme.

L'homme de confiance de Jean Charest s'est retrouvé avec le problème le plus épineux du début de ce mandat libéral. Le patron lui a demandé de concilier la réussite des nouvelles villes fusionnées, tout en "permettant à la démocratie de s'exprimer". Un pari qui, pour certains, relève de l'impossible.

Le projet de loi-cadre ouvrant la voie aux défusions sera déposé en juin à l'Assemblée nationale, mais la législation ne sera pas adoptée avant l'été. C'est cette loi-cadre qui donnera le ton au processus qui s'échelonnera au cours de l'automne, estime-t-on dans le milieu municipal. Déjà le ministre Fournier a promis de tenir compte des arguments des maires, notamment de Gérald Tremblay à Montréal. Or, ce dernier vient tout juste de lancer un appel d'offres pour produire des études qui prendronttrois bons mois... Rendez-vous à l'automne pour le premier grand salto du funambule.

Les portes de sortie se dessinent. On gardera la "fiscalité d'agglomération", assurant que chaque citoyen "paiera sa juste part", promet le ministre. Cependant, les pistes tracées par le rapport de Louis Bernard- le droit des arrondissements de taxer- risquent de rester lettre morte. "Un autre palier de taxation, on n'a pas besoin de cela à Québec, Gatineau ou à Saguenay", prévient à l'avance le maire de Québec, Jean-Paul L'Allier.

Les villes fusionnées ont bien d'autres chats à fouetter. "Les défusions, c'est un problème pour M. Fournier, pas un défi", lance sans appel Jean-Paul L'Allier. Le nouveau ministre sera jugé sur sa capacité de "doter le gouvernement d'une politique de développement urbain".

"Il faut que le gouvernement dise une fois pour toutes s'il considère les villes comme un tapon, un motton de citoyens à qui on donne des services de base, ou comme de véritables partenaires de développement économique", laisse tomber le maire L'Allier.

Parallèlement aux défusions, le ministre Fournier a une feuille de route bien remplie. Cette semaine, il a confirmé son intention d'investir 1,4 milliard en cinq ans dans les infrastructures urbaines, d'amorcer un processus de décentralisation, d'établir des contrats de ville pour les grandes agglomérations, et de simplifier les relations de travail.

À surveiller:

Le dépôt du projet de loi sur les défusions, en juin. Adoption de la loi en automne.

EMPLOI, SOLIDARITÉ, FAMILLE

Combattre la pauvreté

Le premier ministre Jean Charest croit au travail. Lors des élections de 1998, il en avait fait son leitmotiv dans la défaite. "Travail, travail, travail!" avait-il alors pris l'habitude de scander à ses troupes. Et c'est par le retour au travail qu'il entend combattre la pauvreté- mandat qui vient d'incomber au jeune ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Claude Béchard.

"Notre gouvernement va combattre la pauvreté et nous allons tout mettre en oeuvre pour que chaque citoyen puisse participer pleinement au marché du travail", a dit Jean Charest lors de la prestation de serment de son cabinet.

"C'est en participant au marché du travail qu'on peut participer pleinement à notre société. Vous allez donc faciliter la transition vers le marché du travail."

Le travail, c'est bien mais encore faut-il que la conjoncture économique soit favorable. Or, le contexte actuel risque de jouer contre le ministre de Kamouraska-Témiscouata. La croissance ralentit et le nombre de familles vivant de l'aide sociale semble sur le point d'augmenter, après des années de baisse continue.

Il y a aussi les finances publiques. En décembre dernier, les libéraux avaient fixé le barème plancher pour les allocations d'aide sociale à 515 $ par mois. Une facture potentielle de 300 millions pour l'État québécois.

Comme le ministre Béchard l'a vu cette semaine, son champ d'action touche aussi les travailleurs saisonniers. Il a été confronté à la dure réalité des pêcheurs de crabe gaspésiens...

Il lui sera sans doute plus facile de se rabattre sur un dossier davantage porteur comme la conciliation travail-famille. D'autant plus que l'ancien gouvernement Landry lui aura montré, en campagne électorale, les pièges à éviter à tout prix. Une politique bien pensée et bien implantée devrait donc permettre aux libéraux de faire réaliser des avancées importantes aux travailleurs québécois dans ce domaine.

À surveiller:

Le ministre Béchard doit faire adopter, au cours des prochaines semaines, le décret qui permettra au gouvernement de reporter l'adoption d'un plan de lutte contre la pauvreté. La loi 112, adoptée sous Bernard Landry, prévoyait que ce plan serait officiellement déposé le 5 mai.

FINANCES

Un budget à boucler

Qui a un jour songé à abolir la taxe de vente du Québec qui fait entrer plus de huit milliards par année dans les coffres du gouvernement? Qui a déjà crié au loup en débusquant un emprunt "caché" de quatre milliards que le gouvernement de l'époque avait annoncé dans les journaux?

C'est Yves Séguin, qui est aujourd'hui aux commandes du ministère des Finances.

Avec sa candeur et son désir de "parler vrai", le député d'Outremont risque de plonger le gouvernement Charest dans l'embarras. Pendant que tous ses collègues multipliaient des entrevues cette semaine, l'imprévisible fiscaliste était tenu au silence, privéde micros jusqu'au dépôt de son premier budget, début juin. Premier défi: réussir à boucler le budget sans trop rogner sur les promesses libérales, à un moment où son gouvernement se dit confronté à un "trou" de 4,3 milliards.

Ce sera d'autant plus difficile que le nouveau ministre a reçu un mandat très clair du premier ministre. "Nous sommes les plus taxés du continent. Vous allez nous débarrasser de ce titre", lui a ordonné le premier ministre.

Chemin faisant, Yves Séguin devra "ramener la transparence" dans la gestion des finances publiques. Mais ironiquement, il ne pourra pas relever ce défi avant le prochain budget, l'échéance rapprochée ne lui laissant pas le temps de tenir la traditionnelle consultation pré-budgétaire.

Second défi: parvenir à créer un climat de travail harmonieux avec la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, qu'Yves Séguin, alors ministre du Travail, avait lui-même congédiée de la présidence de la Commission de la santé et de la sécurité du travail, il y a 15 ans. S'ils ne parviennent pas à travailler en synergie, le gouvernement Charest aura vite de sérieux problèmes.

"Yves Séguin connaît les finances publiques sur le bout de ses doigts", résume le président de la FTQ, Henri Massé, qui se souvient clairement de la présentation limpide que le président de la Commission sur le déséquilibre fiscal avait accepté de faire aux dirigeants de la centrale syndicale.

Les milieux d'affaires montréalais ont reçu avec passablement de circonspection l'atterrissage d'Yves Séguin aux Finances. "La chance est au coureur... mais ce dernier ne devra pas trébucher", prévient Gilles Taillon, le président du Conseil du patronat.

À surveiller:

Le dépôt du prochain budget provincial à la mi-juin.




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Le mot "défusion" déjà tabou

François Cardinal
La Presse dimanche 11 mai 2003


Gatineau - Le mot " défusion ", qui a tout récemment fait son entrée dans le vocabulaire québécois, est-il déjà tabou ? C'est du moins ce qu'a laissé croire le congrès de l'Union des municipalités du Québec (UMQ), qui a pris fin hier après trois jours de travaux à Gatineau.

Les quelque 230 villes membres se sont réunies en assemblée générale, hier matin, afin de dresser la liste des sujets qui feront l'objet de discussions avec le nouveau gouvernement Charest.

Diversification des sources de revenus, place des femmes en politique municipale, autonomie fiscale... les thèmes abordés étaient divers, mais pas suffisamment pour que les défusions s'y trouvent. La veille et l'avant-veille non plus, le mot n'a pas été prononcé publiquement. Hier, par exemple, toutes les villes membres participaient à l'un des cinq " caucus d'affinité " afin de discuter à huis clos de leurs préoccupations. Selon nos informations, aucun élu, pas plus du groupe des municipalités de la métropole que de celui des grandes villes, n'a osé prononcer le mot maudit.

La scène était similaire jeudi lorsque Jean-Marc Fournier a pris publiquement la parole pour la première fois en tant que ministre des Affaires municipales. Comme par enchantement, le mot défusion avait disparu de son discours. Il avait été remplacé par un mot beaucoup plus à la mode : la décentralisation.

Plus curieusement encore, tant pour la Ville de Montréal que pour M. Fournier, il semble même que la défusion ne soit plus du tout dans l'écran radar. Tout au plus, l'objectif est maintenant d'inclure " un ingrédient important " aux fusions : " l'assentiment des citoyens ", selon les mots du ministre.

En point de presse, où il n'a pu échapper aux questions des journalistes sur les défusions, M. Fournier ne s'est pas mouillé davantage : " L'important, a-t-il dit, c'est que les gens sachent ou on loge à l'égard des regroupements municipaux faits dans le passé et où l'adhésion des citoyens n'était pas totale. On cherche à ce que les citoyens puissent s'approprier les regroupements. "

" Les maires savent que la recherche d'une solution gagnant-gagnant se fait de bonne foi ", a précisé pour sa part Alan DeSouza, un des membres du comité exécutif qui représentent le maire Gérald Tremblay à Gatineau. " Nous, on travaille pour bâtir la grande ville, pour voir par quels moyens on peut la rendre fonctionnelle. Même dans notre caucus, les membres sont ouverts pour voir de quelle façon on peut faire cette décentralisation. "

Mais comme cette rencontre est la plus importante de l'année pour le monde municipal, n'est-il pas surprenant que cette épée de Damoclès n'ait même pas été évoquée ? Pas du tout, répond la présidente de l'UMQ, Francine Ruest Jutras : " Tout le monde attend la loi-cadre. " Selon elle, les maires aborderont le sujet de front une fois la pièce législative déposée.

Notons que l'Union, qui représente quelque 230 municipalités où vivent plus de 6 millions de citoyens, ne s'est pas positionnée contre les défusions. Mme Ruest Jutras a simplement appuyé les nouvelles villes.

" Si la réorganisation majeure qu'a vécue le milieu municipal ne s'est pas fait sans heurts, a rappelé la présidente lors de son allocution d'ouverture jeudi, nous sommes d'avis que les nouvelles villes issues de cette réorganisation doivent être une réussite dans le meilleur intérêt des citoyens. C'est d'ailleurs le voeu émis par (le premier ministre) Jean Charest à cet égard. "

Elle a ajouté : " Le nouveau gouvernement a clairement fait part de ses intentions en cette matière et nous respecterons sa prérogative. "

Tout aussi clair, le ministre Fournier s'est contenté d'affirmer, lors d'un discours apprécié par les congressistes, quelques heures plus tard, qu'il établirait par législation " un cadre à la fois démocratique et efficace, à l'intérieur duquel les citoyens auront la possibilité de se prononcer. Je vous annonce à l'avance que ce sera un processus sérieux et utile ", a-t-il ajouté.




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Louise Harel plaide contre les défusions

François Cardinal
La Presse samedi 10 mai 2003


"JE VEUX secouer la résignation qui prévaut devant cette utilisation éhontée de la démocratie."

Sous la forme d'un véritable plaidoyer contre les défusions, l'ex-ministre responsable des regroupements municipaux, Louise Harel, a accepté de livrer le fond de sa pensée à La Presse, hier. Nouvelle critique en matière de santé, elle promet que cela constituera sa dernière intervention sur le sujet.

"J'ai besoin de réagir", a-t-elle lancé tout de go lors de l'entretien. Celle qui a mis temps et énergie pour bâtir la quarantaine de regroupements touchant 207 municipalités, n'en peut tout simplement plus de la "démagogie" du Parti libéral, qui ouvre la porte à ce qu'elle considère être un recul lourd de conséquences. "Le gouvernement Charest, affirme-t-elle, n'a tout simplement pas le droit de ne donner le pouvoir de décider qu'à ceux qui veulent se désolidariser." Pourquoi, s'interroge-t-elle, une ex-municipalité comme Baie-d'Urfé aurait-elle le droit de plier bagage tandis que l'ex-Ville de Montréal ne pourrait, de son côté, exiger le maintien du regroupement?

"Le gouvernement ne peut tout de même pas se délester de sa responsabilité d'arbitrage, dit-elle. Partout au Québec, il y a des élus qui veulent maintenir les fusions et d'autres qui ne veulent pas. Pourquoi certains auraient préséance sur d'autres?"

Selon le député d'Hochelaga-Maisonneuve, il s'agit, ni plus ni moins, d'une "démocratie à géométrie variable", en faveur des villes les plus riches. À son avis, cela va à l'encontre de la recherche du bien commun, qui doit guider les élus dans leurs décisions. "Le bien commun ne peut être à la solde des intérêts de certains, ajoute-t-elle. C'est une question d'équité fiscale et de justice sociale. Ce que le Parti libéral propose, c'est de laisser à certains le droit de décider pour les autres."

Elle craint que les défusions ouvrent la porte toute grande à une déresponsabilisation des municipalités qui auront choisi l'autodétermination. "J'ai peur que l'on rende caduc l'article de la loi 170 (sur les fusions), qui stipule qu'un arrondissement ne peut refuser la construction de résidences à loyer modiques, de résidences pour femmes en difficulté ou de tout autre résidence à vocation sociale."

Selon Mme Harel, il serait injuste de revenir à la situation qui prévalait avant les fusions, alors que les ex-municipalités de banlieue, à l'exception de Verdun et de Montréal-Nord, ne permettaient pas la construction d'habitations à loyer modique (HLM), laissant à la ville-centre le soin d'accueillir les moins nantis.

Par ailleurs, Diane Lemieux, critique en matière municipale, a prononcé un discours devant une salle à moitié vide, hier matin, aux assises de l'Union des municipalités du Québec. Tout comme le maire de Québec, Jean-Paul L'Allier, elle estime qu'un éventuel référendum sur la défusion devrait permettre à tous les citoyens d'une nouvelle municipalité de se prononcer sur l'avenir de leur ville et non seulement à ceux qui habitent le territoire d'une ex-municipalité. "La démocratie n'est pas de donner le droit à une minorité par rapport à une majorité", a-t-elle dit.

La veille, dans sa première allocution, le ministre des Affaires municipales, Jean-Marc Fournier, avait remplacé le mot défusion par centralisation. "L'objectif, a-t-il déclaré, est de donner aux nouvelles villes la chance d'aller chercher une plus grande adhésion de leurs citoyens." Après un caucus à huis clos avec divers représentants municipaux, Alain DeSouza, membre du comité exécutif de la Ville de Montréal, a fait le commentaire suivant: "Il faut travailler à bâtir la grande ville et trouver les moyens de la rendre plus fonctionnelle. Même dans notre caucus, les membres sont ouverts pour voir de quelle façon on peut faire cette décentralisation."

Mais la défusion n'était pas le principal sujet de discussions hier. "Tout le monde attend la loi-cadre", a expliqué Francine Ruest Jutras, présidente de l'UMQ. Elle a ajouté que les "nouvelles villes doivent être une réussite".




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Champlain, l'énigmatique fondateur de Québec

La véritable identité de l'explorateur suscite des querelles entre historiens

Marie Caouette
Le Soleil dimanche 11 mai 2003


Durant trois dimanches successifs, LE SOLEIL publiera une série de textes sur le thème de Champlain. Des historiens parleront d'abord du personnage lui-même, encore passablement énigmatique. Puis, notre regard portera sur le monde amérindien tel qu'il existait à son époque, et, enfin, dans un troisième volet, sur certains aspects de l'Amérique francophone. Une foule insoupçonnée d'audacieux Canadiens français ont en effet prolongé le vieux rêve d'exploration du Nouveau Monde, même après la chute de la Nouvelle-France.

De sa naissance jusqu'à sa mort, la vie de Samuel de Champlain est une série d'énigmes. Quand est-il né ? Noble ou pas ? Était-il un huguenot converti au catholicisme à l'âge adulte ? Qu'a-t-il fait avant de surgir en 1603, sur un bateau en route vers Tadoussac ? Pourquoi ne connaît-on pas son visage ? Pourquoi a-t-il épousé une toute jeune femme, qu'il a déshéritée à sa mort ? Pourquoi ne trouve-t-on pas son tombeau ?

Sa date de naissance et sa véritable identité sont des énigmes qui ont suscité des querelles entre historiens ! Le grand homme qui fonda Québec et fut le père de la Nouvelle-France est-il né en 1567 à Brouage, un village où vivaient de nombreux protestants ? Ou en 1570 ou même en 1580 ? Les registres concernant sa naissance ont disparu, de même que toute information au sujet de la religion dans laquelle il fut baptisé. Catholique ou huguenot ?

Il reste si peu de traces des années qui précèdent sa venue à Tadoussac qu'un auteur français, Florian de la Horbe, a pu échafauder, dans un livre paru en 1959, que Champlain était une identité d'emprunt revêtue par un noble breton qui a été le chef d'une bande de brigands qui semait la terreur, avant de se ranger au service du roi Henri IV et de disparaître brusquement en 1602. Surprise, dit-il, c'est à peu près à la même époque que le nom de Champlain fait surface dans des documents ! La thèse de la substitution est d'autant plus tentante que les archives sont aussi muettes sur le père de Champlain, identifié dans son acte de mariage comme Antoine, capitaine de marine.

Hypothèse brillante mais farfelue, tranche l'historien Jacques Lacoursière, qui aime bien pourtant les histoires qui ont du piquant. Il se range sagement là-dessus à l'avis de son maître, l'historien Marcel Trudel, qui a écarté cette proposition.

M. Lacoursière, qui poursuit une carrière d'historien dans les médias après quelques années d'enseignement à l'Université Laval, a accepté de présenter les facettes moins connues de Champlain, à l'occasion du colloque sur 400 ans de francophonie et d'échanges entre l'Europe, l'Amérique et l'Afrique, qu'organise l'Année francophone internationale, du 26 au 29 mai à Québec.

La question de la date de naissance a gêné les historiens en raison de l'énorme différence d'âge entre le découvreur et sa jeune épouse Hélène Boullé, âgée de 12 ans à leur mariage en 1610. Un mari de 30 ans passe encore, mais un époux de 43 ans ! On oublie que l'âge légal du mariage était fixé à 12 ans en France, commente notre historien, qui ajoute que l'amour n'était qu'un bonus dans les mariages à cette époque. Hélène avait une belle dot de 6000 livres (intéressante pour un homme qui prépare des expéditions) et ce mariage a pu avoir aussi des raisons politiques.

L'amour ne semble pas avoir été au rendez-vous dans cette union. À l'hiver 1614, Champlain lance la police de Paris aux trousses de sa femme de 16 ans qui a fugué ; les parents d'Hélène se présentent aussi devant le notaire pour déshériter leur fille qui, l'automne précédent, les avait abreuvés d'injures ! Les parents réinstalleront leur fille dans ses droits 22 ans plus tard, après la mort de Champlain, plaidant qu'elle avait été malicieusement calomniée par des gens qui avaient intérêt à le faire ! Que s'est-il passé dans l'intervalle ? Ces péripéties n'empêchent pas le couple de faire vie commune pendant quatre ans à Québec, de 1620 à 1624.

Quant à savoir s'il était catholique ou protestant, il est fort probable que Champlain soit né dans une famille huguenote, dit Lacoursière. Elles étaient nombreuses alors à Brouage. Il n'y avait aussi que les familles protestantes qui donnaient des prénoms bibliques à leur rejetons. Il a combattu la Ligue catholique aux côtés de Pierre Du Gua de Monts dans les troupes du roi de Navarre, le futur Henri IV. C'est Du Gua de Monts qui l'enverra plus tard en Nouvelle-France.

Il était converti avant la règle imposée par le cardinal de Richelieu, qui a interdit, en 1627, aux juifs et aux protestants d'émigrer dans les colonies de Nouvelle-France. Champlain était déjà devenu catholique lorsqu'il vient en Nouvelle-France en 1603, affirme Lacoursière.

Noble ou pas ? On lui attribuerait faussement, semble-t-il, la particule qu'il utilise parfois lui-même. Le titre d'écuyer qu'il se donne aussi n'aurait pas été réservé non plus à la noblesse, mais aussi accessible aux personnes à l'aise. Il serait donc, banalement, Samuel Champlain.

Juste avant d'entreprendre la traversée vers le golfe du Saint-Laurent, Champlain a séjourné en Espagne, à Cadix ou à Séville, dans le sillage d'un oncle qui louait son navire au roi d'Espagne pour le transport de troupes. Il a peut-être accompagné cet oncle dans une expédition vers les Antilles, le Venezuela et le Mexique. A-t-il fait tout le voyage, qui a duré plus de deux ans (1598-1601), ou peut-être seulement une partie ? Les historiens divergent d'opinions puisque le texte que Champlain a rédigé sur ce voyage aurait pu lui être, en partie du moins, inspiré par les souvenirs de son oncle.

Dans l'embrouillamini qui entoure son existence, il y a au moins une certitude : Champlain avait bien un oncle capitaine de navire, Guillaume Hélaine (ou Guillermo Éléna), qui lui a légué, en 1601, un vignoble près de La Rochelle et des parts de propriété sur son bateau.

À sa mort, Champlain ne lègue rien à sa femme sinon une amulette, une bague et une peau de renard gris, malgré un acte de donation mutuelle daté de 1632. Tout va à la Vierge Marie et, dans les faits, aux Jésuites, propriétaire de la chapelle dans laquelle il sera enterré. Le testament est contesté avec succès par une cousine. Curieusement, Hélène Boullé ne réclame rien. Quant au tombeau et à la chapelle disparus dans un incendie, on en cherche toujours les traces. Les habitants de Québec avaient peut-être des préoccupations plus pressantes que de documenter ces faits, avec l'arrivée d'immigrants qui se dirigeaient vers Montréal et la guerre avec les Amérindiens, imagine Lacoursière sur la base des événements de l'époque.

Gouverneur par erreur

Le fondateur de Québec, Samuel Champlain, n'a jamais porté le titre de gouverneur de la Nouvelle-France. À son premier voyage en 1603, il n'avait même aucune fonction officielle, si bien qu'on peut dire de lui qu'il venait presque en touriste !

Sur le monument érigé à sa mémoire, sur la terrasse Dufferin, on lui attribue le titre de gouverneur par erreur. Le premier a été Charles Huault de Montmagny, indique l'historien Jacques Lacoursière, au cours d'une entrevue sur Champlain.

Tout au plus Champlain a-t-il été nommé, en 1618, lieutenant du vice-roi de la Nouvelle-France, le duc de Ventadour. Jusque-là, il n'était que le responsable du comptoir de traite de Québec, le représentant de Pierre du Gua des Monts qui s'était fait octroyer le monopole de la traite des fourrures sur tout le territoire. Il a, par la suite, représenté la compagnie des Cent-Associés qui avait acquis ce monopole.

En 1603, à bord de la caravelle Bonne Renommée, " il faisait du tourisme ", blague l'historien Denis Vaugeois, lui aussi interrogé sur ce sujet. Il semble n'avoir fait que prendre des notes de tout ce qu'il observait pour un récit de voyage qu'il intitulera Des sauvages. Mais une fois débarqué, il prend rapidement des engagements au nom du roi auprès des Indiens.

En dépit de ce départ inusité, son aventure en Nouvelle-France en fait le plus grand personnage de notre histoire, poursuit Vaugeois, dont la maison d'édition, Septentrion, prépare une biographie complète de Champlain. Une trentaine de collaborateurs ont été mobilisés pour fouiller les zones d'ombre de sa vie et apporter, si possible, des informations inédites. Certains fouillent des archives en Espagne et à Londres à cette fin.

On croit ainsi qu'il a effectué un voyage à Londres pour obtenir la restitution de la Nouvelle-France en 1632, au nom du droit à la découverte, comme on le concevait alors, explique-t-il. La France et l'Angleterre avaient fait la paix avant la prise de Québec par les frères Kirk en 1628. " Les Français n'étaient pas très ardents à garder la Nouvelle-France. "

Champlain aura passionnément aimé le territoire qui lui a été confié. Il veut le connaître et le développer. C'est aussi un homme tenace. " Entêté même ", selon Lacoursière. En 1618, il fait un inventaire des richesses du pays (on y capture un million de morues, dit-il) pour convaincre les financiers de la métropole de miser sur la Nouvelle-France. Homme déterminé, Champlain fera au moins une vingtaine de traversées entre l'Europe et l'Amérique, dont plusieurs pour convaincre les autorités de soutenir sa colonie. Sans lui, ce n'est pas sûr qu'elle se serait maintenue, affirme l'historien. En 1628, il obtient la venue de 400 colons qui, malheureusement, rencontrent les Kirk, qui voguent en direction de Québec. L'attaquant leur fait rebrousser chemin.

Champlain n'avait cependant pas une vision agricole pour la Nouvelle-France, sinon qu'elle puisse produire suffisamment pour assurer sa subsistance. Il lui voyait peut-être plus une vocation commerciale grâce à la morue et à la fourrure, croit Denis Vaugeois. L'exploration du nouveau monde est en grande partie liée à une affaire de mode en Europe, lance-t-il. On y raffolait en effet des chapeaux en duvet de castor (une fois les poils arrachés). Cela explique qu'on ait poussé la chasse au castor jusque sur des territoires très éloignés.

Comme les autres explorateurs avant lui, son objectif initial était de découvrir le fameux passage vers les Indes, ses soieries et ses épices. Ce n'est pas un hasard qu'il ait nommé les habitants de ce pays des Indiens, et le légume qu'ils cultivaient, le blé d'Inde, dit Lacoursière. Cent ans plus tard, les La Vérendrye rêvaient encore à cela, aux pieds des Rocheuses, signale-t-il.

Champlain a déployé une énergie folle pour son " royaume " : il honore courageusement l'alliance conclue en 1603, à Tadoussac, avec la nation montagnaise, qui l'entraîne dans une guerre contre les Iroquois. Il descend jusqu'au lac George par la rivière Richelieu et le lac qui portera son nom (Champlain). Il organise l'assaut de villages, ce qui démontre un minimum de formation militaire, estime Vaugeois. Il part à la découverte du territoire ; il est allé jusqu'à cape Cod. Il a remonté l'Outaouais, où il aurait perdu son astrolabe, et a poussé jusqu'au lac Huron, en direction ouest. On observe aussi qu'il connaît bien le maniement des instruments d'orientation de son époque.

Une de ses forces, face à la postérité, par comparaison à son mandataire Pierre Du Gua de Monts, aura été d'avoir laissé des écrits. Il décrit tout ce qu'il observe, la nature et les moeurs des Amérindiens. " Il écrit bien, ses récits sont intéressants ", dit Vaugeois. Il est aussi un excellent cartographe ; sa carte dessinée en 1632 demeure un objet d'émerveillement chez les spécialistes qui en louent l'exactitude. Même les régions où il n'a pas mis les pieds sont décrites avec minutie, à partir des témoignages des autochtones et des récits d'autres explorateurs. Tant Lacoursière que Vaugeois parlent d'un homme curieux de tout, attiré par le mystère de ce nouveau pays. " Il s'arrête à tous les détails. C'est un très bon observateur ", dit Lacoursière.

Champlain est aussi remarquable pour sa capacité à dialoguer avec les Amérindiens et à sceller des alliances avec eux, relèvent les historiens. Les Anglais eux-mêmes reconnaîtront que c'est le réseau d'alliances conclues par les Français qui les rendront presque invicibles malgré leur petit nombre, rapporte Lacoursière. L'attitude de Champlain face à la culture amérindienne démontre une ouverture assez rare pour l'époque. Il reconnaît ainsi d'emblée la supériorité du canot d'écorce sur les caravelles européennes pour explorer le pays ; sa légèreté permet de faire du portage sur terre, entre deux cours d'eau.

MCaouette@lesoleil.com




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Des mécontents au Canada, d'un océan à l'autre

L'alliance canadienne appuie Terre-Neuve, qui veut rouvrir la Constitution

Hélène Buzzetti
Le Devoir samedi 10 mai 2003


Ottawa - L'Alliance canadienne a uni sa voix à celle du premier ministre de Terre-Neuve hier en se disant d'accord avec la réouverture de la Constitution canadienne afin d'apaiser le sentiment d'aliénation des régions du pays.

Selon John Reynolds, leader en Chambre de l'Alliance canadienne, la dernière sortie de Terre-Neuve est une preuve que l'insatisfaction des provinces «se répand» partout au pays. «Ce n'est plus propre au Québec», a-t-il lancé hier à la sortie de la Chambre des communes.

«[Jean] Charest, la province de Québec et la population du Québec ont les mêmes inquiétudes que celles que nous avons en Colombie-Britannique. Nous avons maintenant des gens à Terre-Neuve qui ont les mêmes problèmes. Ce n'est plus un problème typique du Québec. Le Québec a pris une bonne décision en élisant un gouvernement qui appuie le Canada, mais il y a des changements qui doivent être apportés. Mon parti appuie des changements constitutionnels, tout comme une plus grande égalité à travers le Canada, et le temps est venu d'avoir cette discussion.»

Selon lui, «il n'y a aucun doute» au sujet de l'appétit des Canadiens à rouvrir le dossier constitutionnel. En tout cas, il croit que le gouvernement libéral actuel est bien mal placé pour en juger. «Ce gouvernement a presque perdu ce pays il y a quelques années. [Les libéraux] ne sont pas des experts en matière de ce qui est bon ou pas pour le Canada.»

Le premier ministre de Terre-Neuve, Roger Grimes, a déposé une résolution jeudi devant son assemblée législative, demandant à amender les Terms Of Union, ce document qui a officialisé l'entrée de la province au sein du Canada en 1949. Le premier ministre veut obtenir la gestion partagée des pêches avec le gouvernement fédéral ainsi que l'enchâssement dans la Constitution d'un conseil conjoint de gestion des pêcheries.

M. Grimes a pris ces grands moyens en réponse au nouveau moratoire quasi total sur la pêche à la morue décidé par Ottawa. Le gouvernement de Terre-Neuve estime que ce moratoire pourrait coûter 43 millions de dollars à l'économie et affecter 4400 emplois. Plus tôt cette semaine, M. Grimes avait aussi déclaré que la province ne poursuivrait pas en justice les pêcheurs qui refuseront de respecter ce moratoire.

M. Grimes semble jouir d'appuis dans sa démarche. Le premier ministre de l'Alberta, Ralph Klein, n'a pas hésité à dire que les pêcheries reposent sur une ressource naturelle et devraient donc relever de la compétence des provinces, pas d'Ottawa. Il est en faveur de changements constitutionnels puisque l'Alberta demande une réforme du Sénat.

«Je ne crois pas que les Albertains et les Canadiens aient envie de discuter d'un ensemble de changements constitutionnels comme Meech ou Charlottetown en proposaient, a déclaré M. Klein. Mais il y a certaines choses sur lesquelles les Albertains sont d'accord en lien avec la Constitution, et l'une d'elles est la réforme du Sénat. Si ce sujet était séparé du reste, l'Alberta serait d'accord pour demander des changements constitutionnels. En fait, je déposerai une résolution» en ce sens, a-t-il dit.

Selon Ralph Klein, le premier ministre de Terre-Neuve aurait commencé à solliciter l'appui de ses homologues en vue d'inscrire ce sujet à l'ordre du jour de la rencontre des premiers ministres provinciaux, en juillet.

Le ministre des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion, ne s'est pas étonné de cette montée du sentiment autonomiste. Selon lui, il faudra s'attendre à en voir de plus en plus au Canada. «Je pense que ce qui se produit, c'est que les grands dossiers qui nous occupaient tellement par le passé, comme l'endettement du pays, l'économie flageolante, le chômage, la pauvreté [...], sont moins présents dans l'opinion publique. Alors, qu'est-ce qui émerge? Des questions [...] qui mettent plus les relations fédérales-provinciales à l'avant-scène, et ça, il faudra bien apprendre à gérer cela. C'est un peu la rançon des succès que nous avons eus par le passé.»

M. Dion n'en démord pas pour autant: il n'est pas question d'accéder aux demandes de Terre-Neuve. Il ne voit d'ailleurs pas en quoi une gestion provinciale des pêcheries aurait permis de mieux protéger les stocks de morue qu'une gestion fédérale. «Les ministres des Pêches provinciaux poussaient toujours pour avoir plus de pêche. Toujours.»

Interrogé au sujet de la latitude qui existe vraiment à cet égard, le constitutionnaliste Gérald Beaudoin insiste pour dire qu'à moins d'une réforme constitutionnelle en bonne et due forme, un transfert de responsabilité n'est pas envisageable. Mais il serait possible de signer une forme d'entente de gestion sans rouvrir le panier de crabes constitutionnel.

Stephen Scott, professeur de droit à l'université McGill, abonde dans ce sens. Il explique que les Terms Of Union comprennent un passage sur la pêche. Il serait donc possible d'en discuter comme d'un dossier n'impliquant que la province de Terre-Neuve. S'il le voulait, le fédéral pourrait alors procéder selon une formule bilatérale, comme il l'avait fait avec le Québec pour abolir la confessionnalité des commissions scolaires. «Il y a une possibilité», dit-il.




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"La seconde révolution tranquille"

La plume engagée

Anne-Marie Voisard
Le Soleil dimanche 11 mai 2003


Dix heures le matin. Devant un café, nous voici à l'écoute de Gil Courtemanche. L'homme parle vite, car il a beaucoup à dire. Il est question de Révolution tranquille. Pas celle qu'on connaît. Mais de l'autre, la Seconde. À venir d'en bas.

Quelqu'un qui n'aurait pas lu l'essai, arrivé depuis peu en librairie, ne devinerait jamais le feu qui couve derrière la moue désabusée. Comme si le journaliste avait tout vu. Ce qui n'est pas tout à fait faux, car il a beaucoup voyagé. Sauf que " le sens de l'indignation, la colère ", héritage de ses père et mère dotés d'une forte sensibilité à l'injustice, restent intacts.

Gil Courtemanche a la plume engagée. Démocratie. Solidarité. Tel un leitmotiv, ces deux mots abondent tant dans La Seconde Révolution tranquille (Boréal) qu'à l'oral. Généralement pour dénoncer le manque, et montrer comment la "politique politicienne" se tient loin du citoyen et de ce qui le préoccupe.

C'est à ça principalement que sera consacrée l'entrevue, tandis qu'il enchaîne cigarette sur cigarette. À ça et aux solutions qui résident, croit-il, dans la réforme du mode de scrutin et le mode de financement des partis. L'auteur prône l'instauration de la proportionnelle, plutôt que la majorité simple comme maintenant. Il voudrait aussi que 5 % des voix dans une élection suffisent au remboursement des dépenses encourues. Actuellement, on exige 15 %. Il a écrit 20 % dans son livre et invite à faire la correction.

Quoi qu'il en soit, la situation présente a pour effet d'écarter les candidats qui disposent de peu d'argent, lesquels sont, paradoxalement, les plus politisés. On les trouve dans la rue, dans les cégeps. Ils agissent via les organismes communautaires. Ce sont des gens de terrain, et Gil Courtemanche observe que c'est parmi eux qu'ont lieu les débats sur la mondialisation.

Riches et pauvres

Son discours rappelle celui d'Ignatio Ramonet, que livre Le monde diplomatique. " On partage pas mal les mêmes idées, reconnaît-il. L'écart grandissant entre les riches et les pauvres est de celles-là.

Vivian Labrie, porte-parole du Collectif de lutte contre la pauvreté, serait contente de l'entendre. À plusieurs reprises, il s'arrête sur le sujet. Sa critique est virulente. " Comment pouvons-nous rêver de mettre à genoux ceux qui spolient la planète, quand nous ne parvenons pas à faire respecter les règlements municipaux sur la salubrité des logements. " Ailleurs il écrit que " la ministre des Finances (à l'époque Pauline Marois) peut déclarer toutes les luttes antipauvreté qu'elle souhaite, elle ne connaîtra que des échecs si on ne parvient pas, dès l'école primaire, à enrayer l'analphabétisme fonctionnel qui constitue la voie royale de l'entrée dans la pauvreté ".

Gil Courtemanche prêche pour un revenu minimum garanti, idée qui part d'un créditiste, Réal Caouette. Il appelait ça " le dividende social ". Autre bonne école, celle de Michel Chartrand. " Ma première job fut dans son imprimerie ". Il faut aussi compter avec l'enfance dans une famille de sept. " Je suis né dans l'opposition ", dit l'auteur qui a grandi en milieu ouvrier, dans le quartier du parc Lafontaine. Ses parents, vivants tous les deux, étaient choqués par la pauvreté. " C'est dégueulasse, disaient-ils. " Jusqu'à l'an dernier, sa mère a travaillé comme cuisinière bénévole au Refuge des jeunes de Dan Bigras. Son grand-père, il le qualifie " d'activiste catholique ". Il avait lancé un journal, La Vérité. Quant à son arrière-grand-père, s'agit de Jules-Paul Tardivel, journaliste, essayiste, romancier.

Suivant les traces de son ancêtre, Gil Courtemanche s'est lancé lui aussi dans la fiction. Un dimanche à la piscine à Kigali (Boréal), pour lequel il reçu le Prix des libraires du Québec en 2001, a connu un immense succès. Et ça continue. Le livre a été traduit en 14 langues, dont l'anglais tout récemment. Ce qui lui vaut d'avoir son nom à la fois sur les listes de best-sellers anglophone et francophone. De plus, l'ouvrage sera porté à l'écran. Le scénario est prêt. C'est Robert Favreau, le réalisateur, qui s'en est chargé. On n'attend plus que le tournage et le bon vouloir de Téléfilm et de la Sodec.

De Kigali au conte pour enfants

Un dimanche à la piscine à Kigali a pour cadre le Rwanda, à l'heure où se prépare le génocide. Bernard Valcourt, journaliste québécois, qui a plus d'un égard ressemble à l'auteur, est sur place pour mettre sur pied un projet de télévision. Il est veuf, mais Gil Courtemanche, qui l'était aussi, a oublié ce détail. Rien de commun de toute façon entre Gentille, " corps tutsi, coeur hutu ", dont Valcourt tombe amoureux, et France-Isabelle Langlois, militante, patronne de la revue Alternatives, que l'auteur a épousée le 7 mai 2002. Elle est de six mois la cadette de sa fille Anne-Marie, elle-même mère d'une bambine de deux ans. Ce qui l'amène à parler d'un tournant dans son oeuvre.

Gil Courtemanche, le sérieux analyste, se lance dans le conte pour enfants. Plouc, le raton laveur qui n'aimait pas laver raconte l'histoire du premier squeegee. C'est un conte de gauche.

Pouvait-il en être autrement pour celui qui affirme: " On ne vit pas en démocratie au Québec. On ne conteste pas le système économique. " Un exemple ? L'assurance-médicaments. " Dans l'univers des hauts fonctionnaires et des ministres, on n'imagine pas que quiconque puisse décider de manger plutôt que de se soigner. C'est pourtant ce que font des milliers de pauvres... " Puis il écrit que " les grands gagnants sont les compagnies pharmaceutiques qui modifient les prix de leurs produits selon leur bon vouloir et qui sont désormais assurées par le gouvernement qui paie toutes les factures ".

C'est par le journalisme que Gil Courtemanche, de son propre aveu, s'est formé. " Je suis payé à plein temps pour apprendre. " Les deux moments les plus importants de sa carrière: Sa mise à la porte du collège classique. Son congédiement de Radio-Canada, pour cause de " mauvais caractère ". C'est arrivé en 1985 ; il travaillait au Point. " Je m'engueulais ", convient-il. Mais il défendait ses opinions qui, toujours, ramènent à la base. Le pouvoir non plus imposé, mais venu d'en bas. " Cela s'appelle la démocratie, cela s'appelle la solidarité. "

AMVoisard@lesoleil.com




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Les boomers... encore eux!

Mario Roy
La Presse samedi 10 mai 2003


Éditorial - Voici le premier de deux éditoriaux portant sur les plus récentes représentations culturelles de notre société. Le second sera publié demain.

Les deux oeuvres, radicalement différentes, peuvent être vues comme une somme destinée à faire le bilan d'une génération. Celle de ces bons vieux baby-boomers, sur lesquels on croyait que tout avait été dit. Que tout leur avait déjà été reproché. Que, résignés, ils s'en allaient tout doucement se perdre un à un sur le chemin de l'enfer...

Seulement, avait-on saisi l'ampleur de leurs échecs? Mais, en même temps, avait-on évalué leur potentiel de lucidité? Jaugé leur habileté à élever l'égoïsme au niveau d'un art brillant et jouissif- que, jusqu'à la dernière seconde, ils auront cru presque inoffensif? Compris que, tout de même, ils n'ont fait ni mieux ni pire que les générations qui les ont précédés, de la caverne au bungalow? Qu'ils ont fait leur possible, voilà tout, comme s'acharnent à le faire les humains?

Ainsi débarquent, sur 127 écrans du Québec et sur la scène du théâtre Jean-Duceppe, Les Invasions barbares et Les Noces de tôle. Disons-le tout de suite: le film et la pièce n'ont ni le même ton (évidemment), ni la même substance, ni la même qualité, ni le même intérêt, hélas!

N'empêche: dans des registres sans rapport entre eux, Denys Arcand et Claude Meunier poursuivent l'un et l'autre un travail d'observation entrepris au début et au milieu des années 80 avec, surtout, Le Déclin de l'empire américain ainsi que Les Voisins ou La Petite vie, enfantée sur la scène du Club Soda.

Autant le dire tout de suite: ce n'est pas très rigolo. Ce qu'Arcand et Meunier décrivent, ce sont essentiellement des échecs.

Chez le cinéaste, l'échec social et politique occupe une large place. Il montre des corridors d'hôpitaux indignes d'une médecine de guerre rwandaise... et l'administratrice, à l'étage au-dessus, qui jure: "Nous ne sommes pas au tiers-monde!", ou qui manie une novlangue techno-bureaucratique strictement sans signification. Il montre des syndicalistes mafieux. Des mandarins de l'État en sinécure à Rome, uniquement occupés à encaisser leur chèque du Conseil du trésor. Une société qui n'est plus policée que partiellement et sans illusions. Des lambeaux de respect, de compassion et d'humanité dont le système est incapable et qu'il faut donc payer cash dans des coins sombres, comme on achèterait de l'héroïne- ce qu'on fait aussi, précisément par compassion, dans Les Invasions...

Les boomers ne nous avaient-ils pas promis des lendemains qui chantent sous la ruineuse bienveillance de l'État?

En 67, tout était beau..., chantait Beau Dommage. Les boomers allaient tout changer. Ils avaient des idées- et Dieu sait que les idées mènent le monde, surtout les mauvaises. Par exemple, ils étaient contre la guerre, évidemment. "Quand les canons toussent, l'humanité en prend pour son rhume", chantent Pierre et Jacques (Martin Drainville et Marc Messier), les quinquagénaires des Noces de tôle, en se souvenant des refrains inventés dans leur jeunesse, encore incapables en 2003 de se rendre compte qu'ils étaient d'une insondable stupidité.

Une autre ritournelle susurrait: c'est dans la tête qu'on est beau!

Or, c'est peut-être là que ça a été le plus laid.

mroy@lapresse.ca




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Les élucubrations bizarres

Dans Les Invasions barbares et Les Noces de tôle, l'heure est aux bilans. Mais c'est une tâche impossible.

Mario Roy
La Presse dimanche 11 mai 2003


Voici le second des deux éditoriaux portant sur les plus récentes représentations culturelles de notre société.

Éditorial - Dans Les Invasions barbares, Rémy (Rémy Girard) avoue: « Je n'ai pas réussi à trouver un sens à la vie ». Hé! What else is new? comme on dit en grec. Quelqu'un l'aurait-il un jour trouvé?... On l'a vu, hier: le film de Denys Arcand et, d'un point de vue radicalement différent, la comédie Les Noces de tôle, de Claude Meunier, dressent des portraits de société dont la teinte dominante est celle de l'échec. Dans les deux cas, les baby-boomers, surtout, sont visés. L'échec de Rémy dans sa quête du sens de cette vie qu'il va perdre est le plus essentiel. Mais il est universel et incontournable, sauf à se bâtir des chimères, ce qui le rend plus facile à digérer. D'autres échecs sont plus lourds à porter.

Par exemple : que la Love Generation ait largement échoué au chapitre de l'amour a quelque chose de pathétique. La pièce de Meunier, Les Noces de tôle, est tout entière axée sur ce thème, habitée par deux couples qui ne sont plus des couples, par de jeunes maîtresses à courte vue et à longues jambes, ainsi que par un amant italien... Cela débouche sur la solitude de Mireille (Pierrette Robitaille), mais aussi sur le vide, l'absence de sens (encore !), l'incommunicabilité.

Le film d'Arcand examine la chose de façon plus cruelle, mais en même temps plus tendre.

On y trouve les enfants du divorce, qui tournent bien ou mal, c'est selon. Mais qui, en tout état de cause, n'ont plus d'illusions et cultivent un égoïsme plus sec, matérialiste et désincarné que celui des boomers. Il y avait, jadis, une petite de fille de 3 ans qui se couchait derrière une roue de la voiture de son père, pour ne pas qu'il reparte après la fin de semaine de garde. Il y a Sébastien (Stéphane Rousseau) qui lance à son père : «Tu as ruiné mon enfance, mon adolescence !»

Mais voilà : Sébastien est présent à l'heure de la mort.

Pour que celui qui meurt retrouve son fils.

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Un échec, un autre : celui de la pensée, dont Denys Arcand fait une des scènes les plus irrésistiblement drôles de son film. C'était d'ailleurs incontournable : ses «vieux» personnages, ceux du Déclin, ne sont-ils pas des intellectuels patentés ? Dans quelle galère idéologique, en effet, ces boomers-là n'ont-ils pas sauté à pieds joints, par pur conformisme, dans les années 70'? Sur la galerie de la célèbre maison de campagne, ils énumèrent d'un ton léger : le séparatisme, l'indépendantisme, le souverainisme-associationnisme, le marxisme-léninisme, le féminisme, le communisme, le maoïsme, le structuralisme, le déconstructionnisme... «Et le crétinisme !» ajoute Remy, presque attendri au souvenir de sa stupidité passée - ce jour, par exemple, où il loua la Révolution culturelle devant une Chinoise qui y avait perdu son père, sa mère et son âme... Cet échec-là n'est-il pas terrible, pour une génération qui se croyait si intelligente ?

Quoi qu'il en soit, dans Les Invasions barbares et Les Noces de tôle, l'heure est aux bilans. Mais, en réalité, c'est une tâche impossible. Dans le cas d'une génération comme dans celui d'une vie.

Ce ne peut être qu'un work in progress, comme on disait aussi à l'ère des «ismes».