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ACTUALITÉ

Le PLQ reprend le flambeau des congés parentaux

Benoît Pelletier ne s'explique pas l'entêtement du fédéral

Robert Dutrisac
LE DEVOIR mercredi 21 mai 2003


Québec -- Le ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier a lancé, hier, un «appel formel» au gouvernement fédéral pour qu'il reprenne les négociations visant l'établissement d'un régime québécois de congés parentaux.

«Je n'en reviens pas que ce dossier ne soit pas encore réglé», a livré Benoît Pelletier lors d'une entrevue qu'il a accordée au Devoir. «Je ne comprends pas l'obstination du gouvernement fédéral», a ajouté le ministre en poste depuis trois semaines.

Sur le plan financier, peu de choses séparent les deux gouvernements -- seulement 60 millions, a fait valoir M. Pelletier -- en regard d'un transfert de fonds en provenance du régime d'assurance-emploi de l'ordre de 500 à 600 millions par année. «On est tellement près d'un règlement. C'est dommage qu'il n'y en ait pas eu jusqu'à présent. Et je lance un appel au fédéral pour qu'il s'assoie avec le Québec formellement», a déclaré le ministre.

M. Pelletier souhaite que les négociations, dont les dernières ont achoppé en 1999, soient reprises rapidement avant même le départ du premier ministre Jean Chrétien et de son ministre fédéral des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion. «Il y a des gens comme MM. Chrétien et Dion qui veulent sans doute laisser un héritage, disons, plus complet, plus marquant», a dit le ministre. Depuis sa nomination, M. Pelletier n'a toutefois pas encore parlé à M. Dion.

En permettant au Québec de créer un régime de congés parentaux plus généreux et accessible aux travailleuses autonomes, contrairement au régime fédéral actuel, Ottawa fournira une preuve tangible des bienfaits du fédéralisme. «Je pense que si, vraiment, le fédéral voulait envoyer un signal important de renouvellement du fédéralisme canadien, ce serait en réglant le dossier des congés parentaux», estime M. Pelletier. Une entente sur les congés parentaux contribuerait au mieux-être des citoyens comme nombre d'ententes qui sont intervenues dans le passé entre Ottawa et Québec. «De tout temps, nos négociations nous ont amenés à améliorer la qualité de vie des Canadiens. Alors, il a bien fallu que ça fonctionne quelque part», a fait observé M. Pelletier.

Pour le ministre, le Québec doit pouvoir se doter de ses propres politiques en matière familiale. «Ça nous prend des politiques familiales. Ça nous prend des politiques natalistes aussi. Alors, c'est un dossier qui me tient beaucoup à coeur», a dit M. Pelletier, un père de quatre enfants qui a dit s'inquiéter de la dénatalité affligeant le Québec.

Promesse électorale de Lucien Bouchard en 1998, le régime québécois de congés parentaux aurait permis aux parents de toucher 70 % d'un salaire assurable maximal de 52 500 $ pendant 40 semaines contre 55 % d'un salaire assurable de 39 000 $ pendant 50 semaines pour le régime fédéral. Comme le programme fédéral dépend de l'assurance-emploi, il n'est toutefois pas accessible aux travailleuses autonomes comme le serait le projet québécois. En juin 2000, l'Assemblée nationale a adopté à l'unanimité une motion en appui de la position québécoise. Au printemps 2001, les députés adoptaient la Loi sur l'assurance parentale afin de mettre sur pied le régime advenant un déblocage des négociations avec Ottawa. En l'absence d'entente, le gouvernement du Québec, au printemps 2002, a porté la cause devant les tribunaux en contestant devant la Cour d'appel la constitutionnalité du régime d'assurance parentale du gouvernement fédéral.

À son arrivée en poste, le ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Claude Béchard, avait indiqué que son gouvernement appuyait ce recours lancé par le gouvernement Landry. Cependant, M. Béchard avait dit souhaiter que le gouvernement fédéral fasse montre de souplesse afin que les négociations puissent reprendre.




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Réplique à Jean-Pierre Charbonneau et Michel Venne

Pour la poursuite de l'alternance politique au Québec

Christian Dufour
Politologue, ENAP, Codirecteur de la Revue canadienne de science politique
LE DEVOIR mardi 20 mai 2003


Dans des textes me mettant en cause publiés dans Le Devoir du 8 mai et du 12 mai, il est révélateur que ni l'ancien ministre Jean-Pierre Charbonneau ni le chroniqueur Michel Venne ne prennent la peine de réfuter l'argumentation -- pourtant assez simple -- qui m'amène à conclure que la proportionnelle n'est pas dans l'intérêt des Québécois parce qu'elle mettra fin à l'alternance politique dans notre société. Je m'excuse à l'avance de perturber leur beau consensus progressiste mais leur rappelle que ce sont eux qui demandent que l'on apporte des changements fondamentaux à nos institutions politiques: ce sont donc eux qui ont le fardeau de la preuve que leurs beaux projets ne feront pas plus de mal que de bien.

Au-delà de mon intérêt pour Céline Dion, qui semble déranger M. Venne mais dont je ne vois pas très bien le rapport avec la réforme du mode de scrutin, au-delà des attaques personnelles de M. Charbonneau voulant que je «trompe les gens», qu'il me soit permis de recentrer le débat sur le contenu et de rappeler mon argumentation. La proportionnelle fera du PLQ le parti permanent de gouvernement au Québec, comme le sont les libéraux fédéraux depuis la fragmentation de l'opposition à Ottawa, tout d'abord parce qu'elle donnera un supplément de députés au PLQ, revalorisant une clientèle anglophone concentrée massivement dans un nombre trop limité de comtés pour que cela soit actuellement rentable.

Mais la proportionnelle n'aura pas que cet avantage pour les libéraux : elle fera surtout éclater l'opposition, en particulier cette mouvance souverainiste de gauche qui n'attend que la réforme du mode de scrutin pour se fragmenter en plusieurs partis idéologiques : un parti vert, un «vrai» parti indépendantiste, un «vrai» parti de gauche, etc. Le fait à retenir est que cela affectera beaucoup moins le PLQ parce que son électorat anglophone continuera vraisemblablement à voter en bloc pour lui à cause de la nature défensive de ce vote. En outre, la clientèle libérale en général est moins portée sur l'idéologie que l'électorat péquiste et aura donc moins tendance à embarquer dans la fragmentation politique que la proportionnelle implique.

On se retrouvera donc avec un Parti libéral nettement plus gros que les autres -- un parti enraciné dans l'histoire du Québec depuis la Confédération -- face à une opposition fragmentée sur des bases idéologiques qui prendra le pouvoir à tous les 25 ans à la faveur d'un gouvernement de coalition du genre Front populaire, comme celui que la France a connu en 1936. Au besoin, il sera facile pour le PLQ de faire alliance avec un petit parti auquel il sera seul à pouvoir offrir le pouvoir, comme la Démocratie chrétienne en Italie dans les cinquante années de l'après-guerre.

Désolé, mais il ne suffit pas de décréter comme M. Venne que cette argumentation est «totalement impertinente [sic], fallacieuse et dangereuse» pour escamoter le débat sur ce qui remet en cause la base même de la démocratie québécoise : la poursuite de l'alternance politique. Les tentatives d'excommunication ne sauraient faire oublier que l'on présente comme un nécessaire progrès démocratique une réforme qui risque au contraire de provoquer dans les faits une formidable régression politique, dans la mesure où elle mettra fin à l'alternance.

La réalité, c'est que nos institutions politiques sont peut-être d'origine britannique, au grand déplaisir de M. Charbonneau, mais elles ont historiquement bien servi le pouvoir québécois, y compris un mode de scrutin qui favorise de facto la majorité francophone -- mes excuses pour l'emploi de ces deux mots désormais tabous pour les tenants de la proportionnelle. La réalité, c'est qu'on n'a pas les moyens pour l'heure de renoncer à cet avantage qui compense le fait que cette majorité est structurellement considérée comme un groupe ethnique dans le contexte canadien depuis les changements constitutionnels de Trudeau et le rejet de la société distincte.

Cela, faut-il le rappeler, à la suite en grande partie de l'échec souverainiste. Cet échec et ses conséquences négatives pour le Québec sont évidemment des choses dont MM. Charbonneau et Venne ne veulent pas entendre parler. Au difficile mais incontournable contexte canadien, ils préfèrent plus que jamais le «grand soir à venir» pour cette idéale société pluraliste où n'existent déjà plus -- dans leurs rêves -- une majorité francophone et une minorité anglophone aux comportements électoraux différents. Sous leurs bons sentiments, ils incarnent une irresponsable fuite en avant au détriment des intérêts les plus élémentaires du Québec.




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L'alternance

Michel Venne
LE DEVOIR mercredi 21 mai 2003


Il ne suffit pas de s'auréoler du prestige universitaire, comme le fait Christian Dufour, pour faire accepter comme fondées des théories douteuses.

Selon lui, en introduisant une part de proportionnalité dans le mode de scrutin, les Québécois francophones commettraient un suicide politique : la proportionnelle donnerait aux non-francophones le contrôle de l'Assemblée nationale.

Dans ma dernière chronique, c'est à cette conception de la communauté politique que je m'attaquais, de même qu'aux appels de M. Dufour en faveur d'un retour du nationalisme canadien-français, qui constituerait, à mes yeux, une régression.

En s'opposant à la réforme du mode de scrutin sur cette base, M. Dufour utilise les divisions ethnolinguistiques non pas pour mesurer le comportement électoral mais pour fixer la norme démocratique.

Plutôt que d'étayer son argumentation, celui qui se présente comme politologue à l'ENAP fait bifurquer la discussion, dans sa réplique publiée hier, sur une autre de ses lubies. Selon lui, la proportionnelle mettrait fin à l'alternance politique en confirmant le Parti libéral comme «le parti permanent de gouvernement au Québec» face à une opposition idéologiquement fragmentée qui ne pourrait plus accéder au pouvoir qu'une fois tous les 25 ans en formant une coalition.

Deux arguments soutiennent cette vue de l'esprit :
- la proportionnelle revaloriserait la clientèle anglophone du PLQ et lui procurerait un supplément de députés;
- la naissance de tiers partis ferait «éclater» l'opposition, et on se retrouverait avec un Parti libéral nettement plus gros que les autres partis.

Le premier argument ne tient pas la route. C'est, au contraire, le système actuel qui survalorise le vote anglophone. Dans sa thèse de doctorat, le politologue Pierre Serré a montré (Deux poids, deux mesures, VLB) que depuis 1970, le vote monolithique des anglophones et des allophones (qui représentent au total seulement 15 % de l'électorat) assure l'élection de deux députés libéraux sur trois (67 %). Lorsque les libéraux sont au pouvoir, trois ministres sur quatre proviennent de circonscriptions où le vote des non-francophones a un impact décisif.

Ce phénomène a entre autres pour effet de rendre prévisible l'élection dans la majorité des circonscriptions montréalaises, où le vote non francophone est concentré. Résultat : dans une bonne trentaine de circonscriptions, l'alternance, si chère à M. Dufour, ne joue plus depuis longtemps.

***

Le deuxième argument n'est guère plus solide. M. Dufour affirme que la fragmentation du système partisan affecterait moins le PLQ dont l'électorat serait «moins porté sur l'idéologie». C'est un fantasme des libéraux de croire qu'ils ne sont pas idéologiques. Comme si le libéralisme n'était pas une idéologie (et que le fédéralisme pur et dur n'en était pas devenu une au Québec).

Le Parti libéral a beau avoir traversé le siècle, c'est au prix d'une fragmentation de son électorat, qui a donné naissance, à au moins trois reprises, à un parti politique qui, seul ou avec d'autres, lui a fait perdre le pouvoir par la suite.

Ce sont de jeunes libéraux qui, avec Paul Gouin, ont fondé l'Action libérale nationale, alliée au Parti conservateur dans l'Union nationale aux élections de 1935. Ce sont des libéraux dissidents qui, avec René Lévesque, ont fondé en 1968 ce qui allait devenir le Parti québécois. Ce sont encore de jeunes libéraux qui, en 1992, ont claqué la porte du PLQ, avec Mario Dumont et Jean Allaire, pour fonder l'Action démocratique du Québec. En 1989, ce sont des électeurs que le PLQ croyait acquis qui, déçus des politiques linguistiques libérales, ont créé le Parti Égalité et fait élire quatre députés.

En outre, sur quels faits M. Dufour s'appuie-t-il pour affirmer qu'un parti vert ou qu'un parti de gauche ne porterait ombrage qu'au Parti québécois ? À l'époque, le NPD comptait sur une forte base militante au sein de la communauté de langue anglaise dans laquelle les mouvements écologistes recrutent facilement des adeptes. L'une des deux porte-parole de l'UFP s'appelle Molly Alexander. En outre, c'est lorsque le système partisan a «éclaté», au début des années 70, que le Parti québécois a pris le pouvoir. En 1976, quatre partis s'étaient partagé les suffrages. Le PQ avait obtenu la pluralité des voix, avec 41 %.

Il faut aussi retenir le fait que le PLQ retient une part moindre du vote que par les années passées. Cette fois-ci, il a pris le pouvoir avec 46 % des votes mais l'appui de seulement 32,5 % des électeurs inscrits, ce qui le rapproche du niveau le plus bas d'appui obtenu par ce parti dans l'histoire, soit 29 %. Depuis 1989, le PLQ n'a jamais obtenu l'appui de plus de 37 % des électeurs inscrits, ce qui laisse passablement d'espace à un parti adverse pour exercer un rôle dominant dans le système.

Enfin, le scrutin majoritaire uninominal à un tour, actuellement en vigueur, n'est en rien une garantie d'alternance. La domination du Parti libéral à Ottawa en est la preuve éloquente. Au début du siècle, le PLQ a gagné dix élections de suite. L'unioniste Maurice Duplessis a gagné les élections quatre fois consécutives.

En revanche, les avantages d'une réforme du mode de scrutin sont bien connus, sachant que ce n'est pas une panacée non plus, en tenant compte du fait que personne ne propose la proportionnelle intégrale. Mais une proportionnelle compensatoire, sur une base régionale ou nationale, permettrait de corriger les effets pervers du système actuel et de tendre plus concrètement vers l'égalité entre les citoyens. Il n'est certes pas nécessaire d'attendre le Grand Soir pour appuyer ce progrès.

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.

vennem@fides.qc.ca




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L'apprentissage du leadership

Michel Vastel
Le Soleil mercredi 21 mai 2003


Quand il était membre du Conseil privé de la Reine pour le Canada, Jean Charest savait qu'il est des jours fériés qu'il faut absolument respecter et d'autres où on peut convoquer les membres de son cabinet à une réunion de travail. Ainsi du Ontario day, le premier lundi du mois d'août, où la capitale fédérale est paralysée. Ainsi de la Saint-Jean-Baptiste, où une urgence peut bien rappeler les Québécois indispensables du chalet.

C'est ainsi qu'en réservant la journée de lundi à des activités privées, le premier ministre du Québec a sans doute pensé au Victoria day - un autre jour sacré du Canada. Peut-être même a-t-il pensé à la fête d'Adam Dollard des Ormeaux qui, le 21 mai 1660, a enregistré une belle mais éphémère victoire sur les Iroquois. Il est des batailles dont il est plus facile de se souvenir : les Patriotes, c'est avec les Anglais qu'ils échangeaient " du plomb ", pas avec des " Sauvages ".

Cela dit, j'ai toujours trouvé plutôt drôle cette tradition de célébrer des héros différents selon qu'on est au-delà ou en-deçà de la rivière des Outaouais. S'il en fallait au moins un, c'est un signe tangible du caractère distinct de la société québécoise. Et c'était une bonne idée d'élargir la fête de Dollard à une " Journée des Patriotes ". Il y en a eu, il y en a, il y en aura encore... C'est le lot de toutes les Patries d'avoir des patriotes, n'est-ce pas ?

Cette fête n'est guère compromettante non plus puisque le parti des Patriotes, c'était avant cela le parti des Canadiens. Ceux-ci étant à l'époque surtout Français, il n'est guère surprenant qu'ils se soient rebellés contre les Loyalistes de la Couronne britannique, qui se réservaient toutes les charges importantes. (Je me permets ces quelques rappels historiques pour les jeunes qui croient que Papineau ou de Lorimier, ce n'est qu'une avenue, une station de métro ou un collège.)

Alors, comment le chef du gouvernement du Québec a-t-il pu " oublier " de souligner la Journée des Patriotes ? Jean Charest était pourtant bien de la fête des Irlandais, le printemps dernier ! " À la limite, il aurait pu émettre un communiqué ", a sagement suggéré Raymond Villeneuve, président du Mouvement national de libération des Québécois, d'ordinaire plus vitriolique que cela. Le fait qu'on ait effectivement " oublié " prouve à quel point c'est une nouvelle équipe qui s'est installée au Bureau du premier ministre à Québec.

C'est vrai qu'on imaginait mal Jean Charest défiler aux côtés de Pierre Falardeau, le mal embouché qui n'a pu s'empêcher d'appeler la ministre du Patrimoine, Sheila Copps, " une grosse truie ", même si sa carrière de cinéaste a largement été financée par des fonds fédéraux. Il est des événements dont, étant chef de gouvernement, il vaut mieux se tenir loin. D'ailleurs, on n'a pas vu beaucoup de drapeaux du Québec à ce défilé. Et les organisateurs ont l'anathème tellement facile qu'ils ne souhaitaient probablement pas la présence de Jean Charest...

Mais à toute chose, malheur est bon. Manifestement embarrassé de s'être fait prendre à une telle peccadille, et soucieux de prouver sa québécitude, le premier ministre du Québec a déjà fait savoir qu'il sera de la Saint-Jean-Baptiste - à Québec pour le Corps diplomatique, et à Montréal avec le bon peuple. Plus encore, on nous assure qu'il " veut trouver un moyen de souligner la Journée des Patriotes de façon plus rassembleuse. "

La gaffe de Jean Charest - c'en est une tout de même ! - me rappelle la pudeur qu'avaient les libéraux de Robert Bourassa à s'associer aux fêtes de la Saint - Jean-Baptiste et à brandir le fleurdelisé. C'était au début des années 70 et le Parti québécois avait littéralement confisqué à son seul bénéfice politique le drapeau bleu et blanc, drapeau national du Québec depuis 1948. Je me souviens d'un ministre libéral avec qui je voyageais en voiture à cette époque et qui, voyant une publicité sur le thème " J'ai le goût du Québec ", se promit d'envoyer une note de félicitations au ministre du Tourisme ! C'était en fait un slogan du Parti québécois et jamais un ministre de Robert Bourassa ne se serait permis telle audace...

Avec le temps, le Parti libéral apprit à apprivoiser les thèmes nationalistes et le drapeau du Québec. Rappelons-nous seulement le discours de Robert Bourassa à l'Assemblée nationale, le 23 juin 1990, dans des circonstances dramatiques il est vrai : " Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le Québec est d'ores et déjà et pour toujours... " Ni Jean Charest, ni ses rédacteurs de discours n'ont encore ce réflexe de vibrer à des accents patriotiques - le mot est plus " rassembleur " justement que le mot " nationaliste " - comme Robert Bourassa l'a appris, avec le temps.

C'est pourquoi le plus prometteur de cet oubli, c'est que Jean Charest s'interroge sur la meilleure façon de célébrer les Patriotes. Avec tout ce qu'ils ont été, de la revendication pour un gouvernement plus équitable aux coups de feu contre les Anglais et à la corde qu'un gouverneur étranger leur passa au cou.

Et puisqu'on en est aux impairs de ce jeune gouvernement, j'attache encore plus d'importance à l'absence de la ministre de la Culture et des Communications au Festival de Cannes. Lorsqu'elle était critique de l'Opposition, Madame Line Beauchamp ne refusait pas les invitations à célébrer la créativité des Québécois en France. Rien ne justifie cette absence. Seul un certain malaise à fréquenter une communauté d'artistes qui sont peu portés à voter libéral l'explique.

Il est temps que Jean Charest et ses ministres se rendent compte qu'ils ne sont plus libéraux et critiques de l'opposition, mais qu'ils ont été élus pour partager leur pouvoir avec tous les Québécois. Même les patriotes à la Falardeau. Même les artistes à la Denys Arcand...

MVastel@lesoleil.com




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Le club des Patriotes

J- Jacques Samson
Le Soleil mercredi 21 mai 2003


Chronique politique - Jean Charest n'a commis aucun impair en s'abstenant de participer aux activités de la première Journée nationale des Patriotes, la nouvelle appellation donnée par le gouvernement Landry en 2002, au congé férié qui remplacerait dorénavant au Québec la fête de la reine Victoria ou la commémoration de la bravoure inspirée par l'appât du gain d'un Dollard-des-Ormeaux.

M. Charest a simplement refusé de se faire le pantin d'adversaires politiques radicaux, qui en plus ne nourrissent que du mépris à son endroit. Il n'avait pas à partager une tribune avec eux, pour y supporter leurs tirades sur l'écrasement du peuple québécois par les oppresseurs imaginaires du cinéaste mal engueulé Pierre Falardeau, choisi Patriote de l'année (il a profité de l'événement pour qualifier Sheila Copps de " grosse truie ") et sur la nécessaire souveraineté comme seule voie de libération. Le premier ministre démocratiquement élu par la population n'est pas une tête de turc de service pour les vedettes du petit club des pamphlétaires qui grenouille autour de la si peu représentative Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal.

Les citoyens du Québec qui s'intéressent assidûment à la chose politique ont bien saisi le piège que représentait pour Jean Charest une invitation à ces manifestations lundi. Il ne lui tiendront donc pas rigueur d'être resté paisiblement en Estrie. Pour d'autres, la célébration de l'action des Patriotes relève d'un courant nationaliste folklorique, dit des ceintures fléchées, dans la lignée du chanoine Groulx, auquel ils ne s'identifient aucunement. Certains qui ont connu la fin des années 1960 et octobre 1970, se souviennent amèrement pour leur part que l'effigie du Patriote de 1837, avec sa tuque, sa pipe, son drapeau, vert, blanc et rouge, son vieux fusil, était devenue celle du Front de libération du Québec (FLQ). Ils auraient été fâchés de voir Charest s'y associer. D'autres encore, enfin, et ils forment sans doute une large majorité, se foutaient éperdument lundi de la mémoire des Patriotes, de Dollard ou de la reine Victoria. Ils ont fêté l'été en famille ou entre amis et pour tous ceux-là, Jean Charest était des leurs en décrochant pour trois jours, ce qui sert l'image du premier ministre. Il n'y aura donc qu'une poignée d'illusionnistes de la gauche indépendantiste pour voir dans son absence la première erreur importante - ou gaffe - du nouveau premier ministre.

Des historiens ont relevé à juste titre, que le " mouvement patriote " s'inscrivait dans une large vague de libération des peuples au début du XlXe siècle. Il visait à couper pacifiquement le lien colonial imposé par l'Empire britannique, instaurer une véritable démocratie parlementaire et développer un État moderne, a résumé Gérard Bouchard. Cette volonté était partagée au Bas-Canada (le Québec d'alors) autant par des Français, des Anglais et des Irlandais.

Un dérapage s'est cependant produit en 1838, a noté Jacques Lacoursière. Le mouvement s'est radicalisé, certaines têtes d'affiche ont alors pris leurs distances, la rébellion fut réprimée violemment et plusieurs patriotes furent exécutés. Ce mouvement ne prêchait pas l'indépendance du Bas-Canada et il privilégiait même une société bilingue. Il avait d'ailleurs son pendant en Nouvelle-Écosse et en Ontario.

Ces activistes et leur action furent cependant récupérés par une faction au mouvement indépendantiste québécois, à compter de la fin des années 1960. Le FLQ les pris pour héros. De petites manifestations furent tenues chaque année, en novembre, pour rappeler leur " sacrifice ". Une coalition d'indépendantistes " purs et durs ", dont le Club des souverainistes de l'Estrie, la SSJB-Montréal, le Mouvement national de libération des Québécois, réclamait depuis 14 ans pour les premiers, la reconnaissance d'un congé férié en mémoire des Patriotes. Cette demande fit même l'objet de deux résolutions lors de congrès généraux du Parti québécois.

Le gouvernement Landry avait besoin à l'automne 2002 de courtiser les indépendantistes pressés. Il leur accorda donc en partie la fête réclamée. Il le fit par décret pour ne pas avoir à en débattre publiquement et il cibla celle du controversé Dollard-des-Ormeaux pour la donner aux Patriotes, afin de ne pas ameuter le patronat par l'ajout d'un congé férié. La fête n'est donc pas à la bonne date (en novembre ou février pour correspondre à des hauts faits historiques) elle n'a jamais été publicisée, elle correspond à une réalité historique qui a été déformée puis récupérée par des militants indépendantistes depuis plus de 30 ans, et elle continue d'être un party d'indépendantistes radicaux, comme Guy Bouthilier, Raymond Villeneuve, Gilles Rhéaume et autres " patriotes " modernes qui n'ont rien en commun avec ceux qui mériteraient d'être célébrés. Ceux d'aujourd'hui tentent désespérément et frauduleusement de faire une analogie entre la domination britannique brutale sur des colonies, au début du XlXe siècle, et le rôle du gouvernement central dans l'actuelle fédération canadienne.

Et ils s'étonnent que Jean Charest n'ait pas joint leur club ? Il sera sûrement là par contre à la Saint-Jean, la vraie fête du peuple québécois. Quant à celle des Patriotes, elle prendra peut-être une certaine signification lorsque les Québécois connaîtront la véritable histoire du mouvement, de ses objectifs louables jusqu'à sa dérive dans une insurrection armée et à la condition sine qua non que cette journée ne soit plus monopolisée par une clique qui réécrit sans gêne l'histoire, pour exacerber le sentiment de persécution de leurs concitoyens.

JJSamson@lesoleil.com




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La corde des Patriotes

Vincent Marissal
La Presse mercredi 21 mai 2003


Bernard Landry était tellement pressé d'inviter Jean Charest à la Journée nationale des Patriotes, en sachant fort bien que celui-ci n'y viendrait pas, qu'il a oublié d'y convier ses plus proches alliés.

Au cabinet de Gilles Duceppe, on était bien déçu hier de ne pas avoir reçu d'invitation du chef péquiste à la cérémonie de dimanche. Le chef du Bloc québécois serait allé avec plaisir à Saint-Denis-sur-Richelieu. Il serait bien allé aussi à la soirée des Patriotes, dimanche soir au Club Soda, mais il ne l'a su (par la bande) que tard vendredi, et comme il n'était pas invité...

Pourtant, le Bloc québécois ne rechigne jamais à sortir les ceintures fléchées pour la cause quand le grand frère péquiste le lui demande. Tant pis pour le Bloc, l'important était d'abord de piéger Jean Charest, ce que croit avoir fait Bernard Landry. Selon lui, le nouveau premier ministre libéral a commis une faute historique en boudant la Journée nationale des Patriotes. Une faute historique, rien de moins. On pourra dire qu'au Québec, on l'aura étirée, la corde avec laquelle ont été pendus ces braves hommes de 1837-1838...

Comme le dit le dicton: quand on se regarde, on se désole, quand on se compare, on se console. C'est le sentiment qui venait spontanément hier matin en jetant un oeil à la une de La Presse. En haut à gauche: la Journée des Patriotes qui dégénère en petite politique partisane. En bas de page: le carnage se poursuit en Israël. Devant ce tableau, on se console tout de même en apprenant en ce mardi matin de mai que l'on se fait ici la guerre, non pas avec des bombes, mais à coup de mon-parti-est-plus-patriotique-que-le-tien-lalalère. Et puis, nos extrémistes se contentent de traiter leurs adversaires de "grosse truie", ce qui est aussi insignifiant qu'inoffensif.

Il y a tout de même quelque chose d'agaçant dans ce vieux réflexe péquiste de cataloguer les gens en bons et en mauvais Québécois. Jean Charest ne participe pas à la Journée nationale des Patriotes, ah! vous voyez, c'est un mauvais Québécois.

Que dire alors des millions de Québécois qui ont profité de cette première vraie journée estivale après un hiver harassant pour se prélasser au soleil, pour faire du vélo en famille, pour laver leurs fenêtres pour enfin voir dehors ou pour siroter une bonne bière froide sur une terrasse de la rue Saint-Denis en se moquant éperdument du nom même de cette journée de congé?

Lundi après-midi, le long de l'interminable piste cyclable de la Rivière-des-Prairies, entre les Arabes qui faisaient leur grillades, les enfants vietnamiens qui couraient partout, les quelques "de souche" qui jouaient au frisbee et les jeunes Jamaïcains qui fumaient un joint sous un saule pleureur, personne ne semblait accablée par une grave faute historique. Connaître l'histoire de son pays, c'est une chose. En faire un instrument politique, c'en est une autre.

Ce que M. Landry ne dit pas, c'est que son parti a transformé l'an dernier la fête de Dollard en Journée nationale des Patriotes par décret, de façon unilatérale et en sachant très bien que la décision ne faisait pas l'unanimité. M. Landry disait alors "répondre à une demande de nombreux citoyens qui cultivent le culte des Patriotes".

Voici comment, en novembre, il décrivait cette fête: "C'est un devoir de mémoire important. Les Patriotes ont été démocrates et ont contribué à instaurer la liberté au Québec, partiellement parce que le Québec n'est pas libre comme il souhaiterait l'être."

Comment voulez-vous que Jean Charest accepte de suivre Bernard Landry dans une fête aussi colorée politiquement? Comme l'immense majorité de ses concitoyens, M. Charest a plutôt choisi de passer du temps avec sa famille. La famille, vous vous souvenez, c'était LA priorité de Bernard Landry aux dernières élections.

vmarissa@lapresse.ca




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We're natural friends of U.S.: Charest

Lunch with Ambassador Cellucci. Differences over the war on Iraq don't mean Quebecers anti-American, premier says

ALLISON HANES
The Montréal Gazette Wednesday, May 21, 2003


A strong cultural identity makes it easier for Quebecers to be friends with Americans than it sometimes is for other Canadians, Premier Jean Charest said yesterday as U.S. Ambassador Paul Cellucci arrived in the provincial capital to accept his invitation to lunch.

While Quebecers dare to differ with Americans on issues such as the war in Iraq, Charest said they don't harbour much anti-American sentiment - which he attributes in large part to Quebecers' security in their language and cultural identity.

"There has always been comfort in our relationship," he said.

"We have not always shared the same level of anxiety that Canadians elsewhere in Canada have in their relationship with their American neighbours. Our language has always given us a certain ease."

Cellucci was the latest in a string of encounters the newly installed Quebec premier has arranged with world figures as part of his pro-active approach to international relations.

Charest met U.S. Secretary of State Colin Powell in New York City and played host to Bavarian Premier Edmund Stoiber this month; French Prime Minister Jean-Pierre Raffarin is to visit this week.

Charest and Cellucci discussed transport, security, softwood lumber, economic development and energy. But topping the agenda was an expression of friendship - of utmost importance now, given the chill between Ottawa and Washington.

Hundreds of thousands of peace-minded Quebecers poured into the streets in February and March to protest against the U.S.-led war on Iraq.

When the war erupted mid-election campaign, all Quebec's political leaders supported the Canadian government's position not to join the military action.

Charest said Quebec's strong pacifist movement "reflects our values but it's not an anti-American movement."

Relations between the administrations of Canadian Prime Minister Jean Chrétien and U.S. President George Bush hit an all-time low, but Cellucci - a frank critic of the Chrétien government throughout - said ties to Quebec remain strong.

"Even during the height of these anti-war protests ... Quebec remain(ed) very pro-American."

Cellucci said he paid little attention to one blatant expression of anti-Americanism: the booing of the U.S. anthem at an NHL game in Montreal.

"I was at the next game in Montreal, when Montreal played the Carolina Hurricanes, and there were cheers for both the Canadian national anthem and the United States's anthem," he said. "That didn't get reported in the papers back home, and that's unfortunate."

ahanes@thegazette.canwest.com




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Visite du premier ministre français à Ottawa et à Québec

L'économie est la priorité de Raffarin


LE DEVOIR mercredi 21 mai 2003


Québec - La visite au Québec du premier ministre de la France, Jean-Pierre Raffarin, se fera sous le signe de la coopération économique.

«Il y aura un volet économique important à cette visite, notamment parce que M. Raffarin participera à Futurallia, un événement qui regroupe plus de 800 petites et moyennes entreprises», a déclaré hier la vice-première ministre, Monique Gagnon-Tremblay.

L'importante délégation que dirigera M. Raffarin arrivera aujourd'hui à Ottawa, où il dînera en soirée avec le premier ministre Jean Chrétien. Il déjeunera demain à Ottawa avant de partir pour Québec en après-midi.

M. Raffarin sera accompagné de la ministre française de l'Industrie, Nicole Fontaine, du ministre de la Coopération et de la Francophonie, Pierre-André Wiltzer, et du ministre du Commerce extérieur, François Loos, mais aussi des gens d'affaires comme le président des Chambres françaises de commerce et d'industrie, Jean-François Bernardin, ou Thierry Merle, président du Groupe Thion, une multinationale fondée en 1843 et spécialisée dans les questions énergétiques.

M. Raffarin et la délégation qui l'accompagne participeront, en compagnie du premier ministre du Québec Jean Charest, à l'exposition Futurallia qui se tiendra au Centre des congrès de la Vieille Capitale. Il s'agit de la huitième édition de cette foire économique à laquelle 750 entreprises provenant de 20 pays sont inscrites. Futurallia a été créée en 1989 par la Chambre de commerce de la région de Vienne, en France. Une première édition hors France de l'événement s'est tenue à Sherbrooke en juin 2000 et y avait attiré quelque 635 entreprises.

En plus d'avoir différents entretiens et rencontres avec M. Charest, M. Raffarin rencontrera le maire de Québec, Jean-Paul L'Allier, et, samedi dans la métropole, celui de Montréal, Gérald Tremblay.

Des signatures d'accords commerciaux sont également prévues pendant le séjour du dirigeant français. M. Raffarin aura également vendredi un entretien privé avec le chef de l'opposition à l'Assemblée nationale, Bernard Landry.

MM. Charest et Raffarin se connaiLa presse française s'intéresse à la visite de Jean-Pierre Raffarin au Canada

Cette visite à Ottawa et Québec suscite un net intérêt dans la presse française, notamment parce qu'elle survient au moment où le gouvernement Raffarin est confronté à un vaste mouvement de grogne sociale autour de la réforme des retraites, de l'enseignement et de la fonction publique.

Depuis une semaine en France, mouvements de protestations et grèves se succèdent, notamment dans l'Éducation nationale. Pour faire face à cette crise, le ministre responsable du dossier, le philosophe Luc Ferry, qui devait signer à Québec un protocole sur l'Office franco-québécois pour la jeunesse, a été contraint de renoncer à faire le voyage.

Malgré cette situation très tendue, le premier ministre n'a jamais songé à annuler son voyage au Canada, a-t-on indiqué à Matignon. Au contraire, M. Raffarin pourrait trouver au Canada matière à réflexion sur quelques-uns des principaux défis qui attendent son gouvernement. Depuis plusieurs mois, la presse française présente régulièrement le Canada comme un exemple à suivre pour la France, que ce soit en matière de gestion des finances publiques, de réforme de l'État, de gouvernement «électronique» ou de régimes de retraite. Le Canada est une «boîte à idées», pouvait-on lire encore hier dans la presse. C'est aussi «le pays des réformes réussies», a écrit Le Figaro, l'endroit où on est parvenu à «mener d'importantes réformes de structure sans faire descendre la population dans les rues».




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Visite officielle sur fond de tension sociale :

Raffarin au Canada malgré la colère des Français


Le Soleil mercredi 21 mai 2003


Au moment où Jean-Pierre Raffarin, premier ministre français, mettra le pied en sol québécois, demain, des centaines de milliers d'enseignants descendront dans les rues de France pour crier leur colère. Une crise qui retient le ministre de l'Éducation dans l'Hexagone, mais qui n'empêche pas ses collègues de traverser l'Atlantique pour venir causer économie.

Cette visite de quatre jours, pendant laquelle il doit rencontrer les premiers ministres canadien et québécois, sera le premier séjour officiel de M. Raffarin sur le continent américain depuis son entrée en fonction il y a un an. L'événement coïncide avec la tenue à Québec du huitième Futuralia, un gigantesque forum de PME où sont attendus 1200 gens d'affaires de partout au monde.

Après sa rencontre avec Jean Chrétien aujourd'hui, M. Raffarin débarquera à Québec demain après-midi pour écrire un nouveau chapitre des relations France-Québec, un domaine intensément cultivé par le gouvernement péquiste sortant. Selon Frédéric Bastien, historien et auteur d'un livre sur Les Relations particulières entre les deux pays, l'occasion sera belle de jauger l'intérêt de Jean Charest à poursuivre dans la même voie.

À la lumière des actions de M. Charest depuis son élection comme premier ministre - visite à New York, invitation à Québec du ministre-président de Bavière, Edmund Stoiber, - , " il semble que M. Charest veuille poursuivre dans la même veine. Ce qui est certain cependant, c'est que M. Raffarin, lui, veut poursuivre ", a indiqué M. Bastien, qui rappelle que le Québec et l'Autorité palestinienne sont les deux seules entités n'ayant pas le statut de pays qui jouissent de réels privilèges diplomatiques avec la France.

Ainsi, le premier ministre français passera une seule journée à Ottawa et trois au Québec, pendant lesquelles il ira jusqu'à la résidence de M. Charest à North Hatley en Estrie. " Il va à Ottawa pour faire plaisir au gouvernement fédéral, pour ne pas qu'il prenne ombrage d'une visite qui se passerait exclusivement au Québec. Il y a une panoplie d'organismes et de structures qui font la substance des relations entre le Québec et la France que le Canada n'a pas ", explique M. Bastien.

Dans l'esprit de Futuralia, il semble que les discussions de MM. Charest et Raffarin auront une saveur plus économique que culturelle. Des annonces sont d'ailleurs prévues vendredi matin au Centre des congrès, sur le site même du forum commercial. Le premier ministre français rencontrera également les maires de Québec, Jean-Paul L'Allier, et de Montréal, Gérald Tremblay. En fin d'après-midi vendredi, M. Raffarin s'entretiendra avec son ancien homologue devenu chef de l'opposition, Bernard Landry.

autre journée de grève

Pendant ce temps en France, les fonctionnaires poursuivent leur mobilisation contre la réforme des retraites. La crise, ressentie particulièrement parmi les enseignants, a forcé le ministre de l'Éducation, Luc Ferry, à annuler sa visite au Canada, où il devait accompagner M. Raffarin. Diane Wilhelmy, sous-ministre québécoise aux Relations internationales, a indiqué hier que rien ne laissait présager une annulation de la part de M. Raffarin, ni des autres ministres participant au voyage.

Le premier ministre sera accompagné pour l'occasion de Nicole Fontaine (Industrie), François Loos (Commerce extérieur) et Pierre-André Wiltzer (Coopération et Francophonie). M. Ferry restera donc dans l'Hexagone pour tenter de juguler la crise qui y sévit, alors que des centaines de milliers de fonctionnaires s'opposent à la réforme des retraites et à la décentralisation.

Demain, les fonctionnaires tiendront une autre journée nationale de mobilisation, lire de grève générale. La dernière, qui a eu lieu lundi, a fait descendre quelque 500 000 personnes dans les rues de 70 villes de France, paralysant, entre autres, le système d'éducation du pays. Un climat de vives tensions sociales causé surtout par la volonté du gouvernement français d'allonger la durée du travail des fonctionnaires de 37,5 à 40 ans avant d'avoir droit à l'entièreté de leur pension de retraite.

Les professeurs sont particulièrement piqués au vif par la décision de M. Ferry de supprimer les surveillants et de décentraliser 100 000 salariés non enseignants, les conseillers en orientation par exemple. M.M.




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Le premier ministre Jean-Pierre Raffarin en visite officielle au pays

Le "miracle" canadien intéresse les Français

Gilles Toupin
La Presse mercredi 21 mai 2003


Ottawa - Comme au bon vieux temps des joueurs de hockey soviétiques qui venaient affronter les équipes canadiennes "pour apprendre", le premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, profitera de sa première visite officielle qui commence aujourd'hui au Canada pour tirer leçon du savoir-faire canadien en matière économique.

C'est en tout cas ce que disent aux journalistes des officiels français, affirmant que la performance économique du Canada, son déficit zéro, ses excédents budgétaires et sa stratégie de remboursement de la dette tiennent presque du miracle pour le gouvernement Raffarin.

C'est donc avec un certain empressement que Jean-Pierre Raffarin arrive à Ottawa cet après-midi pour entamer deux jours de discussions avec le premier ministre Jean Chrétien. Au menu, il y aura l'inévitable question irakienne et les rapports tendus qui persistent entre Paris et Washington depuis l'offensive de l'Oncle Sam hors du cadre de l'ONU contre Saddam Hussein. Il y aura aussi à l'ordre du jour des échanges sur toute la panoplie des problèmes liés au Proche-Orient, sur la question afghane, le bouclier antimissile américain, la Corée du Nord, le libre-échange avec l'Europe, sans compter un sujet cher aux deux chefs de gouvernement, celui de la diversité culturelle.

Mais le premier ministre français, qui sait le mécontentement de l'Union européenne face aux déficits budgétaires répétés de l'Hexagone, est surtout avide d'entendre de la bouche même de Jean Chrétien les recettes qu'il a adoptées depuis 1993 pour "remettre les livres en ordre", selon l'expression qu'aime bien utiliser le premier ministre canadien.

M. Raffarin arrive donc à Ottawa entouré d'une brochette de ministres à vocation économique, soit la ministre déléguée à l'Industrie, Nicole Fontaine, le ministre délégué au Commerce extérieur, François Loos, et le ministre délégué à la Coopération internationale et à la Francophonie, Pierre-André Wiltzer.

Le premier ministre français, qui s'éloigne de son pays pour quatre jours, ne sera pas sans passer quelque temps au téléphone pour suivre le déroulement des événements à domicile. Le gouvernement français fait face ces jours-ci à une fronde populaire importante, à des manifestations majeures, en raison de sa volonté de réformer les caisses de retraite et l'éducation nationale. Le gouvernement Raffarin veut en effet obliger ses citoyens à cotiser pendant 40 ans avant de pouvoir profiter du maximum de prestations de retraite. Encore là, M. Raffarin aura certainement beaucoup de questions à poser à M. Chrétien, dont le gouvernement a réussi à assurer la viabilité du Fonds de pension du Canada pour les 40 prochaines années.

Ce soir, le premier ministre offre un dîner en l'honneur de son invité français. Ce sera l'occasion pour les deux hommes de prendre la parole. Demain, ils consacreront quelques heures à des discussions bilatérales avant de participer à la signature de divers protocoles et à une conférence de presse. M. Raffarin s'envolera ensuite pour Québec.

"Ce sera une bonne visite", annonce à l'avance un officiel français, une visite où les vieilles querelles triangulaires Paris-Ottawa-Québec ne seront pas à l'ordre du jour. Du moins le croit-on fermement aussi bien à Ottawa qu'à Paris.




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Blanchet n'aurait pas droit au million qu'il réclame

Denis Lessard
La Presse mercredi 21 mai 2003


Québec - Selon le gouvernement de Jean Charest, le président de la Société générale de financement, Claude Blanchet, n'a pas droit aux avantages importants que lui a consentis le conseil d'administration de la société qu'il présidait.

Selon les informations obtenues par La Presse, le Conseil des ministres doit aujourd'hui décréter le remplacement de Claude Blanchet à la SGF et celui de Maurice Prud'homme à Investissement Québec. À la SGF, un vice-président assurera l'intérim, tandis qu'un nouveau patron sera choisi pour Investissement Québec.

À la Société générale de financement, on soulignait hier que M. Blanchet était toujours en discussion avec le gouvernement sur les termes de la résiliation de son contrat, mais au cabinet du premier ministre, ces tergiversations semblaient terminées. M. Blanchet avait des conditions bonifiées par son conseil d'administration, "mais ce n'est pas le conseil d'administration qui fixe les conditions de travail", a expliqué Christian Barette, l'attaché de presse de M. Charest. M. Blanchet peut espérer avoir grosso modo de 12 à 15 mois de salaire, soit entre 250 000 et 300 000 $ pour compenser la fin prématurée de son contrat.

"Le décret adopté par le gouvernement prévaut sur ce qui a été adopté au conseil d'administration de la SGF", tranche-t-on, convenant toutefois que les échanges entre André Dicaire, le premier fonctionnaire, et M. Blanchet se sont conclus hier. M. Blanchet n'aura pas le million auquel il prétendait avoir droit.

Depuis le début, dans l'entourage de Claude Blanchet, on fait valoir que, de tout temps, les présidents de la SGF voyaient fixées leurs conditions de travail par le conseil d'administration. Au gouvernement, on répond qu'il est vrai que dans le passé, les présidents de la SGF étaient choisis par le conseil "sous recommandation" du gouvernement. Or, ce ne fut pas le cas pour Claude Blanchet, le mari de Pauline Marois, nommé par le Conseil des ministres.

Au gouvernement comme à la SGF on refuse de spéculer sur les conséquences de cette décision. Le conseil d'administration de la SGF a aussi accordé à M. Blanchet des primes qui excèdent très largement ce qui était prévu au décret 145-2002 établissant les conditions de travail de M. Blanchet.

Le président de la SGF a déjà obtenu des bonus annuels équivalant à 96 % de son salaire. Or, le décret adopté au Conseil des ministres prévoit que ces primes ne devraient pas excéder 30 % de son salaire de base. Dans l'entourage de Claude Blanchet on soutient que le président de la SGF invoquait son "devoir de réserve" pour refuser de divulguer quoi que ce soit de ses conditions de travail, même si, normalement, de telles informations sont du domaine public.

À la SGF, on refusait aussi hier de préciser le niveau total de salaire obtenu par M. Blanchet au cours des dernières années. Et on refusait de préciser le niveau de son régime de retraite aussi bonifié par le conseil d'administration durant son mandat. Pour six ans de service public, M. Blanchet aurait droit à une rente annuelle d'au moins 100 000 $ si on se fie aux bonifications accordées par le conseil d'administration de la SGF à son président.

À Investissement Québec, on sait depuis la semaine dernière que Maurice Prud'homme sera délogé aujourd'hui. L'organisme, qui est aussi sous la responsabilité du ministre Michel Audet, fera l'objet de compressions importantes. Le programme FAIRE, où on engage 200 millions par année, fera les frais des économies importantes réclamées du ministère du Développement économique.

Le jeu de chaises musicales des sous-ministres sera décidé en partie aujourd'hui et annoncé vendredi. Dans la nouvelle donne, le sous-ministre aux Affaires intergouvernementales canadiennes, Gilbert Charland, sera affecté à d'autres responsabilités. Autre fonctionnaire étroitement associé au Parti québécois, Me Charles G. Grenier quittera son poste de secrétaire général associé à la législation.




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Un entretien avec Lucien Sève.

La confusion médiatique, selon Sève

Entretien réalisé par Lucien Degoy
L'Humanité du 21 mai 2003


Dans le dernier numéro de la revue de l'Observatoire des mouvements de la société, consacré au thème "Représentations mentales et médias", vous signez un article intitulé "Sur la décisive bataille de la représentation". Chaque mot de cette phrase fait sens et l'on a d'abord envie de vous demander pourquoi, pour qui s'inscrit l'impératif, l'urgence que vous évoquez de prendre (ou reprendre) la mesure du rôle des médias dans notre société ?

Lucien Sève. Je précise que, ne pouvant être présent lors de la journée d'étude de l'Observatoire des mouvements de la société, j'y ai contribué par une note écrite. Écrite au fil de la frappe, et en toute conscience de n'avoir pas de compétence particulière sur le sujet. Ce qui m'a décidé quand même à cette improvisation risquée, c'est l'acuité d'une contradiction dont le dépassement appelle à mes yeux tous les efforts, même maladroits - j'ai esquissé ce thème dans mon livre Commencer par les fins, et j'y tiens. Pour qui se propose de " transformer le monde ", la question de sa représentation est plus que jamais décisive ; or ce que nous faisons - en disant " nous ", j'ai ici en vue tous ceux, dans leur diversité, qui pensent et agissent pour cette transformation -, ce que nous faisons pour mettre en critique publique les représentations " immensément dominantes ", comme disait Lucien Bonnafé, m'apparaît - suis-je excessif ? -, très loin du compte. Carence d'intervention d'autant plus difficile à admettre que se fait beaucoup de travail, notamment sociologique, sur les représentations et les médias. C'est cette situation quelque peu obsédante qui m'a poussé à dire mon mot, en souhaitant qu'avec celui des autres participants il contribue à construire le début d'une phrase.

Je donne un exemple de ce qui attise ma vivacité de réaction. Étant, comme beaucoup, très attaché à l'existence d'une télévision publique, donc attentif à la manière dont elle s'acquitte de son mandat, je m'astreins à suivre autant que possible le journal de la 2 à treize et à vingt heures. Pour la sorte nombreuse de téléspectateurs à laquelle j'appartiens - disons : la gauche de la gauche -, cela revient à s'infliger quelque chose qui se situe souvent au-delà de la limite du respirable, tant ce à quoi nous tenons est ici pour une grande part et de façon chronique bafoué ou agressé. Par là cette chaîne publique, financée en partie par l'ensemble des citoyens, viole sans complexe un point crucial de déontologie : un enseignant qui dans sa classe se comporterait de façon systématique avec une partialité comparable sur des sujets aussi brûlants serait rappelé à l'ordre sur légitime plainte des familles.

Journal télévisé insupportable parce que partial, dites-vous. L'agression, ce serait d'abord une manière de traiter ou, plus exactement, de maltraiter le (la) politique ?

Lucien Sève. Sous des apparences parfois anodines, les choses vont au-delà même de la partialité du contenu. Il y aurait un livre à écrire rien que sur les formes que prend cette information politique : renfermée dans l'acception la plus bornée du politique, celle même qui est en crise ; triée et hiérarchisée selon des critères tenus dans l'ombre mais qui crèvent les yeux ; mise en mots de façon manipulatrice (ainsi un mouvement revendicatif ressortit aujourd'hui à la " grogne ") ; souvent concassée à un point absurde et parsemée dans un patchwork de faits divers principalement accablants, de sujets magazine d'une futilité parfois confondante, le sens de ce salmigondis à bien se mettre dans la tête étant dégagé en cas de besoin par l'interview choisie ou le commentaire inspiré... Conception délibérée - la même que celle des chaînes privées - et hautement délétère. Donc une bataille à mener vraiment en grand. Comment pouvons-nous ne pas faire davantage pour la mener ?

Bataille et représentation : vous liez les deux. N'est-ce pas courir le risque de réduire les spécificités des idées et des images à des procédures - soient-elles militantes ? Qu'est-ce qui fait finalement la particularité de la représentation médiatique par rapport à d'autres occurrences de l'idéologie ?

Lucien Sève. Il faut bien s'entendre sur ce qu'on appelle représentation. L'apport de Marx est ici crucial : les représentations sociales ne se réduisent pas du tout aux vues des individus, aux images médiatiques ni même aux idéologies élaborées. Elles sont à la base, comme le montre on ne peut mieux la thèse d'Isabelle Garo (1), des effets non de surface mais de structure d'un mode de production donné. Ce sont des apparences objectives (un peu comme les mirages dans l'ordre physique) sous-tendant nos constructions mentales subjectives. Par dessous notre vision des choses sociales, il y a la façon dont ces choses se donnent elles-mêmes à voir, en raison des rapports qui les produisent. Dans le capitalisme, le salaire a toutes les apparences de payer entièrement le travail fourni : l'extorsion de plus-value en devient invisible, et l'économie politique bourgeoise comme la conscience sociale commune restent captives d'une évidence illusoire, qui ne fait pas qu'abuser mais contribue fortement à la reproduction des rapports existants. Penser les représentations sociales à la lumière du matérialisme historique est donc de première importance pour ce qu'on appelle la " lutte idéologique ". On comprend mieux pourquoi on n'a aucune chance de venir à bout des représentations dominantes - du néolibéralisme au sexisme - en les traitant comme des préjugés que la propagation de la vérité suffirait à dissiper : malgré sa vérité scientifique, l'héliocentrisme ne nous empêche pas de continuer à voir tourner le Soleil.

L'idéologie, au sens où elle est le fait de la conscience mystifiée, est ainsi tissée d'images perçues mais non comprises. N'est-ce pas là le matériau de base de l'information politique dont je parlais ? Le rôle maléfique que jouent trop souvent les médias, et qui est leur apport propre, c'est de donner aux apparences sociales trompeuses, aux idéologies mystificatrices qui les systématisent, le faux-semblant supplémentaire d'être des vérités de fait - l'image télévisuelle, ou au contraire l'absence d'image, est ici décisive - quand ils pourraient, quand ils devraient nous fournir des éléments essentiels pour leur démontage critique. Là est leur lourde responsabilité. Détromper quant à la réalité sociale ne sera jamais simple. Mais les mêmes contradictions qui génèrent les illusions objectives les mettent aussi à mal dans les situations de crise, où l'apparence ordinaire se déchire pour un temps. Ainsi le licenciement boursier, qui scandalise à si juste titre tous ceux que la vison capitaliste des choses n'a pas complètement drogués, rend visible que ce qui fait courir le capital n'est pas du tout la production de biens utiles, contrairement à l'apparence ordinaire, mais la maximisation éperdue du taux de profit. Ce sont là des moments clés pour la bataille de la représentation. Où ce qui importe est de ne pas se laisser enfermer dans la dénonciation indignée, mais de déconstruire avec soin l'apparence qui vient de se dévoiler pour reconstruire intelligiblement le processus réel, et du même mouvement d'engager l'action visant à le transformer à partir des points faibles révélés. Bataille de pensée et de réalité ensemble : on ne détrompe jamais vraiment sans changer les choses qui trompent.

On comprend ce que vous entendez par " bataille ", et son pourquoi - le paraître médiatique. Mais en quel sens ce combat est-il " décisif " ?

Lucien Sève. J'entends par décisif ce qui, sans être fondamental, n'est pas moins susceptible de faire la décision à un niveau et à un moment donnés. Or la décision politique se joue bien plus encore qu'hier au niveau des représentations. De sorte qu'il n'y a pas de prise d'initiative et de responsabilité pertinente sans prise de conscience démystifiante - et réciproquement. Bien des gens croient par exemple que ce qui finance les retraites est non pas le travail présent des actifs mais le capital anciennement constitué par les cotisations. Les voilà donc résignés d'avance à l'idée que la seule solution de ce problème, qu'on ne cesse de nous présenter en termes purement démographiques, serait de capitaliser davantage tout en touchant moins, sans rien voir du rôle déterminant qu'ont en réalité les niveaux de l'emploi, des salaires, de la productivité réelle du travail. Cette cécité désarmante traduit une illusion bien plus redoutable encore : ce qui crée la richesse sociale, ce serait non pas le travail mais l'argent - illusion nourrie par l'omniprésence du capital porteur d'intérêts, où se trouve poussé à son comble le fétichisme de la marchandise. La croyance répandue à cette absurdité représente un recul désastreux de la culture publique, lié à cette défaite historique qu'a été la déconstruction de la classe ouvrière par le capital. Aujourd'hui, l'anthropologie scientifique elle-même, à grand renfort de recherches sur les singes, répand cette fable que le " propre de l'homme " résiderait dans le seul langage, nul rôle n'étant reconnu au travail... C'est dire l'ampleur des batailles de la représentation à mener.

Vous dites à ce propos, c'est l'un des axes de votre réflexion, que les communistes, voire plus généralement les combattants de l'émancipation humaine, ont désastreusement confondu intervention politique et dénonciation des contenus de représentation dominants ?

Lucien Sève. Personne n'a qualité pour donner des leçons, mais les communistes, quant à eux, ne doivent pas oublier, ou doivent apprendre, qu'ils en ont reçu de rudes en la matière. Militant du PCF, j'ai été marqué par notre si malencontreuse campagne sur le thème " Libérez l'information ! ", au tournant des années 1970 et 1980. Dans le contexte d'une lutte politique acharnée pour ou contre un tournant vraiment à gauche de la France, les médias chargeaient à fond les communistes, et sans se montrer regardants sur les moyens. À quoi nous avons réagi en chargeant à fond les médias... J'ai de vifs souvenirs de congrès du PCF où étaient hués en bloc les journalistes qui y assistaient, comme si l'anticommunisme ne venait pas de bien plus profond qu'eux. S'exprimait là, en fait, une vraie retombée en deçà de la conception marxienne de la représentation, vers l'illusion idéaliste que l'idéologie serait purement fabriquée par l'adversaire de classe. Je n'absous rien de comportements médiatiques indéfendables à notre égard. Je dis seulement que, dans ces circonstances de crise, il aurait fallu savoir calmement montrer quelle réalité politique effective, puissamment déformée par une conjoncture de classe et son extrême tension dont nous ne pouvions être nous-mêmes indemnes, trahissait cette véhémence anticommuniste, fantasmagorie emprisonnant la conscience de la plupart des journalistes. Au lieu de quoi notre campagne étroitement ciblée sur les médias revenait à prendre tous les journalistes pour des gens percevant la réalité comme nous mais mentant sur ordre par intérêt - attitude désastreuse à leur égard, et qui a laissé des traces. La faute est lourde de n'être jamais revenus de façon publiquement critique sur cette campagne. De tels silences se paient cher : une autocritique évitée, c'est toujours tôt ou tard une carence inévitable. J'ai tendance à penser que c'est faute d'avoir tiré au clair cette question de fond qu'aujourd'hui encore nous, communistes - mais nous ne sommes pas les seuls -, ne savons pas bien comment engager en grand l'essentielle bataille de la représentation, incluant sans s'y réduire la question brûlante des médias.

Vous notez aussi l'urgence d'une réflexion sur les contenus de la publicité. Pourquoi le philosophe devrait-il particulièrement interroger ces formes-là de représentation ? D'aucuns assurent que la publicité est " accomplissement " de la philosophie (2). Pour vous, elle est le symptôme, sinon l'archétype, du pouvoir ?

Lucien Sève. La publicité - je dis là une chose banale - fait bien plus qu'utiliser du dehors des médias comme la télévision : elle tend à les coloniser du dedans. De façon générale, si le capital investit à l'échelle mondiale des sommes colossales dans la publicité - mille milliards de dollars par an, sauf erreur, une somme comparable au total des budgets militaires -, la raison va bien au-delà de la concurrence entre firmes : est en jeu la maximisation du taux de profit pour l'ensemble des marques. Alors que l'activité marchande classique adaptait l'offre à la demande solvable, la publicité du capital financiarisé s'efforce de plus en plus d'adapter la demande à l'offre rentable. Le fameux " Parce que je le vaux bien ! " pourrait être la devise de cette formidable inversion des rapports entre personne et chose, perspicacement saisie par Marx comme essentielle au capitalisme (sans oublier la réciproque : nous disons bien la marchandisation universelle de l'humain, mais montrons-nous assez l'autre face de la même médaille, la personnification universelle du capital, qui égare tant de consciences ?). Et n'est-ce pas justement cette logique qui s'empare de toute la prestation médiatique cancérisée par la pub en liant comme jamais représentation mystifiée et incitation mystifiante ? Le discours audiovisuel, avec son éthique démocratique minimale, glisse sans cesse sous son faire-savoir un faire-vouloir implicite et d'autant plus suggestif. Délinquance ? Votez sécuritaire. Retraites ? Choisissez les fonds de pension et les crans de ceinture. Guerre d'Irak ? Bush a gagné, acceptons d'être " punis " et de " payer " pour avoir choisi la paix et le droit international... Nous n'aurons pas de chaînes publiques au discours désaliéné et désaliénant sans leur assurer un mode de financement qui les émancipe entièrement des logiques pourries induites par la publicité.

Dès lors que ce faire-vouloir se substitue au faire-savoir, il y a, dites-vous, dissimulation de la composition économique du message. Mais ce message épuise-t-il toutes les dimensions de la publicité, notamment son effet esthétique ? Comme sujet de création, objet d'humour, ne concourt-elle pas à une certaine critique de notre société ?

Lucien Sève. Compte tenu du nombre de créatifs talentueux et cher payés qui ouvrent pour les annonceurs, il va de soi que les spots publicitaires peuvent faire montre d'imagination, voire d'humour ou de poésie. Le contraste n'en est que plus poignant entre cette débauche de créativité et le caractère en général dérisoire, parfois pire, de son objet. Est-ce vraiment une chose normale que tant de milliards aillent sans notre aveu à une activité aussi stérile au lieu d'alimenter la recherche scientifique, la création artistique, l'invention sociale, où les talents seraient tellement mieux employés ? J'avoue que le fantastique gâchis de ressources qu'est en soi la pub me gâche d'avance son éventuel humour, et sa rare poésie parvient mal à me faire oublier la brutalité des appétits qu'elle sert. Mais il y a bien davantage. Ce que l'envahissement sans frein de la publicité opère sous ses dehors ludiques ne porte pas à l'insouciance. Pour régir nos achats, elle ne tend à rien de moins qu'à nous régir nous-mêmes. Dans son roman 99 francs, l'ex-publicitaire Frédéric Beigbeder, évoquant la formule connue des tortionnaires : " Nous avons les moyens de vous faire parler ", montre comment celle de la publicité, sans violence apparente, en est en fait toute proche : " Nous avons les moyens de vous faire vouloir ". Une analyse serrée de ses formes et contenus révélerait quelles drogues psychiques nous sont administrées jour après jour. Je pense qu'on y trouverait, à la rubrique des hautes doses, l'asservissement général des goûts à des modèles plus ou moins absurdes dits " tendance ", la jobardise à accepter les pires niaiseries, la pornographication, si je puis inventer ce terme, des rapports humains, récemment des formes rampantes de sadisme social extrêmement préoccupantes. Ici aussi je nous voudrais beaucoup plus réactifs.

Précisément, pour le téléspectateur livré à la solitude du petit écran, mais s'efforçant néanmoins de distinguer le faire-vouloir du faire-savoir, comment s'orienter ? Que peut-il faire ?

Lucien Sève. Il y a des gens bien plus qualifiés que moi pour répondre, et on est heureux d'apprendre d'eux lorsque l'Humanité leur donne la parole. Quant à moi, je dirai seulement à quoi je rêve, dans l'optique communiste qui est la mienne. Mais, pour me faire comprendre, je dois préciser d'abord où réside à mon sens la difficulté principale.

Ce qu'on appelle " le quatrième pouvoir " s'est formé, pour autant que je sache, à travers un mixte d'autonomie - la fameuse indépendance de la presse, que notre vision fantasmée de naguère méconnaissait alors qu'elle garde une certaine réalité - et d'hétéronomie : la dépendance originelle envers l'argent, énormément accrue avec la formation d'empires médiatiques. Le résultat est que jamais ne s'est formé de contrôle démocratique d'un tel pouvoir : rien d'équivalent au suffrage universel et à l'activité parlementaire dans la vie politique, à l'élection des juges et au jury populaire en matière de justice, au droit prud'homal et à l'activité syndicale face au capital. Le rapport des médias avec leur public est de fondation d'un rapport purement marchand - la vente du journal - aujourd'hui agrandi aux proportions colossales de l'Audimat, qui n'assure pas le moindre contrôle des usagers, puisqu'il met strictement sur le même plan écoute critique et consommation naïve. D'où l'aliénation qui place la représentation médiatique globale aussi loin de notre portée que peut l'être la haute stratégie d'entreprise pour le salarié.

C'est ce clivage terrible que devrait travailler à résorber une démarche collective partant de tout ce qui existe - d'un mouvement critique comme ACRIMED aux télés associatives -, se nourrissant de tout ce qui se pense - la bibliographie est énorme - et surtout, surtout, se construisant avec le monde des journalistes eux-mêmes, monde certes très hétérogène mais en pleine évolution et interrogation. Au sein de France 2, une émission comme J'ai rendez-vous avec vous, de Rachid Arhab, ne témoigne-t-elle pas qu'est ressentie la carence de démocratie plurielle ? Il faut faire monter la mise en débat public des procédures médiatiques dominantes, l'interpellation des directions et des propriétaires, la prise de conscience de la société tout entière : va-t-on longtemps encore subir cet intolérable traitement de la représentation sociale ? Animant cette bataille, je rêve d'un réseau au vrai sens novateur du mot, favorisant partout l'initiative. Je rêve d'un mouvement social-culturel-politique capable de poser en grand toutes les questions de la représentation, jusqu'à celles de sa base ultime, les rapports de production, et donc jusqu'à l'exigence d'un changement social allant à la racine des choses. Le communisme comme mouvement au présent ne dépassera jamais l'exploitation ni ne fera dépérir l'État sans désaliéner la conscience sociale. Elle en a grand besoin.

Entretien réalisé par

Lucien Degoy

(1) Voir Isabelle Garo, Marx, une critique de la philosophie, Éditions du Seuil, 2000. 332 pages, 8,50 euros.

(2) Voir Dominique Quessada, l'Esclavemaître, Éditions Verticales, 2002. 522 pages, 24 euros.

Article paru dans l'édition du 21 mai 2003.




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Mondialisation du capital et militarisme : les interelations

Par Claude Serfati. Chercheur, spécialiste de l'économie d'armement
paru dans le bulletin D'ATTAC, avril 2003.


L'objet de ce texte est de préciser mon point de vue sur quelques relations qui existent entre la mondialisation du capital et le développement du militarisme et de mettre ainsi en perspective la nouvelle étape - la "guerre sans limites" - qui s'est ouverte en ce début de siècle. Après avoir atteint des niveaux stratosphériques au cours des années quatre-vingts (plus de 50% de hausse), les dépenses militaires mondiales ont massivement baissé de la fin de la décennie 80 à la fin des années 90. Ensuite, un cycle de hausse de dépenses militaires s'est de nouveau mis en route : entre 1998 et 2001, les dépenses militaires mondiales ont augmenté de 7% en dollars constants (source : SIPRI). Ces données ne prennent pas en compte l'évolution des budgets militaires depuis le 11 septembre 2001[1]. Le début du siècle ouvre une ère d'accroissement considérable et assez général d'augmentation des dépenses militaires. En France, dans l'indifférence presque générale, les parlementaires ont voté à l'automne 2002 une loi de programmation militaire (2003-2008) qui prévoit une augmentation des dépenses d'équipement (d'un montant moyen de 14,84 milliards d'euros 2003 par an entre 2003 et 2008 contre 12,27 en 2001, soit une augmentation de 20+%) .

L'hypothèse qui est proposée dans cette note est que l'humanité est aujourd'hui confrontée aux plus graves dangers, au sens où des fractions entières de la population mondiale sont confrontées à la question de leur simple survie et de leur reproduction. Ce ne sont plus les populations vivant "aux marges" qui sont concernées, mais des pays considérés dans les décennies passées comme des économies émergentes, ainsi que l'atteste le sort des populations d'Argentine au terme d'une décennie de politique néolibérale. ATTAC prend au sérieux et combat avec obstination les conséquences pour les populations du sud de la généralisation des droits de propriété, qui incluent désormais ceux portant sur les processus du vivant. Il est de la plus haute importance de considérer dans ce contexte général la machine infernale, technologiquement perfectionnée et politiquement brutale, que l'Administration Bush a mise en place.

La décision de guerre contre l'Irak ne peut être seulement imputée à un "clan" irresponsable et intégriste religieux. Certes, l'équipe présidentielle a été épurée de ses éléments les plus "modérés" qui appartenaient à l'équipe de Bush père. Certes les attentats du 11 septembre 2001 ont donné des marges de manouvre inespérées à G.W. Bush pour mener à bien son programme. Il reste que le programme de "guerre sans limites" doit être compris comme le produit complexe de différentes facteurs. J'en recense trois qui me paraissent essentiels et complémentaires :

- une hégémonie sans doute sans égale dans l'histoire des derniers siècles[2]. La politique de Bush a provoqué un changement d'échelle dans des processus de militarisation et d'interventions militaires qui étaient déjà en cours dans la décennie quatre-vingt dix ;

- l'existence d'un système militaro-industriel qui s'est durablement enraciné dans les décennies d'après-guerre et a connu au cours de la décennie quatre-vingt-dix une régénération substantielle, en particulier grâce à son alliance plus resserrée avec les organisations du capital financier (les "marchés financiers") ;

- les contradictions d'un régime d'accumulation fondé sur des politiques néolibérales et l'extension de la mise en ouvre de "marchés" . Derrière ce terme transformé en concept mais en réalité amorphe, il faut précisément entendre aujourd'hui l'imposition de droits de propriété du capital rentier qui ont provoqué la dévastation de nombreux territoires et fini par entraîner l'économie américaine dans la crise bien avant les attentats du 11 septembre 2001 (l'entrée en récession selon les indicateurs officiels date du 3° trimestre 2000 et certains "fondamentaux" suggèrent que le retournement se situerait en fait vers 1997) .

Compte tenu de l'objet de cette note, il n'est pas nécessaire de détailler le contenu de ces trois points[3]. Prenons les brièvement dans cet ordre ces trois catégories de facteurs pour en montrer quelques enjeux pour la réflexion du d'ATTAC. Concernant les dimensions géopolitiques, il est relativement aisé, singulièrement en France, de faire partager cette idée d'hégémonie des Etats-Unis. La qualification d'"empire" - qui dans un autre cadre analytique, pourrait être assez proche d'un super- (ou mono- ?) impérialisme - est-elle la plus appropriée ? La discussion pourrait sembler un peu superflue, elle peut toutefois sous certaines conditions porter des conséquences quant aux orientations d'ATTAC. Quelle est, par exemple, la place des autres grands pays, et particulièrement de la France dans la configuration géopolitique actuelle ? Où situer l'action des ONG, d'ATTAC contre la militarisation et les guerres qui déchirent l'Afrique et exterminent leur population ? Quelle est la relation entre ces drames et la "Franceafrique" qui constitue un trait permanent de la diplomatie, de l'économie et de la politique de la France?

Le rôle des système militaro-industriels dans la militarisation de la planète au cours des décennies passées est très important. Pour des raisons évidentes, le système militaro-industriel américain occupe une place déterminante. Il détient une puissance qui a peu à voir avec celle qui a pu être véhiculée dans le passé par l'image des "marchands de canons". Les mécanismes économiques et politiques propres aux décennies d'après-guerre l'ont durablement enraciné dans l'économie et la société des Etats-Unis. Au cours de cette période, le système militaro-industriel américain a fortement influencé certaines trajectoires technologiques qui ont donné naissance à des industries civiles majeures (aéronautique, espace, électronique au sens large) . Sa régénération au cours des années quatre-vingt dix a fortement contribué au processus de militarisation dont on voit aujourd'hui un résultat dramatique (nullement son terme) .Le rôle central joué par les technologies de l'information et de la communication (TIC) dans la suprématie militaire et sécuritaire[4], dans le contexte de l'éclatement de la "bulle internet", facilite l'émergence d'un "complexe militaro-sécuritaire" dans l'économie et la société américaine, et pourraient lui donner une position encore plus centrale que occupée par le "complexe militaro-industriel" pendant les décennies de "guerre froide".

L'économie politique de la mondialisation et les désastres auxquels, dans la décennie quatre-vingt-dix, elle a tour à tour ou simultanément conduit la plupart des régions de la planète fait l'objet d'un large accord au sein d'ATTAC. En même temps, on sous-estime trop souvent en France l'ampleur des contradictions et difficultés qui assaillent aujourd'hui l'économie américaine. La récession ne montre aucun signe de terminaison, les déficits commerciaux[5] et budgétaires ont augmenté dans des proportions considérables en 2002, sans parler de la crise de confiance dans le système financier et de retraite par capitalisation. Dans ces conditions, le nouveau plan d'augmentation des dépenses militaires et de réduction massive des impôts (décembre 2002) pour la minorité la plus riche et rentière a conduit Business Week à titrer son dossier : "Guerre de classes ?" (20 janvier 2003) . Aucune sympathie pour "ceux d'en bas", mais la sentiment inquiet, pour ne pas dire la certitude, que ce programme, qui est en fait un programme de tentative de relance des "marchés financiers" (et d'offensive contre les classes et groupes exploités) et bien sûr de "guerre sans limite" risque de conduire à la catastrophe[6].

L'interaction ainsi que la hiérarchisation de ces trois facteurs qui viennent d'être mentionnés sont elles-mêmes un objet de débat. Comment des forces compulsives qui nourrissent le militarisme et les guerres[7] se fraient une voie et finissent par s'imposer dans certaines configurations historiques et institutionnelles doit être analysé avec soin. Certes, nous savons que l'association du libre-échange et de la paix, antienne de la théorie économique dominante, est démentie par l'histoire des deux derniers siècles, et que la mondialisation (du capital) loin d'être "heureuse" et "pacifique" - requiert un bras armé.

Cependant, une nouvelle étape s'est ouverte à la fin du siècle précédent, avec une interaction plus étroite entre la mondialisation du capital et la guerre et le militarisme. L'impasse à laquelle conduit la domination du capital rentier et qui est désormais perceptible même aux Etats-Unis renforce la recherche de solutions dans lesquelles la préservation des intérêts des élites politiques et des classes dominantes est assurée directement par la force. Cette stratégie n'est pas "soutenable", non seulement de la part de ceux qui en sont les victimes, mais également du point de vue de ceux qui cherchent une alternative du côté du fonctionnement pacifique ("civilisé"?) du capitalisme. La posture de l'Administration Bush suscite en retour la recherche d'une autre forme de "gouvernance globale" que celle qui, depuis plus de dix ans, a associé le néolibéralisme, la domination sans fard de la finance, et la militarisation accrue. Cette recherche va être exacerbée par l'attitude des dirigeants des Etats-Unis vis-à-vis de l'ONU dans la guerre contre l'Irak, qui élève à un degré supplémentaire le comportement agressif qu'ils adoptent depuis plusieurs années face à de nombreux traités internationaux.

La discussion et l'élaboration sont d'autant plus nécessaires aujourd'hui que la guerre en Irak mobilise à juste titre l'attention et suscite à juste titre la recherche d'explications, elle ne doit toutefois pas "surdéterminer" l'analyse des relations qui se sont construites depuis deux décennies entre la mondialisation dominée par le capital rentier et le militarisme. Un travail de fond de la part d'ATTAC est nécessaire qui va totalement de pair avec une prise de position et un engagement contre la guerre en Irak[8].

Je soulignerai ici seulement quelques points sur lequel un travail de réflexion me paraît utile.

- Les questions de défense et d'armement de l'Europe. Elles incluent la transformation des systèmes militaro-industriels des Etats-Unis et des quelques pays majeurs de l'Union européenne[9] depuis la dernière décennie. Ici est posée la question de la "transatlantisation" - terme bien plus adéquat que "globalisation" - des industries d'armement. L'industrie d'armement est confrontée à des enjeux que connaissent les autres industries : rôle des "marchés financiers" dans les restructurations transatlantiques, la privatisation croissante des activités industrielles, mais également de la défense proprement dite (maintenance des matériels, milices privées, etc) , les "gouvernements d'entreprise" des grands groupes de l'armement.

En même temps, les initiatives visant à unifier les industries d'armement européennes (dans des groupes européens, tels qu'EADS) et harmoniser les marchés de l'armement européen, les procédures de commandes publiques d'armes, etc. se multiplient depuis quelques années et donnent lieu à la mise en place d'institutions nouvelles[10]. Quelle est l'articulation entre ces transformations industrielles et les orientations de la politique européenne, de sécurité et de défense (PESD) ? Celle-ci navigue entre les souverainetés nationales et les références au rôle irremplaçable de l'OTAN inlassablement mentionnées dans les textes officiels y compris dans le rapport du groupe "Défense" de la Convention sur l'avenir de l'Europe[11]. Bien évidemment ces questions prennent un tour plus dramatique encore avec l'élargissement de l'UE et la satellisation de certains pays de l'est par les Etats-Unis.

- Les relations entre les processus de mondialisation dominée par la finance et le militarisme. C'est une évidence que le militarisme nourrit les guerres. Pour l'essentiel, les industries d'armement sont au nord et les guerres sont au "sud" . Celles-ci sont trop souvent abusivement qualifiées de "guerres ethniques". J'ai tenté de montrer que les guerres en Afrique, qui ont pour corollaire l'essor d'une économie de la prédation sont à la fois une conséquence et une composante de la mondialisation. Une conséquence puisque l'implosion des appareils étatiques (en particulier sous le poids des politiques néolibérales) fait de l'économie de la prédation des ressources naturelles, organisées et contrôlées par des appareils d'Etat rivaux ou non, un mode d'existence désormais courant. Les guerres sont également une composante de la mondialisation : l'extraction des ressources naturelles par les groupes multinationaux et le "recyclage" des flux de revenus de l'économie de la prédation sur les marchés internationaux continuent pendant les guerres, ils participent à l'économie mondiale dans sa face qui n'est même pas cachée.

Le chaos produit dans de nombreuses régions a désormais pour corollaire les propositions de redonner de la vigueur à un "impérialisme néo-libéral" proposé par de nombreux spécialistes, dont le contenu serait le retour de "mandats" , visant à ce qui dans les documents officiels américains est appelé par antiphrase la "construction des nations" (nation-building) [12]. Le "remodelage" (reshaping) du Moyen-orient annoncé par Powell, qui commence par le dépeçage de l'Irak, s'inscrit dans le cadre de cette politique. Mais l'impérialisme néolibéral passe également par la proposition que la "communauté internationale" (l'ONU) assume la tutelle des pays qui sont aujourd'hui en situation de détresse économique et frappés par une implosion sociale. Une première illustration de cette position se trouve dans la proposition qui est faite aujourd'hui - c'est-à-dire en pleine guerre menée par les Etats-Unis - que les Nations-Unies devront être associés à la reconstruction de l'Irak.

- Dans la doctrine de sécurité nationale des Etats-Unis rappelée par l'Administration Bush en septembre 2202, il n'est pas seulement mentionné la doctrine de la "guerre préventive" ce qui est désormais bien connu. Il est aussi affirmé que "la paix, la démocratie, la liberté des marchés, le libre-échange" doivent être défendus comme des "valeurs non négociables de la dignité humaine" . Ce qui signifie qu'elles sont bien sûr justiciables d'une défense militaire. Sur ces questions, le continent latino-américain sera dans les mois qui viennent, plus encore que dans le passé récent un lieu déterminant où sera posée la question de la relation entre la mondialisation et la "guerre sans limites". L'articulation entre l'extension des "marchés" (en particulier par la création de la ZLEA en 2005) et la posture militaire des Administrations américaines (dont le "Plan Colombie" est un des emblèmes) éclaire sur la relation de l'économie au militaire.

Claude Serfati