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ACTUALITÉ

La faille atlantique

Mario Roy

LA PRESSE dimanche 18 mai 2003


Éditorial - L'ambassade de France à Washington vient de protester officiellement auprès de la Maison-Blanche, du Congrès et de quelques organes d'information américains, contre le French bashing ayant cours, selon elle, aux États-Unis. Ce geste de l'ambassadeur Jean-David Levitte est assez inusité en diplomatie. Et c'est certainement le signe que ce qu'il appelait, en mars, un « malentendu » entre les deux pays est maintenant devenu une querelle en bonne et due forme !

Levitte s'en prend en particulier à certains articles publiés dans la presse américaine, accusant la France d'avoir, entre autres choses, assisté la fuite de notables du régime de Saddam Hussein - on sait que l'Hexagone a, hélas ! déjà été fort proche du dictateur.

Quoi qu'il en soit, il y a eu, en effet, des outrances. Une ressortissante française vivant aux États-Unis s'est fait vandaliser sa demeure, ce qui est d'une ignominie totale. Des gens d'affaires ont d'eux-mêmes lancé des boycottages de produits français, gestes un peu excessifs. Des journaux ont publié sur la France des titres d'un goût douteux - mais en Amérique comme ailleurs, certaines publications ne sont pas réputées pour leur élégance. Et les french fries ont été rebaptisées liberty fries, ce qui, ma foi, est plutôt comique !

Y a-t-il campagne délibérée de dénigrement téléguidée en haut lieu, comme on le laisse entendre ? Il est toujours tentant d'échafauder une sombre théorie du complot.

En fait, quelles sont, et quelles ont été, les relations historiques entre les deux pays ?

Précisément de ce type, des hauts et des bas, une oscillation continuelle entre amour et haine - oscillations qui, pour être honnête, ont toujours été d'une plus grande amplitude du côté de Paris que de celui de Washington. Cela date presque de la mise à l'ancre du premier navire européen en eau américaine : au milieu des années 1700, des auteurs français s'en prenaient à... la faune et à la flore américaines présumées appartenir à des races inférieures, comme le raconte assez drôlement Philippe Roger dans L'Ennemi américain !

D'autre part, chacun aura constaté que, depuis un demi-siècle, l'industrie française de l'essai socio-politique se consacre pour une part importante à la détestation de l'Amérique et de tout ce qu'elle représente. Les médias ne sont pas en reste : on connaît quelques grands organes parisiens dont le corpus éditorial s'évanouirait du jour au lendemain si on devait soustraire la part d'antiaméricanisme carré et sans complexe qui l'habite. Au niveau de l'État, depuis Harry Truman et Charles de Gaulle en particulier, les relations entre les deux pays ont connu aussi des soubresauts importants.

Le problème avec les Américains, c'est qu'ils ont le patriotisme bruyant et excessif : lorsqu'il se manifeste, c'est toujours assez spectaculaire...

Mais il n'y a rien là qui ne puisse s'arranger - la nécessité pour les deux pays de continuer à vivre ensemble aura certainement 1e dessus. Et on pourra alors retourner aux bons vieux clichés plutôt inoffensifs. Celui du Français à béret, baguette sous le bras, dont l'arrogance est insupportable. Celui de l'Américain en bermuda à fleurs, au tour de taille démesuré, dont le simplisme est exaspérant.




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Vers la «prospérité durable»

PIERRE S. PETTIGREW
L'auteur est ministre du Commerce international. Nous reproduisons ici un extrait d'un discours qu'il a prononcé, ces derniers temps, devant l'Internationale libérale, à Londres.
LA PRESSE dimanche 18 mai 2003


LA MODERNITÉ a été une grande réussite pour ceux qui ont eu la chance de la connaître. Songeons que nous avons pu vaincre un grand nombre d'épidémies qui ont tué des millions de personnes dans le monde pendant des siècles. De plus, nous avons substantiellement réduit la mortalité infantile et nous avons fait reculer sérieusement la guerre. Pourtant, nous n'avons toujours pas conclu un accord multilatéral garantissant aux plus pauvres parmi les pauvres l'accès à des médicaments essentiels. Nous avons de la difficulté à éviter les Rwanda et les Kosovo de ce monde.

Notre passage par la modernité a eu des répercussions sur la taille de la population mondiale. On comptait un milliard d'êtres humains en 1850, trois milliards lorsque je suis né, en 1951, et il y en a six milliards aujourd'hui. Selon les prévisions, il devrait y en avoir 10 milliards d'ici la fin du siècle.

Si nous considérons la culture de l'excès engendrée par une partie de notre consommation, il faut conclure que nous sommes en grave difficulté. S'il est vrai que nous n'avons pas encore touché les limites de la planète, il reste que ses ressources ne sont pas infinies. Si la population atteint effectivement les 10 milliards d'individus et si la prospérité s'étend enfin à tout le monde en développement, nous ferons face à un sérieux problème si nous laissons la consommation se poursuivre au même rythme et obéir aux mêmes tendances qu'au cours des 150 dernières années.

II faut nous assurer d'avoir non seulement un développement durable, mais aussi une prospérité durable. La culture de l'excès, typique de la société moderne, doir s'effacer si nous voulons atteindre cet objectif. Créer de la richesse est un objectif que tous les pays peuvent partager, mais il faut que la conscience préside à cette évolution si nous prétendons à une prospérité authentiquement durable. Il faudra faire des choix.

La production d'un kilo de boeuf nécessite 2000 pieds carrés de sol et 100 000 litres d'eau, ressource naturelle précieuse et rare. Par contre, pour produire un kilo de soya, qui a la mérite valeur nutritive que le boeuf, il faut moins de 1% de la superficie et moins de 1% de cette eau. Dans les conditions actuelles, comment pourrions-nous persister dans nos habitudes alimentaires et souhaiter les faire partager? De manière comparable, s'il y a un milliard de voitures et de véhicules utilitaires sport sur la planète, avec toute la pollution qu'ils produisent, nous aurons un sérieux problème.

Je tiens beaucoup au rôle que l'OMC peut jouer dans la poursuite de la prospérité durable. Je crois que le prochain cycle de négociation de l'OMC - le programme de Doha pour le développement - permettra certes d'étendre le développement et la prospérité, mais nous devons aussi nous assurer que ces progrès s'accompliront sans menacer l'équilibre de notre planète.

Une éthique nécessaire

Il ne fait pas de doute que la raison nous a permis des réalisations incomparables. Néanmoins, les pouvoirs qu'elle se donne et les droits qu'elle s'attribue ne sauraient être dissociés des responsabilités qui en sont le corollaire nécessaire. Le développement est une conséquence de la confiance, mais il nous faut également développer une conscience qui éclaire nos choix de consommation et empêche que celle-ci ne devienne effrénée. (...)

II se trouve des individus qui commencent à adopter et à pratiquer cette éthique de la conscience, des individus dont l'action peut être inspirante, jusqu'à ce que l'éthique de la conscience fasse partie intégrante du processus de décision de chacun. Le bénévolat progresse.

Ainsi, au Canada, 7,5 millions de personnes, soit près du tiers de la population, consacrent bénévolement du temps à leur collectivité. De plus en plus, on opte pour les transports en commun, on recycle, on réduit l'usage des pesticides, on achète des fonds éthiques au lieu de souscrire à des fonds communs de placement ordinaires.

Des scientifiques des quatre coins de la planète travaillent sur des produits génétiquement modifiés pour aider un plus grand nombre d'agriculteurs à produire des aliments d'une plus grande qualité nutritive. Ainsi, un produit appelé le « riz doré » a été conçu pour compenser certaines carences en vitamine A, cause principale de la cécité chez les enfants dans les pays en développement. En Inde, on a créé une pomme de terre modifiée qui résistera aux maladies et sera plus productive.

Les gouvernements ont aussi manifesté un degré accru de conscience. À titre de ministre du Commerce international, je peux signaler les accords complémentaires de l'ALENA sur la main-d'oeuvre et l'environnement et notre engagement à l'égard de la transparence et du développement dans le prochain cycle de négociations de l'OMC et des négociations de la Zone de libre-échange des Amériques. Je suis également fier d'appartenir à un gouvernement qui a ratifié le Protocole de Kyoto.

Tous ces exemples témoignent d'un comportement plus responsable du fait qu'il est socialement inspiré par un niveau de conscience plus élevé. C'est un bon début, mais, si nous voulons connaître une prospérité vraiment durable, nous devons être résolus à faire régner dans nos activités respectives une conscience plus exigeante. Et si nous voulons que cette éthique de la conscience pénètre toutes les couches de la société, nous devons faire en sorte que les individus, surtout dans les démocraties, fassent usage de leur pouvoir pour influencer l'État.