B'nai Brith

Forum de B'nai Brith France

Des propos racistes, des appels à la violence et au génocide

Yves Claudé
Sociologue et militant antiraciste
TRIBUNE LIBRE 2 mai 2003
(texte publié en partie dans La Presse du 3 mai 2003 sous le titre "Des propos arabophobes intolérables sur le site internet français de B'nai Brith")

Chers amis,

Alors que l'organisation B'nai Brith se propose, avec sa "Ligue des droits de la personne", de "lutter contre le racisme et l'antisémitisme", cette organisation tolère sur le forum de son site internet français des propos qui sont non seulement racistes, mais qui constituent des appels à la violence et au génocide.

Voici des exemples de ce que l'on trouve sur ce site de B'nai Brith (les propos sont reproduits tels quels, et ont été relevés sur ce site le 30 avril 2003):

  • MORT AUX ISLAMISTES MORT AUX NAZIS MORT AUX COMMUNISTES Je vomis les tièdes !

  • ISRAEL n a pas affaire a des etres humains mais a de la vermine.. ELIMINER D URGENCE...MERCI MR BUSH

  • sharon est le plus grand home d état qu israel ait jamais eu...DIEU LE BENISSE ET QU IL BENISSE TOUS LES ENFANTS D ISRAEL..nous esperons tous qu il v reussir a debarrasser l humanite de la vermine arabe et qu enfin israel puisse realiser son objectif...le nil et l euphrate...

  • Toi le crétin arabe retourne dans ton pays de misère et continue à enculer les chèvres, pauvre minable

  • Sharon ne tue pas assez de terroristes arabes à mon gout

  • Crève charogne islamique retourne sur un site islamique ou tu pourras exprimer ta nullité haineuse.

  • Les palestiniens n'existent pas, ce sont des arabes nomades qui se sont installés sur la terre des juifs. Maintenant qu'ils retournent chez les arabes ou on va les crever ces fumiers islamiques ... Un bon islamique = un islamique tué

  • Casses toi d'ici sale arabe On veut pas sentir ici ta puanteur de terroriste islamique Continues a tuer juifs et chrétiens partout ou tu peux Mais tôt ou tard on te fera regretter le jour de ta naissance, fumier de bougnoule
  • On peut admettre, sans partager cette position, que B'nai Brith apporte un soutien inconditionnel à l'État d'Israël, que cette organisation approuve l'intervention états-unienne contre l'Irak, mais il n'est pas possible d'approuver la tolérance de B'nai Brith pour un discours judéo-nazi qui prospère et qui s'organise ici comme ailleurs sur la base de la doctrine raciste du rabbin Meir Kahane.

    Alors qu'en Israël et dans les territoires occupés les réseaux kahanistes officiellement "illégaux", mais en pratique tolérés par le gouvernement Sharon, malgré les assassinats et massacres à leur actif (voir les événements de Hébron, etc.), représentent un obstacle important pour un futur processus de paix; alors qu'en Europe et en Amérique du Nord ces réseaux multiplient les menaces et les agressions, voire les complots terroristes (cf la Jewish Defense League aux USA, avec le kahaniste d'origine montréalaise Irv Rubin...), on attend toujours de la part des institutions ayant pour vocation de représenter la communauté juive une dénonciation claire et ferme du judéo-nazisme et des organisations du réseau Kahane (organisations présentes sous différentes appellations: Jewish Defense Legion, New Kach, etc. pour ce qui est de la partie québécoise du réseau; Ligue de défense juive en France; etc.).

    NB: Je joins en document attaché les éléments complets du forum de B'nai Brith, dont sont extraites les citations racistes présentées précédemment.

    Solidairement

    Yves Claudé
    Sociologue et militant antiraciste
    1er mai 2003




    Trudeau

    Trudeau warned U.S. envoy that PQ win could bring 'radical, socialist' state on border

    Randy Boswell
    CanWest News Service - Thursday, May 01, 2003


    Two days after the stunning Parti Québécois election victory in November 1976, prime minister Pierre Trudeau warned the U.S. ambassador to Canada that a separate Quebec could eventually become a Soviet satellite and that "a radical state might appear on the St. Lawrence with outside, hostile support."

    Mr. Trudeau's statement to Thomas Enders is revealed in recently declassified U.S. State Department documents obtained by University of Waterloo history professor John English.

    Mr. English, Lester B. Pearson's biographer, served a term as a Liberal MP in the 1990s and is researching a three-volume biography of Mr. Trudeau.

    "If the separatists continue to gain, some Americans might come to believe that they could deal with Quebec and the single or several remaining pieces of Canada," Mr. Enders wrote the U.S. secretary of state in a Nov. 17 telegram summarizing ed his 40-minute talk with Mr. Trudeau in the wake of the election of René Lévesque.

    "But, Trudeau said there would be little in that for the U.S. Given European (read French) and potentially Soviet and Chinese interest in Quebec, an international competition for influence in the province could occur," Mr. Enders said.

    "A similar struggle would go on between the various elements of the separatist movement, and it could not be excluded that a radical state might appear on the St. Lawrence with outside, hostile support. Trudeau added he would not want to wave a bogeyman, but thought this possible."

    Today -- 27 years after that first PQ victory and just days since the defeat of the separatist party by Quebec's new federalist Premier Jean Charest -- Mr. Trudeau's "bogeyman" scenario smacks of Cold War paranoia, or the exploitation of it to make Washington an ally against Quebec separatism. But, Mr. English says it isn't easy to interpret what Mr. Trudeau was communicating in his conversation with Mr. Enders.

    On one hand, says Mr. English, "he's raising the Cuba flag, isn't he? What he's doing is scaring the Americans and saying they should take an interest" in discouraging Quebec separatism. On the other hand, Mr. Trudeau was "profoundly disturbed and troubled" by the triumph of Mr. Lévesque, Mr. English says. "It's a guy who feels pretty upset with the way things have developed. And to some extent, in reading this, he seems to blame himself."

    The PQ win in 1976 triggered a national unity crisis. In his public statements at the time, Mr. Trudeau avoided fear-mongering: "I am confident that Quebecers will continue to reject separatism because they still believe their destiny is linked with an indivisible Canada," he said after the election results were announced.

    His discussion with Mr. Enders was much more explicit, or perhaps more manipulative. He told the U.S. ambassador that PQ membership "spans 'from bourgeois to Maoist' " and that while U.S. businesses should not rush to pull their assets out of Quebec, they should be "making clear to the new government that they wish assurances about their future in the province."

    At the time, the U.S. government was in transition between the Gerald Ford administration and the Democratic president-elect Jimmy Carter.

    The U.S. was more concerned about the disruption of American economic activity and its military arrangements with Canada than it was about a "hostile" state on the St. Lawrence River. Officials framing Washington's policy toward Canada "did not accept that kind of analysis" from Mr. Trudeau, says Mr. English.

    But that doesn't mean Mr. Trudeau didn't harbour such thoughts, he adds.

    "This is a period of greater doubts, obviously, than at other points in his career," says Mr. English.

    "You don't find a prime minister making those kinds of remarks to an American ambassador (and) I think what it suggests is that it depicted a moment, with the separatists' win, when Trudeau was profoundly disturbed and troubled. ... It does seem to me extreme, but you'll have to remember that with the October Crisis and thereafter, he did think that there were very radical elements within the separatist movement."




    PLQ

    «Réingénierie», le nouveau buzz word de Jean Charest

    Bernard Jouve
    Département de géographie, Université du Québec à Montréal - L'auteur est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en étude des dynamiques territoriales.
    LE DEVOIR - vendredi 2 mai 2003


    En politique, certains termes suffisent -- et c'est ce qui fonde leur magie et leur efficacité -- à saisir toutes les évolutions, toutes les transformations d'une société, notamment son rapport à l'État. Ils sont également porteurs de certaines ambiguïtés. C'est le cas aujourd'hui de la «réingénierie» de l'État.

    Nul besoin de rappeler, surtout au Québec, que l'État a été l'instance centrale à partir de laquelle se sont définis la citoyenneté et le rapport au monde en général, l'institution génératrice de mécanismes de solidarité, de développement économique et d'émancipation. Le dernier ouvrage de Gil Courtemanche (La Seconde Révolution tranquille, Montréal, Éditions du Boréal) résume suffisamment bien ce processus de construction étatique du Québec pour qu'il soit besoin d'y revenir plus longuement ici.

    Or, lors de son discours d'investiture, le nouveau premier ministre libéral du Québec a annoncé une transformation notable de l'État. Fort du programme politique approuvé par le corps électoral à l'issue du dernier scrutin, Jean Charest a fixé un objectif ambitieux aux membres de son gouvernement : «Au cours de ce mandat, nous allons revoir de fond en comble l'organisation de l'État québécois. Ce sera la première réingénierie du gouvernement du Québec depuis la Révolution tranquille» (Le Devoir, 20 avril 2003, page A 7).

    Voici donc le mot magique : «réingénierie», et tout le monde applaudit à cette réforme de l'État qu'il est de bon ton de considérer, surtout à l'ADQ, comme autoritaire, centralisateur, bureaucratique, éloigné des «besoins réels» de la population. Bref, l'État québécois se serait transformé d'une instance d'émancipation en un Moloch asservissant la «société civile» en fonction de ses propres logiques internes, incapable de faire face à ses missions. On ne reviendra pas sur le côté caricatural de ce diagnostic, qui n'a d'autre efficacité que d'ordre politique et qui sert à justifier le changement.

    L'origine du terme

    Revenons par contre sur la «réingénierie» comme cadre de la transformation de l'État. C'est en retraçant les origines de ce terme qu'on pourra le mieux déterminer non seulement la force de la proposition du nouveau gouvernement provincial mais aussi ses ambiguïtés et les questions qu'elle soulève.

    Comme de nombreuses autres notions dont se sont entichés les hommes politiques, par exemple la «gouvernance», la «réingénierie» est un terme qui vient du monde de l'entreprise et qui sert à désigner le processus de rationalisation interne des grandes firmes qui, au cours des années 90, ont décidé de se concentrer sur leur «coeur de métier», d'externaliser un certain nombre de fonctions jugées secondaires.

    La «réingénierie» marque la transformation du mode de production économique qualifié de fordiste. Le fordisme est une phase particulière de développement du capitalisme qui se caractérise par l'imposition de méthodes de travail standardisées dans les secteurs les plus importants de l'économie associée à un élargissement sans précédent du marché du travail salarié dans le secteur industriel, la réalisation de gains de productivité du fait de la standardisation et une augmentation à la fois du produit intérieur brut des États et du niveau de vie général de la population.

    Le fordisme se traduit également par la croissance très importante des grandes firmes qui intègrent dans leur organisation interne toutes les fonctions (production, recherche, marketing, logistique, etc.). Ces grandes firmes entretiennent également des relations avec un vaste réseau d'entreprises de sous-traitance, qui sont placées dans une situation de dépendance et de domination absolues.

    Le fordisme est parfaitement adapté à un type de «besoins» donné : la consommation de masse de produits standardisés dont les rythmes de vie sont assez longs. Or, dans les années 70, le fordisme a subi une série de remises en question, dont l'une des plus importantes a été la diversification des attentes, des besoins des consommateurs, dans les pays développés.

    À l'essentiel

    Pour aller à l'essentiel, le consommateur a fait preuve de davantage de versatilité dans ses choix de consommation et demandé des produits dont la durée de vie était plus courte. Ajoutons à cela la concurrence exercée par les nouveaux pays industrialisés, notamment dans le Sud-Est asiatique mais aussi le Brésil et le Mexique, et c'est l'ensemble du fordisme comme mode d'organisation des firmes mais aussi des rapports sociaux qui a été sommé de se transformer. Parmi les solutions retenues par les grands groupes figure précisément la «réingénierie».

    Alors que la logique dominante de ces firmes pendant les Trente Glorieuses avait été d'augmenter en taille, la versatilité de la demande des consommateurs et la concurrence internationale les ont menées à rechercher la flexibilité, à s'adapter rapidement à l'évolution des marchés, de la demande. Pour cela, elles se sont centrées sur ce qui fait le «coeur de métier» de chacune d'elles, externalisant les fonctions jugées secondaires en développant des relations plus équilibrées, «partenariales», avec les sous-traitants.

    Pour prendre un exemple, selon cette logique, il n'est pas dans la «nature» d'une entreprise automobile d'assurer la logistique entre ses divers établissements de production et d'élaborer les campagnes de marketing pour ses nouvelles voitures, sans parler de l'entretien de ses locaux ou encore de la restauration de ses employés.

    C'est ici que la référence par Jean Charest à la «réingénierie» prend tout son sens et n'est pas neutre. En effet, le parallèle entre le fordisme et l'État-providence saute aux yeux. La période faste du fordisme a été les Trente Glorieuses, tout comme celle de l'État-providence. Tout simplement parce que les logiques à l'oeuvre sont les mêmes. L'État québécois, comme l'ensemble des États modernes, a intégré de plus en plus de responsabilités, de ministères qui ont produit de plus en plus de politiques publiques standardisées pour faire face aux besoins, eux-mêmes standardisés, de la population en matière de santé, d'éducation, ou de logement.

    L'État-providence (ou keynésien) a même été une instance essentielle qui a oeuvré dans le sens du développement du fordisme. C'est en effet l'État-providence qui a institutionnalisé les conflits sociaux entre salariés et patronat. Pour aller une nouvelle fois à l'essentiel, la classe ouvrière, en échange de l'acceptation de conditions de travail aliénantes (voir Les Temps modernes de Charlie Chaplin), a obtenu que l'État reconnaisse ses syndicats et mette en place des politiques de redistribution de la richesse.

    Or ce modèle étatique est en panne car la classe ouvrière est en voie de disparition dans les pays développés. Les sociétés modernes se fragmentent de plus en plus, voire sont atteintes par le communautarisme, les besoins exprimés par rapport à l'État sont de plus en plus différents, les citoyens-contribuables demandent un traitement de plus en plus personnalisé de la part de l'État, ils aspirent à jouer un rôle plus important qu'auparavant dans la prise de décision, et, surtout, l'État n'a plus les moyens budgétaires de faire face à cette explosion de demandes diversifiées en ayant recours au déficit public.

    Finalement, et c'est ce que sous-entend le terme «réingénierie», l'État se trouve dans la même situation que les firmes : innover par la flexibilité, s'adapter à de nouveaux besoins, ne plus tout faire tout seul, déléguer, décentraliser. Dès lors, l'emprunt par les responsables politiques des méthodes de gestion interne des firmes privées prend tout son sens mais révèle aussi les ambiguïtés du projet.

    Il faudrait ainsi que l'État se concentre sur son «coeur de métier» et développe de nouvelles relations partenariales, de «sous-traitance», avec d'autres acteurs. On peut même espérer, comme le souhaite Gil Courtemanche, que ces nouvelles relations permettront de «démocratiser la démocratie». «État moderne, État modeste», comme le diraient certains sociologues. Mais quel est le «coeur de métier» de l'État québécois ? La santé, l'éducation, à n'en pas douter. La recherche, les transports, l'environnement, à voir. Il faut en tout cas un débat sur la question. Autre question centrale : la «réingénierie», peut-être, mais avec quelles conséquences sur la fonction publique ?

    On sait que la «réingénierie» des firmes privées s'est traduite par des conséquences sociales importantes. En externalisant les fonctions, on a aussi externalisé les emplois. Autrement dit, les firmes ont licencié. Dernière série de questions : avec quels partenaires peut-on mettre en place cette «réingénierie» : le secteur privé, les élus locaux, le mouvement communautaire et associatif ? Là aussi, le débat s'impose car il n'y a pas, en la matière, de solution miracle.

    Tous les États modernes ont actuellement à traiter de ces questions. Au Québec, on opte pour la «réingénierie», en France, pour la «réforme de l'État», en Grande-Bretagne, pour la «troisième voie». Les termes de référence changent, les questions restent les mêmes.

    La transformation de l'État est certes indispensable. On ne peut qu'espérer que le vent du changement qu'entend incarner Jean Charest se traduise également dans l'expression d'un véritable débat démocratique sur ces questions qui ne peuvent être traitées uniquement au sein des ministères, de l'Assemblée nationale ou encore dans les salles de réunion des grands organismes contrôlés par l'État.




    PLQ

    L'impasse de Jean Charest

    Patrice Boileau
    LE DEVOIR - vendredi 2 mai 2003


    Lettres: Carignan, 15 avril 2003

    Tout de même curieux d'entendre certains politologues affirmer que Jean Charest pourra mieux négocier avec le Canada anglais.

    Rappelons que son séjour à Ottawa s'était bien mal terminé. Sa prise de position en 1997 contre le renvoi à la Cour suprême, piloté par Jean Chrétien, avait sonné le glas pour son rêve de devenir premier ministre du Canada. Le chef du Parti conservateur à l'époque espérait bien faire le plein de votes francophones au Québec par son geste. Mal lui en prit : il s'est plutôt aliéné l'électorat de l'ouest du Canada. Ce manque de patriotisme à l'endroit du Canada a alors été condamné de façon virulente par certains journaux albertains. D'ailleurs, n'y a-t-il pas, depuis, un nouveau parti politique qui représente l'ouest du Canada ? On se souviendra de la suite : c'est avec une déception mal dissimulée que Jean Charest a abandonné sa résidence en construction de l'Outaouais pour venir remplacer un Daniel Johnson contesté par ses troupes libérales au Québec.

    La défaite électorale qu'il a par la suite subie en 1998 a été amère : l'absence d'appui significatif des électeurs francophones l'a privé du pouvoir. C'est sensiblement avec le même pourcentage des voix que Jean Charest se présentera au gouvernement fédéral pour réclamer le manque à gagner qu'Yves Séguin a évalué à deux milliards de dollars par année. Déjà, l'Ontario a décliné l'invitation du premier ministre du Québec de former un bureau traitant du déséquilibre fiscal. On voit mal comment Jean Charest pourra convaincre Ottawa si les autres provinces le boudent. Peut être celles-ci ont-elles déjà abdiqué face à Jean Chrétien, Stéphane Dion et Paul Martin, qui nient l'existence d'un déséquilibre fiscal. Ces derniers inviteront sûrement Jean Charest à renoncer aux baisses d'impôts promises aux Québécois s'il manque d'argent. La pression sera énorme : c'est que l'homme de Westmount ne dispose pas d'un mandat populaire solide.

    Sa victoire électorale, il la doit à l'Action démocratique du Québec, qui a usurpé le vote des nationalistes mous au Parti québécois. Ceci laisse donc intacte l'idée de la souveraineté pour 45 % des Québécois. Un éventuel échec des pourparlers avec le fédéral et ses effets néfastes sur le sous-financement du réseau de la santé au Québec ne passeront pas inaperçus. Jean Charest sait très bien que la souveraineté constituera alors, pour une majorité de Québécois, l'unique façon de se débarrasser du carcan fiscal fédéral. Jamais le Parti québécois, dans un troisième mandat, essoufflé, n'aurait eu la crédibilité nécessaire pour favoriser pareil consensus...




    PLQ

    La vraie impasse

    André Pratte
    La Presse vendredi 2 mai 2003


    Le rapport Breton publié mer credi à Québec parle d'une "impasse budgétaire". Mais l'impasse n'est pas là où on croit la voir.

    Le nouveau gouvernement libéral ne se retrouve pas, à proprement parler, dans une impasse, c'est-à-dire un cul-de-sac financier dont il serait impossible de sortir. Oui, l'ancien vérificateur général, Guy Breton, a découvert que le dernier budget de Pauline Marois comportait une bonne part de cachettes, de paris et de tours de passe-passe. En gros, Mme Marois a tout fait pour maintenir l'apparence du déficit zéro, tout en saupoudrant des dépenses populaires et en s'abstenant de dévoiler les mesures (impopulaires) qui lui permettraient de payer pour tout ça.

    Pour autant, il n'y a pas de "trou" de 4,3 milliards. Le nouveau ministre des Finances pourra atteindre l'équilibre en autant qu'il ait le courage de freiner sans tarder la croissance des dépenses et d'adopter les mesures de croissance de revenus discrètement envisagées par sa prédécesseure. Il y aura des grincements de dents, mais c'est pour faire ce travail que les libéraux ont été élus. L'heure de se plaindre du marasme hérité du PQ est déjà passée; le gouvernement, maintenant, c'est eux.

    La vraie impasse est ailleurs. La vraie impasse, c'est qu'après plusieurs années de croissance économique, alors que le taux de chômage est plus bas que jamais et que les consommateurs dépensent sans compter, les finances du gouvernement du Québec se retrouvent toujours dans un état de grande précarité. Certes, le rééquilibrage des ressources entre le fédéral et les provinces permettrait d'améliorer la situation. Mais cela ne changerait rien aux données fondamentales du problème: le gouvernement du Québec taxe davantage que les autres gouvernements d'Amérique du Nord... mais se trouve chaque année au bord du gouffre financier.

    La raison est simple: malgré les dures compressions des années Bouchard, malgré l'atteinte du mythique déficit zéro, la philosophie du gouvernement québécois n'a pas changé. Cette philosophie veut que dès qu'apparaît la moindre marge de manoeuvre, il faut l'engloutir dans un programme quelconque. L'intention est toujours bonne, bien sûr. Cependant, le déficit zéro à peine atteint, avions-nous les moyens des garderies à 5 $, de l'assurance-médicaments, de la multiplication des crédits d'impôt? Encore dans son récent budget, alors même que ses fonctionnaires multipliaient les mises en garde, Mme Marois a annoncé pour 400 millions de nouvelles dépenses.

    C'est cette philosophie dépensière qu'il faut changer. Les compressions, si sévères soient-elles, ne suffiront pas. Dans son premier discours comme premier ministre, Jean Charest a promis de "revoir de fond en comble l'organisation de l'État québécois". L'exercice sera extrêmement exigeant, et à court terme politiquement coûteux. Il n'en est pas moins essentiel. Sans quoi, l'impasse, la vraie, persistera. Et, dans quatre ans, les libéraux ne pourront plus accuser les péquistes.

    apratte@lapresse.ca




    PLQ

    Quebec's future sacrificed on the altar of zero deficits

    JOSEE LEGAULT
    The Gazette Friday, May 02, 2003


    This week, the sainted zero-deficit finally came out of the closet for what it is: a myth. You might even call it a religion. Faith matters, not reality. The alleged ''hole'' or ''impasse'' former auditor-general Guy Breton found in the last Parti Québécois budget, whatever its actual size, was part of the price to be paid to keep the myth alive.

    Once the choice was made to bow to the high-priests of Standard and Poor's and of Moody's - who demand the axing of any deficit to hand out respectable credit ratings - the government has had no choice but to resort to creative accounting to table a so-called balanced budget.

    But creative accounting is the least interesting and revealing part of the story. The true purpose of the ongoing search for the Holy Grail of the zero deficit is to justify the ongoing reduction of the role of the state. Behind this Holy Grail there's much more than budgets and accounting procedures. There lies a distinct vision of society, namely, a neo-conservative one.

    Though most political parties in Canada have come to embrace the zero-deficit as the basis for good governance, it's interesting to note that in Quebec it was a former Conservative minister, Lucien Bouchard, who enrolled Quebecers in this elusive quest. And it's now another former Conservative, Jean Charest, who will keep cutting back government programs so as not to awaken the deficit monster.

    On the day he introduced his new cabinet, Premier Charest stated that Quebecers had ''turned the page'' on the strong, interventionist state that was created during the Quiet Revolution. But in fact, Quebecers have been turning that page for a while, albeit unwillingly.

    It all started in March 1996 when Premier Bouchard held a major socioeconomic summit at which our esteemed elites concocted their own consensus on the need for a zero deficit. Bouchard then went to New-York to tell business people that sovereignity wouldn't be his priority. The axing of the deficit would be.

    That's when we were promised two things. First, that the huge sacrifices that would be made by certain segments of the population and the drastic budget cuts that would decrease both the quantity and the quality of public services would be imposed for a limited period of time. After that, we would witness a major reinvestment in those services.

    Second, sovereignists were promised that the zero deficit would be the sacred prerequisite to the eventual holding of a ''winning'' referendum. Once finances were in order, Bouchard would finally get back to the business of achieving sovereignty. Or so we were told.

    But guess what? We were had on both counts. After the PQ tabled six so-called balanced budgets in a row, public services will be axed again under the Charest government. One must keep the mythical zero-deficit alive, right? And neither Bouchard nor Landry ever did proceed to hold a referendum. Now, with Charest's Liberals in power, we'll be getting more of the same: no referendum and more cutbacks - except for health and education, if we're lucky.

    Meanwhile, the federal government keeps racking up those surpluses with our tax dollars, and Charest will keep cutting services the same way Bouchard and Landry did to continue pleasing the people at Moody's.

    Caught between Ottawa and the demands of the business world, the government of Quebec will have no choice but to resort to more creative accounting. Public services will keep dwindling, and the price we pay for such government programs as drug-insurance and legal aid will continue to go up. Don't invest those promised tax cuts quite yet.

    This whole situation will continue to reinforce both the private sector and the federal government. Private business will move in more and more to deliver services that the Quebec state will no longer provide. Ottawa will dip into its surpluses to move even further into provincial jurisdictions and exercise greater control, both political and financial, on public policies and services.

    That's the legacy Lucien Bouchard and Bernard Landry chose to leave behind when they accepted to sacrifice an array of public services on the altar of the sacrosanct zero deficit instead of protecting the role of the state and investing their energies in the project of sovereignty.

    And that, without question, is the road Jean Charest will merrily continue to travel, and at an even faster pace. That should make Paul Martin and Paul Desmarais, the icon of the Canadian business establishment, two very happy men for some years to come.




    intégration

    A nice place to live as long as you're not black or Latino

    BRIGITTE PELLERIN
    The Montreal Gazette - Friday, May 02, 2003


    Politicians never tire of repeating that Quebec is a tolerant, inclusive place. Mind you, that doesn't include those who don't fit in. It doesn't include those who don't really agree with the provincial (oops, sorry, ''national'') consensus. For instance, that Quebec is a one-of-a-kind nation worthy of special status, not just a province like the others.

    If you've ever found yourself among soft-nationalist francophones, trying to defend the notion that while it is different from Manitoba or Nova Scotia, Quebec is nevertheless one of 10 Canadian provinces, you know exactly what I mean.

    For the majority of French-speaking Quebecers, being different from English Canadians - which they are - is not enough. They have to be more different from the anglos than the anglos are from them. Their difference has to be officially recognized and, preferably, should translate into more power, more money and more influence than citizens in the rest of Canada have to be content with. And if you reply that folks in Alberta feel as different from their Ontario counterparts as Quebecers do, well, c'est pas pareil.

    Many francophone Quebecers have trouble believing - and more trouble caring - that some Albertans feel alienated from Ottawa and its centralizing politicians to the point that they're considering separation. Why, they're all anglos. How could Albertans separate?

    So there. There's no need to discuss any of that stuff. On the whole, francophone Quebecers do not read English-Canadian newspapers (try to find a copy of the National Post in Trois Rivières) and do not watch English-Canadian news shows, so they don't really know what's going on in the rest of the country except for what French-language Quebec media tell them. Naturally, they believe the rest of Canada is a giant homogenous entity from which their elected representatives should get money and other concessions.

    Among its bad effects, this isolation reinforces preconceived notions of Quebecers as the perpetual underdogs who need strong men in office to look after them and protect their interests. Try, then, to point out that certain Quebec policies or public figures are either intolerant (language restrictions imposed by Bill 101) or bordering on the xenophobic (Jacques Parizeau's money and ethnic votes). And, as the late Mordecai Richler demonstrated, stand by for a dose of tar and feathers.

    Another national consensus you can't challenge is that Quebec is a modern, inclusive society that's open to the world. How often have you heard politicians, especially those with a nationalist bent, repeat that Quebec is an immigration-friendly place where people from all over the world are welcome to live and work? And they're right, except for the ''welcome to live and work'' part.

    La Presse reported on Tuesday that a study conducted by the Association for Canadian Studies shows Quebec is one of the worst places in North America for blacks and Latinos to find employment.

    Out of 56 states and provinces surveyed in 2001, Quebec came in 53rd, ahead of only West Virginia, Oregon and Wisconsin. The unemployment rate for black job-seekers in Quebec that year was 9.3-per-cent higher than that for white job-seekers (''white'' being defined as having declared no ethnic heritage).

    The unemployment rate in Quebec for Latinos in 2001 was seven-per-cent higher than that of whites, placing our very own inclusive and tolerant nation in 55th place, just ahead of Rhode Island.

    Commenting on the results, the association's executive director Jack Jedwab said that while discrimination alone can't explain Quebec's poor showing, ''it's possible that linguistic considerations are a factor.''

    You bet.

    And I would love to see more research done for other linguistic or visible-minority groups. The same study shows the overall unemployment rate in Quebec at 8.2 per cent in 2001, while the rate for whites was only 7.8 per cent. The tragedy is that while most Quebecers say they value openness, their conviction that they are immigrant-friendly blinds them to the fact that they're not.

    If there's a lesson to be learned from this, it's that Quebec is a very tolerant place, an inclusive nation open to the world - except for those who don't agree with this consensus.

    Brigitte Pellerin is a freelance writer based in Ottawa.




    médias

    A legitimate Arabic voice

    Al-Jazeera is a tool for dialogue in spite of the negative and sometimes hateful messages of some of its guests; barring it from cable services violates Canadian core values of freedom of thought and speech

    MAZEN CHOUAIB
    Mazen Chouaib is the executive director of the National Council on Canada Arab Relations.
    The Montreal Gazette - vendredi 2 mai 2003


    The Canadian Jewish Congress argues that the Al-Jazeera TV service should not be allowed access to the Canadian market, because it "offers programming that is virulently anti-Semitic and racist, and likely to contravene Canadian law."

    In an article on this page (Opinion, April 24, ''Hate, lies and videotape,'') two CJC leaders cited a number of despicable statements made by guests of Al-Jazeera, statements no sensible person accepts or condones.

    But there are good reasons for allowing Al-Jazeera into Canadian homes, especially since Al-Jazeera will be broadcasting in English in a couple of years. Canadians should be allowed to decide for themselves if a channel is worth watching. Market forces should determine if carrying Al-Jazeera is viable. And there's certainly a market for Al-Jazeera in Canada.

    No sensible Canadian agrees with any form of hate dissemination aimed at any group. We will not accept it from anyone, and it should be condemned in the strongest terms. However, Canadians have the right to information.

    Keeping Al-Jazeera out of Canada would have the consequence of suppressing information about the effects of Israeli occupation of the Palestinian territories. Opposition to Al-Jazeera's presence undermines Canadian core values of freedom of thought and speech in censoring reports of the effects of Israeli occupation: the demolition of homes, the pressure of curfews that curtail life and, most of all, the killing of innocent civilians. Access to Al-Jazeera is a threat to the image of Israel.

    To millions around the globe, Al-Jazeera is a tool for dialogue in spite of the sometimes negative and hateful messages of some of its guests. Witness the Israeli officials, Jewish leaders, U.S. administration officials and liberal Arabs who use the network to articulate their opinions.

    On April 28, Al-Jazeera and Doha TV broadcast a speech by the president of the United States to a cheering crowd of Arab-Americans from Michigan. The impact of this display of Arab-American solidarity with their president is a strong message that, absent Al-Jazeera, would never have reached its intended audience: Arabs around the world. The U.S. government is cognizant of Al-Jazeera's reach.

    There are those in the Arab world who criticize the network for its even-handed treatment of crucial issues. The Bahraini minister of information has called Al-Jazeera a "devilish Zionist plant in our midst."

    In many instances, the network's attempt to show both sides of an issue run contrary to the confines of "acceptable" debate set by some Arab governments. Examples abound of the harsh treatment of Al-Jazeera reporters and staff by these very governments.

    Israel, for example, allows access to the broadcasts while the Palestinian Authority imprisons Al-Jazeera reporters and tries to influence the station's editorial content. Some Arab governments make every effort to ban Al-Jazeera and other independent media.

    It is insulting to our intelligence to propose banning Al-Jazeera because it broadcasts tapes and videos attributed to Osama bin Laden. How else can we start to learn the truth about these terrorists and criminals, who refuse to reach out to other media? How else are experts expected to continue examining the threat they pose to peaceful societies?

    I and others strongly disagree with some of Al-Jazeera's reporting and some choices of guest speakers in debates. But Al-Jazeera has certainly had a revolutionary effect on other Arab television and radio stations. Many are emulating its style and its practice of presenting different views and opinions.

    Keeping Al-Jazeera from the Canadian market would serve extremists, alienate moderates, and deal a blow to our collective freedoms.




    PLQ

    Rapport Breton: une mascarade, selon Bernard Landry

    SRC jeudi 1 mai 2003


    Le chef de l'opposition à Québec, Bernard Landry, qualifie de «mascarade politique partisane» les conclusions du rapport préparé par l'ancien vérificateur général Guy Breton à la demande du premier ministre Jean Charest. Ce rapport conclut à l'existence d'un manque à gagner de 4,3 milliards de dollars dans le budget présenté le 11 mars par Pauline Marois.

    Bernard Landry

    Pour M. Landry, M. Breton ne pouvait faire un véritable travail de vérification puisqu'il avait à se pencher sur des prévisions, des hypothèses de fonctionnement. L'ancien premier ministre a d'ailleurs cité une phrase du rapport Breton, dans lequel celui-ci fait remarquer que s'il avait eu à effectuer le même travail l'an dernier, il aurait sans doute trouvé la même impasse budgétaire, mais qu'à la fin de l'exercice financier, les gouvernements réusissent généralement à respecter leurs prévisions.

    Bernard Landry trouve «préoccupante» la façon dont le Parti libéral a agi sur cette question, car le résultat a pour effet, selon lui, de miner la perception du Québec auprès des agences de quotation, en plus de jeter le discrédit sur l'équipe de fonctionnaires du ministère des Finances. M. Landry se dit convaincu que les libéraux savaient depuis le début que leur cadre financier ne tiendrait pas la route et qu'ils se sont servis de M. Breton pour se donner une porte de sortie, une opération purement partisane, a-t-il répété.

    Invité par ailleurs à commenter la composition du conseil des ministres libéral, Bernard Landry a dit y trouver des vices structurels, entre autres l'absence de ministre responsable du statut de la femme et aussi de la langue française.

    Cabinet fantôme

    M. Landry a également présenté son cabinet fantôme. Mis à part quelques exceptions, aucun des ministres sortants n'occupera le poste de critique de son ancien ministère. Pour citer quelques exemples : François Legault s'occupera de l'Économie et des Finances, Pauline Marois de l'Éducation, Louise Harel de la Santé, Sylvain Simard du Conseil du Trésor et Diane Lemieux des Affaires municipales. André Boisclair restera quant à lui leader parlementaire, renonçant ainsi, semble-t-il, à s'engager dans la course éventuelle à la succession de Bernard Landry.

    Plusieurs jeunes élus occuperont aussi des postes de critique, tels Stéphane Bédard, qui s'occupera de la Justice et des Affaires autochtones, et Jonathan Valois, nouveau critique péquiste en matière de Conciliation famille-travail et Enfance.

    Partira, partira pas?

    Enfin, contrairement à ses déclarations postérieures au 14 avril, M. Landry a refusé de réaffirmer qu'il ne serait plus là aux prochaines élections. Il s'est contenté d'affirmer qu'il serait à la tête du PQ tant que cela serait «dans l'intérêt du Parti (québécois) et de la patrie».




    Nation

    Souveraineté et nationalisme ethnocentrique

    François Rocher
    Relations, octobre 1995




    Existe-t-il aujourd'hui une vraie "nation québécoise"? Chose certaine, l'accession du Québec à la souveraineté nous obligerait à redéfinir les rapports entre la majorité et les minorités et à remettre en question le nationalisme ethnocentrique qui alimente encore la démarche souverainiste.

    À l'issue des commissions régionales sur l'avant-projet de loi déposé par le gouvernement du Parti québécois, le président de la Commission de Montréal, M. Marcel Masse, soulignait le fait que les Québécois n'étaient pas encore prêts à se prononcer sur la souveraineté et que le débat devrait inclure la définition d'un projet de société: "Et ça, c'est nouveau par rapport à 1980, alors que les gens s'attardaient davantage à l'idée d'un pays. Cette fois-ci, on dit: Un pays, oui, mais pour en faire quoi".

    Ce commentaire illustre assez bien l'évolution qu'a connu le Québec au cours des quinze dernières années. C'est moins la nécessité de voir le Québec être en mesure de contrôler les instruments politiques de sa destinée qui est questionnée que la finalité de la souveraineté, en termes de justice sociale, de redistribution de la richesse et de bien-être collectif et individuel. Cette vision instrumentaliste de la souveraineté domine le débat public et transpire du Rapport déposé par la Commission nationale sur l'avenir du Québec. Ce document se penche davantage sur les modalités de l'accession du Québec à la souveraineté et les aménagements économiques, politiques et sociaux du nouveau pays que sur la raison d'être de la dynamique souverainiste.

    Malgré cette approche qui vise surtout à rassurer ceux qui craignent d'éventuels réaménagements en profondeur du contrat social et politique d'un Québec souverain, les auteurs du Rapport rappelaient en quelques lignes que la nécessité de la souveraineté "ne découle pas seulement d'impératifs économiques. C'est d'abord pour la sauvegarde de l'identité du peuple québécois, pour l'épanouissement de sa culture et pour la réalisation de son contrat social qu'elle s'impose avant tout". Le peuple québécois dont il est ici question s'enracine dans la culture française. Mais le Québec n'est pas homogène et compte de nombreux groupes ethnoculturels. Le document fait explicitement référence à la communauté anglophone, aux autochtones et aux communautés culturelles.

    Malgré cette diversité, il n'est pas étonnant que la Commission ait recommandé "que le projet de loi sur la souveraineté précise que le Québec est un pays de langue française, et que le gouvernement s'engage à assurer la protection et l'épanouissement de la culture québécoise", préalablement définie comme étant de tradition française. C'est pourquoi, par un tour de passe-passe et d'oblitération rhétoriques, le Rapport précise que la "société québécoise", et non le "peuple québécois", attend des immigrants qu'ils s'intègrent à "sa" langue et à "sa" culture. Allant plus loin, il fut recommandé de substituer au concept de citoyenneté celui de nationalité, qui "réfère à l'identité d'une communauté d'individus habitant un territoire donné".

    Ce rapide rappel du document de la Commission nationale sur l'avenir du Québec démontre que le discours nationaliste continue d'entretenir une confusion entre les notions de peuple, nation, nationalité, citoyenneté et pays. Il oblige à faire une distinction qui m'apparaît importante entre les fondements nationalistes de la démarche souverainiste, qui s'ancre toujours dans une perception ethnocentrique de la nation québécoise, et le projet national mis de l'avant par ceux qui militent en faveur de la constitution d'un nouveau pays. Ce projet national me semble rassembler toutes les conditions indispensables à une vision polycentrique de la nation.

    Ce qui fait qu'une nation existe

    Malgré que la position officielle du gouvernement péquiste dise le contraire, le camp souverainiste continue à mettre de l'avant une vision selon laquelle la société québécoise serait composée de deux catégories d'individus: d'un côté, la "nation québécoise" et, de l'autre, les "communautés culturelles". Les rapports qui lient ces deux éléments sont à la fois exclusifs et partiellement inclusifs: exclusifs dans la mesure où la nation ou le peuple québécois ne font référence qu'aux francophones québécois; inclusifs puisque les membres des communautés culturelles sont appelés à s'intégrer au premier groupe.

    L'ambiguïté demeure tout de même, car en dépit d'une acculturation réussie, la "nation québécoise" est d'abord celle des francophones québécois. Les membres des minorités visibles, ceux étant nés à l'extérieur du Canada ou ayant une autre langue maternelle que le français ne participent pas à cette définition de la "nation québécoise". Par ailleurs, l'identité qui tente de s'imposer, tout en manifestant une ouverture à l'endroit de l'hétérogène, s'inscrit dans des prétentions universalisantes qui posent l'inaliénabilité de l'identité québécoise et font de cette même identité le lieu privilégié de convivialité et d'existence des Québécois de souche française.

    L'accession du Québec à la souveraineté obligerait à une redéfinition des rapports entre la majorité et les multiples minorités et, plus fondamentalement, une remise en question du nationalisme ethnocentrique qui continue à alimenter la démarche québécoise. Il existe indubitablement, aujourd'hui, une nation québécoise, tout comme, il y a trente ans, il existait une nation canadienne-française. La nation existe d'abord et avant tout parce que ses membres se reconnaissent comme différents et mettent de l'avant une identité qu'ils posent comme étant la leur, parce que la nation est surtout un construit, ou pour reprendre les termes de Benedict Anderson, une communauté politique imaginée. Elle renvoie à une réalité mouvante qui relève pour une grande part de la perception qu'ont les individus de leur collectivité d'identification et d'appartenance.

    Pour plusieurs, elle s'exprime à travers un ensemble de caractéristiques partagées par le plus grand nombre qui, amalgamées, contribueraient à former une nation: langue, territoire, histoire, religion, valeurs, symboles, mythes, aspirations, habitudes, institutions, etc. Prises une à une, ces caractéristiques ne sont pas suffisantes pour justifier la reconnaissance de l'existence d'une nation. Considérées comme un tout cependant, elles sont suffisamment puissantes pour inciter une collectivité particulière à se considérer comme une nation. Ces supports identitaires peuvent varier; certains peuvent disparaître sans pour autant que l'identité du groupe en soit affectée. En fait, le plus important reste la volonté de vivre en commun et de s'épanouir comme groupe autonome.

    L'existence d'une nation s'explique donc essentiellement par une expérience historique unique. Le nationalisme exprime l'attachement à la nation à laquelle les individus appartiennent. En d'autres termes, il s'agit d'un "sentiment d'unification d'un groupe de personnes qui ont une expérience historique commune, réelle ou imaginée, et une commune aspiration à vivre ensemble dans un groupe indépendant". Elle implique la constitution d'un "nous" pouvant être opposé à l'"autre". Cet "autre" se trouve généralement à l'extérieur des frontières politiques. Mais les "étrangers" peuvent aussi être identifiés, sinon stigmatisés, à l'intérieur de l'espace dit national. Ce peuvent être ceux qui ne partagent pas les caractéristiques considérées à un moment précis comme définissant les membres de la nation (langue, religion, valeurs) ou ceux qui refusent de s'identifier à la nation déjà constituée.

    En somme, la nation relève d'une perspective subjective, à savoir le sens d'appartenance. Le nationalisme n'en est que l'expression politique et sociale. Il fixe les conditions d'appartenance et met de l'avant une vision particulière de ce que devrait être la nation.

    Identité et culture

    C'est ce sentiment de différence qui a amené bon nombre de francophones québécois, dans le sillage de la Révolution tranquille, à réclamer d'abord un statut particulier pour le Québec dans le régime fédéral canadien, puis à épouser l'idéal souverainiste.

    Pour s'épanouir, une nation doit non seulement être convaincue d'être singulière, distincte, mais elle exige d'être reconnue comme telle. L'individu accède à son identité par l'entremise d'une culture particulière, et donc d'une langue, qui est celle de sa communauté. Cette culture ou cette langue doit être en mesure de s'épanouir et représente, de ce fait, un bien collectif que la communauté doit être en mesure de protéger et de développer. Cette culture doit non seulement pouvoir s'exprimer, c'est-à-dire être riche et florissante pour demeurer une condition de l'identité des personnes qui y participent, mais elle doit aussi être en mesure de se réaliser, c'est-à-dire être utilisée et valorisée dans l'ensemble des activités économiques, sociales et politiques. La langue ou la culture qui définit l'identité doit avoir de la valeur aux yeux de ses utilisateurs, sinon elle risque soit d'être abandonnée au profit d'une culture ou d'une langue étrangère, soit d'être dépréciée ou dévalorisée. En bout de piste, c'est l'identité des individus qui peut être remise en question si les conditions de sa réalisation ne sont pas rencontrées.

    Finalement, cette culture doit être reconnue, c'est-à-dire acceptée et prise en compte par les communautés qu'elle côtoie. Le droit d'exister fait partie de l'identité. Elle doit représenter quelque chose non seulement pour les individus qui construisent leur identité sur la base de leur appartenance culturelle, mais aussi pour que les autres collectivités reconnaissent comme valables ces référents identitaires.

    Certains peuvent prétendre que le pôle essentiel d'identification ne devrait pas être la langue ou la culture, mais qu'au contraire les individus devraient être laissés libres d'établir eux-mêmes leur identité. Si cela peut être théoriquement attrayant, la réalité sociologique nous apprend plutôt que l'identification à une communauté plus large n'est pas sans importance dans la constitution de l'identité des individus.

    Il peut être difficile, pour un Canadien d'expression anglaise, de comprendre l'importance accordée à la culture comme pôle d'identification, dans la mesure où sa langue a toujours évolué dans un cadre majoritaire. Par manque d'ouverture, parfois par intolérance, certains refusent toujours de voir dans la langue autre chose qu'un moyen fonctionnel de communication. Ils refusent donc d'engager un dialogue sur les conditions indispensables à l'accession à l'identité.

    De plus, bon nombre de Canadiens anglais s'opposent, au nom de l'intégrité de la "nation canadienne" et de la nécessaire unité pan-canadienne, à l'octroi d'un statut spécial à un groupe sociologique ou de pouvoirs particuliers à une communauté politique spécifique, notamment celle du Québec. Ils refusent donc de reconnaître les conditions nécessaires pour que la langue ou la culture constituent un pôle d'identification. Ces conditions ne sont pas figées et peuvent donc varier dans le temps. Toutefois, elles impliquent la maîtrise de tous les pouvoirs jugés indispensables à la réalisation de la culture - c'est-à-dire à l'accomplissement des individus dans l'ensemble de leurs activités économiques, sociales et politiques dans le cadre de leur langue ou de leur culture - afin que celle-ci soit un pôle d'identification viable.

    C'est pourquoi la seule solution qui fut longtemps jugée acceptable par bon nombre de Québécois faisait appel au principe de la dualité, de la reconnaissance d'au moins deux communautés nationales au Canada et d'une division des pouvoirs conséquentes de cette reconnaissance. Il semble pourtant que la culture politique canadienne se soit articulée autour d'autres concepts, tels l'égalité formelle entre les individus, les communautés linguistiques et les provinces.

    Cette quête identitaire n'est toutefois pas le fait de l'ensemble des Québécois. Elle interpelle essentiellement les francophones, et plus particulièrement ceux dits "de souche". Ce sont surtout eux qui se disent "nationalistes" et qui réclament soit un statut particulier pour le Québec dans le régime fédéral ou, à défaut de l'obtenir, la constitution d'un nouveau pays. Qu'il suffise pour s'en convaincre d'observer le comportement électoral des Québécois. Ce sont quasi exclusivement des francophones qui ont historiquement appuyé le Parti québécois et, plus récemment, le Bloc québécois. Ce sont eux qui se sont opposés à l'entente constitutionnelle de Charlottetown, lors du référendum de 1992. Ce sont eux qui, nous révèlent les sondages, sont prêts à appuyer la souveraineté. Les "autres" sont quasi unanimement attachés au Canada et se reconnaissent peu ou pas du tout dans la démarche souverainiste et encore moins dans les velléités nationalistes d'une certaine élite politique et intellectuelle québécoise. En ce sens, la démarche nationaliste au Québec, qu'elle s'exprime par un désir d'une plus grande autonomie politique ou par la volonté d'accéder à la souveraineté, demeure le fait des francophones québécois.

    Une nouvelle communauté de destin

    On peut se demander en quoi la souveraineté modifierait le nationalisme québécois et contribuerait à rejeter les scories ethniques qui le caractérisent toujours. En effet, la culture de tradition française continuerait à être minoritaire sur le continent et des efforts pour la préserver et l'épanouir continueraient à s'imposer. Toutefois, la souveraineté lèverait l'hypothèque que représente le statut de culture minoritaire dans un plus grand ensemble politique. Elle amènerait tous les Québécois à s'identifier au nouvel espace politique. Elle permettrait non seulement de redéfinir les frontières politiques, mais aussi les frontières identitaires. Le Québec serait clairement un État français et la culture publique commune s'enracinerait sans ambiguïté dans l'héritage de la tradition culturelle française.

    Pour les membres des communautés anglophones et ethnoculturelles, il serait clair que l'espace public s'inscrirait dans une culture commune qui ne serait pas torpillée par les politiques canadiennes du bilinguisme et du multiculturalisme. Cela permettrait de favoriser un sentiment d'appartenance à un pays politiquement circonscrit et reconnu pour lui-même. Ainsi, la souveraineté mettrait fin à l'ambiguïté de la double appartenance, qui confond aussi bien les Québécois francophones que les membres des groupes minoritaires, lesquels s'interrogent à bon droit sur la nécessité de s'intégrer à une société minoritaire dans le cadre canadien.

    Cela serait-il suffisant pour mettre fin au nationalisme? Il serait illusoire de le penser. On ne peut forcer un sentiment d'appartenance. Au mieux, on peut mettre en place les conditions pour qu'il se développe. La création d'un pays et la reconfiguration de l'État permettent dans un premier temps de redéfinir l'espace institutionnel et ne renvoient pas aux sentiments et aux croyances de ses membres. C'est pourquoi la notion de citoyenneté devrait continuer à s'appliquer dans un Québec souverain, ne serait-ce que pour souligner le fait que le Québec est un État qui s'inscrit dans la tradition occidentale de la démocratie libérale où tous possèdent les mêmes droits.

    La souveraineté ouvrirait néanmoins la porte à une valorisation de l'espace identitaire québécois et de la langue française et favoriserait l'intégration des membres des groupes ethnoculturels à une culture publique commune au statut bien défini. Comme le mentionnait à juste titre Pierre Anctil, "les communautés culturelles, porteuses de renouveau et de créativités inédits jusque-là, voudront elles aussi faire reconnaître comme spécifiquement québécoise et pertinente à notre histoire leur contribution, telle qu'élaborée et déployée sur notre territoire et aux fins de leur enracinement dans notre réalité francophone et démocratique". C'est ainsi qu'elle contribuerait à atténuer le nationalisme porté quasi exclusivement par les francophones québécois en associant tous les Québécois à une nouvelle communauté de destin. En effet, les membres d'une communauté nationale ne partagent pas seulement un sens d'appartenance et des croyances communes, mais aussi des intérêts dans la préservation et le bien-être de la communauté.

    En définissant un espace public où l'identité peut plus facilement s'épanouir, qui n'est pas remis en question continuellement pas une vision antagonique de la nation telle qu'elle s'exprime à l'heure actuelle dans le cadre du Canada, la souveraineté, en confortant la nationalité québécoise, consoliderait non seulement le sens d'appartenance de tous les Québécois, mais aussi la vision selon laquelle la réussite individuelle serait étroitement liée à la prospérité de la communauté dont ils seraient partie prenante.

    C'est la raison pour laquelle la souveraineté m'apparaît être la condition obligée pour garantir la transition d'un nationalisme ethnocentrique à un nationalisme polycentrique, qui, selon les termes de Yael Tamir, reconnaît et respecte les autres cultures et voit chaque nation comme enrichissant la civilisation commune. Mais ce passage au nationalisme polycentrique implique la constitution d'une communauté de citoyens égaux, disposant des mêmes droits et unis par une commune allégeance à un ensemble de pratiques et de valeurs politiques, ce que Michael Ignatieff appelle le nationalisme civique. C'est cette dernière condition qui fait défaut à l'heure actuelle, dans la mesure où cette allégeance est à la fois québécoise et canadienne et où ces deux entités politiques ne perçoivent pas de la même manière l'importance de la consolidation d'une identité de tradition française au Québec.

    C'est aussi pourquoi il faut distinguer entre le nationalisme des francophones québécois, qui vise essentiellement à affirmer leur identité, et le projet national de ces derniers. Loin de vouloir créer un État-nation ou de vouloir amalgamer les notions de nation et d'État, ce projet est ouvert à la diversité et reconnaît et encourage les apports des groupes ethnoculturels. La société québécoise affiche une longue tradition démocratique ouverte à l'altérité et au pluralisme, qui cherche à intégrer les immigrants et respecte les droits de la communauté anglophone.

    Les dangers qui guettent le nationalisme sont moins présents dans le projet souverainiste que dans son rejet. Si leur projet était rejeté, les Québécois francophones ne continueraient pas moins de se percevoir comme une nation. Toutefois, le projet national de ces derniers ne pourrait se développer que dans le cadre canadien. Il impliquerait une plus grande intériorisation du statut de minoritaire, qui ne pourrait se traduire que par une approche défensive de la langue et de la culture, ouvrant la porte à des stratégies de replis sur soi et de préservation des acquis. Tout ce qui contrecarrerait le maintien de la culture de tradition française serait perçu comme une menace, rapetissant la nation québécoise aux seuls francophones.

    De plus, on peut se demander comment il serait possible que la société d'accueil, non reconnue pour elle-même par le reste du Canada, fasse reconnaître et accepter sa perception de soi par les autres, notamment par les nouveaux arrivants. La "nation québécoise" serait celle des seuls francophones, les "autres" étant sollicités aussi bien par ces derniers que par le reste du Canada qui continue à mettre de l'avant la nécessité d'accorder allégeance à un Canada qui se proclame bilingue et pour qui la dualité n'a plus aucun sens.

    Sur le plan politique, la stratégie d'autonomie a déjà donné tous ces maigres fruits et on voit mal comment le reste du Canada pourrait accéder aux demandes d'un Québec qui s'inscrit de moins en moins dans le nouveau credo dominant de l'égalité formelle, vision incapable de percevoir et de chérir la diversité nationale de tout temps présente au Canada.

    Référence : Rocher, François, "Souveraineté et nationalisme ethnocentrique", Relations, octobre 1995 (614), p. 247-251.




    Nation

    DE LA NATION INC. À UN PROJET DÉMOCRATIQUE

    La marchandisation du monde fait de la défense de la démocratie l'enjeu central de la nation.

    Jean-Claude Ravet
    Relations, avril-mai 2001


    Les instances dirigeantes du Parti québécois ont préféré ne pas débattre de la question nationale, en se ralliant d'une manière apparemment unanime - mais controversée - autour de Bernard Landry. Cette stratégie semble avoir été motivée par la volonté de ne pas réveiller de vieux démons et d'afficher une position incontestable en faveur d'un nationalisme civique inclusif, délivré de tout caractère ethnique. Je crains que derrière cette déclaration de principe politically correct se cache un nationalisme à caractère essentiellement marchand qui refuse de s'avouer tel.

    Quel projet nationaliste le PQ a-t-il en tête, en effet, quand il s'acharne à vider de son sens toute idée de vivre ensemble en participant au démantèlement des mécanismes de régulation politique au bénéfice de la souveraineté du capital? Voilà un paradoxe qui donne à penser. Comme si on pouvait concevoir une nation sans société! Pourtant, c'est vers cela que nous achemine la frénésie pour le tout économique, dont fait montre sans pudeur Bernard Landry, en réduisant les questions proprement politiques et de justice sociale à des considérations marchandes. S'intégrer au concert des nations signifie dans cette perspective profiter le plus avantageusement possible de la dépolitisation de la société et de sa dissolution dans l'économique, en renforçant son statut d'État-entrepreneur au sein du libre-échange mondialisé, où tout est jugé à l'aune du profit et de la productivité.

    La nation visée serait donc apolitique, privatisée! Paradoxe préoccupant qu'illustre à souhait l'enthousiasme des leaders du PQ pour l'ALENA et récemment pour la ZLEA. L'idée d'une participation délibérative des citoyens à la définition des finalités et des orientations de la société devient dès lors désuète. Il s'agit de laisser place à un consensus fictif autour de solutions techniques, concoctées par des experts et appliquées par eux. Le huis clos du Sommet des Amériques a été un bel exemple de la nouvelle citoyenneté qui se dessine.

    La base même de la démocratie se voit sapée par l'envahissement des espaces publics de discussion, des domaines de solidarité, de reconnaissance mutuelle, d'élaboration de normes communes par la logique marchande. Pris dans l'étau technocratique et marchand, la parole publique s'atrophie progressivement en statistiques, les débats en sondages, le projet de société en real politik. Cette emprise renvoie finalement chacun à sa maisonnée, à la sécurité de l'enclos, comme seul lieu où l'exercice de la souveraineté est encore possible. Les " nous n'avons pas le choix " étouffent les voix qui mettent de l'avant les " nous pouvons ", pour le bon fonctionnement d'un système qui sera d'autant plus efficace qu'il sera devenu inhumain.

    Un nationalisme civique ou marchand?

    Que peut bien signifier alors ce nationalisme dit civique que les leaders du PQ opposent au nationalisme ethnique de la vieille garde? Il laisse pour le moins perplexe devant la marchandisation du monde à laquelle le PQ participe sans grande distance critique. Aseptisé, il trouverait sa spécificité dans une citoyenneté fondée exclusivement sur la participation aux institutions publiques communes, dans un territoire donné - le rapport à une langue commune, reconnue comme nécessaire, n'ayant qu'une utilité fonctionnelle. Il risque cependant d'aboutir, à plus ou moins long terme, comme remake postnational à l'hégémonie néolibérale, à promouvoir un État sans nation, conçu comme gestionnaire d'intérêts économiques privés. Face à un État qui se dépouille du politique comme d'une peau morte, en effet, une nation civique de ce type ne peut que participer de l'illusion démocratique.

    S'il faut rejeter le nationalisme ethnique, nous devons tout autant nous préoccuper de ce nationalisme marchand qui ne se dit pas et qui se cache derrière le spectre de l'ethnicité. Tous deux, en fait, participent de la dérision du politique, de la déraison économique, soit en taisant les voix plurielles dans la contemplation de l'origine, soit en les couvrant de la cacophonie du marché. L'un et l'autre sacrifient la démocratie sur l'autel d'un principe identitaire naturel - l'origine ou le marché - profondément antipolitique, en l'extrayant du débat et de l'histoire. Ils ne s'excluent d'ailleurs pas. Le nationalisme marchand peut appeler à la rescousse la corde ethnique, sans que celle-ci contrecarre son projet.

    Si le projet nationaliste est bel et bien pris dans les filets de la mondialisation qui le métamorphose en projet entrepreneurial lucratif, cela ne veut pas dire pour autant que le nationalisme civique ne puisse être promis à un meilleur avenir, loin de là. Mais encore faut-il qu'il s'inscrive résolument à l'intérieur d'une option démocratique et de justice sociale

    L'idée de nationalisme civique, centrée sur la citoyenneté, doit cristalliser l'idéal démocratique. Il s'agit pas tant d'en faire un programme à échéancier, qui nous conduirait au grand soir de la nation, que d'y avoir recours comme d'une catégorie politique nous permettant, dans les camps retranchés de la résistance à l'envahissement tous azimuts de la logique marchande, de continuer à élaborer des contre-pouvoirs démocratiques, des alternatives au déni du politique et d'alimenter cette lutte en déployant un imaginaire qui la soutienne.

    Dans le processus de mondialisation économique, l'État rompt avec l'idée de nation et met de l'avant une citoyenneté postnationale qui pourrait même inclure, comme on l'a vu avec les négociations avortées de l'AMI, les multinationales comme des citoyens à part entière. Devant ce phénomène inquiétant, la nation peut s'avérer le nom propre de la démocratie expatriée. Le rôle des mouvements sociaux et communautaires dans cette quête de la nation est essentiel : non qu'ils la constituent en tant que telle, mais parce qu'ils permettent le surgissement du conflit et du débat politique paradoxalement rejeté hors de l'enceinte de l'État. L'action collective pointe vers la recomposition de la communauté politique qui n'est plus comprise simplement dans une perspective instrumentale et stratégique d'administration technocratique de la société. Elle vise à l'intégration du culturel, de l'éthique et du politique et à la prise en compte d'espaces publics de délibération où se discutent et s'élaborent la finalité et les orientations de la société.

    Le projet démocratique de la nation

    La nation (de natio : naissance) rappelle, de prime abord, l'importance du naître pour une communauté politique. Nous naissons dans un monde déjà habité et ce monde humain est tissé d'histoires, de récits, d'interprétations entrelacés, dans lesquels l'identité humaine est intriquée et ne cesse de se constituer. On ne peut gommer un rapport au monde médiatisé par le langage et le sens, en lui substituant un rapport utilitaire et instrumental, sans entraîner la déshumanisation de la société et l'instrumentalisation de l'existence.

    Cet ancrage dans l'histoire, ces limites culturelles de la société que trace l'idée de nation, ne sont pas une cage; ils offrent au contraire la possibilité d'un passage vers l'expérience politique fondamentale : celle qui arrache l'existence à la passivité du passé et du donné, pour l'introduire dans cet ébranlement du sens et la crise des certitudes dans l'ordre des affaires humaines, soustrait à la tyrannie du réel.

    Les appartenances culturelles ne constituent donc pas une nation. Tout au plus en constituent-elles une condition préalable. Pas de nation sans appartenance, sans rapport mémoriel à soi, sans reconnaissance d'une dette de sens de laquelle émerge toute subjectivité, touteautonomie et notre langage même, qui ne peut être réduit à sa fonction instrumentale de communication. Mais cette conviction du sol ne peut en aucun cas constituer la nation au sens politique. Sans communauté politique, ces appartenances se fragmentent, se replient sur elles-mêmes, s'absolutisent et entrent en compétition : commence alors la guerre des dieux. Elles trouvent au contraire leur sens dans leur remise en question, dans l'ébranlement du sol qui permet de les saisir dans leur caractère inachevé et construit, en continuelle recomposition. Le présent, comme le passé, retrouve alors sa texture symbolique, problématique, et cesse d'être un pur donné, redonnant sens au conflit, au débat et à la citoyenneté.

    Toute solidité du sol est incompatible avec la démocratie, bien qu'elle prolifère sous la forme de lobbies et d'ayants droit- court-circuitant le politique. La nation doit en effet se saisir comme " solidarité, communauté des ébranlés ", selon l'expression du philosophe tchèque Jan Patocka. Elle met en scène ce qui sous-tend le vivre-ensemble : le monde. Le souci que les êtres humains, en tant que citoyens, manifestent à son égard garantira leur humanité. De naturel, le monde devient politique, il relève de notre responsabilité. Il n'est pas simplement un espace commun, mais un horizon de sens qui apparaît en autant que nous mettions en jeu notre existence dans la construction de la cité.

    Dans un contexte de résistance, de dissidence à l'ordre économique mondial, le nationalisme civique fait appel à une fondation démocratique qui ne va pas de soi et renvoie à l'idée d'événement historique, d'engagement collectif. Il est ce projet politique au coeur duquel le monde commun, l'entre-nous - non le chez-soi à l'image d'une maisonnée et de sa gestion hiérarchique - émerge comme souci premier. Car il maintient la pluralité humaine en action et écarte le repli dans le seul souci de soi, l'unique recherche de confort et de bien-être individuel, qui rejette le monde dans l'obscurité et dans l'oubli. De la même manière, la tentation de plus en plus forte de bannir les citoyens de l'espace public au nom de l'efficacité, de la productivité, de la sécurité, pour que seuls des experts s'y affairent, tend à rendre vaine l'idée même de nation. Car cela signifierait la consécration de l'impuissance et la dépossession de la liberté.

    Les mouvements pluriels de résistance qui se déploient dans la société québécoise contre la réduction du monde en un simple univers de marchandises échangeables, de ressources exploitables, sont donc partie intégrante du projet démocratique de la nation. Le nationalisme civique appelle ainsi à s'émanciper moins des griffes du passé que de l'emprise du présent immédiat, du quotidien routinier, de l'enchaînement nécessaire des choses, de la soumission au statu quo. Il appelle à rompre avec ce qui nous enferme dans un destin commun. À oser la liberté.

    Référence : Ravet, Jean-Claude, "De la Nation inc. à un projet démocratique", Relations, avril-mai 2001 (668), p. 21-22.