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| Les propositions constitutionnelles des libéraux de Jean Charest
Les autres provinces ont la tête ailleurs
Manon Cornellier
LE DEVOIR samedi 3 et dimanche 4 mai 2003
Ottawa - Le premier ministre Jean Charest devra s'armer de patience et faire preuve de pédagogie s'il veut faire avancer ses idées en matière de relations fédérales-provinciales dans le reste du Canada. Ses homologues provinciaux n'y sont pas réticents mais ils refusent d'aller au delà des commentaires généraux. Et ce, quand ils ont le temps d'en faire.
Les propositions de Jean Charest suscitent à la fois intérêt et curiosité, mais le calendrier serré qu'il dit vouloir suivre coïncide mal avec celui de la plupart des provinces. D'une part, Jean Charest veut créer rapidement un bureau de la négociation sur le déséquilibre fiscal, organisme auquel les autres provinces seraient associées, et mettre sur pied à plus longue échéance un conseil de la fédération qui comprendrait éventuellement le fédéral. D'autre part, le nouveau ministre québécois des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, envisage de faire une tournée des capitales provinciales pour vendre ces projets de cogestion.
Le hic, c'est que la plupart des gouvernements provinciaux ont la tête ailleurs. Six d'entre eux iront aux urnes au cours de la prochaine année, dont trois qui envisagent de le faire avant la conférence des premiers ministres provinciaux qui aura lieu à Charlottetown au début juillet. Il s'agit du Nouveau-Brunswick, du Manitoba et de la Saskatchewan. On est d'ailleurs si absorbé par les préparatifs électoraux qu'on s'est dit trop occupé pour répondre aux questions du Devoir.
En Ontario, à Terre-Neuve et en Nouvelle-Écosse, on vise l'automne. «Le défi pour M. Charest lorsqu'il présentera son projet aux premiers ministres provinciaux sera de savoir lesquels seront encore là», constate Rob Batherson, porte-parole du premier ministre néo-écossais John Hamm.
Ensuite, toutes les provinces sont déjà absorbées, comme le Québec, par les discussions fédérales-provinciales sur la péréquation. Or le déséquilibre fiscal et la péréquation sont liés, au dire même de Benoît Pelletier. «Il ne peut pas y avoir de solution au déséquilibre fiscal sans révision de la péréquation», a-t-il dit en entrevue au Devoir il y a quelques jours.
Le programme fédéral de péréquation est régi par une loi qui doit être revue tous les cinq ans. La loi actuelle arrive à échéance l'an prochain et son renouvellement fait l'objet d'échanges depuis des mois. Selon un haut fonctionnaire fédéral, les discussions doivent être complétées à temps pour permettre au fédéral de présenter et de faire adopter sa loi avant l'échéance du 31 mars 2004. «Il faut voir jusqu'à quel point ce travail peut être mieux coordonné», fait remarquer Patrick Dorsey, porte-parole du premier ministre de l'Île-du-Prince-Édouard, Pat Binns, en commentant le projet de bureau de la négociation.
De prime abord, les provinces partagent les objectifs généraux de M. Charest, soit venir à bout du problème du déséquilibre fiscal, établir un meilleur rapport de force entre les provinces et Ottawa et rétablir un plus grand esprit de coopération au sein de la fédération.
«Ça ne tombera pas dans l'oreille d'un sourd», a même déclaré au Devoir le premier ministre terre-neuvien Roger Grimes. «Je suis prêt à explorer plus en détail l'idée de rendre éventuellement formelle la conférence des premiers ministres des provinces. [...] À savoir s'il faut un conseil ou non... Le concept n'est pas mauvais. Si nous pouvons avoir des structures différentes pour réunir les leaders provinciaux, nous pourrions fort probablement accroître la possibilité d'être vraiment écoutés et entendus à Ottawa.»
Bernard Lord
Bernard Lord, premier ministre du Nouveau-Brunswick, disait dans un discours prononcé à Toronto le 10 avril qu'il «est essentiel de renouveler à la fois les méthodes et l'esprit du fédéralisme de concertation». Il suggérait cependant d'autres solutions, comme l'organisation de rencontres annuelles des premiers ministres et la conclusion d'accords-cadres.
Concertation, affirmation, collaboration. Sur le fond, on s'entend. «Si l'occasion se présente de renforcer le rôle des provinces face à Ottawa, l'Alberta voudra certainement y être associée», a affirmé Gordon Turtle, porte-parole du premier ministre Ralph Klein. «On a toujours besoin de plus de coordination et de plus de collaboration», indique Rob Batherson, de la Nouvelle-Écosse.
Dans les Maritimes, le combat contre le déséquilibre fiscal retient toutefois l'attention. «Nous sommes ouverts à toute proposition qui pourrait convaincre le gouvernement fédéral de réinvestir dans la santé et de vraiment s'occuper du déséquilibre fiscal», indique M. Batherson. «Le premier ministre Pat Binns appuiera M. Charest ou quiconque élaborera une campagne pour corriger les déséquilibres fiscaux, vertical et horizontal», renchérit Patrick Dorsey.
«Le déséquilibre fiscal crée une sorte de fédéralisme unilatéral. Le redressement du déséquilibre fiscal au Canada est essentiel au redressement du déséquilibre du fédéralisme», disait Bernard Lord à Toronto.
Benoît Pelletier
Au delà de cette communauté de vues assez large, personne ne veut se prononcer sur les propositions de Jean Charest. On veut en savoir plus. On a des questions à poser. Pourtant, Benoît Pelletier, tout comme son chef, avait fait la tournée des capitales provinciales au lendemain de la publication de la politique constitutionnelle de son parti.
Il en a retenu, dit-il aujourd'hui, le fait que «l'idée de mieux structurer les relations interprovinciales pour en arriver à avoir un agenda commun est bien reçue». Mais il a convenu en entrevue au Devoir «qu'il faut continuer à convaincre les autres provinces du concept. Ce n'est pas acquis actuellement».
Certains, comme le ministre albertain des Affaires intergouvernementales, Halvar Jonson, craignent par exemple que le conseil vienne dédoubler le travail de la conférence des premiers ministres provinciaux, une institution qui a graduellement structuré ses travaux depuis huit ans.
Benoît Pelletier reconnaît l'existence de ces réserves tout en notant que la conférence annuelle n'assure ni un suivi adéquat de tous les dossiers ni une structure permanente d'échange d'information. «Mais il faut vendre l'idée comme un prélude à un changement de philosophie dans les relations fédérales-provinciales, où les provinces sont davantage parties prenantes des décisions qui les touchent ou qui affectent l'organisation générale du Canada.» Un contrat à long terme.
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Humour
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Un trou
Jean Dion
LE DEVOIR samedi 3 et dimanche 4 mai 2003
C'est à cause de ce trou de 4,3 milliards. Troublant trou, en vérité, d'autant plus troublant que voici notre dollar qui monte et qui monte et dont vous ne devriez pas vous étonner qu'il atteigne sous peu les 2,50 $US. L'économie est comme ça: il ne se passe rien, et paf, on se retrouve riche. Pourtant, on aurait pu penser qu'avec toutes les tuiles qui nous tombent sur la fiole (SRAS, VDFR, télé-réalité mettant en vedette Michèle Richard, fin de Store Épidémie), nous étions bons pour la casse.
Personnellement, je vous en fais le candide aveu et j'en expie, je ne pige strictement rien à tout ça, mais s'il vous plaît, ne m'écrivez pas pour m'expliquer, ça tomberait dans l'oreille d'un sourd se doublant d'un ventre affamé qui, comme chacun sait, n'en a point. D'ailleurs, je ne suis pas le seul. J'ai souvenance d'avoir, dans une autre vie, fait semblant de savoir ce dont je parlais, mais ce n'était que pour gagner ma croûte, payer mon 1/2 à Ottawa et cotiser à Libarté 55.
Non, je ne suis pas le seul. Sérieux, lorsque la dette fédérale a atteint 500 milliards, il y a une dizaine d'années, et que tous les gens informés s'énervaient avec ça, la Presse canadienne avait publié les résultats d'un sondage indiquant que deux tiers des Canadiens n'avaient pas la moindre foutue idée de ce que signifiait «un milliard». Alors, pour le trou, imaginez la stupeur dans les chaumières... Pas quatre virgule trois ? !
Aussi préféré-je, en tant qu'hyperréaliste militant, le concret, l'image qui frappe, le sonnant et trébuchant. Tenez, prenons un exemple au hasard : ces 500 milliards (pour 4,3 milliards, vous n'avez qu'à diviser mentalement par 116,27906977). À l'époque, n'ayant rien de particulier à faire pendant les soirées trépidantes qu'offre la capitale fédérale, je m'étais livré à un petit exercice mental complètement insignifiant mais qui avait favorisé l'endormitoire en douceur. Postulons d'abord que les deux points du territoire canadien les plus éloignés sont distants d'environ 5500 kilomètres et qu'une pièce d'un dollar, un huard, a un diamètre de 2,5 centimètres et une tranche haute de deux millimètres.
Comme vous pouvez le constater, cette chronique s'en va dangereusement nulle part. Mais si on s'amuse sans briser notre linge, c'est l'essentiel.
***
Donc, nous érigeons la grande muraille canadienne. Une somme de 500 milliards équivaut à une clôture haute de 2273 huards, bien entassés du Cap Spear, à Terre-Neuve, jusqu'à la frontière nordique entre le Yukon et l'Alaska, soit environ 4,5 mètres, ou plus de 14 pieds et demi. D'un bout à l'autre d'un pays qui, notez-le pour vos dossiers, fait 18 fois la France et 26 fois le Japon. Bon, bien sûr, il y a des étendues d'eau à travers tout ça, mais faisons comme si de rien n'était. (Citation anonyme : «J'aimerais aller en Théorie. Tout fonctionne tellement bien en Théorie.)
Voilà pour la longueur. Mais peut-être préférez-vous raisonner en termes de hauteur brute. Vous aurez alors le plaisir de constater que notre pile de 500 milliards s'étirerait sur un million de kilomètres, permettant aux huards d'atteindre la Lune, d'en revenir, puis de faire environ six fois le tour de la Terre à l'équateur. Dans le cas du trou de 4,3 milliards, il nous donne une pile haute de quelque 8600 kilomètres, soit un quarantième de la distance de la Terre à la Lune, mais essayez donc de vous rendre sur la Lune avec un trou, juste pour voir.
OK, une dernière : vous allez au pichet automatique (suave concept, tout de même) pour retirer 500 milliards, à raison d'un billet de 20 à la seconde. Vous en aurez pour 792 ans, 8 mois et 26 jours, sans compter les délais de remplissage de la machine et la limite de 500 $ par jour. Si vous avez eu un enfant à 20 ans et que tous vos descendants font de même, vous devrez confier la tâche de mettre fin au retrait à votre 36e arrière-petit-enfant, qui touchera le magot en l'an 2796.
Pour combler le trou, vous en aurez quand même pour près de sept ans, soit environ deux tranches et demie de 1000 jours chacune avant que le Québec n'aille se tirer une bûche au concert des nations, ou quelque chose du genre.
Il ne faut pas rire des trous, surtout qu'on ne sait toujours pas ce qu'il advient d'eux quand il n'y a plus de fromage autour.
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Mais ce trou n'est pas qu'un trou, ce serait trop ennuyant. Pour mettre en échec la platitude intrinsèque des choses, les journalistes, et particulièrement les titreurs de pages couvertures de magazines d'actualité, ont inventé toutes sortes d'expressions-chocs passe-partout. Dans le cas présent, il ne s'agit pas tant d'un trou que d'une bombe. Au mot clé, il suffit d'ajouter le nom de la principale personne concernée. À la une de votre publication préférée, vous retrouverez donc : La Bombe Marois.
D'autres termes fort utiles : le gars était inconnu avant qu'il ne devienne quelqu'un ? C'est un phénomène. Le Phénomène Charest. Il y a aussi des énigmes. L'Énigme Charest. Un peu moins énigmatique ? Le Paradoxe Charest. Un peu plus énigmatique ? Le Mythe Charest. Le gars est particulièrement bien branché ? La Filière Charest. Il se sert de ses contacts pour arriver à ses fins ? Il a une méthode. La Méthode Charest. Plus complexe encore ? Le Système Charest. On ne sait trop que penser de lui ? Le Cas Charest. Il en mène large ? Le Facteur Charest. Il en mène très large ? La Machine Charest. Il en mène très très large ? L'Effet Charest. Il en mène vraiment, mais alors là vraiment très très large ? La Tornade Charest. Il en mène trop large ? Le Syndrome Charest. Il s'apprête à en mener large ? La Mouvance Charest. Il s'apprête à en mener très large ? Le Projet Charest.
Autre procédé imparable : faire précéder le nom de l'individu du mot citizen ou de son équivalent français. Ça ne veut rien dire, mais depuis Orson Welles, c'est extrêmement évocateur. Le Citoyen Charest.
Bien entendu, il y a aussi le calembour vaseux, prisé notamment par les hebdomadaires culturels. La plus populaire de tous les temps est sans doute Boules à mythes, mais pour demeurer bien en prise sur l'actualité, j'oserais humblement soumettre Prendre son trou et Paradis : l'enfer.
À part ça, j'espère que la vie vous gâte. N'hésitez d'ailleurs pas à profiter de ce superbe week-end pour vous offrir une petite réingénierie.
jdion@ledevoir.com
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livres
Gaston Miron
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Conversation souveraine: lettre à Gaston Miron
Andrée Ferretti
Texte publié dans L’Action nationale, vol. 87, no 9, septembre 1997, pp. 279-281
Parus dans Passion de l'engagement, Lanctôt 2002.
Cet hommage à Gaston Miron a d’abord fait l’objet d’une lecture publique à l’amphithéâtre du Cégep du Vieux-Montréal, lors de la soirée organisée par les amis du poète et les éditions de l’Hexagone après son décès à l’automne 1996.
Je connais tout de Gaston Miron, mais je ne sais rien de lui.
Très cher Gaston, voilà bien la seule chose vraie que je pourrai dire de toi, ce soir, en ce lieu où plusieurs centaines de tes amis se rassembleront pour te rendre hommage, certes, mais plus certainement encore, dans l'espoir de te retrouver dans la multiplication de toutes les représentations que nous avons de toi, chacun d'entre nous portant en lui, en elle, une image privilégiée de toi.
Car il est bien vrai que tu as emporté avec toi le secret de l'unité de ton être que mille lectures et relectures de ton oeuvre ne nous révéleront jamais tout à fait. Tu étais, comme je te l'ai quelques fois dit avec admiration, non seulement un homme discret, mais, dans ta vie comme dans ton oeuvre, un véritable classique, un homme et un écrivain qui se méfient de l'expression des états d'âme, qui évitent les confessions biographiques, de peur de réduire la personne à quelques anecdotes. Même animé de la plus réelle compassion ou de la plus vive estime pour ton prochain, ne t'intéressait de sa vérité que ce qu'elle avait d'universel: cette puissance humaine à mener simplement, entre la naissance et la mort, les luttes toujours à recommencer pour la dignité et la liberté, quelles que soient les circonstances, banales ou exceptionnelles, de la vie de chacun.
Ce qui explique, peut-être, que toute conversation avec toi était ou souveraine ou impossible. Combien de fois t'ai-je vu gêné par l'insignifiance de ton interlocuteur. Alors, tu te mettais à parler, seul, pourrait-on dire. Un jour que je t'observais, portée à blâmer ton attitude, j'ai soudain compris que c'était par générosité que tu semblais assumer seul l'échange auquel tu étais contraint, qu'en réalité tu espérais que la gravité de ton propos et, mieux, la gravité de ton rire avec ses vibrations préméditées appelleraient à cette inquiétude qui rompt le commerce ordinaire, le soumet à l'exigence d'un rapport fondé sur le désir de toucher à l'essentiel.
En ce qui nous concerne, je me rends compte maintenant combien furent rares nos tête-à-tête au cours d'une relation qui a pourtant duré un peu plus de quarante ans. Ainsi, je n'ai connu qu'un nombre restreint de fois le bonheur d'une «conversation souveraine» avec toi, comme tu aimais les qualifier, qui ne peuvent naître, disais-tu, empruntant l'expression à un écrivain dont j'ai oublié le nom, que «d'une fraternité poétique». La dernière remonte à très loin déjà, à juillet 1992. Quand je pense à toi, cher, très cher Gaston, tu m'apparais, d'abord, tel que je t'ai vu et entendu, cette fois-là et mon ennui de toi est infini.
Cela se passait sur mes terres que tu aimais tant parcourir, matin et soir, avant et après nos longues journées de travail, passées à composer notre anthologie des grands textes indépendantistes.
Assise sur la galerie où je t'attendais pour le souper, je te regardais revenir par le chemin du verger de ta promenade vespérale.
Juste avant de le plonger dans le clair-obscur de la belle nuit qui s'avançait, le soleil inondait le paysage d'une brève recrudescence de lumière qui, paradoxalement, adoucissait toutes choses, même ta rude silhouette.
Adossé sur l'horizon en feu, tu t'immobilisas pendant plusieurs minutes, arrêté dans ta marche par l'étreignant émerveillement qui s'emparait de toi devant toute beauté. Et je me disais que sous tes apparences durables d'homme dispersé, il y avait longtemps que tu avais fini de te rapailler.
Puis soudain, comme si des jambes et des bras multiples te poussaient et avec eux des intentions et des gestes en tout sens, tu repris ta marche vers la maison, manifestement pressé de traverser l'inexprimable, en répétant d'une voix de plus en plus forte: «Que c'est beau, que c'est beau, que c'est beau, batêche de batêche».
Moi , je pensais, sans le dire: «Que tu es beau, que tu es beau, cher, très cher Gaston Miron».
C'est alors que tu te mis à me parler de l'espérance. C'est alors que je me mis à t'en parler. Nous avions à dire d'elle des choses qui nous habitaient de la même manière, en ce lieu de notre existence où il nous était impossible de cesser d'explorer, de défricher, d'arpenter, de mesurer les conditions de notre dignité et de notre liberté, pour nous indissociable de la dignité et de la liberté de notre peuple, au-delà même de l'espoir de le voir jamais les conquérir.
Je crois, aujourd'hui, que c'est cette espérance, vécue même dans l'angoisse du désespoir, devant la vanité des efforts humains pour vaincre la sujétion, la souffrance et la mort, qui te donnait figure de prophète, de celui qui ne prédit pas l'avenir, mais qui prenant le présent à bras le corps pour le transformer, appelle un avenir différent. Parce que tu as accompli cette oeuvre d'espérance mieux que personne, dans le plus pur désintéressement, tu vivras sans fin parmi nous, dans une résurrection quotidienne.
Et je t'en remercie.
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livres
Gaston Miron
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Le secret de son engagement : la souffrance au cœur du don
Andrée Ferretti
Texte publié dans Les adieux du Québec à Gaston Miron, Montréal, Guérin éditeur, 1997, pp. 78-79.
Sous la direction de Simon Bussière, cet ouvrage rassemble plus de cinquante textes, rédigés par des amis et des admirateurs de Gaston Miron, qui témoignent de leurs liens avec le poète disparu et lui disent un dernier adieu.
Premier lundi de mai 1957, six heures du soir, à la sortie de la librairie Beauchemin, angle des rues Vitré et Sainte-Élizabeth, à Montréal, un homme, inimaginable aux yeux de la jeune fille banale et illettrée qui l’écoute, récite un poème auquel elle ne comprend rien, si ce n’est qu’il exprime une souffrance d’une acuité encore insoupçonnée d’elle.
Elle regarde ébahie et inquiète, cet inconnu – son patron, depuis le matin – sortir de lui-même, toute voile dehors, et qui, pourtant, elle en est immédiatement certaine, est un homme secret.
Trente-cinq ans plus tard, au printemps et à l’été 1992, Gaston Miron a vécu chez moi, à la campagne, où nous avons réalisé notre anthologie des Grands textes indépendantistes, 1774-1992. J’ai alors compris que cette discrétion, décelée au premier jour de notre rencontre, était la source et au cœur de la qualité exceptionnelle de la vie sociale bien remplie de notre poète itinérant.
À une remarque qu’un soir j’osai lui faire à ce propos, il m’a simplement laissé entendre que son expérience du secret était inextricablement liée à son expérience de la souffrance, que toutes deux l’avaient conduit à une saisie intime de la profonde universalité de chaque existence humaine et aussi de son irréductible altérité.
Ainsi, Gaston Miron, parlant et gesticulant, occupant sans cesse le centre du monde, savait pénétrer l’âme d’autrui et la respecter. D’où, sans doute, les liens à la fois attachants et libres qu’il a su tout au long de sa vie tisser avec celles et ceux avec qui il partageait ses idéaux, dont ceux de la libération nationale de son peuple et de l’accession du Québec à l’indépendance politique.
C’est du souvenir tenace de la véritable souffrance éprouvée autant dans sa chair que dans son âme, au moment de sa prise de conscience de la condition de l’homme québécois : colonisé, dominé, exploité et, dans sa langue et sa culture, opprimé, que sont nées et se sont développées chez Gaston Miron la résistance au cours mauvais des choses et la volonté de lutter contre tout ce qui tend à le justifier. Ainsi, c’est la souffrance et non une quelconque idéologie qui a rendu nécessaires sa pensée, son action, son poème.
Et je lui suis infiniment reconnaissante d’avoir pleinement assumé notre aliénation, la transformant en source de dépassement et appel à la liberté.
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livres
Gaston Miron
| Les Poèmes épars de Gaston Miron
De paille et de tonnerre
André Brochu
LE DEVOIR samedi 3 et dimanche 4 mai 2003
Il était le prince des poètes, comme on disait à une époque révolue, il était prince avec de la glaise aux sabots et des étoiles plein ses grosses lunettes. Un prince pour le Québec des gens ordinaires, qu'il voulait mener vers les terres de la connaissance du monde et de soi, et la maîtrise du destin. On n'a jamais vu homme si généreux, ni écrivain si doué. La preuve de ses dons, elle était paradoxalement dans l'immense difficulté d'écrire, d'extraire les mots de la gangue du coeur, de former le poème qui dise tout.
Car Gaston Miron n'était pas satisfait d'un texte qui disait simplement quelque chose, qui laissait de côté l'essentiel, c'est-à-dire ce par quoi le lecteur pût avoir entrée dans la forge de l'être. L'image, la métaphore surtout -- une métaphore prodigieuse, qui dépasse de loin les analyses qu'en peuvent faire les linguistes -- servait de clé. Et il construisait son poème en ajoutant l'étonnant au saisissant, sans plan préétabli, sans autre instinct que de casser les plates évidences pour faire advenir l'inouï.
Cela a donné un certain nombre de poèmes qui sont à peu près achevés mais qui ne peuvent pas l'être tout à fait, même après trente ans de révisions, tant ils sont voués à l'indicible. Demeurés fragmentaires, ils sont pourtant des classiques. L'auteur les a rassemblés dans L'Homme rapaillé. Il en restait d'autres, de différentes époques, la plupart antérieurs ou postérieurs à ceux de L'Homme rapaillé. Et, pour la plupart, publiés déjà en revue ou ailleurs. Que l'auteur ne les ait pas inclus dans les éditions les plus récentes de son grand livre, comme il l'a fait pour d'autres, est évidemment significatif. On peut penser, en effet, que sa visée poétique fondamentale ne s'y manifestait pas suffisamment. Lui l'a sans doute pensé. Mais pour tous ceux qui aiment la poésie, et qui trouvent en Miron la nourriture substantielle capable de les mieux accorder avec l'existence, grâce à un verbe riche de matière, de pensée et de courage à la mesure des forces vives du pays, les Poèmes épars qui viennent de paraître constitueront un précieux complément. D'une certaine façon, on peut dire qu'ils rendront l'univers de Miron plus accessible, présentant une densité de figures, tant thématiques que syntaxiques, moins vertigineuse que les grandes réussites de L'Homme rapaillé.
Deux ensembles de textes surtout composent le recueil : «Femme sans fin», publié déjà dans la revue Possibles, et plusieurs poèmes écrits entre 1977 et 1995, déjà rassemblés dans l'édition de 1994 de L'Homme rapaillé sous le titre de «Pages manuscrites» et non repris dans les éditions ultérieures. On retrouve aussi des poèmes de Deux sangs (1953) et de Courtepointes (1977) laissés de côté par Miron, et de rares poèmes retrouvés à l'état de manuscrits. Ces éléments qui méritent bien le qualificatif d'épars ont été soigneusement présentés et mis en séquence par Marie-Andrée Beaudet et Pierre Nepveu, assistés de jeunes universitaires et conseillés par des spécialistes et amis de Miron. Le cadre où sont donc produits les textes est d'une parfaite ingéniosité, et le lecteur est assuré de trouver les conditions d'une lecture à la fois agréable et fructueuse.
Pierre Nepveu, dans sa présentation, fait un survol précis des thèmes, qu'il rattache à ceux de l'oeuvre connue, et il décrit l'évolution de l'écriture depuis les difficiles débuts. Ce qu'on peut noter toutefois, c'est que les moments les plus fulgurants de la poésie de Miron doivent beaucoup à cette espèce de chaos initial, en un sens plus proche de la vérité à produire qu'un discours plus châtié. Nepveu le dit fort bien : «Le mal-écrire faisait partie intégrante de la démarche poétique de Miron, comme si c'était seulement à même une certaine incohérence, un excès de l'image poussée jusqu'au grotesque et une violence de la syntaxe confinant parfois au non-sens, que les grands poèmes pouvaient prendre forme.» On touche là à ce qu'on peut bien appeler, sans aucun excès de langage, le génie de Miron, qui sait trouver des images, des formulations, accéder à des états de grâce du langage inaccessibles à tous ceux qui roulent sur les rails bien polis de la correction.
Ces éclats, on en trouve en grand nombre dans les Poèmes épars, à commencer par le titre goguenard d'«archaïque Miron» que se donne le poète menacé (croit-il) d'être dépassé, titre d'ailleurs compensé plus loin par celui d'«homme du modernaire». La formule saisissante s'invente souvent à partir d'un profond découragement, suivi d'un fulgurant retour de l'espérance.
Dès 1952, dans un poème traditionnel aux allures romantiques où «s'engouffrent» rime incestueusement avec «gouffres», on est surpris par des accents qui ne ressemblent à rien de ce qu'on a déjà lu : «Par la nuit de tempête où les phares s'engouffrent / Comme des fouettés et des déterminés / Nous marchons, ignorants de la trappe des gouffres... » Les phares qui s'engouffrent dans la nuit, voilà une image forte, aussitôt suivie d'un énoncé qui se rapporte sans doute au vers suivant, mais qui pourrait aussi se rattacher au précédent, et qui attelle deux mots très forts et peu compatibles, fouettés et déterminés, dans une évocation qui a quelque chose de dantesque.
La suite intitulée «Femme sans fin», constituée de douze textes, ne fait certainement pas oublier l'admirable «Marche à l'amour», au lyrisme d'une si belle complexité, mais elle constitue comme une initiation à rebours à la poétique amoureuse de Miron, qui se qualifie ici de «miron des malchances et des résurrections», de «miron du chagrin d'amour et des transfigurations», et qui termine ce segment, intitulé «Ma délire absente», par une question déconcertante, laquelle remet en cause l'idée de réciprocité amoureuse : «qui donc m'aimera comme je l'aime ?».
L'amour est sans doute le thème dominant de ce recueil, et la très belle chanson que chantait Miron en spectacle, La Rose et l'Îillet, le clôt magnifiquement. On saura gré aux amis et spécialistes du grand poète de nous avoir donné accès à plusieurs textes qui, s'ils ne font pas partie de L'Homme rapaillé, appartiennent tout de même à l'oeuvre et constituent un apport inappréciable à notre poésie.
POÈMES ÉPARS
Gaston Miron
Éditions de l'Hexagone
Montréal, 2003, 136 pages
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Le trou
Éric Desrosiers
LE DEVOIR samedi 3 et dimanche 4 mai 2003
Perspectives - Il serait plus facile de n'y voir qu'une nouvelle démonstration du cynisme des politiciens. L'affaire du trou budgétaire de 4,4 milliards qu'aurait laissé le gouvernement péquiste à ses successeurs libéraux aura pourtant permis de mettre une nouvelle fois en lumière l'ampleur de la tâche et des défis qui attendent quiconque se mêle de finances publiques.
Pareilles «révélations» avaient été faites tant de fois auparavant que l'on était naturellement porté à n'y voir qu'une manoeuvre partisane du nouveau gouvernement libéral visant à grandir ses réalisations futures et à rabattre le caquet de l'opposition lors de périodes plus difficiles. Mais le fait que la dénonciation de cette semaine s'appuyait sur l'opinion d'un ancien vérificateur général, Guy Breton, semblait lui donner, cette fois, plus de crédibilité, bien que le réputé comptable, aidé par deux collègues, n'ait disposé que d'une dizaine de jours pour mener son enquête et rédiger son rapport de 38 pages. Puis, on a beau bien connaître le procédé, l'annonce de la découverte d'un trou de 4 366 000 000 $ dans les finances publiques, au lieu d'un équilibre budgétaire gagné de haute lutte, avait de quoi inquiéter.
Allait s'ensuivre l'inévitable guerre de chiffres toujours difficile à arbitrer pour le commun des mortels à cause de l'exceptionnelle complexité de la question, de l'intérêt des différents partis impliqués à mêler encore plus les cartes, ainsi que de l'aversion naturelle de la plupart des êtres humains pour de tels salmigondis de projections économiques et de données comptables.
On avait parlé d'un déficit caché de plusieurs milliards. On n'a finalement trouvé qu'un éventuel projet d'augmentation des frais d'immatriculation de 174 millions, projet dont il est vrai que le gouvernement n'avait pipé mot. Il y avait aussi bien sûr cette révision à la baisse des transferts fédéraux risquant de laisser le gouvernement avec un manque à gagner de 707 millions, dont la ministre Marois aurait eu vent au beau milieu de la campagne électorale.
Pour le reste, tout le monde avait entendu le gouvernement annoncer, dans son dernier budget, des coupes de 400 millions sans en préciser la nature. Tout le monde avait remarqué que l'économie mondiale ne s'était pas améliorée au cours des dernières semaines et que les prévisions de croissance économique du secteur privé sur lesquelles le gouvernement se basait dans son budget devaient fatalement être revues à la baisse. Élus et experts savaient aussi que, à tort ou à raison, le déficit des hôpitaux de 700 millions était exclu du «périmètre budgétaire» du gouvernement, c'est-à-dire qu'il n'était pas inscrit à son passif même si, à terme, personne d'autre que lui ne pouvait payer la facture.
Quant à la preuve des accusations lancées au lendemain de la victoire libérale, voulant que le déficit zéro des péquistes n'avait jamais été qu'un mythe, elle viendra une autre fois, le vérificateur Breton ne s'étant penché que sur l'année en cours et la prochaine. On peut toutefois parier que ces allégations tenaient une fois de plus à la définition plus ou moins large du fameux périmètre budgétaire. On peut aussi affirmer que, quelle que soit la définition de ce périmètre, les principaux paramètres du bilan financier du gouvernement du Québec sont on ne peut plus connus et qu'ils indiquent, comme l'ont confirmé les agences internationales de cotation, bel bien le succès de la lutte contre le déficit des années 90.
Les leçons
Tous ces débats des derniers jours autour du dernier projet de budget Marois ne seront bientôt plus qu'anecdotiques, le gouvernement libéral ayant naturellement promis de le remplacer par un budget en bonne et due forme de son propre cru. Ils n'auront pas moins constitué un bel exercice pédagogique pour l'ensemble de la population.
Tous ceux qui savent les difficultés de respecter chaque année son propre budget familial n'ont pu que constater l'ampleur étourdissante que prend ce défi au niveau de l'État. Les contribuables n'ont toutefois pas pu ne pas remarquer à quel point leur gouvernement calculait de façon beaucoup plus serrée qu'ils n'oseraient le faire pour eux-mêmes. Ils ont aussi compris qu'une aussi mince marge d'erreur devait le forcer plus souvent qu'à son tour à mille et une contorsions budgétaires et comptables qui, sans être malhonnêtes, n'en réduisent pas moins le degré de transparence de l'exercice.
Cette situation constitue un argument en faveur des revendications de Québec auprès d'Ottawa, lequel exige, avec les autres provinces, des mécanismes de fixation des transferts fédéraux plus prévisibles.
Tout ce débat aura aussi contribué à ramener une nouvelle fois à l'avant-scène la question de l'amélioration des pratiques comptables du gouvernement. Il n'est pas normal, par exemple, que la géométrie de ce fameux périmètre budgétaire semble tellement varier au gré des circonstances. Les efforts du gouvernement péquiste en la matière ont beau avoir été louangés dans le passé par nul autre que Guy Breton lui-même, la crise de confiance de la population à l'égard de ses institutions politiques commande que l'on fasse plus.
Il n'y a pas de doute que la présentation, le mois prochain, du premier budget du nouveau gouvernement libéral constituera, à ce chapitre, une occasion en or de franchir un pas supplémentaire dans l'application des beaux principes qui ont été défendus cette semaine.
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Métis
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Une nation métisse
Léonce NAUD, Québec
TRIBUNE LIBRE samedi 3 mai 2003
Quiconque établit une distinction irréductible entre Indiens et Blancs au Québec fait appel à des concepts proprement raciaux qu'il s'avère utile d'examiner fondamentalement. À la simple évidence visuelle, les Québécois constituent une nation métisse, surtout quand on s'éloigne des rives du Saint-Laurent. Les politiques raciales fédérales tendent à freiner ce processus sain et naturel de mélange de la population, soit en imposant des lois qui distinguent d'après la génétique des personnes concernées (lois d'apartheid), soit en inventant et subventionnant des communautés culturelles distinctes, genre de réserves ethno-culturelles.
Il arrive que j'ai vécu une dizaine d'années hors du Québec, au Canada, plus précisément à Ottawa. Je suis même un ancien Officier de recherche du Ministère fédéral des Affaires indiennes et du nord, une organisation qui repose entièrement sur la génétique “ distincte ” de ses administrés. À l'expérience, je peux assurer que la majorité francophone du Québec constitue sans doute le groupe humain le moins sourcilleux en matière d'ethnicité proprement raciste parmi tous les peuples ou tribus de l'Amérique du nord. Un quart à un tiers des Québécois sont en fait des autochtones ou des “ sang-mêlés ” à divers degrés, y compris dans le cas des Iroquois.
Selon le Conseil irlandais de Montréal, 42 % des Québécois auraient du sang irlandais ! Tel avocat flamboyant bien connu pour l'évolution intéressante de ses idées politiques est à l'évidence un Indien quasi pur mocassin. Pourtant, au Québec, personne ne le remarque, tellement les Québécois d'aujourd'hui sont le résultat d'incessants mariages avec leurs alliés autochtones. Ailleurs, c'est-à-dire au Canada anglais, il serait immédiatement classé parmi les aborigènes.
D'autres Québécois “ de souche ” possèdent des traits négroïdes, car un certain nombre de Noirs ont également peuplé le Québec. Bon nombre d'écossais, de gallois, d'allemands, de français, maints pêcheurs portugais ou marins anglais (déserteurs de vaisseaux de guerre, soldats ou officiers en garnison au Canada, prisonniers naturalisés) ont aussi choisi de faire leur vie ici et leurs descendants sont devenus les Québécois d'aujourd'hui. La plupart se sont intégrés et assimilés à la majorité déjà en place, laquelle en a naturellement été transformée et enrichie, tout comme la nation française ou américaine résulte de la fusion plus ou moins avancée de la plupart de ses immigrants.
Et le mouvement continue: point n'est besoin d'être très observateur pour remarquer que nombre de jeunes québécois et québécoises proviennent manifestement de tous les peuples de la planète. Le nom de ma propre fille en témoigne: Nathalie Roxburgh, du nom d'une lignée écossaise au caractère paraît-il ombrageux.
La nation québécoise est d'ores et déjà largement franco-indienne et de plus en plus métisse, le processus de mélange génétique des races a débuté il y a des centaines d'années et continue encore de nos jours, notamment avec les nouveaux québécois issus de l'immigration ou de l'adoption internationale. Les amateurs de races “ pures ” et de bébés à l'ethnie bien définie vont devoir en prendre leur parti.
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livres
Métis
| Essais
Métis de souche et métis de coeur
Michel Lapierre
LE DEVOIR samedi 3 et dimanche 4 mai 2003
Titre VO : EMPIRE ET MÉTISSAGES - Ô CANADA! AU VOLEUR! Essais
Description : Pierre Montour, Les Intouchables, Montréal, 2003, 224 pages
Lionel Groulx a célébré l'édification du fragile et ambigu «empire français d'Amérique» au point d'y voir la «grande aventure» d'un peuple en devenir. L'historien triomphaliste ne se doutait pas que le mot aventure pouvait être interprété au second degré. L'interprétation historique et la recréation littéraire de l'«Amérique française» coloniale constitue pourtant une aventure en soi.
On croirait même, depuis la publication en 1969 des Historiettes de Jacques Ferron, que cette aventure intellectuelle est encore plus extraordinaire que l'aventure physique vécue par nos ancêtres, à l'échelle du continent, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Rien de plus compréhensible qu'une telle impression. Ferron avait la hardiesse de relier le passé au présent en expliquant que l'Amérique dite française était, en réalité, un vaste réseau commercial, fondé sur notre métissage culturel avec les Amérindiens, et que la portée humaniste de ce métissage se perpétue et s'approfondit dans notre imaginaire sous la figure d'une Amérique québécoise.
L'historien français Gilles Havard, universitaire très sérieux, n'a pas l'audace de se référer à un historien clandestin comme Ferron, mais il est conscient du développement original de l'historiographie québécoise depuis un siècle. À propos de l'étude de l'«empire français d'Amérique», Havard déplore que, dans la «récupération de la mémoire», un «écart considérable» se soit creusé entre nos historiens et les historiens français.
En écrivant Empire et métissages : Indiens et Français dans le Pays d'en Haut (1660-1715), Havard a voulu réduire cet écart. L'historien y réussit dans une très large mesure. Il faut dire que la tâche n'était pas des plus difficiles. Les historiens français, tout comme leurs confrères anglo-saxons, avaient l'habitude d'étudier l'«empire français d'Amérique» comme s'ils se penchaient sur les civilisations sumérienne ou hittite... Il n'était jamais question pour eux de considérer la culture québécoise actuelle comme l'épanouissement logique d'un lointain métissage qui allait bien au-delà de la biologie. Malgré tous ses efforts, Havard lui-même ne se libère pas complètement de cette insensibilité à l'un des aspects les plus importants de la continuité historique nord-américaine.
L'historien français affirme que le destin des descendants de Pierre Couc, ce Français qui épousa, en 1657 à Trois-Rivières, l'Algonquine Marie Miteouamegoukoue, «rend compte plus que tout autre de l'importance du métissage» en Amérique du Nord. Intimement liés aux Amérindiens, ces descendants de Couc, souvent surnommés Montour, ont contribué à faciliter la pénétration des Anglo-Saxons sur ce qui deviendra l'immense territoire des États-Unis.
Un manifeste métisse
Havard n'aurait guère pu imaginer que surgirait aujourd'hui un Pierre Montour montréalais qui, après avoir découvert le rôle des siens dans l'élaboration du rêve anglo-saxon, s'est rendu compte que l'heure était enfin venue de construire son propre rêve. Montour a publié Ô Canada ! Au voleur !, un manifeste aussi génial que débridé qui aurait plu au docteur Ferron. Avec la compétence d'un juriste, ce ferronien qui s'ignore plaide en faveur de l'autodétermination de la nation métisse du Québec. Montour le fait avec tellement d'enthousiasme et de générosité qu'on peut croire qu'il défend aussi bien les droits des Métis de souche que ceux des Métis de coeur, bref les droits de tous les Québécois. Tout en restant lucide, sa pensée dépasserait ainsi le cadre juridique pour se rapprocher de celle de Louis Riel, ce prophète qui, dans sa démence lumineuse, voyait dans le Québec le coeur caché du continent métis et amérindien.
Bien qu'il soit moins intrépide que Montour, Havard, le grand érudit, a le mérite de démontrer, par une analyse serrée des faits, qu'à cause de notre simple faiblesse numérique il nous était nécessaire de nous allier à plusieurs nations amérindiennes et même de leur ressembler. Nous devions d'abord participer à leur résistance à l'hégémonie iroquoise pour ensuite, une fois la paix conclue avec les Iroquois, nous protéger, au même titre que l'ensemble de l'Amérique du Nord autochtone, contre la menace anglaise. Havard donne raison à Bougainville. Cet aide de camp de Montcalm affirmait, en 1757, que c'est «l'affection» que les Amérindiens «nous portent qui jusqu'à présent» a préservé le Canada de la conquête britannique.
Des choses aussi terre à terre que la traite des fourrures et la nécessité de survivre nous auront permis, sans même que nous nous en apercevions, de devancer l'Occident entier dans l'aventure sans fin des relations interculturelles. Le Français Gilles Havard oserait-il imaginer qu'en 1890, lorsque la cavalerie américaine massacrait le dernier carré de la résistance amérindienne à Wounded Knee, c'était un morceau du Québec qui disparaissait ?
Fiche de l'éditeur:
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Approche commune
Métis
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Pierre Montour à la Commission parlementaire
jeudi 6 mars 2003 Source: http://www.nativetrail.com/fr/baton/metisse0303.html
Le jeudi 6 mars dernier, le porte-parole de Corporation métisse du Québec,
Pierre Montour, a demandé à la Commission parlementaire sur l'entente de
principe avec les Innus de surseoir à toute négociation territoriale tant
que les Métis du Québec seront exclus des tables de négociations.
M. Montour a profité de sa présence en Commission parlementaire pour
affirmer l'existence des membres du peuple métis au Québec. C'était la première fois que des Métis du Québec affirmaient leur
existence et leurs droits.
M. Montour est directeur général de Corporation métisse du Québec, un
organisme sans but lucratif voué à la défense des droits ancestraux et
territoriaux des Métis du Québec.
Il est également l'auteur du livre "Ô Canada, Au voleur - Les Métis du
Québec", édité par la maison d'édition Les Intouchables. En vente dans
les librairies depuis le 4 mars dernier.
Voici l'allocution de M. Pierre Montour à la Commission
parlementaire.
ALLOCUTION DE M. PIERRE MONTOUR
À LA COMMISSION PARLEMENTAIRE
Monsieur le président,
Mesdames et Messieurs les commissaires
Monsieur le délégué aux affaires indigènes,
Mesdames et Messieurs,
Bonjour
Mon nom est Pierre Montour.
Je suis Métis
et directeur général de Corporation métisse du Québec,
organisme sans but lucratif
voué à la défense des droits ancestraux et territoriaux
des Métis du Québec.
Au nom des Métis qui vivent au Québec,
Au nom des membres de Corporation métisse du Québec,
En celui des membres de la famille souche métisse Montour,
Et en mon nom personnel,
Permettez-moi d'exprimer le voeux suivant :
Nous souhaitons que cette commission parlementaire
soit fructueuse
et que notre contribution à ses travaux
les enrichisse,
et les éclaire
sur la situation faite aux Métis du Québec
comme ceux de l'est du pays
depuis la Conquête.
Si je ne m'abuse,
c'est la première fois qu'un Métis du Québec
prend officiellement la parole
au siège du gouvernement québécois.
Connaissant les embûches que le peuple québécois
a surmontées
pour affirmer son existence et ses droits,
je suis particulièrement fier d'annoncer
que le peuple métis du Québec
a également survécu.
Il a survécu et
il exercera dorénavant de plein droit
ses droits ancestraux et territoriaux.
Le peuple métis n'a pas été exterminé.
Ma présence à cette Commission parlementaire
et l'existence au Québec
d'environ 200 000 autres personnes métissées
le prouvent.
Nous sommes heureux d'avoir survécu,
mais y a-t-il vraiment lieu de se réjouir
du sort qui nous a été réservé jusqu'à ce jour?
Depuis 1763,
notre identité, notre histoire et nos droits
ont été niés, bafoués et foulés aux pieds.
Nous avons été privés
de nos droits sociaux,
culturels, politiques et économiques,
de nos droits ancestraux
et de nos droits territoriaux.
En jargon juridique,
nous sommes victimes
de discrimination systémique
par omission.
Les gouvernements ont volé nos biens,
ont nié nos droits,
et font maintenant comme
si nous n'existions pas.
En conséquence,
en ce jeudi 6 mars 2003,
Nous, peuple métis du Québec,
affirmons solennellement notre existence
et réclamons publiquement
le respect de nos droits ancestraux et territoriaux.
De tous nos droits légués par nos ancêtres.
Rappelons les faits, Monsieur le président :
Les membres des nations indigènes
occupaient le nord-est du continent
depuis la nuit des temps
lorsque la France a demandé la permission
aux Algonquiens et aux Hurons
de commercer dans la vallée du Saint-Laurent en 1603.
Les nations indigènes ont permis à la France
de commercer
et de peupler la vallée.
La France a par la suite accordé
à certains de ses sujets
quelque 175 seigneuries,
de Québec à Montréal.
Le reste du territoire appartenait
et appartient toujours aux Indigènes.
Durant l'aventure française en Amérique,
des Européens se sont unis aux Indigènes
pour donner naissance aux membres d'un nouveau groupe :
le peuple métis.
Les Métis ont formé un peuple indigène distinct
composé de personnes ni blanches, ni indiennes.
Un peuple uni par des lois coutumières
une langue,
une culture
et des droits.
Au début de la guerre des Indiens et des Blancs,
de 1753 à 1766,
l'Angleterre a vite compris
qu'elle ne gagnerait pas la bataille de l'Amérique du nord
sans s'assurer l'alliance des nations indigènes,
ou au moins leur neutralité.
Elle a donc adopté une politique de respect du territoire indigène.
Elle a confirmé leur droit exclusif d'occuper
et d'utiliser le territoire
partout en Amérique du nord.
Et le roi d'Angleterre s'est engagé sur l'honneur
à l'acheter
avant de permettre aux colons d'y accéder
ou de l'exploiter.
Le titre foncier indigène fut par la suite reconnu en droit anglais
lors de l'affirmation de la souveraineté du roi d'Angleterre
en Amérique du Nord en 1763.
Depuis, le droit d'occuper et d'utiliser le territoire non cédé
appartient aux membres des trois peuples indigènes au Canada.
Malgré cette promesse d'achat,
le premier gouvernement canadien responsable
a adopté deux lois racistes,
en 1850 et 1851,
par lesquelles il a exproprié le territoire indigène au Québec
au profit de la Couronne.
Le système seigneurial a été aboli en 1854.
Des centaines de milliers de personnes
ont alors envahi notre territoire.
Le Québec s'est par la suite construit
sur des terres et avec des matériaux
volés aux indigènes.
En 1860, le gouvernement canadien a privé nos ancêtres
de leur droit de vote
et du droit d'être candidats aux élections.
Puis, en 1876,
Ottawa a adopté une loi raciste,
l'Acte des Sauvages
qui a privé les Métis du Québec et de l'est du pays
de la reconnaissance et de l'exercice
de leurs droits ancestraux.
Récemment, Monsieur le président,
la Cour suprême du Canada
a enfin reconnu en 1997 l'existence du titre foncier indigène
partout au Canada.
Elle a établi
que des indemnités
doivent leur être versées
en cas d'atteinte à leur titre foncier.
Voilà pourquoi les deux ordres de gouvernements
négocient avec les bandes indiennes.
Ils négocient, non pas " parce que ça fait dur dans les réserves
et que le taux de chômage y est élevé ",
comme l'a dit Monsieur Chevrette à l'ouverture de vos travaux,
mais bien parce que ces gouvernements savent
que le territoire québécois appartient aux indigènes...
si ce n'est quelque 175 terres seigneuriales.
Les gouvernements ont l'obligation
de verser aux indigènes des indemnités
pour expropriation illégale
et atteinte à leur titre foncier.
Ils ont également l'obligation
de leur payer des redevances
en échange de l'exploitation commerciale de leurs ressources.
Enfin, ils doivent prévoir
le plein exercice de leurs droits ancestraux
sur l'ensemble du territoire
et non pas seulement dans les réserves.
Voilà pourquoi ils négocient :
ils doivent réparer les nombreuses fautes
des gouvernements précédents.
Monsieur le président,
en l'absence d'une définition pourtant évidente du Métis en Canada,
les gouvernements refusent de négocier
avec les groupes métis du Québec.
Ce refus est discriminatoire,
inéquitable et malicieux.
Les Métis risquent maintenant de tout perdre.
L'ex juge en chef de la Cour suprême du Canada,
Antonio Lamer met les indigènes en garde contre ce danger.
Dans l'arrêt Delgamuukw contre La Reine,
Le juge écrit que les décisions relatives au titre foncier
ont un effet sur les droits de toutes les nations indigènes.
car le titre comprend le droit exclusif
d'utiliser et d'occuper les terres.
Le juge Lamer prévient les nations
de revendiquer rapidement leur titre foncier
parce que si elles ne le font pas,
elles perdront leur droit territorial
qui aura déjà été accordé à d'autres.
Monsieur le président,
Nous, Métis du Québec enjoignons Québec
de surseoir immédiatement
à toute négociation territoriale
tant que les groupes métis
seront exclus des tables de négociations.
Devons-nous rappeler au gouvernement
que les Chartes québécoises et canadiennes,
interdisent aux gouvernements de
poser des actes discriminatoires
parce qu'ils violent la dignité humaine?
Monsieur le président,
ne vous faites pas complice
d'actes racistes.
Au contraire,
privilégiez la conciliation.
Dites non à l'ethnocentrisme
et à l'exclusion des membres du peuple oublié au Québec.
Finissez-en avec la division des groupes indigènes.
Privilégiez le respect de l'identité de l'autre,
et célébrez la différence.
Nous signalons, et nous insistons sur ce point :
en l'absence des Métis, la paix des Braves
est viciée à sa face même
et nulle de nullité absolue.
Le territoire de la baie James,
Monsieur le président,
n'a jamais été la propriété exclusive des Cris.
Au contraire, il appartenait également
et appartient toujours
aux membres des nations algonquiennes et métisses.
Les gouvernements ne pouvaient donc le céder
aux seuls membres des bandes cries.
Ils ne peuvent pas plus céder
aux seules bandes innues, non plus,
notre territoire commun sur la Côte Nord
Pour terminer, Monsieur le président,
force est d'admettre
que les métissés
forment un peuple subjugué au Québec.
Si rien n'est fait rapidement
pour mettre fin à cette situation d'apartheid,
les Métis auront recours au droit international qui prévoit
le droit des peuples subjugués
à déclarer unilatéralement leur indépendance.
Monsieur le président,
Mesdames et Messieurs les commissaires,
Mesdames et Messieurs,
au nom des Métis du Québec,
je vous remercie de votre attention
et vous souhaite de fructueux travaux
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Guerre en Irak
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La France a gagné la bataille mais perdu la guerre
Zaki Laïdi Auteur de Penser la mondialisation, chez Flammarion (à paraître)
LE DEVOIR samedi 3 et dimanche 4 mai 2003
La France a gagné la bataille mais a perdu la guerre. Telle pourrait être la première conclusion de la crise irakienne. L'enjeu pour elle n'est désormais ni de se renier ni de s'obstiner. Elle doit concentrer tous ses efforts pour gagner l'après-guerre, en se montrant plus européenne. La victoire américaine ne change rien à la légitimité contestable sur laquelle cette guerre reposait. Cela dit, si la position française était justifiée sur le fond, elle a été marquée par de nombreuses erreurs.
La première a été de ne pas créer très vite et très tôt une dynamique européenne. Si Jacques Chirac et Gerhard Schröder avaient ensemble, avec la Belgique et quelques autres, créé une sorte d'avant-garde politique qui aurait sillonné l'Europe et surtout l'Europe de l'Est pour essayer de défendre une position européenne commune, la France aurait contribué à créer un réflexe européen et donné le coup d'envoi à la mise en place de la première grande coopération renforcée de l'Europe. Certes, le résultat n'était pas acquis d'avance. Mais cela eût été préférable à une admonestation des pays de l'Est qui, en fait, ne pouvait que faire le jeu des Américains.
La seconde erreur qui est le drame de l'Europe tient à l'absence de toute stratégie autre que réactive. La France a cherché à rendre coup pour coup aux initiatives américaines. Elle aurait dû plutôt avoir un coup d'avance. Le plan renforcé de contrôle des inspections est venu beaucoup trop tard. Il fallait le mettre en avant dès le mois de septembre -- et non attendre le mois de janvier. Enfin, face à plus fort que soi, il faut savoir se montrer plus retors que frontal.
La France n'aurait jamais dû déclarer qu'en aucune circonstance elle accepterait une nouvelle résolution. La diplomatie étant un jeu d'adresse, il fallait très clairement laisser aux États-Unis la responsabilité de la rupture parce que de toute façon ils étaient minoritaires au Conseil de sécurité. La diplomatie française a semblé un temps grisée par la popularité de sa position dans le monde.
Crise révélatrice
L'affaire irakienne a mis en évidence les forces et les faiblesses traditionnelles de la politique française, pleine de courage et de panache mais sans solution de repli en cas de demi-défaite, faute d'avoir refusé d'envisager toute autre solution que sa propre victoire. Cette vision flamboyante n'est pas tenable.
De fait, la France est passée d'une situation où elle semblait à la tête d'une vaste coalition mondiale antiaméricaine à celle d'un État isolé vers lequel les marques de soutien ne convergent que parcimonieusement, ou en tout cas confidentiellement, probablement par crainte d'encourir les foudres d'une Amérique arrogante. Encore une fois, cette interprétation est probablement injuste sur le fond. Mais c'est désormais celle qui prévaut.
Pour la France, la leçon de cette crise peut se résumer ainsi : il lui faudra durablement faire face à une politique américaine agressive, et de cette épreuve elle ne sortira qu'en se montrant plus européenne.
En effet, il faut se convaincre d'une chose. Même en cas d'alternance à Washington, la politique américaine ne changera qu'à la marge. Certes, si Al Gore avait été élu, la guerre en Irak n'aurait probablement pas eu lieu. Mais le 11 septembre est passé par là. Par ailleurs, même si les conséquences de la guerre sont très hasardeuses, l'opinion américaine ne retiendra de cette guerre qu'un fait essentiel : une dictature a été abattue à un coût militaire extrêmement faible.
N'oublions pas qu'il a fallu plus de trois ans pour que l'opinion américaine s'émeuve de la guerre au Vietnam. De surcroît, il faut arrêter d'expliquer la politique américaine par la seule influence détestable des néo-conservateurs. Si ces derniers ont le vent en poupe, c'est bien sûr parce que la définition de la politique extérieure reste relativement autonome par rapport aux débats politiques internes.
«Revivalisme» conservateur
Mais on assiste à un indiscutable «revivalisme» conservateur aux États-Unis qui a deux conséquences très fortes sur la politique extérieure américaine : le recul considérable de l'idéologie libérale et des valeurs universalistes qu'elle porte, la résonance auprès de l'opinion des idées les plus classiques de l'ordre, du patriotisme et de moralisation du monde.
On assiste par ailleurs à un effritement de la base sociale des démocrates et notamment de l'alliance entre la classe moyenne blanche et les minorités noire et hispanique. Tout cela n'a pas de conséquence mécanique sur la politique extérieure. Mais tout ceci contribue à favoriser une politique extérieure américaine nouvelle : elle est de moins en moins multilatéraliste et de moins en moins isolationniste.
Elle n'est pas isolationniste parce qu'elle veut au contraire remodeler le Moyen-Orient dans lequel elle voit désormais la source de la plupart des problèmes du monde et la menace centrale sur sa sécurité. Mais elle est désormais antimultilatéraliste, car elle ne croit pas avoir besoin des autres pour défendre ses propres intérêts.
L'Amérique est durablement entrée dans une ère post-hégémonique. Elle cherche à renforcer sa domination sur le monde sans se soucier du consentement des autres à ses propres actions. Or ne nous y trompons pas. Cette dynamique est désormais trop forte pour pouvoir être aisément inversée. Bill Clinton avait intelligemment réussi à contenir cette évolution de fond au prix d'acrobaties que la droite républicaine a voulu lui faire payer surtout lors de l'affaire Lewinski. Que faire ?
Réactiver la dynamique politique
Il faut tout d'abord réactiver puissamment la dynamique politique européenne autour d'un axe Paris-Londres-Berlin. De ce point de vue, la réunion de Bruxelles sur la défense, qui implicitement cherche à marginaliser la Grande-Bretagne, est contre-productive, comme en témoigne la vive réaction de Tony Blair. Car si l'alliance franco-allemande est plus que jamais nécessaire à l'avenir de l'Europe, on ne fera rien de tangible et de durable en Europe sans la Grande-Bretagne.
Au demeurant, cette crise est riche de leçons pour Londres. Car si Tony Blair peut avoir le sentiment d'avoir gagné la guerre après avoir perdu la bataille, il ne peut pas ne pas tirer lui aussi les conséquences de cette crise. La Grande-Bretagne cherche à bâtir un partenariat euro-américain au sein duquel Londres aurait un pouvoir à la fois d'entraînement sur l'Europe et d'influence sur les États-Unis. On ne peut pas dire que la crise irakienne constitue de ce point de vue un succès spectaculaire.
Pas plus que la France, la Grande-Bretagne n'est parvenue à entraîner l'Europe derrière elle. Et quoi qu'on en dise, son influence sur la stratégie américaine reste modeste. Le risque est grand pour la Grande-Bretagne de se trouver dans une position symétrique de celle de la France : «coller» de plus en plus à la position américaine sans l'influencer effectivement.
Sur l'affaire irakienne, la France et l'Angleterre doivent donc désormais adopter une ligne de conduite qui devrait définir ce que ces deux pays sont prêts à accepter et à ne pas accepter. La Grande-Bretagne devrait aider la France à se montrer plus réaliste dans ce nouveau rapport de force. Pour sa part, la France devrait aider la Grande-Bretagne à enfin penser ce qui serait inacceptable pour elle. À cette «road map» pour l'Irak, il faudra naturellement associer l'Allemagne et par la suite le reste de l'Union européenne.
En tout cas, la priorité politique devrait désormais être donnée à un sommet France-Allemagne-Grande-Bretagne dont l'objectif essentiel serait le suivant : montrer aux Européens et aux Américains que l'avenir politique de l'Europe passe par la sublimation des réflexes nationaux.
De plus en plus convergentes
Quand on parle de l'Europe, on a tendance à penser que les Européens sont divisés sur la plupart des sujets. Mais la réalité est légèrement différente. En réalité, sur la plupart des grands sujets mondiaux, les Européens ont des positions de plus en plus convergentes. Cette convergence est parfois mécanique dans tous les domaines où la politique européenne est partiellement fédéralisée, comme la politique commerciale.
Mais sur d'autres sujets, comme le conflit israélo-palestinien, les relations avec la Syrie et l'Iran, les Européens ont considérablement resserré leurs propres positions. Le problème fondamental qui se pose est celui de la définition d'une politique commune quand celle-ci se trouve confrontée à une politique américaine différente.
Certains pays européens refusent alors de s'opposer aux États-Unis car ils ont trop besoin d'eux (Europe centrale), d'autres refusent de rompre avec Washington en espérant l'influencer (Grande-Bretagne), d'autres enfin estiment que l'opposition avec les États-Unis ne peut pas être taboue (France, Allemagne). C'est à partir de cette réalité qu'il faut donc travailler, tout en sachant qu'à terme, c'est nécessairement en tant que contrepoids aux États-Unis qu'il faudra penser l'Europe.
Car même un partenariat repose sur un rapport de force. C'est pourquoi la France devrait facilement admettre que la perspective pour l'Europe est celle d'un partenariat équilibré avec les États-Unis. C'est après tout exactement ce que nous faisons avec le programme Galiléo. Ce programme n'a de sens à moyen et long terme que si nous envisageons de mener des actions qui n'obtiendraient pas l'assentiment des États-Unis -- au point de les inciter à nous refuser l'accès à leur propre système GPS.
Penser comme acteur mondial
Si nous avions construit l'argumentaire européen sur cette seule base, il est probable qu'il aurait rencontré de fortes résistances. Nous avons choisi une autre voie : celle de l'autonomie d'action indépendamment de toute référence aux États-Unis. C'est donc à l'autonomie d'action et de jugement que l'Europe doit se préparer. Pour cela, il lui faut développer un habitus de la puissance.
L'Europe doit prendre l'habitude de se penser comme acteur mondial. Elle doit prendre l'habitude d'avoir un avis sur les grands sujets du monde et non pas simplement être réactive face aux États-Unis. Ces grands sujets vont de la prolifération à la démocratie dans les pays du Sud, en passant par les questions de développement.
Pour cela, il faudrait décider de la création d'une Agence d'intelligence européenne dotée de puissants moyens et capable véritablement d'avancer des propositions qui seraient mises en discussion. Cette agence aurait besoin d'être autre chose que la bien pâle cellule travaillant autour du président Prodi. Mais elle n'aurait pas besoin pour autant de refléter le point de vue de la Commission et des États membres. Dans cette nouvelle dynamique, la France peut être moins flamboyante, mais toujours créative elle aurait toute sa place.
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livres
| Essais:
Mémoire et jeunesse du militantisme
Louis Cornellier
LE DEVOIR samedi 3 et dimanche 4 mai 2003
Être militant syndical, aujourd'hui comme hier, ici comme ailleurs, n'a jamais été chose facile. Le pouvoir établi n'abandonne jamais de gaieté de coeur les prérogatives qui lui ont permis de s'imposer comme tel et qui lui permettent de perdurer. Travaillant sans relâche à faire passer son idéologie conservatrice pour un discours conforme à l'ordre naturel des choses, il séduit souvent ses propres victimes en transformant ses ennemis en fauteurs de désordre.
Pèse donc, sur le militant, le fardeau d'une preuve difficile à établir dans les circonstances : que l'ordre nouveau qu'il propose est plus juste, plus équitable, et qu'il dépasse le simple transfert du pouvoir illégitime des uns vers les autres. À l'intérieur même des rangs syndicaux, d'ailleurs, cette quête de justice s'avère sans cesse menacée par la tentation corporatiste qui voit des intérêts particuliers prendre le pas sur le principe de solidarité. Être militant syndical, donc, demeure une mission, une vocation qui exige combativité et droiture d'esprit.
Cela, qui reste vrai aujourd'hui, l'était peut-être encore plus hier, et c'est ce que Mathieu Denis et son équipe (Albert Albala, Michel Sarath de Silva et Yanic Viau) ont voulu montrer en menant une intéressante série d'entretiens avec Jacques-Victor Morin, «un des principaux acteurs de la gauche québécoise de l'après-guerre». Publié sous le titre de Jacques-Victor Morin : syndicaliste et éducateur populaire, l'ouvrage qui résulte de cette initiative, en plus de ses intentions historiques, vise aussi à «permettre la transmission d'une expérience militante de la génération du Québec de l'après-guerre à celle qui allait avoir 25 ans en l'an 2000».
Et il s'agit, en effet, de toute une expérience. Permanent syndical pendant la majeure partie de sa vie au sein, principalement, de la Fédération des unions industrielles du Québec (FUIQ-CCT) et, plus tard, de la FTQ, militant politique dans les rangs de la CCF (Co-operative Commonwealth Federation), du NPD et du Parti socialiste du Québec qu'il a cofondé, éducateur populaire à l'emploi de diverses instances syndicales québécoises et internationales, Jacques-Victor Morin, issu d'une famille bourgeoise canadienne-française de Montréal (son grand-père, le notaire Victor Morin, est l'auteur du fameux «code Morin»), a suivi un parcours qui méritait d'être mieux connu et de passer à la postérité afin, entre autres, de fournir un modèle aux militants d'aujourd'hui qui entendent «résister à la force du nombre de ceux qui, de toutes sortes de manières, incitent à baisser les bras sous prétexte de tirer les leçons du siècle».
Guy Rocher, en préface, a raison de souligner le courage qu'il a fallu, à Morin et à ses frères d'armes, pour combattre des employeurs bornés, un gouvernement unioniste réactionnaire, une action syndicale catholique par trop temporisatrice et les autorités syndicales et politiques centralisatrices de Toronto.
Aujourd'hui octogénaire, Morin raconte, dans ce livre, les affrontements, les espoirs, les réussites et les échecs d'une génération de militants animés par un inébranlable idéal de justice sociale. Il y fait revivre, modestement mais avec fierté et énergie, des luttes ouvrières essentielles et la naissance du sentiment indépendantiste dans les rangs syndicaux. Distribuant les coups de chapeau (Ed Bantey, Léo Lebrun, ancien président des cols bleus de la Ville de Montréal, et sa tante Renée Morin, pionnière de l'éducation des adultes au Québec) et les coups de pied (Thérèse Casgrain, Claude Ryan, les trois colombes fédérales et la «go-gauche» des années 70), il livre ici un témoignage précieux qui, à la fois, illustre la noblesse de la mémoire syndicale et redit l'éternelle jeunesse du militantisme de gauche.
Madeleine de tous les combats
Je savais que Madeleine Parent, elle aussi, avait été une grande militante, et je n'ai pas été surpris d'entendre Morin en parler en ces termes : «Madeleine Parent était une militante syndicale hors pair. Elle avait le pouls de la classe ouvrière. Il n'y avait alors que quelques femmes dans le mouvement à détenir une telle position et Madeleine avait l'admiration de beaucoup d'autres personnes, qui ne partageaient pas ses idées.»
J'ignorais toutefois (il n'y a pas que le militantisme qui est jeune !) la réelle ampleur de son oeuvre; le collectif intitulé Madeleine Parent militante, sous la direction d'Andrée Lévesque, m'a donc renversé. Quelle femme extraordinaire, en effet, que cette Madeleine de tous les justes combats qui a consacré sa vie entière, et ce n'est pas une image, à la lutte en faveur de la dignité des ouvriers et, plus particulièrement, des ouvrières !
Recueil de textes-hommages qui fait suite à un colloque tenu à l'université McGill en mars 2001, ce collectif trace le portrait d'une véritable héroïne qui, comme le souligne Monique Simard, n'a cessé «de prôner un type de syndicalisme de base, militant et engagé, ne se complaisant pas dans les secteurs moins difficiles à organiser et ne faisant pas de concessions à un certain establishment du milieu des relations de travail».
On y découvre, avec Andrée Lévesque, la jeune étudiante de McGill (1936-40) qui fait ses premiers pas dans le militantisme; avec Denyse Baillargeon, l'organisatrice syndicale qui lutte avec les travailleurs québécois du textile dans les années 40 et 50; avec John Lang, la militante canadienne qui, avec son mari Kent Rowley, travaille inlassablement, comme l'écrit John St-Amand, à la «démocratisation et [à] la canadianisation du mouvement ouvrier, en particulier dans la Confédération des syndicats canadiens». Quant à Lynn Kaye, Lynn McDonald, Shree Mulay, Françoise David et Michèle Rouleau, c'est à la militante féministe qu'elles rendent hommage, à celle qui a contribué aux rapprochements des groupes de femmes québécoises et canadiennes avec leurs consoeurs des communautés autochtones et immigrantes.
Madeleine Parent a appris à la dure le difficile métier de syndicaliste. Les employeurs, Duplessis et les bonzes du syndicalisme américain en terre canadienne ne lui ont pas fait de quartier, et on ne peut qu'être ébloui devant la ténacité dont cette femme admirable a su faire preuve tout au long de sa vie, ténacité qui s'exprime encore, d'ailleurs, dans les multiples engagements actuels de cette calme octogénaire.
«Une volonté de fer et un collier de perles», écrit le chroniqueur Rick Salutin pour la décrire. Un exemple pour la jeunesse, aurait-on dit à une autre époque si on avait accordé à la générosité militante la grandeur qui lui revient. L'incarnation de la noblesse du syndicalisme québécois, ajouterai-je.
Jacques-Victor Morin
Syndicaliste et éducateur populaire
Mathieu Denis
VLB Éditeur
Montréal, 2003, 256 pages
Madeleine Parent, militante
Sous la direction d'Andrée Lévesque
Éditions du Remue-ménage
Montréal, 2003, 128 pages
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PLQ
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Charest forms a cabinet in his own conservative image
DON MACPHERSON
The Gazette Saturday, May 03, 2003
The federal and Quebec Liberals have long been known as "the cousins." But among the invited guests at this week's swearing-in of the new Charest government, the federal Liberals were outnumbered by Conservatives.
Premier Jean Charest's former Conservative colleagues in attendance included current senators Jean-Claude Rivest, who is also a longtime provincial Liberal, and Michael Meighen, and former Senator Jean Bazin, who helped Charest prepare for the debate that was the turning point of the election campaign. Elsie Wayne, the only Conservative other than Charest elected in the 1993 federal election, was also a guest.
But even though Charest needs to assert his new-found Quebec nationalism, maybe, as a goodwill gesture, he should also have reserved a seat in the National Assembly's Salon Rouge for one particular representative of the Chrétien government.
Martin Cauchon, as justice minister, could do Charest a favour by finding a nice, quiet spot on the federal bench for a Quebec lawyer by the name of Pierre Paradis.
To everyone's surprise, Charest left Paradis out of his cabinet. Now he needs to get him out of the National Assembly as well, or Paradis might become a pole of dissension in the Liberal caucus, his office a natural rallying place for disgruntled MNAs. And it might take a federal appointment as a Superior Court judge to get Paradis, who is still only 52 even though he's been an MNA since 1980, to go quietly.
It seems implausible that, as it was first suggested, Charest left Paradis out of his cabinet simply out of gratitude to his immediate predecessor as Liberal leader, Daniel Johnson, who was also a member of his transition team. Johnson has never gotten over Paradis's out-campaigning him 20 years ago for the party leadership, won by Robert Bourassa, and considers Paradis disloyal.
It's possible that Paradis simply lost a numbers game to Deputy Premier Monique Gagnon-Tremblay, whose riding is also in the Eastern Townships, a region already over-represented in the cabinet, and who is closer to Charest.
It could also be that Charest left Paradis out because some of the latter's colleagues saw him as a schemer with a boys'-club approach to politics. And one lesson Charest learned as a Conservative minister under Brian Mulroney is the importance of keeping government backbenchers happy.
Charest's official explanation is that he wanted to give his government a fresh face. And while he might have saved himself some trouble by simply relegating Paradis to a second-tier position, as he did another Liberal veteran, Public Security Minister Jacques Chagnon, Charest made his point.
In Charest's cabinet-making, previous ministerial experience was more of a liability than an asset. Of the five Liberal MNAs other than Charest who had been ministers, only Gagnon-Tremblay and Finance Minister Yves Séguin received front-line assignments. And Séguin can be considered one of Charest's people since the Liberal leader brought him back into active politics after a 12-year absence.
In fact, except for Gagnon-Tremblay, all the key ministers in the new government are Charest's people, recruited for either his first election as leader in 1998 or the recent one. His ministers of health, education and justice - Philippe Couillard, Pierre Reid and Marc Bellemare, respectively - are all starting their first terms as MNAs.
And all the new ministers are ideologically compatible with Charest. The party of the Quiet Revolution, of government expansion in the 1960s and of Robert Bourassa, who liked to call himself a socialist in the 1970s, has become as conservative as its current leader. There's nobody identified with the party's left wing in the cabinet since cabinet-quality MNAs Christos Sirros, another former minister, and Russell Copeman were passed over.
The old Bourassa hands who came back to help Charest bond with his new party are on their way out again. Chief organizer Pierre Bibeau is to be rewarded with the presidency of Loto-Québec while Ronald Poupart, who was Charest's chief of staff in opposition, is due to leave after advising the new premier through his first year in office.
At the swearing-in ceremony, the surviving former Liberal leaders and the widows of the other recent ones were given places of honour.
And standing together at the back of the room was a small group identified with Bourassa - Bibeau, Poupart, Bourassa chief of staff Mario Bertrand and Marc-Yvan Côté, an organizer as well as a minister.
They were watching not only a change of government in Quebec but a changing of the guard in their party. It's a different Liberal Party now, and it will be a different Liberal government, both Jean Charest's.
dmacpher@thegazette.canwest.com
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