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ACTUALITÉ

Les invasions thérapeutiques

Michel Venne
LE DEVOIR lundi 26 mai 2003


Qu'est-ce qui plaît dans Les Invasions barbares? Ce sont les émotions. Tous les chroniqueurs de cinéma l'ont fait remarquer. Rire, pleurer, réfléchir un peu, mais pas trop, au sens de la vie, de la mort, de l'amour filial et de Dieu. C'est un film qui plaît, parce qu'il fait du bien. Il bouleverse mais sans déchirer. Il conteste mais sans remettre en question notre mode de vie. Il nourrit la bonne conscience, celle d'être capable d'auto-critique sans pour autant devoir renoncer au bien-être, notion devenue capitale dans la vie d'aujourd'hui et qui est au coeur du film acclamé et primé à Cannes.

L'anecdote autour de laquelle est bâtie l'oeuvre de Denys Arcand est l'agitation d'un fils qui veut adoucir les derniers jours de son père souffrant. Rémy, quant à lui, recherche moins le confort physique que le réconfort moral. Certes, il n'exprime aucun regret pour la vie qu'il a vécue et dont il a tellement joui. Sauf un, qui est capital, celui de n'avoir pas réussi à y trouver et à y donner un sens. Il ne demande pardon à personne. Mais le film est une lente confession, sur la médiocrité de ses aventures sexuelles et de sa production intellectuelle, mais aussi sur les turpitudes du monde qu'il lègue : la république des satisfaits vivant, à Rome ou ailleurs, de la générosité des fonds publics; la financiarisation de l'économie; l'effondrement de la famille et du couple; les ravages de la drogue.

Mais ses péchés, qu'il n'admet pas, lui seront malgré lui pardonnés. Il pourra mourir en paix. Son fils, qui l'accusait d'avoir ruiné sa vie, celle de sa soeur et celle de sa mère, lui donne l'absolution avant l'overdose fatale. «Je t'aime», lui dit-il enfin. Sa fille le rassure quant à elle, dans un ultime message transmis par satellite, sur la capacité de ses enfants de tirer leur épingle du jeu. Tandis que Louise, son ex-femme, en dépit des trahisons, la déception, l'échec, le conforte dans le fait qu'il est resté l'homme de sa vie. «Dis seulement une parole et je serai guéri.»

Société thérapeutique dans laquelle l'hôpital a succédé au parlement et à la cathédrale. À l'homme politique, religieux ou économique, figures de proue du monde ancien, a succédé l'homme psychologique qui accorde peu d'importance aux affaires publiques et est né pour être contenté, mû non plus par la raison mais par l'instinct, l'inconscient et l'émotion.

Dans Les Invasions barbares, la religion est elle-même évoquée comme une thérapeutique rédemptrice par la spiritualité et la foi en «quelqu'un qui existe pour nous pardonner», s'il est vrai que le monde est une suite d'horreurs. Mais aucunement comme un trait d'identité ni comme un engagement envers les autres, ses frères, ses semblables, pour la transformation du monde.

Il reste des Invasions barbares tout de même un déplaisir. C'est un vide. Le sentiment que l'inconscience ou plutôt le désir d'innocence de la bien nommée (par François Ricard) génération lyrique persiste dans les générations suivantes. Et qu'en conséquence les problèmes évoqués dans le film ne sont pas près de se résorber, malgré la volonté affirmée par les enfants de ne pas reproduire la vie de leurs parents.

Le film nous présente une double impasse : celle du système collectif, représentée par l'encombrement des corridors de l'hôpital; celle du repli dans l'individualisme, l'argent et la fuite dans des paradis perdus. Aucune des deux voies ne paraît satisfaisante, ni à Rémy, revenu de tous les «ismes» de sa jeunesse, ni à Sébastien qui, retournant vers Londres, regarde, hargard, par le hublot de l'avion, un horizon invisible.

Le déplaisir est ici étalé. N'y aurait-il aucune place pour l'utopie dans cette société perdue ? N'y a-t-il que des barbares capables d'envahir le monde ? Il n'y a pourtant qu'à ouvrir les yeux pour voir d'innombrables initiatives qui ne relèvent ni de l'État centralisé, bien que souvent avec son aide, ni de l'individualisme triomphant, mais s'appuyant sur le ressort individuel, et qui rendent les gens heureux. Ces réussites, que l'on voit dans les organisations culturelles et communautaires, les coopératives, un grand nombre d'entreprises, dans des écoles, des petites fermes ou des laboratoires, s'appuient sur le lien social, la solidarité et la reconnaissance mutuelle.

Nous parlons ici de tout ce qui forme le politique, la vie en société, dont le film de Denys Arcand est exempt, sauf pour le dénigrer par la caricature du système de santé et du syndicalisme. La génération lyrique, habituée de voir ses besoins et ses désirs satisfaits sinon devancés, n'a jamais eu à mener de combat. C'est pourtant le propre de la vie. Tout ne s'achète pas. Et rien n'est jamais acquis. Ce sont les rapports de force qui mènent le monde et par les alliances avec d'autres qu'on les bâtit, pas par la thérapie.

D'autres révéleront un jour ces voies de sortie d'une impasse qui existe surtout dans l'esprit de ceux qui semblent s'y complaire.

Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.

vennem@fides.qc.ca




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Les Invasions barbares loses out, but actress and writer get jury nod

Prize at world's top film competition catapults young star to global notice. Powerful Miramax picks up movie

BRENDAN KELLY
The Montréal Gazette 26.5.2003


Radio reports yesterday talked of disappointment in the Les Invasions barbares camp because the Denys Arcand film did not win the coveted Palme d'or at Cannes.

But there was nothing remotely resembling disappointment in the excited voice of Les Invasions barbares star Marie-Josée Croze as she talked about winning as best actress at the world's most prestigious film festival.

The sequel to Arcand's 1987 hit Le Déclin de l'empire américain didn't take home top prize, but the film won two major awards, a first for a Quebec production.

Writer-director Arcand won for best screenplay for his witty, emotionally wrenching script about aging, mortality, the generation gap between baby boomers and their offspring, and Quebec's decaying health-care system.

Croze won for her portrayal of a heroin addict with a heart of gold. Her win is particularly notable given that she bested Hollywood diva Nicole Kidman, who was widely touted as the likely winner for her lead role in Lars von Trier's controversial Dogville.

Croze, 33, said yesterday that Kidman was probably surprised to lose to a Québécoise actor who was - until now -- little known outside Canada. Croze herself was in a state of shock.

"I don't know why I won," Croze said. "I never imagined this. I thought it would be more likely that Rémy Girard or Stéphane Rousseau would win. I don't even have all that much screen time in the film. It's really a supporting role."

Croze hasn't starred in many films but she seems to have knack for snaring attention-grabbing roles, most notably in the Quebec art-house hit Maelström and Atom Egoyan's Ararat. Winning as best actress at Cannes will propel Croze to another level globally, but she was reluctant to predict how it would affect her career.

"I don't have a career plan," Croze said. "It will give me more visibility in other countries and that's fun because then I'll have more opportunities to do different kinds of films. But I want to get roles because of my talent not because of some prestigious prize that I've won."

The win is a major coup for Croze, said Patrick Roy, senior vice-president at Alliance Atlantis Vivafilm, the film's distributor. "She has the third most important role in terms of time onscreen, but she's so good," said Roy. "I call her the 'junkie lumineuse.' "

Croze plays Nathalie, the daughter of Diane (Louise Portal), who supplies heroin to the dying Rémy (Girard) in order to ease his pain. Unlike most on-screen portrayals of heroin addicts, Croze plays Nathalie as an intelligent, thoughtful, sensitive woman, not some crazed drug-fiend.

The last Quebecer to win as best actress at the Cannes film festival was Monique Mercure, who took the honours on the Croisette in 1977 for J.A. Martin photographe. In the history of Cannes, only two other Quebec films have nabbed important awards, with Michel Brault winning as best director in 1975 for Les Ordres and Arcand's Jésus de Montréal taking the jury prize in 1989.

Les Invasions barbares producer Denise Robert was excited about the two awards but she was just as thrilled to announce that the French-language film has been sold to U.S. film powerhouse Miramax Films.

It is the first time Miramax - whose previous hits include Oscar winners Life Is Beautiful and Chicago - has acquired a Quebec film. Robert said Miramax boss Harvey Weinstein adored the Arcand film.

"We're leaving Cannes with some great things," Robert said. "We have prizes from the jury, a great reaction from the public here, and the support of Harvey Weinstein. We're ecstatic. To have touched the hearts of so many people, for us, that's something so terrific."

Even prior to the awards yesterday, the hype from Cannes was helping Les Invasions barbares at the box office here. Ticket sales were up 90 per cent this weekend, the film's third weekend in theatres, and it has already crossed the $2-million mark at the box office.

Quebec producer Nicole Robert (Quebec-Montreal) said it was a great year at Cannes for Quebec film thanks to Les Invasions barbares, and the two other homegrown Cannes entries, the dark working-class drama 20h17 rue Darling and the comedy La Grande séduction.

"It shows that Quebec cinema is in good shape," said Robert.

"We succeeded with different genres in Cannes and that's good for the entire milieu. We've had success at the box office in Quebec in recent years but what still had to be conquered was the international scene. This success at Cannes is the fruit of many years' work and it's the sign of an industry that's more mature."

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Marie-Josée Croze

Born Feb. 23, 1970, Longueuil

First film role was in the comedy La Florida, in 1993.

She also starred in writer-director Denis Villeneuve's Maelström in 2000, a role that won her both Genie and Jutra Awards as best actress.

Croze was one of the stars of Atom Egoyan's controversial 2002 drama about the Armenian genocide, Ararat, which had its world premiere at last year's Cannes film festival.

Her TV roles in Quebec include Largo Winch, The Hunger, Le Masque, Urgence and Chambres en ville.

She has just completed the shooting of Nothing, a surrealistic comedy from Toronto director Vincenzo Natali (Cube).

bkelly@thegazette.canwest.com




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La consécration de Marie-Josée Croze emballe ses amis et ses collègues

Hugo Dumas, Isabelle Massé
La Presse lundi 26 mai 2003


Arts et spectacles - LE PRIX d'interprétation décerné à Marie-Josée Croze, à Cannes hier après-midi, a fait la joie de ses proches, amis et collègues."C'est formidable! lance Johanne Marie Tremblay, la sympathique et empathique religieuse des Invasions barbares. On attendait tous quelque chose pour le film en général et on l'a reçu. Denys Arcand le méritait complètement, ce Prix du meilleur scénario. C'est absolument fantastique. Mais le fait que Marie-Josée ne s'attendait pas du tout à gagner est aussi extraordinaire. Je suis si contente pour elle."

Johanne Marie Tremblay a accouru au bar Chez Roger, plateau de Christiane Charette en direct, où se trouvait Marie-Josée Croze lorsqu'elle a appris la bonne nouvelle. "Je me suis dit: il faut que j'aille lui tenir la main, raconte l'actrice. Elle semblait si surprise. Mais elle ne pouvait l'exprimer, comme elle était à la télévision et que d'autres personnes parlaient à sa place. Elle était là dans son coin... J'ai alors décidé d'aller lui tenir la main."

Marie-Josée Croze avouait, hier à La Presse, que la junkie qu'elle incarne dans Les Invasions barbares est son rôle le plus important et abouti en carrière. Ce que considère également Denis Villeneuve... qui l'a dirigée dans Maelström, en 2000! "Honnêtement, c'est sa plus belle performance, estime le réalisateur. Je l'ai même dit à Denys Arcand! J'aime le jeu authentique. Dans Les Invasions barbares, elle a rendu son personnage avec crédibilité et justesse. Elle m'a beaucoup ému."

"Elle est très exigeante avec elle-même, poursuit-il. Ce que j'aime le plus chez elle, c'est son intégrité. Elle a souvent refusé des projets, car elle ne comprenait pas les rôles. Elle est fragile aussi. Elle joue avec ses émotions. Elle peut arrêter au beau milieu d'une scène si elle n'est pas satisfaite."

Francis Reddy, l'objet de désir de Noémie, personnage de Marie-Josée Croze dans Chambres en ville, ne pouvait contenir sa joie, hier après-midi. "C'est extraordinaire! C'est fantastique! Elle a toujours fait son chemin de façon très humble, étape par étape, avec candeur et respect des autres. Sur le plateau de Chambres en ville, elle était totalement disponible et à l'écoute."

L'animatrice Patricia Paquin, qui l'a aussi côtoyée dans Chambres en ville, abonde: "C'est merveilleux! Marie Josée est une anti-star. Quelqu'un de très naturel. C'était drôle de la voir à Cannes. Mais elle avait toute l'ironie qu'il faut pour s'y retrouver."

Line Beauchamp, une fan

Ce prix d'interprétation ne pouvait faire plus plaisir à Line Beauchamp, ministre de la Culture et des Communications du Québec et fan de Marie-Josée Croze. "Je l'aime depuis que je l'ai vue dans Maëlstrom. Elle est vraiment vouée à un grand avenir. J'ai beaucoup d'admiration pour elle. Elle perce l'écran. Elle est belle et bonne."

Line Beauchamp regrette-t-elle de ne pas avoir fait le voyage à Cannes avec la vingtaine de comédiens et artisans québécois? "Regret n'est pas le bon mot, répond-elle au bout du fil. Je suis plutôt déçue de ne pas y être allée. C'est un événement mythique. Je suis consciente qu'on a vécu une année historique avec trois productions québécoises au programme du Festival (Les Invasions barbares en compétition, 20 h 17, rue Darling, de Bernard Émond, à la Semaine de la critique et La Grande Séduction, de Jean-François Pouliot, qui clôturait la Quinzaine des réalisateurs)."

"Mais au fond, poursuit la ministre, je ne suis pas déçue, car j'ai accompli bien des choses à Québec et à Montréal, la semaine dernière. J'avais une rencontre importante avec le premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, sur la diversité culturelle, durant laquelle j'ai bien défendu la culture québécoise. J'ai également inauguré la plus importante exposition du Musée de la civilisation. On m'a reproché, sur le plan diplomatique, de ne pas être à Cannes. Mais j'étais au bon endroit cette semaine."




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Arcand se montre peu surpris

Les jurys sont allergiques au rire, soutient le cinéaste

Luc Perreault
La Presse lundi 26 mai 2003


Arts et spectacles - Cannes - Denys Arcand ne repart pas les mains vides de Cannes même s'il qualifie le Prix du scénario qu'on lui a décerné comme un prix de consolation. Malgré tout, Les Invasions barbares, grâce à ce prix et à celui de l'interprétation féminine remis à Marie-Josée Croze, s'en tire plutôt bien.

Alors que sa jeune actrice était déjà rentrée à Montréal, où elle participait à l'émission de Christiane Charette à la télévision, Arcand, lui, est arrivé à la conférence de presse qui a suivi la remise des prix flanqué de ses deux vedettes principales, Rémy Girard et Stéphane Rousseau, ainsi que de ses deux producteurs, sa compagne, Denise Robert, et Daniel Louis.

Le fait de ne pas avoir raflé la Palme d'or ne l'a pas déçu. À vrai dire, il ne s'y attendait pas du tout. Il avait soupé la veille en compagnie de Claude Miller chez la Mère Besson, un des restaurants les plus fréquentés de la Croisette.

"Après avoir fait le tour de la question, pour Claude Miller et moi, a-t-il indiqué, il ne faisait pas de doute que la Palme irait à Elephant."

Un film a peu de chances de remporter la Palme d'or quand il présente des éléments de comédie, soutient-il. "Les films de comédie n'ont généralement pas de prix dans les festivals. Ça vient peut-être du fait que les membres d'un jury prennent leur rôle terriblement au sérieux." Ils privilégient, selon lui, les films très tristes, dépourvus de gags. "D'ailleurs, je songe à en faire", a ajouté le cinéaste, ce qui a déclenché le rire.

Quelqu'un lui a objecté que le rire pouvait aussi être une arme dramatique.

"Moi, c'est ma façon de faire des films et je vais continuer à les faire de la même façon, sauf que ma façon de faire des films me nuit sur le plan de la récolte de prix."

Puis, citant le cas de Charles Chaplin, dont les films n'ont jamais gagné de récompense, pas même un Oscar, il a rappelé avoir déjà vécu la compétition cannoise avec Jésus de Montréal, ce qui lui avait valu une ovation. Tout le monde le donnait gagnant. Il avait dû se contenter du Prix du jury. L'histoire, en ce qui le concerne, ne fait que se répéter.

Il soutient avoir déjà refusé une invitation de Gilles Jacob à faire partie du jury de Cannes. C'est une déclaration de François Truffaut qui l'avait convaincu: "Il existe une ligne très précise, expliquait celui-ci, entre les gens qui font les films et les gens qui les jugent." Et d'ajouter Arcand: "Moi, je fais des films et je ne me sentirais pas qualifié pour les juger."

Une distribution à grande échelle

Pour la productrice Denise Robert, Les Invasions barbares a déjà obtenu deux récompenses majeures: l'accueil chaleureux du public à Cannes et l'assurance d'une distribution partout dans le monde. Elle se réjouit particulièrement que Miramax ait acheté les droits du film pour les États-Unis. C'est ce distributeur qui avait poussé La Vita è bella jusqu'aux Oscars.

La liste des autres pays qui ont déjà signé pour les droits des Invasions barbares est impressionnante. Elle comprend à ce jour l'Argentine, le Chili, l'Uruguay, le Paraguay, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l'Autriche, la Belgique, le Brésil, la Colombie, la République tchèque, la Slovaquie, l'Équateur, la Bolivie, le Pérou, l'Allemagne, la Grèce, Israël, le Japon, le Mexique, le Portugal, la Roumanie, la Russie, la Scandinavie, l'Espagne, la Suisse, la Turquie et le Royaume-Uni.




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Le boomer et la mort

Jean Larose perçoit dans Les Invasions barbares l'incapacité du Québec moderne de penser la mort

Antoine Robitaille
LE DEVOIR lundi 26 mai 2003


L'entrevue - Au-delà de Cannes, de la fierté de voir un film québécois s'en tirer plus que bien (meilleur scénario, prix d'interprétation féminine), au-delà de l'éloge quasi unanime, que nous révèlent Les Invasions barbares sur le Québec? Nous avons posé la question à Jean Larose, écrivain et professeur de littérature à l'Université de Montréal, qui réfléchit sur la crise de la culture depuis une vingtaine d'années, entre autres à partir de notre cinéma. En 1987, dans un essai qui a fait date, La Petite Noirceur, il avait analysé Le Déclin de l'empire américain de Denys Arcand comme un symptôme de l'hédonisme anti-intellectuel des élites québécoises. À ses yeux, Les Invasions ont aussi de nombreux défauts. Entretien sous forme de charge.

Les Invasions? Jean Larose n'a pas aimé. Est-ce, comme l'ont écrit des critiques, parce que l'oeuvre de Denys Arcand «descend les jeunes»? Au contraire, «il y a une certaine tendresse à leur endroit et il n'est pas plus dur avec eux qu'avec les baby-boomers». On aurait pu croire que ce portrait d'un Québec déculturé, que cette satire pleine de désillusion à l'égard d'une Révolution tranquille ayant conduit à l'impasse de la «petite noirceur», auraient concordé avec les thèses de Larose, infatigable dénonciateur de la crise de la culture au Québec. «Je partage sans doute la plupart des points de vue d'Arcand», dit-il.

Où est le problème, alors? «C'est un film sur la mort, explique-t-il, mais qui ne prend pas la mort au sérieux.»

L'analyse surprend, tant ce film est tout entier centré sur la venue de la grande faucheuse. «Si, si», insiste-t-il. Elle n'est pas prise au sérieux, de plusieurs manières: d'abord et avant tout à cause de la «sensiblerie» sur laquelle le film se clôt et qui a profondément irrité l'écrivain. «Ce film combine curieusement nihilisme et sentimentalisme», soutient-il. Nihilisme, puisque rien ne fonctionne: l'État, illustré ici par l'hôpital encombré et sa gestionnaire terrifiante. («Elle aurait pu venir des sciences de l'éducation», lâche un Larose narquois qui ne perd jamais une occasion de tirer de ce côté.)

Rien ne fonctionne, donc: la solidarité est en panne; les jeunes sont «analphabètes», les vieux, concupiscents et le syndicalisme, corrompu. «Il y a là une espèce de parti pris de désespérer le spectateur.» Curieusement, cette dureté, ce «sadisme» d'Arcand, qui donnait d'emblée l'impression d'une tragédie, tourne à la fin en drame sentimental. Déception de Larose: «Chaque fois que j'ai eu envie de pleurer, je savais que c'était raté.»

Selon lui, Rémy, gauchiste libidineux, n'aurait pas dû arriver à se réconcilier avec son fils Sébastien. «S'il s'était éteint seul, toujours brouillé avec son gars, on aurait alors eu une réelle tragédie. Et ce serait d'ailleurs conforme à la situation présente où nombre de parents finissent abandonnés par les enfants.»

Une facture de téléroman

Faiblesse du scénariste et réalisateur, donc, qui donne finalement à ce film une facture de «téléroman». (Le Monde a parlé de sitcom.) Faiblesse aussi de cette génération du baby-boom à laquelle Arcand appartient et «qu'illustre Rémy jusqu'à la caricature». Génération de Larose, du reste, un «boomer» qui, comme universitaire devenu père sur le tard, s'identifie sans peine à au moins un des personnages des Invasions. La mort, pour les gens de cet âge, est la grande ennemie. Dans Génération lyrique, en 1992, François Ricard citait le situationniste Vaneigem: «Nous étions nés pour ne jamais vieillir, pour ne mourir jamais.»

Le personnage de Rémy se trouvait donc programmé pour ne pas prendre la mort au sérieux; ou alors comme une absurdité scandaleuse: «Oui, mais moi, je ne serai plus là!», déclare-t-il, comme si le monde allait périr avec lui. Larose n'en revient pas de ce personnage qui n'a pas un «vrai moment de conscience», qui ne revient «jamais sérieusement sur sa vie».

«Attendez, vous êtes sévère, lui dis-je: Rémy se reproche beaucoup de choses, par exemple d'avoir adhéré au "crétinisme" maoïste.

«Certes, rétorque Larose, mais il ne s'astreint pas à un vrai bilan. Tout au plus fait-il le compte de ses conquêtes, devenues toutes plus dingues les unes que les autres.

«Et autour de Rémy, poursuit-il, les amis, dépêchés des quatre coins du monde, lui disent: "Non, tu n'as pas tout raté." Et sa femme, malgré tout, l'appelle "l'homme de sa vie". Et son fils, "dans une volte-face invraisemblable", se rapproche de son père et le "touche", obéissant ainsi aux injonctions de la "bonne soeur".»

En somme, c'est une mort adoucie au possible. N'est-ce pas là la volonté de la génération qu'incarne Rémy? Ce film, en somme, n'est-il pas la meilleure réponse à l'interrogation qui ponctuait Génération Lyrique, de Ricard: «À quoi ressemblera une mort lyrique?» Ricard ajoutait: «On peut prévoir [...], comme le laissent deviner les progrès de l'euthanasie et du droit au suicide sans douleur, que les façons de mourir s'adouciront. Ainsi sera vaincue peut-être l'ultime servitude à l'égard du monde, qui était l'obligation d'assumer les pesanteurs de la souffrance physique et de l'agonie.» Larose acquiesce: «Au fond, ce n'est pas une mort! C'est un effacement dans une espèce de nirvana shooté.»

Nulle surprise, selon Larose, qu'au Québec on rate systématiquement les funérailles des grands morts. «Les trois dernières obsèques -- Maurice Richard, Riopelle et Dédé Fortin -- ont donné lieu à des funérailles grotesques! Elles semblaient avoir été organisées par la Ligue nationale d'improvisation.» Larose, qui s'est déjà défini comme un «non-croyant pratiquant», affirme: «Puisque tout rituel a été aboli, on semble incapable de retirer l'héritage national symbolique de ces décès.»

Du Moyen Âge au nouvel âge

Presque vindicatif, il conclut qu'on souhaite d'autant plus escamoter la mort que l'on n'a rien transmis. «Cette génération, la mienne, a commencé par détruire l'héritage. Ensuite, on a tout attendu du plaisir, du sexe, ou encore de la "vie", pour reprendre le mot-clé de Rémy. On a remplacé la religion catholique par la "superstition de la vie", comme disait Proust. Tout ce qu'on a enseigné, c'est la rupture.» Le Québec est passé «du Moyen Âge au nouvel âge», selon la formule du philosophe Daniel Tanguay.

Mais n'est-ce pas précisément la dénonciation qui sous-tend le film d'Arcand? Non, répond Jean Larose, impitoyable: «Ou alors cette leçon est inefficace. Car on aboutit au mélodrame, ce qui fait que le réalisateur ne nous emmène pas plus loin que les personnages.» En définitive, dit-il, cette dénonciation participe de ce qu'elle dénonce.

C'est-à-dire? Le sexe, par exemple, dont on parle de façon extrêmement crue chez Arcand: «Il me fait penser à Pedro Almodovar, le cinéaste espagnol [Tout sur ma mère]. Les peuples qui ont été sous la chape du catholicisme ressentent le besoin de montrer qu'ils ne craignent pas le sexe. Alors ils sont cochons à l'extrême.»

Comme des barbares?




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Le liniment de la proportionnelle

Chantal Hébert
LE DEVOIR lundi 26 mai 2003


Depuis 1993, les libéraux règnent en maîtres à peu près absolus sur le paysage fédéral. À gauche comme à droite, leurs adversaires se retrouvent de plus en plus dans la marge de l’échiquier canadien. On pourrait même croire qu’ils y prennent goût. À tour de rôle, l’Alliance canadienne et le NPD se sont dotés de chefs à fort profil idéologique depuis les dernières élections. En fin de semaine, les conservateurs vont choisir un chef plus obscur et moins rassembleur que Joe Clark. Tout cela pour dire que le jour où on assistera de nouveau à un duel fédéral dans les règles n’est pas pour demain.

La perspective d’une scène fédérale plus concurrentielle est tellement lointaine qu’au moins un parti s’intéresse davantage à rendre le malaise plus supportable qu’à continuer de s’acharner à régler le problème sur le fond. Quelque part entre Ed Broadbent et Jack Layton, le Nouveau Parti démocratique fédéral a cessé d’aspirer au pouvoir à Ottawa. Au fil de sa traversée du désert, cette formation s’est découvert sa passion actuelle pour un mode plus proportionnel de scrutin.

Ébranlé par la perte de son statut officiel aux Communes à l’issue des élections de 1993, le NPD a ouvertement renoncé à faire campagne pour le pouvoir à l’occasion de la campagne de 1997. Alexa McDonough avait alors expliqué qu’il en allait de la crédibilité du NPD. Il est exact que les partis qui emploient leur inépuisable véhémence à nier les évidences ne font rien pour s’aider. Quelqu’un croit-il vraiment le Parti conservateur quand il prétend que le règlement de la succession de Joe Clark en fin de semaine l’amène à choisir un futur premier ministre du Canada ?

Dans le cas du NPD, le virage auquel a présidé Mme McDonough était également un détour pour contourner une troisième voie à la Tony Blair. Le NPD a ainsi fait l’économie d’une révision en profondeur de son credo, un exercice auquel se sont astreints ceux de ses cousins socio-démocrates européens qui aspirent encore à l’exercice du pouvoir.

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S’il ne fait pas de doute que l’instauration d’un système plus proportionnel apporterait un certain soulagement à un système fédéral guetté par l’anémie chronique, on peut se demander si, en changeant le mal de place, on ne retarderait pas la recherche d’une cure à la carence d’une solution de rechange aux libéraux. Dans le cas précis du NPD, ce serait certainement une nouvelle raison de continuer à se donner congé de devoirs et de leçons.

Les efforts de plus en plus pressants du NPD fédéral sur le front de la proportionnelle sont essentiellement un liniment à appliquer sur une articulation à laquelle on a renoncé à redonner sa flexibilité plutôt qu’un remède pour un mal qui rend le système de moins en moins fonctionnel. Mais au moins peut-on croire qu’on ne rendrait pas nécessairement le patient plus malade. Comme chacun sait, les onguents n’ont pas des effets positifs sur toutes les plaies.

À l’extérieur du Québec, c’est en Colombie-Britannique que le débat sur la réforme électorale est le plus avancé. Le gouvernement libéral du premier ministre Gordon Campbell a de bonnes raisons partisanes de s’intéresser à l’introduction d’un élément de proportionnalité dans le mode de scrutin électoral. Dans cette province, le système uninominal à un tour a largement profité au NPD. Avant d’arriver au pouvoir, M. Campbell avait vu la victoire lui filer entre les doigts une première fois quand la configuration électorale avait donné une majorité de sièges à ses adversaires néo-démocrates alors qu’il avait remporté la pluralité des voix. Comme beaucoup d’autres formations de gauche, le NPD de la Colombie-Britannique doit composer avec des chapelles à vocation particulière. Aux dernières élections provinciales, les Verts avaient pris 12 % des suffrages contre 21 % pour le NPD. En instaurant un mode plus proportionnel de scrutin, le premier ministre Campbell aurait toutes les chances de se retrouver à la tête de la seule formation susceptible de remporter suffisamment de sièges pour former un gouvernement en Colombie-Britannique pour l’avenir prévisible.

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En politique, les partis qui sont cimentés par une cause plutôt que par l’attrait du pouvoir ont tendance à être plus friables. Le Parti libéral de la Colombie-Britannique — qui n’a d’ailleurs de libéral que le nom puisqu’il s’agit en gros d’une réincarnation du discrédité Crédit social — est un véhicule qui carbure davantage au pragmatisme de ses dirigeants qu’aux aspirations idéalistes de ses membres.

Le PLC, dont deux des candidats actuels au leadership ne dépareraient pas le Parti conservateur tandis que la troisième tient un discours à forte saveur néo-démocrate, ne s’est jamais tellement embarrassé de grandes considérations idéologiques. Sur ses banquettes, des transfuges de tous les autres partis, exception faite du Bloc québécois, cohabitent actuellement sans difficulté apparente.

Au Québec, l’immense élasticité idéologique du PLQ — qui lui a même permis d’importer un chef conservateur fédéral comme leader il y a quelques années — a de quoi le rendre moins vulnérable aux tiraillements existentiels que le Parti québécois qui est tributaire de son objectif fondamental pour sa cohérence interne.

L’introduction d’un mode de scrutin plus proportionnel à Victoria ou à Ottawa aurait pour effet de diversifier les voix en présence à l’Assemblée législative de cette province ou au Parlement, ce qui est fort louable. Mais, à court terme, la réforme ne ferait rien pour restaurer ou même maintenir la compétitivité qui est au moins sinon plus essentielle à un système démocratique en santé.

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.




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De l'eau au royaume

Josée Boileau
LE DEVOIR lundi 26 mai 2003


Quand on dirige son fief depuis plus de 20 ans -- à titre de maire puis de président d'arrondissement --, quand on a le bonheur d'avoir un pied-à-terre dans un petit royaume, comme un juge a déjà surnommé l'Île-Dorval, peut-être est-il difficile de départager intérêt public et intérêt privé. Pas seulement légalement, mais pour l'oeil de celui qui regarde.

Le président de l'arrondissement Dorval-L'Île-Dorval, Peter Yeomans, a visiblement quelques problèmes à cet égard. Comme Le Devoir le révélait vendredi, il a participé à l'adoption de résolutions concernant l'approvisionnement en eau potable de l'Île-Dorval. M. Yeomans fait valoir qu'il s'était retiré la première fois que le dossier a été abordé, en mai 2002, mais qu'il n'avait plus à le faire lors des autres séances où le conseil d'arrondissement est revenu sur la question. «C'était une répétition de ce qui avait déjà été fait», justifie-t-il.

On pourrait chicaner sur cette notion de répétition, puisque les premiers travaux autorisés portaient sur des correctifs à apporter au réseau d'aqueduc temporaire alimentant l'Île-Dorval, alors qu'il est maintenant question d'installations permanentes, sans doute justifiées mais qui exigent des travaux plus coûteux que ceux de l'an dernier. Ces travaux sont d'ailleurs au bénéfice direct des résidants de l'Île et de la valeur de leurs demeures, dorénavant correctement alimentées en eau de bonne qualité, ce qui n'était pas le cas par le passé.

Plus fondamentalement, on constatera plutôt que M. Yeomans n'a jamais intégré la notion de conflit d'intérêts. Toute son attitude laisse voir que ce n'est pas pour cette raison qu'il s'est retiré des discussions de mai 2002, mais bien parce que Le Devoir avait révélé un peu plus tôt que les résidants de l'Île-Dorval, y compris M. Yeomans, s'étaient acheté leur île-municipalité à rabais (25 000 $ plutôt que les 665 000$ qu'elle vaut), en catimini, trois jours avant l'entrée en vigueur du Montréal fusionné. Cette île était soudain devenue explosive et M. Yeomans, de toute évidence, n'avait pas envie de se retrouver encore dans les journaux.

Mais le temps a passé, plus personne ne parle de la poursuite déposée en mars 2002 par le ministre des Affaires municipales de l'époque pour aliénation de bien public, ni des négociations qui ont suivi pour que les terrains de l'île soient volontairement restitués. Quand il n'y a plus de menace d'attention publique, à quoi bon se soucier de l'intérêt public ?

M. Yeomans dit aussi qu'il n'est pas plus favorisé que les autres propriétaires de l'île dans cette histoire d'eau. Mais tous ces gens ne sont pas des propriétaires ordinaires de chalets : ils sont aussi détenteurs de l'île elle-même. Tout ce qui la touche doit donc être traité avec réserve de la part d'un élu qui est partie prenante de cette curieuse vente, dont on attend toujours qu'elle soit annulée.

jboileau@ledevoir.com




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L’intello que l’on méprise, l’intellectuel que l’on cherche

Marcel Fournier
Professeur au département de sociologie de l’Université de Montréal et membre de la Société royale du Canada
LE DEVOIR lundi 26 mai 2003


Béret, lunettes fumées, gitanes, Le Monde sous le bras, Marcel Rioux a incarné, à sa manière, l’intellectuel critique: contestation des pouvoirs politiques et religieux, défense de la laïcité, du socialisme et de l’indépendance, appel à la créativité et l’émancipation, ouverture à tous les possibles. De l’intellectuel, Jean-Paul Sartre disait qu’il est celui qui se mêle «de ce qui ne le regarde pas» et qui intervient en dehors de son champ de compétence. Dans sa définition usuelle, l’intellectuel est «un homme d’esprit engagé [...] dans le débat civique».

Pour être considéré comme intellectuel, il faut d’abord s’occuper des choses de l’esprit, exercer une activité intellectuelle (art, science, littérature, philosophie, sciences sociales) et aussi avoir acquis une certaine notoriété; il faut ensuite être engagé, sans pour autant être membre d’une organisation ou d’un parti politique; il faut enfin dépasser les situations particulières, les particularismes pour tendre vers l’universel. L’intellectuel a un devoir d’universalisme. La liberté, l’indépendance d’esprit est indispensable, comme disposition, pour celui qui veut exercer cette fonction, et l’une des conditions de cette indépendance est l’autonomie du champ intellectuel.

Engagement non partisan, référence à l’universel, autonomie : il suffit d’énumérer ces trois critères pour constater que l’entrée sur la scène publique de l’intellectuel au Québec est, aujourd’hui comme hier, problématique. L’espace ne nous permettant pas d’élaborer une analyse, nous nous limiterons à formuler quelques hypothèses et à faire quelques constats.

Une faible autonomie

Le prêtre, le journaliste et l’universitaire : voilà les trois grandes figures de l’intellectuel au Québec. Jusqu’à récemment, le champ intellectuel et le système universitaire ne bénéficiaient que d’une faible autonomie par rapport aux champs religieux et politique. Des Arthur Saint-Pierre et Esdras Minville se définissaient comme des publicistes : ils étaient des propagandistes de la doctrine sociale de l’Église. Lionel Groulx était un chanoine. Le fondateur du département de sociologie de l’Université de Montréal en 1955, Norbert Lacoste était un abbé, membre de l’Opus Dei, il a été élevé au titre de monseigneur. Fernand Dumont était titulaire de deux doctorats, l’un en sociologie et l’autre en théologie; il a collaboré à la revue Maintenant et présidé une commission d’enquête sur la place des laïcs dans l’Église. Jacques Grandmaison est chanoine. Sans oublier tous ceux qui ont «défroqué».

Bref, l’intellectuel de langue française au Québec a été le plus souvent un intellectuel catholique, engagé au service d’organisations ou de mouvements religieux. Un tel engagement, souvent nourri d’indignation et de critique du système, était marqué à la fois par le respect de l’autorité et par un sentiment de responsabilité-culpabilité qui amenait l’intellectuel à prendre parti pour les plus pauvres, les plus démunis et les plus faibles. Il a été spontanément tiers-mondiste, puis propalestinien... Ses interventions ont habituellement comporté une référence à des valeurs universelles — justice, solidarité, etc. —, mais cette référence passait par Rome. On avait, par le truchement du Vatican, accès à l’universel, mais à quel prix ?

Un haut degré de partisanerie

Nous avons à peu près réglé notre problème avec la religion. Montréal a maintenant des commissions scolaires non confessionnelles. Mais l’autonomie du champ intellectuel est toujours fragile. Que des intellectuels ou des universitaires fassent de la politique, personne ne peut s’y opposer. Au contraire ! C’est le devoir de tout citoyen. Mais que ceux-ci fassent entrer la politique dans le champ intellectuel et dans le système universitaire, c’est une autre affaire, on l’a vu avec la diffusion, dans les années 70 et 80, du marxisme et du marxisme-léninisme dans les départements universitaires. «En lutte !», tel était le mot d’ordre qui guidait la vie intellectuelle, politique et privée de collègues universitaires et cégépiens. On l’a vu aussi avec le féminisme : ce mouvement social, le plus important des dernières décennies, a permis à des femmes en plus grand nombre d’acquérir le statut d’intellectuelle et d’intervenir dans le champ politique, mais le militantisme, avec ses batailles rangées, a pénétré les universités, les centres de recherche, les revues, les organismes subventionnaires. Même l’épistémologie, cette science de la science, a été prise à partie pour devenir féministe.

Enfin que dire du nationalisme ? On ne retrouve pas dans l’histoire du Québec des moments qui ont suscité des débats de l’ampleur de ceux qu’ont provoqués des événements comme l’affaire Dreyfus en France, les deux grandes guerres mondiales, la guerre d’Algérie et la guerre du Vietnam. Nous avons vécu ces événements, mais de loin. Même Mai 68 s’est limité à quelques manifestations et courtes occupations de locaux. La seule étincelle, la seule «cause» qui a donné naissance à l’intellectuel c’est la question nationale, de la Rébellion de 1837-38 au référendum de 1995. Une conquête, il est vrai, ce n’est pas rien dans l’histoire d’un peuple ! Et il y a dans la lutte d’un peuple pour son indépendance quelque chose d’universel, en autant que la lutte nationale ne signifie pas un repli sur soi et la seule défense de valeurs et de caractères dits nationaux. Étienne Parent à l’époque de la Rébellion, Pierre Elliott Trudeau et les collaborateurs de Cité libre dans les années 1950-60, Pierre Vadeboncœur, Marcel Rioux et Fernand Dumont dans les années 1960-70, Gérard Bouchard plus récemment : aucun intellectuel de langue française n’a pu acquérir un statut d’intellectuel sans se laisser entraîner dans le débat sans fin sur la place du Québec dans le Canada et dans le concert des nations.

Lionel Groulx est de loin «la figure intellectuelle dominante du XXe siècle», dixit Gérard Bouchard. Notre poète national n’est-il pas un poète nationaliste : Gaston Miron ? Pourquoi faut-il qu’un Louis Cornellier, poète, essayiste, rédacteur en chef de Combat et chroniqueur au Devoir, se définisse comme un «intellectuel nationaliste de gauche» pour se donner un statut d’intellectuel ? Il suffit de regarder la liste des essayistes qui, selon lui, sont «au cœur de notre vie intellectuelle» — les Gérard Bouchard, Serge Cantin, Jocelyn Létourneau, Jacques Beauchemin et Michel Venne — pour conclure qu’il n’y a d’intellectuels au Québec qui ne soient pas nationalistes.

Le cheminement de plusieurs intellectuels est d’ailleurs significatif : après une intervention de quelques années à titre d’intellectuels, ils ont été absorbés par des organisations politiques. D’intellectuels, ils sont devenus des militants, puis des politiciens. D’aucuns sont, comme Gilles Duceppe, passés directement du militantisme (maoïste et syndical) à la politique active. Les deux référendums ont été des périodes de forte polarisation. Écrivains, artistes et universitaires ont été mobilisés, le plus souvent dans le camp du OUI, et ils ont assez volontiers accepté de se faire les chantres de la souveraineté. Tout est devenu politisé, même les statistiques sociales : une moyenne nationale c’est, pour les fonctionnaires québécois, une moyenne québécoise. Des chercheurs de l’INRS ont accepté de mettre leur compétence au service de la cause. Intimidés, pour ne pas dire terrorisés, plusieurs intellectuels et universitaires favorables à l’option fédéraliste se sont tus... Sauf Stéphane Dion qui, une fois la campagne du référendum terminée, n’a eu guère d’autre choix que de «sauter» dans l’arène politique : celui qui devait suivre les traces de son père, Léon Dion, l’intellectuel expert par excellence, a quitté l’université pour devenir ministre des Affaires intergouvernementales à Ottawa. Son «adversaire» d’alors, le politologue Guy Laforest, s’est lui aussi lancé en politique dans les rangs de l’ADQ.

Militant ou expert

À l’opposé du militant, l’expert intervient en politique sur le mode de l’apolitisme. Si le premier le fait au nom de convictions politiques (idéologies), le second le fait au nom d’une compétence technique. On voit habituellement l’intellectuel-militant au sein des partis politiques et l’expert proche des ministères et des organismes gouvernementaux ou paragouvernementaux. L’un est bénévole et l’autre plutôt bien rémunéré... La professionnalisation de la carrière universitaire et la spécialisation de la recherche maintiennent de plus en plus les universitaires et les chercheurs dans leurs champs de compétence. «The last intellectuals», constate avec nostalgie l’historien Jaccoby : les intellectuels américains ont fui les cafés des centres-villes pour se réfugier dans les cafétérias de campus universitaires en banlieue; ils publient des articles dans des revues savantes et participent à des colloques scientifiques. On pourrait penser qu’ils s’enferment dans leur tour d’ivoire. Ce n’est cependant pas le cas car les liens entre l’université, le système politique et l’industrie n’ont jamais été aussi étroits : on parle de la «triple hélice».

Chaque gouvernement, chaque ministère a ses experts : on les consulte, on leur donne des contrats, on leur confie des commissions d’enquête. Chaque chaîne de télévision, chaque émission a son expert de service. Aux élections, chaque parti aime bien recruter des «vedettes» qui se sont manifestées par leur expertise. On peut passer de l’expertise au militantisme et vice-versa. Un Jean-François Lisée a écrit plusieurs essais politiques avant de devenir un militant puis un conseiller en communication des premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard; aujourd’hui, il tente de se faire une nouvelle virginité en cherchant à devenir un chercheur universitaire et un spécialiste en relations internationales. Et que sont les intellectuelles féministes devenues ? Certaines occupent des fonctions dans les organismes gouvernementaux, d’autres sont des expertes (de la famille, du genre, etc.). Dans tous les cas, on ne voit plus d’intellectuels; on ne voit que des militants ou des experts, et parfois, comme c’est le cas pour l’environnement, des militants-experts : Louise Vandelac.

La médiatisation des idées

On reproche aux médias d’avoir donné naissance à nouveau type d’intellectuel, l’intellectuel médiatique, et de mettre sur le marché du fast-food intellectuel. Les médias ont toujours joué un rôle très important dans la diffusion des idées : d’abord les journaux, puis la radio, la télévision et le cinéma. Les premiers intellectuels ont été souvent des journalistes.

Pourquoi craindre la médiatisation ? Dans sa critique de la télévision française, Pierre Bourdieu a attaqué les journalistes, et d’une façon particulièrement virulente, les intellectuels médiatiques à la Bernard-Henri Lévy. Le danger est que la «médiatisation des idées» impose aux intellectuels et aux universitaires des critères d’évaluation de leurs travaux qui sont ceux des médias et qui privilégient le brillant au sérieux, le sensationnel au systématique. Fini l’ouvrage savant ! On ne publie que des essais, si possible courts et percutants.

Qui sont, au Québec, les intellectuels médiatiques ? Pierre Bourgault au Journal de Montréal ? Denise Bombardier au Devoir ? Dans un cas, les idées se ramènent à de l’idéologie et dans l’autre, à de la morale... et à des valeurs conservatrices. Force est de reconnaître que les intellectuels, à moins d’être aussi des journalistes, occupent peu de place dans les médias au Québec. Pour les émissions d’information, les journalistes préfèrent souvent s’interviewer entre eux. Par ailleurs, les tribunes ne sont pas très nombreuses : une page des Idées dans Le Devoir, des magazines (L’actualité) qui fonctionnent plus à l’information qu’aux débats d’idées, quelques revues politico-culturelles à faible diffusion (Argument, Possibles, etc.). Lorsqu’on entend un Alain Dubuc, ancien militant trotskiste devenu éditorialiste en chef à La Presse puis éditeur au Soleil, dire que la concentration de la presse est une bonne chose, faut-il en rire ou en pleurer ?

Qui parle de la guerre ?

La guerre américano-britannique contre l’Irak se passe loin de nous. La plupart des textes qui paraissent dans les journaux sont des analyses de journalistes et d’experts en études stratégiques et en relations internationales du style chaire Dandurand-UQAM : beaucoup de détails techniques, peu de perspective politique. Depuis la décision du gouvernement Chrétien de ne pas participer à cette guerre «injuste», c’est la belle unanimité. Même Pierre Bourgault n’a que des félicitations pour Jean Chrétien. Il était prévisible que les milieux intellectuels québécois seraient opposés à la guerre : tradition pacifiste, identification à l’opprimé, refus de l’ingérence. Une position de principe, mais sans vision géopolitique, si ce n’est d’associer la paix au statu quo.

Le débat sur la guerre n’a pas donc vraiment lieu, et lorsqu’il se fait, c’est par intellectuels étrangers interposés : on s’indigne qu’un Élie Wiesel, Prix Nobel de la paix (que traduit Georges Leroux dans Le Devoir) soit favorable à la guerre ou qu’un Michael Walzer, philosophe américain de renom (interviewé par Antoine Robitaille toujours dans Le Devoir), d’abord critique face à cette guerre «injuste», l’appuie finalement, souhaitant ardemment que les Américains soient victorieux.

La place de l’impertinence

Le problème est toujours le même, et il est simple : il y a, dans notre société, peu de place pour la critique, et aussi pour l’impertinence et la dissidence. Faut-il s’en inquiéter ou s’en indigner ? La relation entre une société et ses intellectuels n’est jamais simple : on peut bien dire qu’une société a les intellectuels qu’elle mérite, mais les intellectuels de leur côté ne sont jamais fâchés de «démériter» de leur société. Le Québec n’est plus une société autoritaire, mais on y est souvent obligé de se taire.




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Défusions et démocratie

Pierre-Paul Gagné
La Presse lundi 26 mai 2003


Post-scriptum - Y a-t-il quelqu'un, à Montréal, qui tient vraiment à la grande ville telle qu'elle existe depuis que l'ex-ministre péquiste Louise Harel a imposé la fusion de toutes les municipalités de l'île, il y a deux ans? Même question pour Longueuil et les autres villes fusionnées.

Ce n'est pas sans étonnement qu'on peut constater que jamais personne ne se donne la peine, dans les centaines de courriels que nous recevons chaque semaine, de défendre les grandes villes fusionnées, alors que nombreux sont les résidants de l'Ouest-de-l'Île, d'Anjou, de Boucherville et de Saint-Bruno à nous écrire pour réclamer l'exercice de la démocratie et le retour des anciennes agglomérations.

Pourtant, la menace de défusion est plus réelle que jamais alors que doit s'amorcer, d'ici une dizaine de jours, la mini-session au cours de laquelle le gouvernement Charest déposera son projet de loi-cadre visant à permettre éventuellement aux villes qui le désirent de se défusionner.

De tous les arguments qui reviennent le plus souvent pour réclamer les défusions, il y a surtout celui de l'absence de démocratie au moment de l'adoption de la loi 170, comme on peut le constater dans les extraits de courriels suivants:

"Il ne faut pas oublier que le rouleau-compresseur du gouvernement est venu écraser et bafouer des centaines de milliers de Québécois qui ne souhaitaient rien de plus qu'on les laisse vivre leur vie sans tout chambarder. Les fusions forcées à l'emporte-pièce ont laissé chez nous un sentiment de frustration qui n'est pas prêt de disparaître. Qu'a-t-on fait-on de la démocratie?" (Armand J. Doré, Anjou)

"Si les fusions sont justifiées, il devrait être facile d'en faire la démonstration! Sinon, pourquoi les maintenir? En d'autres termes il n'est jamais trop tard pour expliquer aux contribuables pourquoi les fusions sont justifiées. C'est d'ailleurs ce que les maires et les conseillers devraient s'appliquer à faire s'ils veulent en assurer la réussite." (Antoine L. Normand, Aylmer)

"Il me semble que si les nouvelles entités répondent le moindrement aux besoins des citoyens concernés, il n'y a aucune crainte à avoir; les citoyens ne voudront pas défaire ce qui a été fait, même de façon antidémocratique." (J. Downs, Saint-Eustache)

"Le gouvernement doit surtout ne pas écouter les voix de ceux qui prévoient la catastrophe ou la fin du monde si, par hypothèse, des défusions ont lieu. Mieux vaut corriger le tir lorsqu'il est encore temps, plutôt que de vivre pendant des années avec des mauvais choix. Évitons de revivre les erreurs du genre écoles polyvalentes, CLSC, Régies régionales de la santé, etc." (Michel Lebel, Entrelacs)

"Les défusions, c'est juste revenir à la case départ, là où la démocratie a été ignorée. La population du Québec a de la fierté et n'oublie pas quand on la prive de son droit le plus précieux, la démocratie." (Stéphanie Simard)

Dans quelques jours, le ministre des Affaires municipales, Jean-Marc Fournier, déposera son projet de loi-cadre sur les défusions. On sait déjà que s'ensuivra un débat qui monopolisera l'attention du public et attisera les passions tout l'automne prochain et probablement durant une bonne partie de 2004.

Peut-on penser que l'imminence du démantèlement de l'actuelle ville de Montréal finira par réveiller les partisans d'"une île une ville", que les Montréalais, anciens et nouveaux, auront le goût de se battre pour la survie de la grande ville? Pour l'instant, si on se fie au silence des partisans du Grand Montréal et du Grand Longueuil, rien n'est moins sûr.

Entre-temps, au contraire, les anti-fusionnistes semblent avoir trouvé une brochette de nouveaux arguments avec les agissements récents des pompiers et des cols bleus:

"On peut dire que Montréal, c'est un syndicat de cols bleus qui a une ville. Que dis-je! Grâce aux fusions, Montréal, c'est un syndicat de cols bleus qui ONT UNE ÎLE." (Jean Turgeon, Montréal)

"Les fusions municipales sont une lubie bureaucratique. Encore une fois au Québec, quand on a un problème, on tente de le résoudre en tripotant les structures! C'est dans 5 ou 10 ans que l'on constatera le vrai coût de cette lubie; quand les syndicats auront "holdupé" les villes comme s'apprêtent à le faire les cols bleus et les pompiers." (François Colbert, professeur)

pgagne@lapresse.ca




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Le confort et l'indifférence

Jean-Charles Merleau - Gatineau
Le Droit lundi 26 mai 2003


Pauvre Québec ! Dans la douillette abondance d'une Amérique boulimique à souhait, il vient de renouer avec le confort et l'indifférence, l'épanouissement personnel et collectif cédant le pas au matérialisme et l'égoïsme.

Le cheval de Troie du conservatisme, qui s'était imposé par l'entrée en scène du patricien Lucien Bouchard sur l'échiquier politique québécois, renforce aujourd'hui sa position après avoir damé le pion aux manoeuvres progressistes mal orchestrées d'un Parti québécois en quête d'une seconde jeunesse.

En effet, la nouvelle figure de proue de l'Union des forces de l'immobilisme, Jean Charest, par force démagogie et le soutien indéfectible des bien-pensants bourgeois d'une certaine intelligentsia journalistique complaisante, à savoir, en outre, l'équipe éditoriale d'un influent quotidien montréalais à grand tirage, davantage soucieuse de mousser les tenants de l'immobilisme que de se faire le porte-étendard du progrès social, ce Jean Charest, donc, est parvenu à incarner le changement dans l'esprit des Québécois, comme si le fait de changer de gouvernement était nécessairement gage d'évolution.

Le Québécois moyen semble avoir du gouvernement la même conception qu'il a typiquement de son " char ", sentant le besoin de le changer sans faute à terme, quel qu'en soit l'état, automatisme qui tend à saper plutôt qu'à consacrer la démocratie.

Et pourtant, la vacuité, voire l'incohérence, des positions libérales - que le PLQ cherchera à dissimuler dans le prétendu " trou " budgétaire qui servira de toile de fond à ses contre-attaques de rentrée parlementaire - offraient au PQ l'occasion rêvée de se démarquer, fort d'une plate-forme social-démocrate plus conséquente, et ainsi stopper le réflexe de l'alternance. Le PQ a eu beau proposer un projet de société plus cohérent, à l'avenant du bilan des années Landry, la conviction ne semblait pas être au rendez-vous.

À preuve, bien que Bernard Landry ait claironné sans réserve sa foi social-démocrate, s'érigeant en champion de la lutte à la pauvreté et à l'exclusion sociale durant l'année pré-électorale, faisant adopter rien de moins qu'une loi historique à cet effet, il a presque fallu le flageller pour qu'il ne daigne murmurer le moindre mot à ce chapitre pendant la campagne. Serait-ce qu'il eut été inconséquent de promettre des mesures qu'ont s'était engagé à réaliser avant qu'une campagne électorale ne soit déclenchée ? Ces tergiversations auraient eu un effet de musellement sur le PQ.

Quoi qu'il en fût, c'eut été une approche à privilégier pour se distinguer des libéraux, obsédés qu'ils semblent être à vouloir consacrer la forte part des ressources au traitement des maux et maladies affligeant une classe moyenne habituée à se faire violence par un surcroît de travail et des habitudes alimentaires excessives.

Qui plus est, en mettant à l'avant-scène un revenu de solidarité assurant un supplément aux travailleurs à faible revenu, le PQ aurait désarçonné ceux pour qui la semaine de quatre jours serait l'apanage des seuls bien nantis.

Ainsi, le PQ a titubé et laissé le camp libre aux libéraux qui, bien qu'armés de propositions inconciliables, ont réussi à attirer l'électorat dans leurs ornières à la faveur d'un sursaut de fin de campagne sans plus de substance que le cliquage improvisé d'un téléspectateur lassé des mêmes images.

Indolent, le Québec s'est ainsi aveuglément engagé sur la voie du déclin, déjà conditionné par l'envahissante publicité nous conviant à la démesure tributaire de la production à outrance et de la surconsommation.

Au rancart l'idéal d'une société juste et égalitaire, où le citoyen, souverain, est libre de ses choix et maître de son destin ? Il y a fort à parier, à moins d'une mutation inespérée de la prédisposition du PLQ à subordonner l'exercice du pouvoir politique à l'impitoyable logique de l'économie de marché et de ses conséquences darwiniennes.

Jusqu'à preuve du contraire, le 14 avril dernier les Québécois ont opté pour le mirage, se laissant davantage séduire que convaincre par une formation politique aux yeux de laquelle, en témoigne son passé récent, l'État n'est, à toutes fins utiles, guère plus qu'une méga-chambre de commerce habilitée à assujettir le travailleur au profit de la " Mart-Society ". La " vision " Charest laisse présager de sombres lendemains. La lucidité sera de rigueur pour que nous sachions traverser ce brouillard préfabriqué.




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La ZLEA : un arrêt de mort pour l'Amérique latine, selon Hugo Chavez


Reuter Le Soleil lundi 26 mai 2003


Cuzco, Pérou - L'Amérique latine signera son arrêt de mort si elle accepte de rejoindre la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) proposée par Washington, a estimé samedi le président vénézuélien, Hugo Chavez, qui prône l'union politique avant l'intégration économique.

" Le Venezuela est du côté du peuple. Nous proposons un nouveau système d'intégration qui ne ressemble en rien à la ZLEA qui, tel qu'on nous l'a présentée, est un mécanisme pervers qui signera l'arrêt de mort de l'avenir de la région ", a déclaré à Reuters dans une entrevue Chavez, actuellement à Cuzco, au Pérou, pour le sommet des 19 pays du Groupe de Rio.

La ZLEA, promue par les États-Unis, doit naître en 2005 si le calendrier est respecté. Elle sera la plus vaste zone de libre-échange au monde, regroupant 34 pays de la Terre de Feu à l'Alaska.

Les responsables des pays du Groupe de Rio sont réunis à Cuzco pour tenter de trouver des solutions aux problèmes économiques et sociaux que connaît actuellement l'Amérique latine.

Plusieurs pays de la région, comme le Chili qui doit prochainement signer un accord bilatéral de libre-échange avec Washington, cherchent à renforcer leurs relations commerciales avec les États-Unis.

Les détracteurs de la ZLEA affirment qu'elle profitera principalement aux économies nord-américaines, les plus développées, et ne contribuera pas à réduire la pauvreté en Amérique latine.

Pour Chavez, il s'agit de créer un nouveau pacte social et politique qu'il a appelé l'Alternative bolivarienne pour les Amériques, du nom de Simon Bolivar, homme d'État qui a tenté d'unifier au XIXe siècle l'Amérique du Sud.

" Nous n'avons pas besoin de quelque chose qui ressemble au Mercosur (alliance commerciale regroupant la Brésil, l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay), car il faut une intégration politique avant l'intégration économique ", a estimé Chavez.




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What do you mean 'we,' white man?

Pull the plug on Bill C-7, says Chief ROBERTA JAMIESON , and leave First Nations government to First Nations people

ROBERTA JAMIESON
The Globe and Mail Monday, May 26, 2003


As Ottawa pushes through the final phases of the First Nations Governance Act (Bill C-7), Canadians are confused. The bill is supposed to address the unacceptable results of colonialism -- so why is a prescription for more colonialism the remedy?

Yet that is exactly what Prime Minister Jean Chrétien and Indian Affairs Minister Robert Nault seem intent on doing as they railroad through Parliament an ill-conceived package of legislation that purports to teach First Nations people how to be democratic.

Consider a recent Globe and Mail headline: If He Differs With Nault, What Is Martin's Plan? The headline implied that it's up to Paul Martin to come up with an alternative. Excuse me. Missing in these exhortations that Mr. Martin spell out his plans to modernize native government is the recognition that this remains the responsibility and right of First Nations themselves, a right now constitutionally recognized. (Mr. Martin's best option: to work with First Nations, and provide access to the real tools of governance our people require -- lands, resources and fiscal transfers.)

Meanwhile, Mr. Nault is engaged in a costly exercise of misinformation. His $15-million consultation process preceding the introduction of C-7 was a farce. Despite cross-country hearings, the lawmakers did not visit a single First Nations community affected by the bill. They heard from 191 witnesses adamantly opposed to the legislation, and only 10 (including the Minister and his officials) in favour. Despite evidence from the Canadian Bar Association, the Indigenous Bar Association, and former minister of Indian affairs Warren Allmand that C-7 will be struck down as unconstitutional and in violation of treaties and inherent rights, Mr. Chrétien and Mr. Nault remain intent on ramming it through.

Let's look at one area that C-7 is supposed to address: more transparent accounting for the $6-billion plus that is supposedly spent on native programs and services. How much of this actually reaches First Nation communities? In fact, more than 20 per cent goes to a mix of federal administration and claims settlements. Less than 1 per cent goes to building better governance and accounting systems.

Outside observers point out that hopelessness, substance abuse and poverty are rife on some native reserves, and that in some instances, bad government is a factor. Corruption, mismanagement, and undemocratic conduct are totally unacceptable to First Nations. Accountability and transparency are just as much goals for us as they are for Canadians. Hardly a model of accountability, Indian Affairs itself is very much involved in setting up situations in which bad government can flourish.

Observers sometimes demand to know why the Assembly of First Nations isn't offering its own concrete reforms. Well, the AFN is composed of over 600 First Nations communities; it's not just an Ottawa office. Among the witnesses at the C-7 hearings, a substantial number, including Six Nations of the Grand River Territory, had concrete proposals, starting with an end to the Indian Act. We need new mechanisms to make federal-First Nations relations more like federal-provincial relations -- such as an undertaking to create a minister of state for federal-First Nations relations to build a new relationship free from the legacy of Indian Affairs.

For our part, to confirm the commitment that First Nations have to high standards of democracy, spending accountability, leadership selection, and the protection of human rights, First Nations should enter into conventions in the same way most of the world's countries have committed to international conventions. Many of our original forms of government, long suppressed by the Indian Act, manifest these very features of consensual decision-making and accountability. They await revitalization and the space to operate.

In other cases, new mechanisms may be required. But in order to be accepted, they must be of our own making and reflect our culture and values -- not the prescription of a minister or prime minister stuck in a colonial mindset where only they know what is good for us.

I challenge federal and political leaders to recognize and accommodate new institutions, including a First Nations auditor-general (created by a convention among First Nations rather than imposed from outside) and a First Nations electoral officer. A First Nations human-rights agency could receive appeals from decisions made by First Nations officials across Canada to reconcile individual and collective rights now confirmed in the Constitution.

These same agencies, regionally, could engage in public education and provide for the development and exchange of best practices and capacity-building initiatives. As well, many First Nations, including Six Nations, are creating complaint-resolution mechanisms such as an ombudsman (something Canada does not offer its own citizens at a federal level). Many such options have already been put forward in Royal commissions and other costly, exhaustive reports.

Action can be taken economically, without imposition on the rights of First Nations, without legislation, without court challenges, and without further damaging Canada's relationship with First Nations or tarnishing Canada's reputation with the international community. It will require a restructuring of the Assembly of First Nations into a dynamic, politically active, responsive organization, one that allows First Nations to represent all of their peoples, regardless of residence.

Mr. Chrétien and Mr. Martin both understand that a prosperous, honourable future for Canada requires dealing with unresolved aboriginal issues. Additionally, Mr. Martin seems to understand that this can, and must only, be done in co-operation with First Nations. C-7 must be left to die.

I join many First Nations leaders who stand ready to work with those who have the courage and vision to build a renewed relationship between our peoples and Canada.

Roberta Jamieson, Chief at Six Nations of the Grand River, is a lawyer and a former Indian commissioner of Ontario. For 10 years, she was Ontario's ombudsman.




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Turning separatism on its head

LYSIANE GAGNON
The Globe and Mail Monday, May 26, 2003


Something funny is happening in Montreal: Separatism is back -- but the roles are reversed.

The story starts with an election promise of the Quebec Liberal Party to let the citizens of recently merged municipalities vote in referendums on the question of whether they want to split from the central city. Now the Liberals are in office, and a bill outlining the referendum rules is expected by June's end.

The issue is especially explosive in Montreal, since the anti-merger movement is strongest in the city's West Island, a predominantly anglophone area.

The seven former municipalities of the western part of the island are now boroughs of the larger Montreal. Gérald Tremblay, Montreal's embattled mayor, is trying to push for decentralization in favour of the boroughs, a measure he hopes would quell the anti-merger movement; but this is a bit like offering renewed federalism to a bunch of die-hard separatists. Why would they settle for a little more autonomy when what they want is full independence?

The debate is an eerie reminder of the referendum battles on sovereignty -- except, of course, the arguments have switched camps. Taking a leaf from the Quebec sovereigntists, the West Island separatists argue that smaller is better, and that full control over their municipalities is a question of identity.

The Parti Québécois, which is fighting tooth and nail against the anti-merger movement, now borrows the standard spin of the federalists: It's better to be part of a larger community than to retreat into homogeneous little ghettos. Just like the federalists insist that Quebeckers should play a leading role on the Canadian scene, the Péquistes now urge the West Island separatists to take part in the development of the larger city, where they could weigh in as heavily as Quebeckers in Ottawa.

The debate gets even funnier when the two camps start talking about the referendum rules. The anti-merger camp says a simple majority of 50 per cent of the votes plus one should be enough to dismantle the larger city of Montreal. The same people have argued you can't dismantle Canada with such a tiny majority.

The Péquistes, on the other hand, believe that all Montrealers -- not just the residents of the former municipalities -- should vote in each referendum. All Montrealers are directly concerned, they say, since all would be affected by the boroughs' separation.

These are the same people who would have waxed indignant if someone had suggested that all Canadians should vote in a referendum on Quebec sovereignty, even though the same reasoning applies: Wouldn't the rest of Canada be seriously affected if Quebec seceded? "We can soon expect [the Quebec sovereigntists] to insist that the question in any municipal referendum be clear and that it include the word 'secession' or 'separation,' " quips political scientist Jack Jedwab. And, of course, the anti-merger movement would then use the arguments of the sovereigntists who fought the Chrétien government's clarity bill.

The debate goes on. Some are now talking of calling a "constituent assembly" to map out the relations between the boroughs and the central administration.

Mr. Jedwab suggests reproducing a kind of "asymmetrical federalism" on the island of Montreal: "There is no contradiction between having a strong Westmount in a united Montreal."

Where did I hear something like that? Oh yes, people kept calling for "a strong Quebec in a united Canada."

lgagnon@lapresse.ca




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Martin should note dynamics in Quebec

CHANTAL HéBERT
The Toronto Star May. 26, 2003


Speaking about the last Quebec election at a recent conference, André Pratte, chief editorialist at La Presse in Montreal, shrewdly noted that when assessing change the challenge to political observers is to determine whether they are witnessing a historic turn or merely the voter equivalent of a spin around the block on a different bicycle.

As Pratte rightly pointed out, it will be a while before one can determine in which category Jean Charest's victory — the first clear-cut federalist win in more than a decade in Quebec — really belongs.

Still, last week there were early indications the new premier would be well-advised to treat his first mandate as a trial run rather than a green light to strike out in radically new directions.

Only a bit more than a month after becoming premier, Charest has lost his first by-election test. The vote, which was held last Monday, was needed to break an election night tie between the Liberal and the PQ candidates in the North Shore riding of Champlain. (As the crow flies, the riding is in the immediate vicinity of Jean Chrétien's federal base of Saint-Maurice.)

This time, the results were not close. The PQ won the riding with a 600-plus majority. What made the outcome noteworthy is the fact the Péquistes coasted to a win by picking up 4 per cent of the Action democratique's general election take.

As a result, Champlain will not be represented provincially by a member of the government for the first time in decades. And while that will in no way impact on the general makeup of the National Assembly, some of the lessons of the first PQ victory of Charest's reign should cause the new premier to pause.

The first is that his honeymoon does not extend much outside the immediate Liberal family. Last Monday, there was no evidence of the momentum usually attendant to having just taken power. Indeed, Charest's candidate in Champlain did not pick up any support between election night and last week's vote.

The results are also a graphic illustration of the ADQ's determining impact on the outcome of the last provincial election. Quebec's third party really paved the way to the April 14 Liberal victory by increasing its own score at the expense of the PQ.

In the short term, that means Charest has a vested interest in making his government attractive to ADQ supporters. Given its heart-breaking failure to translate its support into a significant share of seats, the jury is still out as to whether the party will be around for another election. If it should disappear or falter, the Liberals would have to significantly expand their base in francophone Quebec to secure a second mandate against a rejuvenated PQ.

At this early stage, two make-or-break fronts for the Charest government are already emerging.

Quebec voters in general and the conservative supporters of the ADQ in particular would hardly forgive him for returning the province to the era of government deficits. For all the rejoicing in Bay Street business circles over the PQ's demise, that party's fiscal management record is a lot better than that of the Quebec Liberals. Their past performances put them squarely in the same category as the Trudeau Liberals.

And then, the nationalist base of the ADQ would not treat lightly the partitioning of Montreal along language lines. Emboldened by Charest's promise to allow for the undoing of the PQ municipal mergers, some West Island politicians are already musing about carving a new anglophone city out of the existing territory of Montreal.

As much as many francophones elsewhere in the province dearly want to go back to the pre-merger municipal status quo, most would not tolerate the creation of a wealthy anglophone enclave at the expense of the economic and cultural heart of the province that is Montreal.

Time will tell how Charest fares on both fronts.

Meanwhile, the Quebec dynamics also offer a dual message to Paul Martin.

One pertains to Ontario, the other to Quebec.

Like the ADQ in the Quebec election, the NDP is poised to soften up his Liberals for the Canadian Alliance and the Progressive Conservatives in Ontario in the next federal election. Martin can only hope the two small-c conservative parties continue to be obsessed with fighting each other rather than move on to concentrate on attacking his Liberals.

As far as Quebec is concerned, it would be a huge tactical error on his part to underestimate the residual strength of the sovereignist movement. It is set to rally behind the Bloc Québécois in the next federal campaign.

In sharp contrast with Charest, Martin will not have the convenience of a federal ADQ to help him to carry the day against the Bloc. He will have to count only on himself.

Chantal Hébert is a national affairs writer. Her column appears Monday, Wednesday and Friday. chebert@thestar.ca




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The freedom to choose for-profit care

National Post Monday, May 26, 2003


Éditorial - If Montreal doctor Jacques Chaoulli and his patient, George Zeliotis, prevail before the Supreme Court of Canada, Canadians may soon be permitted to use their own money to purchase private health-care services that are also provided by the state health-care monopoly. Earlier this month, the Court granted the pair leave to present their case, perhaps as early as this fall. Since 1997, when Mr. Zeliotis was forced to endure more than a year of debilitating pain while waiting for a hip replacement, the two have contended in court that when waiting lists in the public system keep patients from receiving treatment within a medically desirable time period, federal and provincial laws that forbid patients to seek private care put those patients' lives in danger and violate Section 7 of the Charter of Rights and Freedoms, with its protections for "life, liberty and the security of person."

Both the Quebec Superior Court and the Quebec Court of Appeal rejected this line of argument. But it seems perfectly reasonable to us. Indeed, an estimated 70,000 to 80,000 Canadians a year pay out of their own pockets for speedier treatment in the United States, away from Canada's punitive medicare police. Why should they be prevented from getting the same service here?

Even if laws forbidding private treatments do not put patients at mortal risk, it seems bizarre that citizens of a free country cannot spend their own money on whatever legal medical services they wish. Bruce Johnston, the pair's lawyer, argues: "The government shouldn't be able to tell us that we can't buy ourselves a hip surgery this year instead of going to Florida."

Germany, France, Britain, the Netherlands and even socialist Sweden permit their citizens to pay for private service if they are dissatisfied with public hospitals, and yet all have managed to preserve their universal public health-care systems. In Canada, though, every province, plus Ottawa, forbids purchasing private medical procedures; insurers are prohibited from selling private insurance for medically necessary procedures and doctors who offer private treatment are liable for a fine, suspension of their licences or even criminal prosecution. "Canada is the only country in the world, outside Cuba and North Korea," Mr. Johnston notes, "where it is illegal to purchase insurance for services that are insured by the public health system."

In his report last year, Roy Romanow, the head of the federally mandated Commission on the Future of Health Care, declared that provinces should be required to deal with excessive waiting lists by sending their patients to another province for faster treatment -- at the home province's expense. But this is a cumbersome plan -- and one we hope the court does not hold up as a solution in the case of plaintiffs such as Mr. Zeliotis. Canadians should not have to be shuttled around from province to province, far away from home, to get health care. Besides, what happens if most or all provinces have waiting lists for the same treatment?

As Stanley Hartt and Patrick Monahan pointed out in a study for the C.D Howe Institute last year, there is a notable precedent here: In a case involving the right to abortion, the court has already ruled that when the state gives itself a monopoly over health services, but then fails to provide timely access to those services, Canadians are justified in buying private care. Let us hope the court follows this logic in the present case. True improvements in our health-care system will come only when a measure of private competition is permitted so as to prod public providers to become better and faster. And private competition will never emerge until federal and provincial laws forbidding for-profit care are overturned.