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23 janvier 1934-16 juin 2003

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Vivant à jamais
Pierre Falardeau, Cinéaste
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
Pierre Bourgault est mort. C'était quelqu'un. Les hommages pleuvent de partout.
Il y a d'abord les camarades qui tentent de dire leur peine, qui remercient l'homme du fond du coeur, qui continuent d'espérer. Il y a aussi les éternels vautours qui s'abattent sur son cadavre pour mieux se faire voir. Et il y a les autres, nos ennemis, trop lâches pour se réjouir sur la place publique et qui, sous les clichés et les compliments d'usage, plantent leurs couteaux assassins pour terminer le travail. Ils veulent s'assurer, l'air de rien, en douceur, que le bonhomme est bien mort. Qu'il est devenu parfaitement inoffensif.
Comme disait Léo Ferré : «C'est vraiment dégueulasse». Je pense entre autres à cette petite matante d'Outremont, cette blonde un peu passée date qui parle de lui, en première page, comme du dernier rebelle. Comme si la vie s'arrêtait avec la mort de Bourgault. Comme si la rébellion allait s'éteindre avec lui. Comme si la lutte pour la
liberté allait disparaître avec son corps.
En fait, c'est ce qu'elle espère la madame. C'est ce qu'ils espèrent tous malgré leurs hommages frelatés. On les connaît trop bien pour les croire sur parole. Ils rêvent tous, ces salopards, d'enterrer notre révolte, notre résistance, avec le cadavre de Bourgault. Ils rêvent tous, ces ordures, de se débarrasser enfin et pour toujours de ces emmerdeurs, de ces empêcheurs de bien penser en rond, de ces trouble-fête de la bonne conscience.
Le procédé est fort simple. Il s'agit de statufier le bonhomme, de le fixer dans le temps, de le réduire à quelques détails insignifiants. La langue par exemple. «Notre belle langue française» avec des trémolos dans la voix, en roulant les «r» comme Jean Lesage. Ils réduisent Bourgault à sa maîtrise de la langue. Et ses idées ? Ils n'en parlent pas. Comme si derrière la clarté du discours, la flamboyance du verbe, la fulgurance des images, il n'y avait pas, d'abord, la clarté des idées, la flamboyance de la pensée, la fulgurance de la démonstration.
Allez-vous un jour cesser de nous faire chier avec «notre belle langue française» ? Il ne s'agit pas de bien dire ou de mal dire mais de dire. Tout simplement. De dire, haut et fort, l'injustice. De dire l'oppression. De dire le mépris et l'exploitation. Et c'est, d'abord, ce qu'il disait Bourgault. En plus, il le disait magnifiquement.
Autre détail insignifiant : les excès de langage de Bourgault. Quels excès ? Pour tous ces embaumeurs professionnels, Bourgault allait trop loin. Évidemment, pour tous ces hypocrites qui font du sur place depuis toujours, il suffit qu'un homme mette simplement un pied devant l'autre, pour qu'on l'accuse d'aller trop loin. Pour ces lavettes pour qui s'allonger sans pudeur est devenu une habitude de vie, un homme qui se tient tout simplement debout ne peut être qu'un dangereux extrémiste.
À écouter ces potineurs serviles, il faudrait élever un monument à Bourgault parce qu'il n'avait pas peur des mots. Mais si vous avez peur des mots, vous, dont le travail consiste précisément à manipuler les mots, il faut changer de métier et devenir vendeur de beignes, marchand de choucroute ou réparateur Maytag.
J'ai même entendu un petit annonceur de service à la radio dire que «Bourgault repoussait constamment les limites de la liberté de parole». Non, mais tu parles d'une andouille : lui et tous les autres, ils acceptent sans mot dire les limites à leur liberté de parole ? Ils ferment leur gueule à double tour pour garder leur job ? Ils s'écrasent devant les boss d'Ottawa ?
Oui Ferré, c'est vraiment dégueulasse cette entreprise de récupération d'un homme irrécupérable. Il faut leur refuser, à ces croque-morts de la pensée, le droit d'enterrer le cri de liberté de Bourgault. Moi ce qui d'indépendance, il m'est resté en travers de la gorge depuis quarante ans. Neuf. Comme au premier jour. Plus brûlant, même.
Pour moi, Bourgault est toujours vivant. Je ne suis pas triste. Et son cri est plus vivant que jamais. Vivant à jamais.

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Le Pierre Bourgault que nous avons connu
- L'homme prêt à servir
Jacques Parizeau
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
Québec - Depuis que Pierre Bourgault est mort, je reste stupéfait, ébahi devant le déferlement d'hommages et de reconnaissance dont les journalistes entourent sa mémoire. L'influence qu'il a eue sur sa profession, les souvenirs qu'il laisse chez ses anciens élèves et l'espèce de vénération que lui portent des collègues qui l'ont côtoyé suffiraient à se dire qu'après tout, c'est cela, «réussir sa vie».
Il y a évidemment, chez Bourgault, bien plus que cela. Il a été le chantre, le poète d'un Québec qui se dégageait avec une facilité déconcertante de son cocon tissé de fermeture obstinée au siècle, d'incertitude, de peur de l'avenir et de l'acceptation de la niaiserie comme d'un humus.
Pierre Bourgault n'a évidemment pas lancé la Révolution tranquille, il ne l'a certainement pas organisée, mais il en a été la voix la plus puissante, la plus dérangeante... et la plus somptueuse. Les plus lucides de la génération des baby-boomers qui se rendent compte à quel point la vie les a rangés manifestent aujourd'hui tout ce que les rêves de leurs 20 ans doivent à Bourgault. Là aussi, l'héritage est magnifique et nostalgique à la fois.
Bourgault en politique, c'est tout à fait autre chose : l'appréhension viscérale du poète dont le verbe sait si bien soulever les montagnes, fonctionner dans un cadre destiné non pas à rêver les choses mais à les réaliser. Il ne porte pas seul le poids de l'échec. On sait à quel point entre René Lévesque et lui l'animosité était grande. Il n'y avait probablement pas de place pour que vivent côte à côte deux grandes figures charismatiques comme ces deux-là.
Et pourtant, je reste, au bout du compte, avec mes regrets. Cela a bien failli marcher.
v
Pierre Bourgault a dissous le RIN en demandant à ses membres de rejoindre le PQ. Peu de temps après éclatent les événements d'octobre 1970. Le Parti québécois est menacé de dislocation. «PQ - FLQ» devient l'association qui, dans l'esprit des Québécois, identifiera la souveraineté à la violence. Devant le danger, Pierre Bourgault est prêt à servir. René Lévesque, qui le trouve vraiment trop sulfureux, n'en veut pas. Comme président de l'exécutif, je dois établir les règles de l'élection au conseil exécutif. Je refuse toute liste de candidats imposée (la slate, comme on disait à l'époque) aux militants. C'est la porte ouverte à Bourgault.
C'est un chapitre peu connu de sa vie. Il se révéla rigoureux, bon soldat, discutant ferme jusqu'à ce qu'une décision soit prise. On appréhendait le chaos des émotions, on découvrit un esprit constructif pour qui le rêve pouvait déboucher sur l'action.
Et puis tout s'est défait, jusqu'à bien plus tard. Vingt ans après, devenu premier ministre, j'ai cherché à faire entrer Bourgault dans la préparation du référendum. À peine nommé, il s'est fait piéger par une déclaration dont je ne me souviens pas de la teneur, sauf qu'il s'agissait des «Anglais» du Québec et donc que c'était «totalement» inacceptable. Ce n'était pas encore le genre de la maison d'introduire un vote de blâme à l'Assemblée nationale. Qu'importe. Avec son intégrité et sa fougue habituelles, il démissionnait le lendemain matin.
Il m'en a toujours voulu d'avoir accepté sa démission. J'ai toujours regretté de l'avoir acceptée.
Quand on a dissipé l'avenir de son pays pour 52 000 voix sur cinq millions, il y a des rendez-vous manqués dont on garde comme un remords.

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Bourgault: l'homme libre?
Gaétan Bouchard
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
Lettres: Trois-Rivières, le 18 juin 2003
L'âme de Pierre Bourgault a rejoint l'infini ou le vide, le mystère quoi qu'il en soit. Qu'il repose en paix. C'était un bon écrivain, mais ce n'était pas un homme libre, quoi qu'on en dise. Dans son dernier livre, Maintenant ou jamais, M. Bourgault plaidait en faveur de la suppression provisoire de la liberté de presse et des libertés civiles à la suite de l'hypothétique victoire du camp souverainiste lors d'un énième référendum.
Un homme libre ? Pas du tout. Un homme parmi tant d'autres, tout simplement, qui s'est laissé embrigader par les mythes nationalistes au point de perdre ces vertus qui font les hommes libres.
Certains commentateurs de la mort de M. Bourgault, Mme Ferretti entre autres, n'ont pas manqué de rappeler que notre peuple est colonisé, taciturne et inapte aux grandes rêveries. Ce peuple semble tellement méprisable, quand on écoute les contempteurs des libertés civiles, qu'il fallait bien que ce même peuple leur rende la monnaie de leur pièce de mauvais théâtre. Pourquoi un peuple si méprisable devrait-il être gouverné par des gens qui s'acharnent à le changer, à le transformer, dans l'espoir de former non pas des hommes libres mais des «hommes nouveaux», ces «hommes nouveaux» qui hantaient les rêves de Staline, Hitler, Mao et autres ?
Les Québécois ne manquent pas d'envergure. Ils en ont trop pour nos démagogues, et cela me réjouit de constater que les Québécois sont peut-être quelque chose comme... des hommes libres.
Ma liberté ne dépend pas des comités, des tribuns ou des larrons en foire. Ma liberté ne dépend que de moi-même. Et je ne laisserai personne me la prendre pour mieux me soumettre à sa volonté de puissance.
Que Pierre Bourgault repose en paix. Ainsi soit-il...

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L'instinct d'un grand tribun
Pierre-Louis Mallen
Institut de France - Docteur honoris causa de l'Université du Québec - Ancien directeur de la Radio-Télévision française au Canada (1963-68)
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
Quand, en 1963, Alain Peyrefitte me choisit pour exécuter la mission d'ouverture au Québec qu'avait définie et ordonnée le général de Gaulle, je m'installai à Montréal et essayai de comprendre ce qui me paraissait le plus important, l'éveil des Canadiens français. Je suivis avec attention les discussions qui, début 1964, précédèrent la visite de la reine. [...] La controverse s'amplifia à l'approche du 18 mai, jour de l'annuelle fête de la Reine. Des écoliers de Drummondville, désireux de ne pas fêter la reine, déclarèrent qu'ils viendraient travailler. La Chambre des communes avait l'habitude de siéger ce jour férié, «témoignant de sa fidélité en poursuivant ses travaux». Pour ne pas paraître s'associer aux écoliers rétifs, les parlementaires décidèrent de chômer cette année-là. Surprenant chassé-croisé...
C'est dans cette atmosphère tendue que le mouvement patriotique le plus dur, le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN), proclama le 18 juin jour de deuil national. Il célébra la mémoire des 12 patriotes de 1838 qui furent pendus. Ce rassemblement se tint, à Montréal, sur le lieu où était le gibet et où se dresse un petit monument. On fit l'appel des victimes; à chaque nom, la foule répondait : «Mort pour la patrie !» Un orateur expliqua la leçon à tirer de ce souvenir. Puis il céda la parole à un homme jeune, de taille moyenne, un rouquin discret dont les cils étaient blancs. Les idées qu'il exprimait étaient simples mais ses formules suivaient la cadence majestueusement accélérée qui fait monter sourdement l'enthousiasme. J'écoutais avec surprise; pour la première fois depuis que j'étais en Amérique (où j'avais écouté beaucoup de gens intelligents, éloquents, mais comme de bons professeurs), j'entendais un authentique tribun. C'était, on l'a compris, Pierre Bourgault [...].
Un débat
La seconde fois que je le vis, ce fut devant mes caméras. Paris m'avait demandé d'organiser un débat entre les divers courants d'opinon sur le projet de visite de la reine. Il me fallait trois opinions. Je réunis sans peine deux opposants : Bourgault, qui appelait les éléments les plus ardents à manifester «avec véhémence» [...], et un homme rond et doux, assureur par métier et rassurant par tempérament, Paul-Émile Robert, président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, qui jugeait inopportune dans la conjoncture la visite royale et invitait la population à s'abstenir de participer aux cérémonies. En revanche, je ne rencontrai que refus en cherchant celui qui dirait que le gouvernement avait eu raison d'inviter la reine. [...] L'ambassadeur de France, à qui je dis ma crainte de ne pas paraître objectif, me rassura : «Racontez la vérité. Elle est politiquement très significative.»
La veille de l'arrivée du yacht royal dans la Vieille Capitale, le RIN tint à Québec une veillée d'armes. Bourgault enflamma son auditoire. On sortit ensuite en cortège; en tête, les dirigeants du parti et les porteurs de drapeaux fleurdelisés. Selon les ordres donnés, silence absolu. Dans une rue étroite du Vieux-Québec, des policiers en embuscade enlevèrent Bourgault. Les militants, pourtant excités par deux heures de discours ardents, obéirent à la consigne; ils s'assirent par terre et demeurèrent immobiles et silencieux sous la pluie fine. Au bout d'une demi-heure, le président de RIN réapparut, accompagné de policiers, et exposa à ses troupes avec calme et émotion l'entretien qu'il venait d'avoir avec le chef de la police. En conclusion, il leur demanda ce qu'il appela «le plus grand des sacrifices» : afin d'éviter une bataille rangée avec les forces considérables de la police et de l'armée qui se concentraient, il donna l'ordre de se disperser. Sans un cri, c'est ce qu'ils firent. J'avais compris ce soir-là que Bourgault n'était pas seulement un tribun capable de galvaniser un auditoire mais que cet homme, que certains tenaient pour un agitateur extrémiste, avait du sang-froid et un esprit pondéré.
Le «festival de cannes»
On sait l'échec total que connut la visite de la reine, le 10 octobre 1964. [...] Pendant que la reine et tous les officiels déjeunaient au Bois de Coulonge, loin de la ville, la police, qui avait été manipulée par le nouveau responsable, nommé Wagner, arrêta brutalement -- je dirai presque «tortura» pour avoir entendu les coups de matraque et les cris de douleur -- d'innocents manifestants qui, brandissant des drapeaux fleurdelisés, criaient : «Le Québec aux Québécois !» [...]
Après le «samedi de la matraque», dit aussi le «festival de cannes» (sans majuscule !), une autre affaire occupa les pensées. De Gaulle viendra-t-il à l'exposition de 1967 ? [...] Le 24 février 1967, je rencontrai Bourgault dans un couloir de Radio-Canada; j'en profitai pour me rassurer. L'année précédente, Xavier Deniau était venu de Paris m'alerter : de Gaulle renonçait -- à regret -- à son voyage au Québec, que nous jugions nécessaire. Il refusait le programme imposé par le gouvernement fédéral qui, sous des prétextes de technique aéroportuaire, voulait qu'il atterrisse à Ottawa alors que le général tenait à commencer par le Québec. Je donnai l'idée de venir en bateau afin de mettre la géographie au service de la conjoncture historique. Deniau la transmit à de Gaulle, lequel l'adopta. Devenant ainsi responsable de ce voyage, je me demandai si, comme je l'avais dit et affirmé, les Québécois avaient vraiment changé depuis 1960, année où de Gaulle avait été reçu avec indifférence. Je posai la question à Bourgault : si de Gaulle vient, que sera l'attitude de la population ? Il me répondit : «Ce sera le plus grand enthousiasme.» On sait ce que fut, en effet, cette prodigieuse journée du 24 juillet 1967.
Quelques années plus tard, le numéro deux du RIN, qui avait lu dans mon livre (Vivre le Québec libre, Plon, 1978) ce que je viens de résumer, me dit sa surprise : «À l'époque que vous indiquez, le RIN hésitait sur la conduite à tenir; de Gaulle avait notre sympathie mais, nous qui étions dans l'opposition, pouvions-nous appuyer une initiative du gouvernement que nous combattions ?» Bref, il est évident qu'en entendant la question posée par quelqu'un qu'il croyait capable d'influencer la décision du général, Bourgault sentit qu'il était de son devoir de répondre ce que j'ai dit. Après quoi, il agit au sein du mouvement qu'il présidait pour lui faire partager la position que, comprenant la responsabilité historique qu'il prenait, subitement il avait adoptée devant moi. [...]
Le 2 août 1967, le RIN organisa une réunion pour dresser le bilan de la visite. Sous l'oeil de la caméra d'un réseau américain, l'atmosphère fut extraordinairement enthousiaste; on chanta La Marseillaise; on acclama les orateurs. Au terme d'un discours vibrant, Bourgault ramassa dans une seule phrase deux formules gaulliennes, paraphrasant l'une, citant l'autre : «Je vais vous confier un secret que vous répéterez au monde entier, à pleins poumons : vive le Québec libre !» Ruisselant de sueur, Bourgault descendit de la tribune au pied de laquelle j'étais et me dit : «C'est curieux, tout de même, mais c'est pourtant vrai : ce soir, ç'a été la première fois de ma vie que j'ai dit : "Vive le Québec libre !"» Ce souvenir est précieux. Il permet de corriger le mensonge que certains répètent, reprochant à de Gaulle d'avoir cité le slogan d'un parti. [...]
Émouvante réunion
Mon dernier témoignage sur Pierre Bourgault sera le rappel de la très émouvante réunion du 25 octobre 1968. Les événements s'étaient précipités; le 24 octobre, René Lévesque fondait le Parti québécois, avec le même objectif que le RIN, l'indépendance. La différence des doctrines tenait à ce que le RIN voulait briser l'état de choses en envisageant que le Québec, une fois souverain, noue des alliances même avec son ancien oppresseur. Le PQ posait comme élément fondamental l'entente du Québec souverain avec le Canada anglais, au point de mettre cette pensée dans le titre même de «souveraineté-association». Le RIN comptait beaucoup moins de membres que ce que Lévesque réunissait. Bourgault jugea de son devoir de ne pas laisser se créer une division au sein des patriotes. Il expliqua donc à ses militants qu'il fallait dissoudre le RIN. Il sacrifiait sa carrière et il bouleversait ses amis. Je vis des jeunes gens pleurer. Mais, huit ans plus tard, le PQ, c'est-à-dire le souverainisme, arrivait au pouvoir.

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Faut-il encore lire Pierre Bourgault?
Louis Cornellier
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
Depuis un quart de siècle, deux figures ont dominé, à leur façon, l'univers de la chronique journalistique québécoise: Pierre Foglia et Pierre Bourgault. Deux stylistes, deux journalistes mordants qui ont su durer, malgré le nombre des années passées à faire de l'opinion dans le vif du présent.
Mauvaise conscience du journal La Presse qui en a bien besoin, bourru mais sensible, provocateur mais rarement poseur, parfois présomptueux mais souvent capable de s'amender, Foglia demeure inclassable, surprenant jusque dans ses contradictions. Un cavalier seul, qui choque et charme, irrite et ravit, vers lequel on avance comme devant un défi.
Bourgault, lui, c'était autre chose. Plus politique, plus militant; moins railleur, plus tribun; styliste de la clarté plus que des effets; aiguillon de la conscience civique plutôt que poète un peu anarchique du temps qui passe. L'essentiel, chez Bourgault, cherchait à se dire en droite ligne plutôt qu'à émaner, diffus, d'une atmosphère.
En coulisse, on a dit, toutefois, et j'ai moi-même été tenté de le penser, que ces dernières années n'étaient pas ses meilleures. Qu'il rabâchait. Qu'il devenait anecdotique. La résistance, quatrième tome de ses Écrits polémiques et dernier livre publié du pamphlétaire, confirme-t-il ce soupçon ? Pour poser la question clairement : faut-il encore lire Pierre Bourgault ? A-t-il eu, même dans ses dernières années, toujours quelque chose d'essentiel à dire ?
En novembre 1999, j'avais lu, au profit des fidèles lecteurs du Devoir, les chroniques regroupées dans ce livre. Je vous offre aujourd'hui, en rappel, le verdict sans complaisance que je rendais alors. Qu'on le lise comme un hommage critique à un homme qui considérait la franchise intellectuelle comme un devoir.
Apprendre ? Non : débattre
Grand consommateur d'informations et de prose d'idées, autant journalistiques que livresques, j'ai toujours l'impression, en lisant Bourgault, de ne rien apprendre de neuf, sauf son opinion sur le sujet dont il parle. Comment expliquer, alors, le plaisir que je continue de prendre à le lire ?
À mes yeux, Bourgault fait figure de vieil ami (vieux, c'est lui qui le dit) un peu fatigant parce qu'imbu de lui-même, mais avec qui on ne peut s'empêcher de discuter pendant des heures parce que, comme nous, il a des idées sur tout et qu'il prend un malin plaisir à les partager. C'est vrai : ce livre ne m'a rien appris, mais je l'ai néanmoins lu d'une traite parce que ce genre de feu roulant d'opinions, balancé par un touche-à-tout expérimenté, provocateur et incapable de se contenir, me plaît bien. Oui, l'ensemble est inégal, contient de coups de gueule bâclés, des redondances, mais il est porté, tout du long, par une prose tellement limpide et franche, totalement dénuée d'artifices, qu'on le traverse de fort agréable façon.
D'aucuns considéreront ce jugement comme un sacrilège, mais il m'apparaît néanmoins essentiel d'afficher clairement mon point de vue : Bourgault n'est pas le grand penseur que ses fans les plus inconditionnels ont voulu en faire. C'est un chroniqueur efficace, honnête, parfois courageux, mais en rajouter relèverait de l'enflure qualitative. En ce sens, je ne crois pas que l'on puisse dire que l'homme souffre d'essoufflement intellectuel. La résistance, c'est du pur Bourgault. Ni plus ni moins.
Au chapitre de ses bons coups, on peut placer, en tête de liste, sa dénonciation bien ciblée des hystériques détracteurs de nos services publics. Les récents ratés des systèmes de santé et d'éducation ne justifient pas, selon lui, l'inquiétante fuite en avant à laquelle bien des esprits étroits semblent sur le point de succomber : «Chialage de privilégiés et de sans-dessein ! Allez-y, crissez tout à terre, privatisez-moi tout ça, et qu'on en finisse, et vive la santé pour les riches, et l'école pour les riches, et l'eau pour les riches, et la maison pour les riches, et le pain et le beurre pour les riches, comme le veut la Chambre de commerce !»
Un homme de convictions
Bourgault, contrairement à plusieurs hypocrites qui prétendent encore l'être tout en agissant en parfaite contradiction avec cette prétention, est un véritable social-démocrate. À preuve, sa défense passionnée du syndicalisme réel auquel il attribue «tous les progrès que nous avons connus dans le monde du travail depuis cent ans». Cela dit, cette fidélité à une certaine idée du syndicalisme lui fait vomir, avec raison, cette forme détournée de militantisme en habits neufs qui a pour nom le corporatisme. Ainsi, à l'été 1999, au moment de la fronde des infirmières, il écrit : «Non, je n'ai pas klaxonné devant l'hôpital. Les solidarités de façade et d'intérêt me répugnent. Mais, quand la tempête sera apaisée, je n'aurai pas perdu mon âme en sautant dans le train fou mais je resterai, envers et contre tous, le plus farouche défenseur des syndicats et du syndicalisme. Ce n'est pas affaire de religion, c'est affaire de dignité.»
Dans la même veine, Bourgault refuse, avec l'énergie du désespoir, de participer à la grand-messe idéologique qui accompagne le retour en force du capitalisme sauvage. Au risque de passer pour un dinosaure, il persiste à défendre le principe essentiel de la sécurité d'emploi que de jeunes réactionnaires, Dumont en tête, n'ont de cesse de dénigrer; il s'en prend à l'hypocrisie de l'entreprise privée qui «veut bien que les gouvernements s'occupent de tout ce qui coûte cher et ne rapporte rien» et il s'entête à réitérer, à contre-courant, que la lutte des classes demeure un concept pertinent pour expliquer le temps présent. Il a choisi son camp : «Si je dis faisons payer les riches, on se rira de moi en me traitant de gauchiste nostalgique. Mais si je ne le dis pas on aura raison de me traiter de salaud.»
Le lecteur de ces chroniques n'échappera pas, bien sûr, à la profession de foi indépendantiste du polémiste. Je n'y reviens pas en détail, puisque presque tout a été dit à ce sujet, sauf pour rappeler une qualité essentielle de ce discours : sa franchise. Bourgault ne tergiverse pas. L'indépendance du Québec relève, pour lui, de la «normalité» des choses et ceux qui ne partagent pas cette opinion sont désignés ici comme des adversaires. Le combat, dans ces pages, se mène à visage découvert. Cela peut choquer puisque la première victime d'une telle posture est toujours la nuance.
Bourgault n'est pas objectif ? Il a déjà réglé la question dans La culture, le tome 2 de ses Écrits polémiques : «L'observation incomplète et personnelle d'une situation, si elle reste aussi honnête que possible, peut être objective, à condition de ne pas prétendre qu'elle soit autre chose que personnelle et incomplète. [...] Certains concluront que l'objectivité, finalement, n'existe pas. Ne vaudrait-il pas mieux parler de subjectivité honnête ?»
Tous azimuts
Il y a encore, dans ce gros livre, des dizaines d'autres sujets auxquels le manque d'espace m'empêche de rendre justice. Au sujet de l'éducation, par exemple, on retrouve le bon (contre la pub à l'école) et le moins bon (les techniques pédagogiques du maître sentent la boule à mite). Au sujet de la culture, le meilleur (contre notre colonisation culturelle volontaire) et le pire (une décevante et confuse complaisance envers les Plamondon, Dion, Robert Lepage et le Cirque du Soleil). Sur le terrain de la politique internationale, des engagements constants (l'Algérie et la Palestine) et des cibles récurrentes (Israël et l'aigle américain qui «n'a plus de tête»).
Bourgault résiste. Au temps, qu'il assume avec une lucidité un peu frondeuse, mais surtout à l'engourdissement du débat public. Son empressement à déranger la tranquillité du lecteur l'amène parfois à confondre les genres (les petites crises de vedettes de Jacques Villeneuve ne méritent pas le beau mot d'«indignation» qu'il leur accorde) et à bâcler certains de ses envois, mais le mot d'ordre qui pourrait servir d'exergue à son oeuvre me semble incontestable : «Il faut savoir s'ostiner pour faire avancer les choses dans le sens qui nous convient. Autrement, elles continuent d'avancer mais au seul profit de ceux qui ne veulent pas s'ostiner pour mieux nous asservir.» Sans oublier toutes les précautions qui précèdent, je vous le demande : qui, quand Bourgault ne sera plus là, dira cela aux lecteurs du Journal de Montréal et aux autres ?

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Petite tentative de faire tenir
mon Pierre Bourgault dans un abécédaire
Marie-France Bazzo
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
Bourgault. Personnage public et historique flamboyant, en représentation constante, pan incontournable de notre histoire et de notre conscience politique, impitoyable metteur en scène de sa parole, son premier et plus intraitable critique.
C'est ççça ! Il faut l'avoir entendu dire «ÇA !» à sa façon cinglante et définitive pour entrevoir cette manière qu'il avait de parler, faire de la langue un outil aigu et tranchant, câlin aussi, par le choix des mots mais aussi par sa diction claire et si particulière. Et quand c'était «ÇÇÇA» qui était «ÇÇÇA», on ne s'obstinait pas longtemps...
Dix heures dix. Son heure à Indicatif Présent. Il m'aura fait ce cadeau immense; faire cette chronique libre et tendre, sept minutes quotidiennes polémiques et drôles qu'il savait certainement, ce printemps, être ses ultimes moments à la radio.
Edgar. Il a bien pu tripper sur le cochon du plateau : pure mauvaise foi. C'était lui, la pire tête de cochon de la République du plateau.
FOU : Excessif au point de planter une forêt mature sur sa terre de Saint-David, parce qu'il ne voulait pas attendre de les voir pousser. Fous, son engouement d'ado pour les chars à 60 ans, son marsupilami dans un 4 1/2, sa collection d'orchidées, ses perroquets, ses aventures délirantes.
Gitanes. Jusqu'à la toute fin, en allumant deux par jour à l'hôpital, narguant la rectitude politique et la mort.
Intellectuel. Lucide, parfois découragé, toujours allumé. Il pensait en dehors des cadres et de l'orthodoxie, original dans sa manière de retourner le gant du discours ambiant. Il aura creusé avec constance trois ou quatre idées majeures : la langue, la nation, la liberté, et avec acharnement deux ou trois sujets «niaiseux»; les vélos, les géraniums, les écureuils, tout ça avec une boîte à outils étonnamment variée : prof et théoricien, orateur, politicien de terrain, communicateur flamboyant, et surtout, un souci constant de faire passer son savoir aux autres.
Libre. Au point de risquer ses jobs, sans entraves politiques malgré son engagement pour la cause indépendantiste, indigné par les injustices, intègre.
Mentor. Mot quasi disparu, entre maître, père et ami. Ce qu'il aura été, discrètement, avec beaucoup d'exigence et de générosité, pour quelques-uns de ma génération.
Orateur. Pour moi, une image d'une autre époque, énervée et historique, en noir et blanc. J'aurai connu le communicateur hors pair, en couleurs, érotico-cochon, tendre ou tranchant, un modèle étonnamment moderne.
Pierre. Homme secret, ayant horreur des épanchements et des états d'âme, solitaire, jaloux de son intimité, planteur de cèdres et de twits.
Téléphone. La voix de l'amitié, chez Pierre Bourgault. Il appelait ses amis à l'heure se son apéro, sans se nommer, sans demander s'il dérangeait, commençant la conversation par un inimitable : «Ma maudite !»,pour un quasi-monologue d'une heure de commentaires sur l'actualité, de méméring, de conseils parfois, de traits d'esprits fulgurants, avec le spectre de la solitude planant, très perceptible pour l'oreille avertie. Puis soudainement : «OK Bye».
Vais-je m'ennuyer quand le téléphone ne sonnera plus à cinq heures et quart...
Viarge ! Son sacre préféré, rarissime mais spectaculaire, lâché comme une bombe H dans un discours policé.
Vouvoiement. Il m'aura tout appris du charme et des possibilités subtiles du vouvoiement extrême : mettre une distance pour mieux surprendre, se rapprocher.
Très cher ami, vous me manquez beaucoup...

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L'émeute qui a transformé la Saint-Jean-Baptiste
en fête nationale
Jean-Claude Germain, Dramaturge et historien
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
Au moment où il nous quitte, il serait bon de se souvenir que, sans Pierre Bourgault, sans le RIN dont il était le chef et sans l'émeute du 24 juin 1968, la Saint-Jean-Baptiste ne serait pas devenue la fête nationale.
Il y a 35 ans, le Québec attend un messie et le Canada anglais désespère d'un saint George. Pierre Elliott Trudeau choisit alors d'être ce paladin qui terrasse le dragon du nationalisme sur son cheval blanc. Quant le fier PET ne cabriole pas, il se cabre et lance des ruades verbales qui lui ont déjà valu de remplacer Lester B. Pearson à la tête du Parti libéral fédéral.
À chaque nouvelle bombe felquiste qui éclate, le fier PET bombe le torse, roule les épaules et gonfle les biceps. C'est un agent-provocateur né. «Comme les assassins de Robert Kennedy, vous êtes porteurs de haine et vous allez vous faire mal !» aboie-t-il à Rouyn en menaçant les séparatistes.
Le premier ministre Daniel Johnson s'emporte. Trudeau «perpétue le mythe du patois québécois qui sert d'excuse aux anglophones pour refuser d'apprendre le français». Le tout nouveau chef du Mouvement souveraineté-association, René Lévesque, grommelle que «Trudeau continue de mépriser un peuple qu'il n'a jamais représenté». Il n'y a que Pierre Bourgault pour répondre au fier PET sur le même ton. «Trudeau a son dictionnaire de citations à côté de lui et il n'a aucune culture. Il a fait le tour du monde en se regardant le nombril et il n'a jamais rien compris. Il est poseur et inculte.»
Le 24 juin 1968, Bourgault a été invité par la Société Saint-Jean-Baptiste à prendre place sur l'estrade d'honneur érigée rue Sherbrooke devant la Bibliothèque municipale. «J'ai refusé cette invitation et j'ai condamné la Société Saint-Jean-Baptiste d'avoir invité Trudeau», raconte l'ancien chef du RIN dans Le Plaisir de la liberté (1983). «C'était une aberration d'inviter un homme qui ne reconnaît pas la nation québécoise à célébrer sa fête nationale. J'ai préféré aller manifester dans la rue avec les vrais Québécois que j'ai invité à manifester publiquement leur réprobation à la présence de Trudeau.»
Le 24 juin, qui est la veille des élections fédérales où il brigue le poste de premier ministre du Canada, le fier PET assiste au défilé de la Saint-Jean-Baptiste sur l'estrade d'honneur entre les rues Montcalm et Wolfe qui sont pour Montréal ce que les plaines d'Abraham sont pour Québec. Sa présence provoque la furie. Des milliers de personnes conspuent son arrogance. «À bas Trudeau ! Trudeau traître ! Trudeau vendu ! Trudeau au poteau ! Trudeau impérialiste !» L'émeute bat son plein.
Le premier ministre du Québec a également pris place sur l'estrade d'honneur. Daniel Johnson est sidéré et bouleversé par la violence. «J'ai vu des policiers fédéraux en civil charger Pierre Bourgault qui regardait passer le défilé et venir ensuite le jeter devant les policiers municipaux qui l'ont embarqué», relate-t-il dans ses confidences à Paul Gros d'Aillon. «Je ne suis pas resté plus de dix minutes à cette manifestation», se souvient Bourgault pour sa part. «J'ai été arrêté dès les premières minutes quand des militants m'ont porté sur leurs épaules vers l'estrade d'honneur.»
Dans la rue c'est le chaos ! Pierre Elliott Trudeau reçoit un oeuf en pleine poitrine et, pour le protéger d'une pluie de projectiles, ses gorilles le couvrent de leurs corps. «Tout le monde s'est précipité sur Trudeau. Moi, je n'étais que le premier ministre du Québec réduit à s'enfuir sans protection policière parmi les chaises renversées», raille Daniel Johnson. Le fier PET se relève, brosse son veston et refuse de se retirer.« Je veux voir ce qui va se passer», crâne-t-il. Le sourire aux lèvres, impassible comme un bonze, il s'efforce d'admirer le défilé pour les caméras de télévision qui regardent partout ailleurs sauf celles de Radio-Canada qui s'obstinent à ne montrer que les corps de clairon et les chars allégoriques.
«De l'autre côté de la rue, je vois, du haut de son cheval, un policier pesant environ 200 livres, frapper une mère de famille et ses enfants avec sa matraque longue de deux pieds», rapporte Pierre Cloutier. du Montréal Matin. «Je vois également une vieille femme d'environ 70 ans, étendue de tout son long sur la chaussée, à quelques pas des sabots d'un cheval. Je vois des tas de policiers la chemise ensanglantée.» Un peu ahuri par ce qui se passe sur l'estrade d'honneur, André Dubois décrit à la radio ce qu'il voit. «D'ici, j'aperçois M. Trudeau sourire, se taper la poitrine et sourire de nouveau à ses partisans qui l'entoure.» Lorsqu'il se lève enfin pour quitter l'estrade, Pierre Elliott Trudeau n'a pas cessé de sourire. Son élection est assurée dans le reste du Canada. La loi et l'ordre ! Le PET est l'homme dont les Canadians ont besoin pour mater le Québec.
Le lendemain, le bilan de l'émeute sera 292 arrestations dont celles de 81 mineurs, 123 blessés dont 42 policiers, auxquels il faut ajouter 12 auto-patrouilles brûlées, six chevaux blessés et une suspension, celle de Claude-Jean De Virieux, journaliste à Radio-Canada, qui avait osé manifester son indignation sur les ondes et décrire le défilé comme étant le «lundi de la matraque».
Ni Pierre Elliott Trudeau qui a été élu premier ministre du Canada le lendemain, ni Pierre Bourgault n'ont jamais manifesté le moindre remords pour l'émeute du 24 juin 1968. Au contraire même. «Quand une manifestation dégénère le moindrement, c'est catastrophique pour l'image à court terme. Par contre, à long terme c'est rentable. Et à long terme, la manifestation de la Saint-Jean-Baptiste a été très profitable à la cause de l'indépendance», a estimé Pierre Bourgault par la suite «plusieurs ont souffert de cette manifestation à cause des blessures et des accusations mais elle a fait du bien à tout le monde et ce fut un grand bien pour le Québec. D'ailleurs, c'est une des meilleures manifestations du RIN. Notre intervention a changé cette fête à jamais. Trudeau n'est jamais revenu célébrer la fête des Québécois. La Saint-Jean qui était une fête folklorique est véritablement devenue notre fête nationale à partir du 24 juin 1968».
Quelques semaines plus tard, Yvon Deschamps que L'Osstidcho avait fait connaître en mai immortalisait dans un monologue le nouveau numéro de chevaux de la police montée présenté à la Saint-Jean. «Moi quand j'tais p'tit, c'tait pas d'même : les chevaux passaient et pis après, la parade suivant. Astheure y ont tout changé ça : astheure quand les chevaux arrivent devant l'estrade d'honneur, y ont décidé qu'y faisaient un show d'chevals. L'affaire c'est qu'nous autres, y nous l'avaient pas dit pis on était dans l'chemin. Ça fait que la police essayait de nous pousser pour faire d'la place pour les chevaux, mais en arrière y avaient d'autres polices qui eux autres nous r'poussaient...
Sont niaiseux les Saint-Jean-Baptiste ! Y auraient pu nous l'dire, c'est dangereux pour les enfants ces affaires là ! Eille les chevaux là, y dansaient parmi l'monde, envoye donc ! Fa qu'y a des chevaux qui s'enfargeaient dans l'monde pis y a du monde qui s'enfargeait dins chevaux, c'est dangereux ces affaires-là ! T'sais qu'un cheval qui s'casse une patte, c'est pus bon !»

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Circonstances de l'Histoire, histoire de circonstances
Andrée Ferretti
Militante
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
La voix fait du bruit, celle du poète comme celle du tribun. L'une et l'autre, cependant, même lorsqu'elle porte le même message, ne font pas immédiatement le même effet. La parole du poète qui s'apparente souvent à celle du prophète demande au moins un désert pour passer. À l'évidence, celle du tribun est plus fulgurante.
Pourtant, ô paradoxe, ma peine fut foudroyante à l'annonce de la mort de Gaston Miron, alors que celle de Pierre Bourgault m'a sur le moment à peine émue. Je n'aimais pas cet homme et il ne m'aimait pas. En dépit de cette inimitié, son ardent patriotisme, autant que celui de Gaston Miron, a su m'inspirer une sincère admiration et une profonde reconnaissance.
C'est donc en toute liberté que je peux aujourd'hui rendre hommage à ce grand militant que fut Pierre Bourgault dans la lutte engagée par le RIN, en 1960, pour la libération nationale du peuple québécois et pour l'indépendance politique du Québec.
Le dialogue
Pendant près de quatre ans, de 1963 à 1967, Pierre Bourgault a été pour moi un compagnon de lutte exemplaire. J'ai, en effet, beaucoup appris de lui. Premièrement, que le peuple québécois, tout empêtré qu'il soit dans l'usage de sa langue, est un peuple de dialogue, un peuple qui se laisse porter avec bonheur par les discours qui, lui parlant de justice et de liberté, l'engagent dans une vraie discussion sur son avenir. Deuxièmement, qu'il ne faut jamais se laisser démonter par l'adversaire, en étant toujours prêt, parce que préparé en conséquence, à lui faire face. Troisièmement qu'il ne faut pas se plaire à provoquer les événements mais, bien plutôt, savoir se laisser porter par eux.
Cent fois et plus, à l'occasion de réunion de cuisine qui rassemblait entre 10 et 20 personnes, j'ai pu admirer l'immense talent de Bourgault à faire parler les gens de ce peuple, alors taciturne, parce que méprisé par les détenteurs des pouvoirs qui le dominaient, l'exploitaient l'opprimaient. Après leur avoir exposé brièvement la longue histoire des luttes menées par notre peuple pour sa seule survie, après avoir expliqué les causes et démonté les mécanismes de notre assujettissement, après avoir démontré la nécessité de l'indépendance politique du Québec, comme source véritable et irréversible d'affirmation et d'émancipation nationales, il invitait ces hommes et ces femmes à lui poser des questions et à lui soumettre leurs objections, s'ils en avaient.
Chaque fois, j'ai été émerveillée par la qualité du débat qui s'engageait alors. Tous et toutes prenaient la parole. Les uns exprimaient leur scepticisme, d'autres leur enthousiasme, d'autres leurs inquiétudes. Tous et toutes, cependant, se laissaient à la fin convaincre par la conviction de Pierre que notre peuple a droit à son autodétermination et qu'il est capable de l'assumer.
Infailliblement, quand nous quittions nos hôtes, nous partions avec dans nos mains les cartes d'adhésion au RIN d'une forte majorité de ces Québécois et Québécoises qui s'étaient réunies pour entendre ce que obscurément elles savaient être vrai et désirable et que Pierre Bourgault avait su leur rendre clair et réalisable.
Il est aussi arrivé qu'on nous ait invités pour se payer notre tête. J'ai connu une fois cette situation avec Pierre Bourgault, un dimanche après-midi, dans un sous-sol de Longueuil. Une trentaine d'hommes, presque tous actifs dans des organisations politiques provinciales et municipales, s'étaient réunis pour voir comment ces jeunes idéalistes oseraient soutenir devant eux que le séparatisme était une option envisageable.
À peine installé à la petite table qui devait lui servir de tribune, Pierre comprit qu'il n'avait pas devant lui des personnes soucieuses d'entendre ce qu'il avait à dire sur la pertinence de la lutte pour l'indépendance, mais uniquement prêtes à le contredire, décidées à ridiculiser son option.
Il leur dit donc, d'entrée de jeu, sans les salutations et préambules habituels : «Messieurs, posez vos questions, je suis prêt à les entendre et à y répondre». Ce fut le silence pendant plusieurs secondes. Puis quelqu'un l'invita à faire d'abord son discours, que les questions viendraient ensuite. Pierre refusa, les mettant dans l'obligation de reconnaître qu'ils étaient bien incapables d'apporter de manière intelligente des objections à un discours qu'ils ne connaissaient pas. Ils étaient de ces gens qui croient que penser consiste à nier pour les nier les positions de l'adversaire.
Quand finalement on lui demanda poliment de bien vouloir exposer sa «doctrine», Pierre Bourgault entreprit de leur dire quelles questions et objections sérieuses ils auraient pu légitimement soulever, et il y répondait lui-même.
À la fin de l'après-midi, il avait désarçonné les désarçonneurs et, cette fois encore, nous sommes repartis avec de nombreuses nouvelles adhésions.
Un provocateur ?
Depuis son décès, on entend ou lit plusieurs personnes qui disent que Pierre Bourgault était un provocateur. Je ne le crois pas. En tout cas, s'il donnait par l'originalité de sa pensée et la force de son argumentation le sentiment qu'il provoquait ses adversaires, il ne provoquait pas les situations. Ce que je connais de lui m'amène à affirmer qu'au contraire, il se laissait plutôt porter par les événements, les espérant le plus souvent possible exceptionnels, sûr qu'il était de maîtriser la situation quand elle se présenterait et d'en sortir grandi aux yeux de l'opinion. Il avait non seulement confiance en son immense intelligence, mais il savait que ce sont les circonstances imprévues qui déterminent l'Histoire.
Je conclurai en disant qu'il y a aussi des histoires de circonstances. Par exemple, sa mort alors que le Parti libéral du Québec est au pouvoir pour déconstruire le Québec, le prive des funérailles nationales qu'il souhaitait peut-être et qui le consacreraient Hérault national.
Heureusement, nous avons notre poète national.

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Message d'un homme libre à une génération qui ne l'est plus
Pierre Bourgault
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
Le 20 février 1961, André Laurendeau, rédacteur en chef du Devoir publie un article auquel réplique Pierre Bourgault. Un échange en découle. Le dernier texte de Bourgault ne sera pas publié dans Le Devoir, mais dans le Bulletin du RIN (août-septembre 1961). En voici des extraits, pour la première fois dans Le Devoir. (JFN)
Je suis séparatiste, vous le savez. Mais ça n'est pas en tant que séparatiste que je vous parle aujourd'hui, c'est en tant que Canadien français. Cela nous place donc sur un pied d'égalité, (pour combien de temps encore ?). Je vous parle donc d'homme à homme, du fond de mon instinct, de ma dignité et de ma colère. [...] J'ai trop longtemps refoulé ma fureur devant les agissements puérils et néfastes de votre génération pour pouvoir la contenir plus longtemps.
Le sentiment que je ressens est partagé, j'en ai la certitude, par un très grand nombre de Canadiens français. Mais ne voulant pas présumer de l'intensité de leur colère, je vous parle donc en mon nom personnel, face à face, libre de toute association à quelque mouvement que ce soit. [...]
Je sais que vous avez bataillé, que vous avez fait des sacrifices, que les circonstances étaient difficiles. Mais ce dont je vous accuse c'est de ne pas avoir assez bataillé, de n'avoir pas multiplié vos sacrifices. Les circonstances sont encore aujourd'hui trop pénibles pour que nous arrivions à croire que vous ayez gagné quoi que ce soit. Vous avez lâché avant le temps, et à ce compte, vous auriez mieux fait de ne jamais vous engager dans la bataille et de n'avoir jamais fait de sacrifices. Vous seriez aujourd'hui plus serein et l'on ne verrait pas à travers l'épaisse couche de poussière qui recouvre votre génération, surgir sans cesse le visage morbide de l'amertume et de la déception. Vous aviez de l'intelligence, vous avez manqué d'entrailles, de sang et de peau. [...]
Que votre génération continue à réclamer ses chèques bilingues. Nous, nous avons décidé de faire autre chose. Mais ne vous avisez pas de vouloir contrecarrer notre action, car si aujourd'hui nous considérons vos actes comme puérils, à partir de ce jour, nous devons les considérer comme hostiles. Si nous devons, malgré notre bonne volonté (et elle est réelle) avoir des adversaires, nous préférons les choisir nous-mêmes. On se débarrasse plus facilement de «croulants» irrités que d'hommes dignes et fiers.
Si d'ailleurs il restait à votre génération, M. Laurendeau, un peu de dignité et de fierté, j'essaierais de vous convaincre que j'ai raison. Dans l'état où elle se trouve aujourd'hui, je ne peux que l'écarter de ma pensée. Si je me laissais aller au pragmatisme, je n'hésiterais pas une seconde à dire que j'ai tout à fait raison : une génération dans un si piètre état, qui présente au monde un visage si déplorable a sûrement fait erreur quelque part. Ou bien elle était inconsciente, ou bien elle ne mérite pas aujourd'hui qu'on lui accorde la moindre considération.
Quand des adultes sont rendus à réclamer sans arrêt des chèques bilingues ou une pauvre affiche en français quelque part au Canada pour se donner l'impression qu'ils sont encore dans la bataille, alors nous n'avons plus le choix : nous refusons de les suivre, nous prenons un autre chemin, un peu triste il est vrai, de voir ces grands hommes en qui nous avions crû, aller mourir tranquillement, en se cachant comme des bêtes, honteux de ne pas nous avoir donner de raison qui nous donne envie de les pleurer.
Nous en avons plein le dos des enfantillages ridicules de nos «chefs». [...]
Mais faut-il être aveugle, faut-il être inconscient ? Vous avez là un peuple fatigué, écoeuré par toutes les batailles perdues, déçu par tous les résultats négatifs de ses efforts inutiles. Ce peuple s'affiche partout en anglais, parce qu'un jour on lui a dit que c'était dans son intérêt, parce qu'un jour il s'est aperçu que le français lui était, après tout, plus ou moins utile, parce qu'un jour les meilleurs ont lâché, parce que... Aujourd'hui il est installé dans son petit confort; et vous croyez que ce sont quelques annonces dans un poste de radio de province qui le feront bouger, qui lui feront faire l'effort nécessaire pour retrouver un peu de fierté ? Allons donc ! Ce peuple a compris, bien avant nos «chefs» que tous nos petits efforts, petits sacrifices et petites réclamations n'ont jamais servi à rien. Ce peuple est fatigué de lutter jour après jour, et bon an mal an, sans gagner jamais une once de liberté, une once de fierté incarnée dans la réalité, autrement que dans les beaux discours des congrès de refrancisation.[...]
Ce peuple est fatigué, mais il n'est pas mort. Cependant, pour le faire bouger, il faudra lui présenter autre chose que de vagues petites promesses messianiques. Ce peuple a besoin de grandeur, il a besoin de sentir qu'il n'est pas tout à fait inutile dans le monde. On guérit le mal par où il vient. Si les Canadiens français ont perdu leur fierté, pour qu'ils la retrouvent il faudra leur présenter quelque chose dont ils pourront être fiers. Ce qui me met en colère, c'est qu'on lui présente des miettes et qu'on s'attende à ce qu'il se traîne pour venir manger dans sa main.
Ce peuple s'affichera en français quand il saura que dans le monde entier il est considéré comme peuple français. Ce peuple parlera français quand celui lui sera utile : quand à la manufacture, au bureau, ou à la direction d'une compagnie il pourra se servir de sa langue. Ce peule sera fier quand il aura appris à se gouverner lui-même. Ce peuple sera digne et relèvera la tête quand cela voudra dire quelque chose d'être Canadien français.
Ce peuple a besoin de grandeur. Si on ne la lui offre pas maintenant, il n'aura même plus la force de la vouloir. Ce peuple a compris ce que vingt générations avant lui n'ont pas compris : qu'on n'atteint pas à la grandeur en se traînant sur les genoux ou en se tapant le ventre d'aise devant une nouvelle affiche française à Dorval ou ailleurs.

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Hommage à Bourgault - Un homme de convictions
Bernard Descôteaux
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
Pierre Bourgault n'est plus. Lorsque la mort arrive, qu'il s'agisse de celle d'un parent, d'un ami ou d'un personnage public, la vie de ceux qui lui survivent s'arrête un instant. L'hommage que nous rendons au disparu n'est pas que de circonstance. Il est une façon de prolonger son existence, ne serait-ce qu'un peu.
Bourgault a eu plusieurs vies. Toujours, il est demeuré un homme public parce que jamais il n'a cessé de parler. L'homme ne laissait personne indifférent. Il a eu beaucoup d'amis, de nombreux adversaires et, bien sûr, un certain nombre d'ennemis. De tous, il suscitait, si ce n'est l'admiration, tout au moins le respect. Comme Le Devoir l'a fait à l'occasion du décès d'autres personnalités qui ont marqué le Québec, nous ouvrons aujourd'hui nos pages à quelques-uns parmi ceux et celles, amis personnels, compagnons de route ou observateurs politiques, qui ont bien voulu témoigner du parcours de Pierre Bourgault. Ce cahier réunit leurs textes.
Pierre Bourgault est un personnage familier pour nos lecteurs. Comme chef du Rassemblement pour l'indépendance nationale, il a souvent fait les manchettes de ce journal et son action a fait l'objet de nombreux commentaires et débats. Redevenu simple militant indépendantiste, nous lui avons souvent ouvert nos pages. En 1993 et 1994, nous l'avons accueilli à titre de collaborateur régulier. Il était heureux de venir au Devoir. Lorsqu'il m'envoyait son texte, il prenait toujours un malin plaisir à me dire qu'il allait secouer les puces de cette «vieille» institution.
Il avait d'abord voulu se faire chroniqueur télé, mais le goût du commentaire politique le reprit vite. Nous étions dans l'après-Meech et il piaffait d'impatience de prendre part au débat politique. Lorsque le premier ministre Jacques Parizeau l'invita à accepter un mandat politique, il mit entre parenthèses son métier de chroniqueur pour le reprendre, plus tard, dans les pages d'un autre quotidien.
On a souligné quel tribun extraordinaire fut Pierre Bourgault. Ce talent lui venait de l'art qu'il possédait de manier les mots, aussi bien à l'écrit qu'en paroles. Mais au delà des mots, il y avait les idées. N'est bon communicateur que celui qui se sert de son talent pour propager des idées. On pourrait résumer sa carrière en disant qu'il a été un magnifique propagateur d'idées.
Le Québec de la Révolution tranquille a été porté par plusieurs grandes voix. Celle de Jean Lesage, celle de René Lévesque surtout. Ces hommes politiques ont voulu léguer un État fort aux Québécois. Ils parlaient de confiance en soi, de prise en main, de développement pour un Québec qui sortait d'une longue période de repli sur lui-même. Bourgault développait ces mêmes thèmes et sa voix portait loin car il regardait loin. Il voulait plus qu'un État pour le Québec. Il voulait un pays.
Pierre Bourgault était un homme de convictions. Il ne voulait n'être lié que par elles. Aussi, est-il demeuré un esprit droit. Il fut l'une de ces «voix prophétiques» qui ont marqué l'histoire du peuple québécois. À juste titre, Hélène Pelletier-Baillargeon, qui signe un texte dans ce cahier, utilise cette expression à son propos. Bourgault n'a pas réalisé son rêve mais il a contribué à ouvrir les esprits et à éveiller les consciences. Si tous ne partageaient pas sa vision, son propos nous a tous forcés à regarder vers l'avenir.

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Les voix prophétiques
Les prophètes sont difficiles à prévoir, à encadrer, plus encore à enrégimenter. Ils ne connaissent qu'un seul maître : celui de cette conviction profonde à laquelle ils ont voué leur vie.
Hélène Pelletier-Baillargeon
Biographe
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
«Je m'accommode fort bien du commerce des révoltés.» - Lettre d'Olivar Asselin à Louis Dantin, 11 avril 1926
Au commencement était le verbe. La parole, souvent, se contente d'exprimer la pensée. Il lui arrive parfois de lui donner naissance. Les voix prophétiques surgissent ainsi de manière cyclique dans l'histoire des peuples pour mettre au monde une vérité, un impératif que leurs contemporains pressentent confusément sans pouvoir, faute de mots, l'exprimer par eux-mêmes. Les voix prophétiques sont les sages femmes de la liberté. Pour le Québec, durant la seconde partie du XXe siècle, Pierre Bourgault aura été de celles-là. Avec les Miron, les Perrault, les Godin...
Les prophètes ne laissent personne indifférent. Ils parlent dru et ne font pas dans la dentelle. Ils n'ont besoin, pour être bien compris, ni d'exégètes ni de commentateurs ! Leur parole rassemble, réjouit, affranchit et mobilise les uns. Elle en irrite profondément d'autres qui se transforment aussitôt en contempteurs.
Il arrive que les prophètes aillent en prison. À leur élargissement, leurs disciples et admirateurs leur font la fête. C'est arrivé à Bourgault. À Chartrand et Ferretti en 1970. Au début du siècle à Olivar Asselin et à Jules Fournier. Au delà même de la mort, les prophètes continuent de nous interpeller. Les Patriotes de 1837, exécutés au Pied-du-courant, nous parlent encore à travers des films de Michel Brault et de Pierre Falardeau. Tant que leur prophétie ne s'est pas réalisée, les prophètes demeurent un aiguillon blindé au flanc de notre mémoire et de nos consciences.
Pour notre époque, Pierre Bourgault, une fois pour toutes, avait su regarder bien en face le rapport de forces qui permettait au Canada anglais majoritaire de barrer régulièrement la route au Québec français vers le plein accomplissement de son dessin de nation. Il en parlait clairement, crûment, au grand dam de ceux et celles que l'idée même de lutte à finir, fût elle idéologique et démocratique, effaroucha toujours. À la fin de sa vie, il pressentait l'urgence d'agir : l'usure du temps et la démographie, jour après jour, ajoutaient des points de démérite à la cause du Québec.
Retiré lui aussi de la vie militante, Olivar Asselin, en 1920, ne pensait pas autrement : «Je ne crois pas que tous les Anglais soient nos ennemis, écrivait-il à un ami (1), mais je crois que nous ne devons plus compter que sur nous-mêmes et que ceux qui ne pensent pas encore ainsi sont consciemment ou non des cocus...» La political correctness n'existait pas du temps d'Asselin. Elle existait du temps de Bourgault mais on connaît l'idée qu'il s'en faisait ! Emportés par l'ivresse du verbe, il leur est arrivé à tous deux -- Asselin et Bourgault -- d'écorcher au passage des hommes et des femmes qui ne le méritaient pas vraiment. Le silence du mot leur était plus impossible encore que celui de la pensée !
Les prophètes sont difficiles à prévoir, à encadrer, plus encore à enrégimenter. Ils ne connaissent qu'un seul maître : celui de cette conviction profonde à laquelle ils ont voué leur vie. Asselin avec Henri Bourassa, Bourgault avec René Lévesque auront connu, tous deux, des rapports douloureux avec des chefs politiques qu'ils admiraient et auxquels ils avaient ouvert la voie pour leur engagement militant. Les répugnances fréquentes des deux grands leaders nationalistes à l'égard du recours au rapport de forces (Lévesque y avait pourtant recouru lui-même avec opiniâtreté à l'égard de la haute finance anglaise qui s'opposait farouchement, en 1962, à la nationalisation de l'électricité) (2), leur crainte de voir leurs prises de position débordées par les déclarations-choc de leurs imprévisibles lieutenants avaient assigné des limites extrêmement frustrantes à leur collaboration.
En 1904, soucieux d'assurer la diffusion des idées de Bourassa, Asselin fonde Le Nationaliste. En 1910, Bourassa, qui ne prise guère le style pamphlétaire et les procès pour libellé de l'hebdomadaire de son plus ardent supporteur, fonde Le Devoir où Asselin se trouve relégué aux affaires municipales. Avec Jules Fournier, il claque la porte après quelques semaines.
Après l'élection du Parti québécois en 1976, Bourgault connaîtra un sort semblable. Il sera confiné à des tâches subalternes qui s'avéreront, elles aussi, fort éphémères. Tous deux auront mis au service de «la cause», un journal, un mouvement -- La Ligue nationaliste (1908) dans le cas d'Asselin -- un parti politique, le RIN (fondé en 1961 par Marcel Chaput et André d'Allemagne) dans le cas de Bourgault. Tous deux auront récolté la méfiance au lieu de la collaboration ardente à laquelle ils eussent pu s'attendre. Bourassa et Lévesque avaient tous deux le favoritisme et les prébendes en horreur. Asselin, peu économe de formules, écrira plus tard de Bourassa qu'il «s'était fait de l'ingratitude un devoir...»
Tous ceux et celles qui ont suivi René Lévesque après la dissolution du RIN en faveur du PQ voudront toutefois se souvenir de Pierre Bourgault comme de l'indispensable prophète donné à leur époque pour leur rappeler impérativement et avec constance le devoir de souveraineté pour toute nation parvenue à maturité. Mais comment fixer par l'écrit la mémoire d'un homme de parole aussi non conformiste et qui, à l'époque où il nous a été donné de travailler ensemble, se faisait une fleur de ne conserver aucun document et dont le cadet de ses soucis aura sans doute été de se considérer un fonds d'archives !
Reste, pour les hommes de cette trempe, la pérennité de la légende dont le philosophe Bachelard disait; qu'elle s'avère parfois, en certaines circonstances, plus vraie que l'Histoire.
1. Lettre à Louis Dantin, 18 novembre 1920.
2. Sous le gouvernement de Jean Lesage, Lévesque étant alors ministre des Ressources naturelles.

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Pierre Bourgault, la vertu d'intransigeance
Jean-Marc Léger, Journaliste
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
Il y a une sorte de contradiction entre Pierre Bourgault et la mort: le rapprochement de ce nom et de ce mot constitue un parfait oxymore. Aussi n'est-ce pas en forme d'éloge post mortem que je tenterai d'évoquer certaines dimensions de son action politique: je l'aurais fait de même façon lorsqu'il était encore physiquement parmi nous. Au reste, la camarde n'avait rien pour l'effrayer, tant s'en faut: il attendait sereinement son passage.
Je parlerai d'autant plus librement de son action, essentiellement de son action politique, que je ne fus à aucun titre de ses intimes, ni de ses proches ni de ses amis. Je le fais à titre de simple militant des premières années du mouvement et surtout de souverainiste ou d'indépendantiste avant la lettre, si j'ose dire (dès le milieu des années 50). Pierre Bourgault nous aura enseigné, et l'aura répété inlassablement, l'ardente et pressante obligation de la souveraineté, à la fois comme raison d'être et comme unique moyen pour une nation d'être pleinement. En l'écoutant au cours de nombreux meetings, surtout dans les années 1962-63 à 1970-72, puis lors des deux référendums, et parfois en le lisant, il m'arrivait de penser, selon le cas, à Saint-Just ou, plus près de nous, à Jaurès, ou encore, sur un autre plan, à Olivar Asselin. Il était par excellence l'homme du verbe à la fois par sa maîtrise de la langue et par sa qualité incontestable de tribun.
Trois dominantes
De son constant et singulier combat, je retiens trois dominantes : l'intransigeance quant à l'essentiel, la cohérence et le caractère global du grand dessein politique (et, par là, socioculturel), la persévérance enfin dans les convictions et dans la démarche.
D'abord, son admirable intransigeance, devenue véritable vertu. Il nous aura rappelé qu'un peuple n'existe pas à demi, fustigeant la vieille résignation au «petit pain» («nés pour un p'tit pain» !), le rejet de tout compromis, même et surtout camouflé sous les couleurs de la fausse sagesse et du calcul, propre à affaiblir ou à infléchir le combat. Il connaissait bien son peuple, aussi prompt à l'enthousiasme que peu porté à la persévérance, incertain de ses ressources et doutant de sa capacité à assumer son destin, porté à accepter l'image de lui que lui renvoie son conquérant («le plus grand triomphe de l'adversaire est de nous faire croire ce qu'il pense de nous» - Valéry).
Il entendait rendre à ce peuple la confiance en lui-même et lui insuffler la conviction qu'il pouvait et devait accéder à l'indépendance pour assumer pleinement la maîtrise de son destin. On n'est pas à demi «maître chez soi». D'où son refus de la stratégie (du faux calcul, disait-il) de l'«étapisme», qui devait nourrir des illusions multiples puis conduire à la mystification du «beau risque».
Bourgault avait la conviction absolue, et savait la faire partager, qu'il n'est d'autre façon pour un peuple de se réaliser et de se situer dans le monde que d'assumer la plénitude de l'indépendance, quitte à rechercher ultérieurement, en toute souveraineté, des formes diverses de libre association avec d'autres pays pour des objectifs précis et sous forme de traités toujours révocables. Bref, Bourgault aura fait avec passion, lucidité et persévérance la pédagogie de la souveraineté, chez nous. Il ne fut pas le seul, certes (pensons à André d'Allemagne, à Andrée Ferretti, toujours ardente, ou encore, sous d'autres formes, à Raymond Barbeau, à Marcel Chaput), mais l'un des premiers et assurément le plus présent, le plus brillant, le plus convaincant.
L'indépendance, comme Bourgault la comprenait, la sentait, était, est, reste de l'ordre de la nécessité et rejoignait toutes les dimensions de la vie collective. Ce grand dessein politique était dès lors, et naturellement, un projet social et culturel, un projet socioculturel enraciné dans notre histoire et exprimant une identité dont le facteur majeur et l'expression première s'exprimaient dans la langue nationale. Bourgault tenait avec raison pour indissociables le combat pour la souveraineté et le combat pour la langue. Grâce à lui, les slogans «Québec libre» et «Québec français» étaient en quelque sorte interchangeables comme étaient interdépendantes les réalités qu'ils évoquaient, les appels qu'ils lançaient, la mobilisation qu'ils entretenaient. Et si nous avons eu enfin, en 1977, la Charte de la langue française, la loi 101, ce fut pour une part importante grâce à Bourgault et au RIN, au climat créé, à l'immense effort d'éducation populaire poursuivi pendant près de 15 ans. («Je dis que la langue est le fondement même de l'existence d'un peuple parce qu'elle réfléchit la totalité de sa culture, en signe, en signifié, en signifiance» - Gaston Miron)
La question de la langue chez nous plus que toute autre signale et signe depuis plus de deux siècles l'anormalité de notre condition. Elle fut au coeur du combat pour la survivance tout comme elle continue dans sa situation d'évoquer notre dépendance et notre fragilité. L'histoire de la langue française chez nous se confond avec celle du peuple canadien-français puis québécois-français. La langue nous définit et nous protège autant que nous devons la défendre. Et, langue internationale, elle nous ouvre sur le monde en même temps qu'elle nous fait cohéritiers d'un extraordinaire patrimoine culturel millénaire. Bourgault savait et sentait cela de tout son coeur, de toutes ses tripes, d'où la place centrale qu'il fit toujours à la langue dans son long combat pour l'indépendance. Il ne concevait le Québec indépendant que comme Québec français. Il souscrivait pleinement à cette parole de l'écrivain Philippe de Saint-Robert : «La langue est l'ultime patrie des pauvres.»
Modèle de persévérance
Pierre Bourgault comme modèle de persévérance, enfin. Il avait gardé jusqu'au bout, intactes, ses convictions, lors même qu'il n'en faisait pas étalage et, malgré tout, un très secret espoir, «jamais las de guetter dans l'ombre la lueur invincible de l'espérance», selon une phrase de De Gaulle dans la conclusion de ses Mémoires. Le Québec comme patrie s'invente et se mérite chaque jour. C'est en raison de son commerce avec l'histoire que la nation peut avoir rendez-vous avec l'avenir. Aujourd'hui, le destin de chaque peuple concerne l'ensemble de la communauté humaine comme il en va de l'avenir de chaque culture. La même piété et la même sollicitude angoissée vont vers la patrie humaine, alliance et symbiose de toutes les patries, que vers la sienne propre. Rien n'est plus triste que l'apatride, plus douloureux que l'amnésique. Être ardemment de sa langue et de sa patrie, par toutes ses racines, c'est l'unique et l'authentique voie vers l'universel.
L'intransigeance quant à l'essentiel, la vision de l'indépendance comme affirmation et illustration de sa culture et comme membre à part entière de la communauté internationale, la persévérance dans l'action en dépit de tous les obstacles : telles sont, à mon sens, les hautes et admirables leçons de cet homme exceptionnel que fut Pierre Bourgault. Il n'appelle pas, surtout pas, le culte de la personnalité, dont il avait horreur. Il nous invite simplement, puissamment, à tenir, à poursuivre une démarche et une oeuvre émancipatrices. Dans ce combat qu'il poursuit, nous l'accompagnerons.

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Bourgault à propos de...
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
Robert Bourassa
«Le premier ministre de la province de Québec ne croit pas avoir l'envergure qu'il faut pour devenir le premier ministre d'un pays souverain. Il a raison.»
Jean Chrétien
«Je me battrai pour l'abolition de toutes les frontières quand Jean Chrétien dénoncera les frontières qui existent entre le Canada et les autres pays du monde. Je renoncerai à l'indépendance du Québec quand Jean Chrétien renoncera à l'indépendance du Canada.»
De Gaulle
«De Gaulle démontrait qu'il n'y avait pas d'internationalsime possible sans une véritable indépendance, ce qui était la thèse du Rassemblement pour l'indépendance nationale. C'était par souci d'internationalisme que nous souhaitions l'indépendance
du Québec.»
Mario Dumont
«Certains l'appellent Super Mario, on se demande bien pourquoi; en effet, le petit Dumont ne nous a pas donné l'impression, jusqu'à maintenant, d'être beaucoup plus que la somme de ses naïves déclarations et des roucoulades intéressées qu'il adresse à quelques jeunes affairistes qui se prennent pour l'avant-garde d'une génération.»
André Laurendeau
«Les séparatistes, pas plus que les autres citoyens, ne se préparent, comme vous dites, d'amères désillusions : vous leur avez finement mâché les vôtres, et maintenant vous essayez de les en nourrir. La plus grande déception qu'ils ne pourront jamais avoir de leur vie, c'est de vous voir si petit, après avoir entendu dire, dans leur enfance, que vous étiez grand.»
René Lévesque
«J'ai déjà dit de René Lévesque que sa modestie était trop spectaculaire pour ne pas être suspecte.»
Jacques Parizeau
«J'aime l'homme aussi bien que l'homme politique. J'aime sa loyauté, son courage, son engagement irréversible. J'aime aussi cette qualité moins apparente qui l'honore, la compassion.»
Claude Ryan
«En tout cas si, sur votre lit de mort, vous ne m'entendez pas répéter que vous êtes malhonnête, sachez que je le penserai encore.»
Pierre-Elliott Trudeau
«Il a démontré à plusieurs reprises, dans des dizaines de déclarations, que son bagage culturel était plutôt mince. Il recherche la compagnie des sculpteurs et de peintres, mais il n'a jamais acheté une seule de leurs oeuvres. Il a voyagé de par le monde en se regardant le nombril, au lieu d'essayer de goûter à la différence. Il était l'ami des écrivains et des poètes, mais il les a fait emprisonner en 1970.»
La reine d'Angleterre
«La reine doit rester chez elle. [...] Que la reine aille faire son petit tour d'Australie ou du Ghana si ça lui chante. Mais au Québec, nous avons décidé d'être maîtres chez nous, complètement.»
Pierre Bourgault, 1934 - 2003
1934 -- Pierre Bourgault voit le jour le 23 janvier à East Angus, dans les Cantons-de-d'Est; il est le troisième d'une famille de cinq enfants. Pensionnaire jusqu'à 18 ans, notamment au réputé Collège Jean-de-Bréboeuf. Il s'enrôle ensuite dans l'armée.
1950 -- Il tente une percée du côté du théâtre et tient quelques petits rôles dans les années 1950 et au début des années 1960.
1960-64 -- Pierre Bourgault travaille comme grand reporter à La Presse. Il sera aussi régisseur à Radio-Canada à la même époque.
1964 -- Militant du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) depuis 1961, il en devient le président en 1964. Il organise notamment la manifestation du «samedi de la matraque», lors de la venue de la reine le 10 octobre 1964. À cette occasion, il déchire son certificat de l'armée canadienne.
1966 -- Il est candidat du RIN aux élections provinciales de 1966 dans la circonscription de Duplessis, sur la Côte-Nord. Il récolte 31 % des votes exprimés.
1968 -- Pierre Bourgault décide de mettre fin à l'aventure du RIN et invite les membres à joindre les rangs du Parti québécois. Il y restera jusqu'au milieu des années 1970, occupant d'ailleurs un poste à l'exécutif national. Un conflit avec René Lévesque l'incite ensuite à partir. Au cours de cette période, il vit maigrement de quelques contrats et de l'aide sociale.
1970 -- Pierre Bourgault est candidat du Parti québécois dans Mercier, contre Robert Bourassa. Il recueille 37 % des suffrages.
1976 -- Il est embauché comme professeur au département de communications de l'Université du Québec à Montréal. Jusqu'en 2000, il enseignera la communication orale, le journalisme d'opinion et l'histoire du Québec contemporain.
1990 -- Pendant trois ans, Pierre Bourgault tient la barre de l'émission Plaisirs, à la radio de Radio-Canada, en compagnie de Marie-France Bazzo.
1991 -- Il joue un vieux libraire dans le film Léolo de Jean-Claude Lauzon, présenté au festival de Cannes.
1993-94 -- Il est chroniqueur au journal Le Devoir. À la même période, il écrit également dans le Globe and Mail.
1994-95 -- Il occupera brièvement le poste de conseiller spécial du premier ministre Jacques Parizeau, jusqu'à ce qu'une déclaration sur le «vote anglophone monolithique» l'oblige à démissionner.
1996-2003 -- Il signera une chronique trois fois par semaine dans le Journal de Montréal, jusqu'à quelques jours avant sa mort. Au cours de sa carrière, Pierre Bourgault collaborera aussi, entre autres, à The Gazette, L'Actualité, Nous et Perspective.
2002-03 -- Il tient une chronique quotidienne à l'émission Indicatif présent, sur les ondes de la radio de Radio-Canada.
2003 -- Hospitalisé depuis le 8 juin, Pierre Bourgault décède le 16 juin à l'Hôtel-Dieu de Montréal.
Liste des livres et recueils publiés par Pierre Bourgault :
1962 -- Révolution
1970 -- Québec quitte ou double
1977 -- Oui à l'indépendance du Québec
1983 -- Le Plaisir de la liberté : entretiens (propos recueillis par Andrée Le Bel)
1983 -- Écrits polémiques 1960-1981 : la politique (tome 1)
1988 -- Écrits polémiques : La culture (tome 2) (traduction des textes de The Gazette, Patricia Godbout)
1989 -- Moi, je m'en souviens
1990 -- Maintenant ou jamais !
1991 -- Now or never : manifesto for an independant Quebec (traduit par David Homel)
1992 -- Bourgault doux-amer
1996 -- Écrits polémiques : La colère (tome 3)
1999 -- Écrits polémiques : La résistance (tome 4)

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L'esprit Bourgault
Michel David
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
«Le PQ veut l'indépendance nationale du Québec et rien d'autre», déclarait Bernard Landry, la semaine dernière, à l'ouverture du Conseil national. C'est certainement ce que voulait Pierre Bourgault, mais le PQ? En octobre 1999, le même Bernard Landry disait: «Même moi, je ne suis pas sûr que je répondrais oui à une question qui porterait sur l'indépendance, parce que ce je veux, c'est la souveraineté-partenariat».
Il ne s'agit pas de l'embêter, en soulignant cette apparente contradiction, mais simplement d'illustrer le contraste entre l'indépendantisme intransigeant de l'ancien chef du RIN et les circonvolutions auxquelles se livrent les péquistes depuis trente-cinq ans.
Je ne veux suggérer d'aucune façon que M. Landry soit un velléitaire, dont l'engagement envers la souveraineté serait plus tiède que celui de son ami Bourgault. C'est plutôt que celui-ci était, par nature, un antipoliticien, allergique aux compromis stratégiques, tandis que la politique est justement la seconde nature du chef péquiste.
Il y a des gens dont l'engagement est si absolu qu'il peut affecter leur lucidité. Ce n'était pas le cas de Pierre Bourgault. Un homme doté d'un tel pouvoir d'hypnotiser une foule ne pouvait être modeste. Qu'il ait accepté de s'effacer derrière René Lévesque, malgré tout le mal qu'il en pensait, est d'autant plus remarquable.
Il est tout aussi extraordinaire qu'un homme ayant sabordé son propre parti, après seulement huit ans d'existence et une élection où il n'avait recueilli que 5,6 % des voix, ait pu exercer une influence aussi profonde et aussi durable.
Dans son récit de «La terrible et belle campagne du RIN», daté de 1973, il a lui-même donné la raison profonde de son succès : «Ce n'était plus à moi que s'adressaient ces applaudissements, ces bravos, ces cris : c'était au Québec tout entier. Je ne servais que de catalyseur à cette profonde émotion si longtemps retenue, si longtemps méprisée par l'histoire». Très peu d'hommes ont ce privilège.
On exagérerait à peine en disant que l'histoire du PQ se ramène à la sourde lutte que les héritiers du RIN et ceux du MSA se livrent depuis sa fondation.
Même si un groupe de jeunes militants tentent présentement de raviver le débat sur l'élection référendaire, le rêve du «grand soir» a passé. Cela ne signifie cependant pas que l'esprit Bourgault ait disparu. Au contraire, depuis le triomphe de l'étapisme, les militants n'ont cessé d'adresser à leur chef les mêmes reproches que l'ex-président du RIN faisait jadis à René Lévesque.
«L'idée de l'indépendance a commencé à plafonner quand les supposés indépendantistes, surtout les dirigeants du Parti québécois, se sont mis à s'excuser d'être indépendantistes et ont commencé à ne plus l'expliquer», écrivait-il en 1978. On croirait entendre un «pur et dur» parler de Lucien Bouchard ou de Bernard Landry.
On ne fait pas de révolution sans révolutionnaires. Le jour où l'esprit Bourgault quittera le PQ, il n'existera déjà plus.

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Au pays de l'enfance
Jean-François Nadeau
LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 juin 2003
À Cookshire, la famille de Pierre Bourgault habitait à côté de chez moi. Au lendemain de la mort du tribun, j'ai appelé les occupants actuels de la maison, des voisins de longue date, des amis. Est-ce qu'on savait pourquoi j'appelais? «Mais c'est l'anniversaire de ta mère, non?» Oui... Mais Pierre Bourgault, lui, est mort...
À Cookshire, univers plutôt conservateur, je ne me souviens pas qu'on ait jamais beaucoup parlé de Bourgault. Cet homme n'existait guère dans la parole publique du village, sauf en de très rares occasions, en privé, essentiellement en famille. Mon oncle, une fois, me dit qu'il avait déjà vu le tribun prendre le thé avec sa mère, sur la pelouse. Et je me disais tout au plus que ce devait être quelqu'un d'important pour prendre ainsi le thé à l'anglaise, en plein après-midi...
Le jour de son décès, la maison d'enfance de Pierre Bourgault a été envahie par des caméras de télévision et une meute de journalistes. Mon vieux grand-père, sorte de mémoire politique vivante du coin, a donné ses souvenirs en pâture à quelques médias. Ici et là, on a cherché à «savoir» ce qu'était Bourgault dans les lieux même de son enfance, comme si forcément, dans ce pays de la première mémoire, on pouvait y mieux mesurer la taille du Bourgault adulte.
Pierre Bourgault est né en 1934 dans le village voisin, East Angus, situé en bordure de la rivière Saint-François. Il suffit d'avoir le sens de l'odorat pour savoir que l'on se trouve dans cette ville : il y flotte, depuis les débuts de la papetière locale, une odeur désagréable de souffre qui s'accroche à vous comme une damnée. Albert Bourgault, à la suite de je ne sais trop quelle mauvaise manoeuvre à titre d'intendant, se retrouva régisseur au bureau du comté à Cookshire. Remarquez que c'est ici mon grand-père qui raconte...
Je sais pour ma part que le paternel Bourgault avait fait de la politique auprès d'Henri Bourassa, le fondateur du Devoir, certainement le plus grand orateur québécois de son époque. Mais cela suffisait-il à pousser le petit Pierre vers la vie politique ? Certainement pas. Le chef du Rassemblement pour l'indépendance nationale l'affirmait lui-même : «Ceux qui disent que je me voyais premier ministre dans mon enfance sont dans l'erreur la plus totale.»
Troisième d'une famille de cinq enfants, Pierre Bourgault déménage d'East Angus à Cookshire alors qu'il n'a que six ans. Au village, les noms des rues sont en anglais : Spring, Main, Craig... À vrai dire, tout donne encore l'impression de respirer à l'heure de l'empire britannique. Au haut de la colline, la vieille maison de John Henry Pope -- le «château Pope» -- donne les indices appréciables de l'emprise anglaise sur la vie locale. Ministre sous le gouvernement de John A. Macdonald, ce Pope est pendant longtemps, avec sa descendance, un baron de l'industrie régionale. Il contribue même à financer une armée de volontaires au cas où des rebelles francos se risqueraient à remettre en question l'autorité de la couronne, c'est-à-dire la sienne.
Dans un recueil d'entretiens publié en 1983, Bourgault expliquait que sa famille avait été la première de souche canadienne-française à s'installer à Cookshire. C'est faux. Plusieurs familles canadiennes-françaises y étaient déjà établies depuis le XIXe siècle. Seulement, en raison même de l'organisation locale du pouvoir, il pouvait encore être difficile de percevoir cette présence.
Une photo datée de 1940 montre le petit Pierre agiter, avec un léger sourire, un drapeau britannique. Le colonialisme flotte sur ce monde-là, sans conteste. Mais est-ce bien différent alors dans nombre de villages du Québec ? Bourgault juge d'ailleurs stupide de croire que sa révolte politique est née de cette expérience liée à l'enfance.
À leur arrivée à Cookshire, durant les premiers mois, les Bourgault sont forcés de loger à l'hôtel Osgood. Pourquoi ? Albert Bourgault affirme que personne ne veut lui vendre une maison. Des années plus tard, au fil d'une conversation à bâtons rompus au sujet de Cookshire, son fils me donne plutôt pour explication qu'aucune maison n'était alors disponible. Il faut donc que le père en fasse construire une. Mais les Bourgault ne sont pas riches pour autant : famille moyenne, tout au plus.
La mère de Bourgault ? Elle appartient aux organisations de femmes du village. Elle ouvre chez elle une sorte de maternelle privée, une des premières du genre dans la région. Elle monte des pièces de théâtre. Pierre en fera aussi : «J'ai commencé à rêver de théâtre vers 12 ou 13 ans.» Mme Bourgault aime le piano. Son Pierre en jouera. Beaucoup. «Je sais que ma mère aurait aimé avoir un pianiste dans la famille.»
Après la mort de sa mère, Bourgault affirme à son sujet qu'elle était «un peu acariâtre». Il préfère à l'évidence le côté gentleman et discret de son père. Au village, quand on questionne aujourd'hui les gens, on découvre d'ailleurs que Mme Alice Bourgault a laissé l'image d'une femme assez dure, plutôt pincée et qui avait l'art de se mêler de tout, de haut, pour rien. Une image : «Monsieur mon mari», disait-elle avec affectation pour parler de son Albert...
Adolescent, Pierre Bourgault lit des romans d'aventures. Comme plusieurs intellectuels québécois depuis un siècle, il se prend à se passionner pour la Pologne. Nous sommes au début des années 50. Écoutons Bourgault : «À cette époque les mots "courageux" et "polonais" étaient synonymes, et plus d'un livre pour les jeunes mettaient en valeur des héros polonais.» La Pologne : le mot seul évoque déjà assez ce qu'est ce Québec d'avant 1960. Bourgault vit alors une forte poussée de mysticisme catholique. «Huit messes par semaine», écrit-il. C'est bien avant de devenir, et pour de bon, farouchement athée, au point de recevoir, quelques années avant sa mort, le prix Condorcet pour son engagement envers la promotion et la défense de la laïcité.
Mais voilà qui doit être dit : la vie de Pierre Bourgault n'appartient pas à l'univers de sa famille, de son village. Pierre Bourgault s'est inventé ailleurs. D'ailleurs, il écrit : «À vrai dire, je n'ai pas eu d'enfance : je suis né vieux.»
Comme plusieurs enfants doués, ou que l'on tient pour tels, Bourgault quitte très jeune le domicile familial pour le pensionnat. À sept ans, c'est d'abord les soeurs. À Saint-Lambert. Puis le vieux séminaire Saint-Charles, à Sherbrooke. Et enfin, Brébeuf. «Ma mère tenait beaucoup à ce que j'étudie chez les Jésuites.» Il y rencontre Jacques Godbout, mais aussi Robert Bourassa, avec qui il se liera d'amitié plus tard. Premier de classe ? Bien sûr. Du moins, c'est ce qu'il aime à dire. Il resterait à vérifier...
Remarquez que les Jésuites ne s'empêchent pas de mettre à la porte même un bon élève. Pour avoir entraîné des camarades dans on ne sait trop quelle aventure et, surtout, pour avoir échoué ses examens de Philo I, il est écarté de l'institution. Le cas n'est pas unique : Jacques Ferron, par exemple, connaît un sort semblable. Donc, finies les études du cours classique. Et Bourgault, jeune militaire de réserve durant l'été, ne tirera plus du canon en compagnie de Jacques Godbout dans les plaines du Manitoba. La carrière militaire, il la laisse volontiers à d'autres. En avant désormais pour le théâtre, la télévision, la radio. Et pour l'Europe, à commencer par l'Angleterre. «Évidemment, je ne pouvais pas vivre de ça. [...] Entre autres, j'ai été commis à la banque Toronto Dominion, comme au crédit chez A. Gold and Son, etc.»
La politique ? Il n'a encore qu'une mince idée de ce que c'est. Mais il connaît déjà ce qu'est l'injustice. C'est déjà beaucoup. Il rencontre par hasard, dans la rue, Claude Préfontaine, qui le présente à André d'Allemagne. Le Rassemblement pour l'Indépendance Nationale est là, en germe. Il plonge : Bourgault a rendez-vous avec l'histoire. Et cette histoire-là, vous pouvez la lire. Notamment sous la plume de d'Allemagne et de Bourgault eux-mêmes. André Laurendeau disait à raison : «Les séparatistes sont des gens qui écrivent. Ils le font, en général, fort bien.»
De l'enfance, le Bourgault adulte a toujours su garder le désir de la transformation du monde à un degré illimité. Depuis les profondeurs d'un passé dont il parlait peu, il n'a pas cessé de rêver. Bourgault s'est ainsi fait sans cesse le découvreur d'un monde neuf dont il transmettait le sens grâce à son don de la parole. Et c'est sans doute en cela que, malgré certains dérapages, cet homme était presque toujours grand.

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Dernier hommage à Pierre Bourgault
Guillaume Ducharme
CHRONIQUE DU MARDI 24 juin 2003
En ce jour consacré à la joie et au bonheur inégalé d’être Québécois, je reviens un peu sur le dernier hommage civique accordé à Pierre Bourgault samedi dernier à la Basilique Notre-Dame. Des funérailles magnifiques et chargées d’émotions, de l’émotion de gens convaincus qui veulent voir le rêve de Bourgault se réaliser.
Le type de funérailles en a rendu plusieurs mal à l’aise. Comment peut-on réaliser une cérémonie laïque dans un lieu de culte consacré ? Une idée à la Bourgault ! Rien de comparable cependant au malaise de notre premier ministre national, Jean Charest, qui assistait à ces funérailles au nom du gouvernement du Québec. Il fallait le voir, seul, entouré de deux anciens premier ministres péquistes dans une église remplie à craquer de souverainistes. Hué tant sur les trottoirs que dans les lieux bénis, il a bien dû se résigner à écouter les nombreux et vibrants plaidoyers en faveur de la souveraineté prononcés par les amis de Bourgault. Lui, l’authentique fédéraliste, que l’ordre protocolaire a placé au premier rang, à côté du cercueil, a dû entendre pendant plus d’une heure les appels à la liberté nationale lancés par les leaders du mouvement souverainiste.
Pendant un bref moment, je me suis mis à rêvasser : et si, frappé par la lumière aveuglante de la foi souverainiste, Jean Charest, l’envoyé d’Ottawa, adhérait à notre vision ! Dans ce lieu béni, aurait-il pu être foudroyé par l’engagement solennel de Bernard Landry, pris devant le corps du grand patriote, de réaliser la libération de notre patrie ? Est-ce que la métaphore de l’oiseau qui s’envole aurait été suffisante pour s’imprimer dans le cœur de cet homme qui est quand même l’un des nôtres, un Québécois ?
Bien sûr que non.
L’ère des rêveurs est terminée. Il y a longtemps que la simple force de nos convictions ne suffit plus à convaincre les tenants de « l’autre » option nationale. Dans le cas de Charest comme dans celui d’un nombre important de Québécois, rien ne réussira à briser la force de ses convictions fédéralistes. Hué du haut des trois balcons de la Basilique, Charest n’a pas fléchi d’un centimètre. Marchant droit et en silence, il s’est dirigé vers sa place sans tenir compte de la bruyante manifestation de haine. Il n’a même pas besoin de se moquer de ces hurlements ou de tenter d’y répondre, convaincu comme il l’est (et il a raison) d’être appuyé par la majorité des Québécois.
Pathétique manifestation de la faiblesse de notre mouvement qui n’a jamais réussi à jouir de l’appui de la majorité de notre peuple aux moments cruciaux de son histoire. Constat tragique de la faillite de notre mouvement jusqu’à ce jour. En tous les cas, ça faisait mal au coeur.
***
Bourgault lui-même, dans plusieurs écrits, prévenait les souverainistes de l’importance de ne pas sous-estimer les forces qui s’opposent à notre mouvement. Ces propos sont toujours d’actualité.
« Les souverainistes se sont si souvent, dans le passé, payé d’illusions, qu’il n’est peut-être pas mauvais aujourd’hui de regarder la situation de près pour tenter d’éviter de répéter les erreurs du passé.
Je me souviens du temps où de très nombreux indépendantistes affirmaient sans rire que Trudeau était séparatiste et que toute son action ne visait qu’à mener, à sa façon, le Québec à la souveraineté. Cela était proprement risible mais n’en avait pas moins un effet démobilisateur sur les troupes, qui se dotaient d’alliés imaginaires dans des batailles souvent perdues d’avance. »
(Maintenant ou jamais, p. 95)
Encore aujourd’hui, il y en a qui se bercent d’illusions sur la nature de notre projet. Certaines doivent cesser. La souveraineté n’est pas inéluctable, il est même fort possible qu’elle ne se réalise pas. Tous les Québécois ne sont pas des souverainistes en puissance, plusieurs sont mêmes de puissants adversaires. La force de nos convictions n’est pas, seule, suffisante pour convaincre l’autre.
Nous devons être réalistes quant à l’avenir de notre projet. Le cycle politique dans lequel nous sommes entrés est éminemment plus exigeant que le précédent. Les conditions actuelles sont bien plus difficiles pour notre projet qu’elles ne l’étaient par le passé, quoiqu’il est loin d’être exclu qu’une nouvelle conjoncture favorable se présentera à nous ou qu’elle sera provoquée par nous. Il appartient au mouvement souverainiste, et au parti qui s’en fait le porteur, de mettre en place cette conjoncture favorable à notre option.
Ce difficile travail, nous le devons bien à Bourgault.
Mais pas aujourd’hui, car c’est jour de fête, demain nous continuerons la lutte.

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Touchants adieux à un passionné
Plusieurs personnalités rendent un dernier hommage à Pierre Bourgault
Laura-Julie Perreault
La Presse dimanche 22 juin 2003
Son dernier souhait était qu'on lui dise adieu dans la basilique Notre-Dame, en laissant le bon Dieu sur le parvis. Son voeu fut exaucé. Pour le dernier tour de piste de Pierre Bourgault, le lieu sacré s'est transformé en une grande arène populaire, où on a chanté, pleuré, salué, applaudi la vie du journaliste, professeur, essayiste et orateur ainsi que le rêve politique qu'il chérissait.
"Les non-croyants, on ne sait plus en quel lieu leur dire adieu. Dans un musée, un gymnase, au centre Molson? On a l'impression de partir en cachette. Pourquoi n'aurions-nous pas droit aux grandes orgues et aux espaces inspirants?" avait plaidé Pierre Bourgault dans une de ses récentes chroniques du Journal de Montréal.
S'inclinant une dernière fois devant les arguments de l'essayiste, qui, à 69 ans, se déclarait toujours ouvertement athée, Mgr Turcotte et le curé responsable de la basilique ont créé un précédent historique en acceptant qu'une cérémonie sans liturgie catholique soit célébrée sous le toit de bois sculpté de l'élégante église.
Les obsèques, qui n'avaient pas non plus le statut de funérailles nationales, ont revêtu les couleurs du mouvement souverainiste, dont Pierre Bourgault fut une figure de proue dans les années 60, alors qu'il participait à la fondation du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN)- jusqu'à sa mort, lundi dernier.
Dans la basilique temporairement laïque, les drapeaux du Québec et les slogans nationalistes ont cohabité avec les témoignages tantôt politiques et tantôt plus personnels qu'ont livrés les proches de M. Bourgault.
Les mots qui soulèvent
Comme dans plusieurs grands moments de l'histoire du mouvement souverainiste québécois, hier, c'est Pierre Bourgault et les mots qu'il a laissés derrière lui qui ont le plus ému la foule de quelque 2500 personnes.
La formule "nous ne voulons pas être une province pas comme les autres, nous voulons être un pays comme les autres!" rappelée par le président de la Société Saint-Jean-Baptiste, Jean Dorion, a permis à Pierre Bourgault de soulever la foule une fois encore.
M. Dorion et l'ancien premier ministre du Québec, Bernard Landry, qui avait visité le malade quelques jours avant qu'il ne succombe à une maladie pulmonaire, ont rendu hommage à celui qui a laissé sa marque dans le ciel politique québécois sans être jamais élu à l'Assemblée nationale. "Il avait choisi la communication comme René Lévesque. J'adorais les deux, mais les deux ne s'adoraient pas", a laissé tomber M. Landry, en rappelant les querelles qui ont divisé les deux hommes d'idées. "Ils étaient les deux pôles positifs d'un aimant, ce qui ne les a pas empêchés de bien servir la même cause", a offert en guise d'ultime réconciliation le chef de l'opposition officielle.
M. Landry a reçu une longue ovation après son intervention. Les anciens premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, ainsi que plusieurs anciens ministres péquistes, ont été accueillis chaleureusement par le public.
Le premier ministre actuel du Québec, Jean Charest, n'a pas eu droit au même traitement. Le chef du gouvernement a été hué à son entrée dans l'église, ainsi qu'à sa sortie, par la foule qui n'acceptait aucune censure.
L'ami exigeant
Mais il n'y avait pas place que pour l'homme politique qu'a été Pierre Bourgault durant cette cérémonie. Avec une éloquence qui a arraché des larmes à plusieurs, l'animatrice Marie-France Bazzo, le comédien Patrick Huard et le scénariste et humoriste Guy A. Lepage ont salué leur professeur, mentor et "exigeant" ami.
Guy A. Lepage, ancien membre du groupe Rock et belles oreilles et scénariste, a remercié l'homme qui lui aura enseigné la vie jusqu'à leur dernière rencontre, samedi dernier, "où il m'a appris la dignité dans la maladie, la sérénité face à la mort".
Marie-France Bazzo a plutôt demandé que l'on ne canonise pas "son Pierre", un homme à la fois "fou, vaniteux, excessif, libre, têtu, boqué, moqueur, exigeant, hédoniste, plus libre encore".
Franco Nuovo et René Homier-Roy, deux amis de longue date de Pierre Bourgault, ont eu aussi marqué la cérémonie. Le premier a lu le dernier texte que Pierre Bourgault a écrit, traitant de sa propre mort; le second a assumé le rôle de maître de cérémonie. Gilles Vigneault, Jean-Pierre Ferland et l'organiste Pierre Grandmaison ont de leur côté choisi la musique pour saluer le disparu.
L'émotion a atteint son comble lorsque les plus proches amis de Pierre Bourgault ont recouvert son cercueil d'un drapeau du Québec. C'est sous l'étendard bleu et blanc qu'il adorait que l'homme d'opinions a quitté la basilique Notre-Dame.
Le maire de Montréal, Gérald Tremblay, interrogé par La Presse à la sortie de la cérémonie, a indiqué qu'il désirait trouver un moyen concret pour rappeler aux Montréalais la mémoire de M. Bourgault.
À l'extérieur de l'église Notre-Dame, sur la place d'Armes, de nombreux slogans et drapeaux nationalistes étaient au rendez-vous pour saluer une dernière fois l'un des grands animateurs de la cause indépendantiste.

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Disparitions : Pierre Bourgault
Nationaliste pur et dur du Québec
Anne Pélouas
Le Monde (France) mardi 24 juin 2003
Figure de proue du nationalisme pur et dur au Québec, Pierre Bourgault est mort lundi 16 juin, à Montréal, à l'âge de 69 ans.
Tribun à la dialectique redoutable, l'homme ne mâchait pas ses mots et ses colères publiques, inspirées par un sens aigu de la justice et de la liberté, étaient proverbiales. Né en 1934, journaliste à la télévision, à la radio et dans la presse écrite québécoise, Pierre Bourgault a produit au fil des ans des chroniques au vitriol et a enseigné la communication à l'université du Québec à Montréal de 1976 à 2000.
On retiendra surtout de lui, cependant, qu'il a voué sa jeunesse et une bonne partie de sa vie d'adulte à la cause "souverainiste". Au tout début des années 1960, Pierre Bourgault s'engage à fond dans un nouveau mouvement politique, le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN), dont il devient le président en 1964. Celui qui rêvait de devenir "le premier président de la République du Québec" sabordera toutefois le mouvement en 1968, alors que le Parti québécois (PQ) monte en puissance - avec René Lévesque pour chef -, pour ne pas diviser les forces indépendantistes lors des élections de 1970. Peu avant le premier référendum sur l'indépendance du Québec, en mai 1980, Pierre Bourgault se brouille avec René Lévesque et met un terme prématuré à sa carrière politique, en 1981.
Ce qui ne l'empêche pas, à l'occasion, de monter au créneau ou de donner les conseils qu'on lui demande. Son ami Bernard Landry, chef du PQ et ancien premier ministre, défait aux dernières élections provinciales d'avril dernier, en fit ainsi ces dernières années l'un de ses fidèles conseillers. Il salue en lui un "humaniste et philosophe engagé (...), l'un des grands Québécois de notre temps".
LE SENS DE L'INÉLUCTABLE"Le combat, disait Pierre Bourgault, est plus important que la victoire", et, si l'on gagne, il faut se souvenir que "les victoires durent rarement longtemps". Son dernier combat, il l'aura perdu à l'aune de cette liberté qu'il chérissait par-dessus tout. Liberté d'esprit comme liberté de... fumer où bon lui semblait... au risque de mourir d'une maladie pulmonaire. Comme il avait aussi le "sens de l'inéluctable", Pierre Bourgault se plaisait à dire que, pour lui, "la mort n'était pas un problème".

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Pierre Bourgault : Early Quebec sovereigntist
The Miami Herald (USA)
June 17, 2003 Tuesday BR EDITION
MONTREAL -- Pierre Bourgault's tireless fight for Quebec independence began with hundreds of small meetings in kitchens across the province before the hard-line party he once led eventually blended into the Parti Quebecois in the 1960s.
And those who knew the 69-year-old hard-liner said he remained unwavering in his dream of a Quebec nation until his death Monday of respiratory problems.
PQ leader Bernard Landry said Bourgault understood before many others that Quebec ''couldn't be a simple province within another nation.''
Bourgault was born in East Angus in 1934. He often said he had 20 years of life in politics and 20 years of reflection, the CBC reported.
Bourgault joined the Rassemblement Pour l'Independance Nationale and became its president in 1964. The party won 6 percent of the popular vote in the 1966 election. It eventually merged with another separatist group to create the Parti Quebecois in 1968.
Bourgault, who became a communications professor at the University of Quebec in Montreal in 1976, remained a hard-line separatist who was often at odds with the PQ's go-slow strategy to independence.
In recent years, Bourgault wrote a political column for Le Journal de Montreal. Bernard Brisset, editor of Le Journal, said Bourgault could be both a ''poet and a polemicist,'' and could be perceived as grumpy until people got to know the warm side of him.

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Quebec separatist figure Pierre Bourgault dies in Montreal
Associated Press (USA) June 16, 2003 Monday
Pierre Bourgault, a Quebec political leader known for passionate oratory on independence from Canada, died Monday of respiratory problems. He was 69.
Bourgault headed a small party of hardline separatists that merged with another group to form the Parti Quebecois in the 1960s, leading to two failed referendums on Quebec sovereignty.
The Centre hospitalier de l'Universite de Montreal announced Bourgault's death in a statement.
In Ottawa, Prime Minister Jean Chretien described Bourgault as a "gifted speaker" and devoted supporter of the separatist cause. Chretien, who is from Quebec but has opposed separatism throughout his political career, acknowledged he and Bourgault differed on the issue.
"I respectfully honor his contribution to the public debate, a contribution marked notably by his unwavering convictions," Chretien said.
Bourgault joined the Rassemblement pour l'independance nationale and became its president in 1964. The party won 6 percent of the vote in Quebec's provincial election in 1966. It eventually joined with another separatist group to create the Parti Quebecois in 1968.
Since then, Quebec held two referendums on sovereignty - in 1980 and 1995. Both were defeated. In April, the Parti Quebecois lost the provincial election after nine years in power.

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Mort de Pierre Bourgault, artisan du mouvement independantiste du Quebec
Agence France Presse June 16, 2003 Monday
Le journaliste Pierre Bourgault, l'un des peres du mouvement independantiste quebecois avec Rene Levesque, est decede lundi a Montreal, a l'age de 69 ans, a annonce le Centre hospitalier de l'universite de Montreal.Homme de passion, Pierre Bourgault a ete tour a tour politique, journaliste et professeur de communication a l'universite.
Touche-a-tout, il composa l'un des plus grands succes du chanteur Robert Charlebois ("Entre deux joints") et joua aussi au cinema.
Mais il se fit surtout connaitre par son talent d'orateur et son amour de la langue francaise.
Pierre Bourgault a ete l'un des fondateurs au debut des annees 1960 du Rassemblement pour l'independance nationale (RIN), qu'il presida a partir de 1964 jusqu'a sa dissolution, en 1968, au profit du Parti quebecois (PQ) naissant de Rene Levesque.
Tribun fougueux et eloquent, il fut, sans jamais etre elu, un element incontournable de l'aile radicale du PQ.
Ses positions sans compromis sur l'independance du Quebec soulevaient les foules, mais elles ont ete aussi a l'origine d'un profond differend ideologique avec le chef historique Rene Levesque, beaucoup plus modere que lui.
Bourgault quitta le Parti quebecois avec fracas en 1981, un an apres la defaite des independantistes lors du premier referendum sur cette question.
Il renoue alors avec le journalisme, dans les medias et comme professeur a l'universite, mais sans jamais se detourner completement de la politique.
Souffrant d'une maladie pulmonaire chronique, il est reste actif jusqu'a ce que son etat de sante necessite son hospitalisation d'urgence il y a huit jours.
Le Premier ministre canadien Jean Chretien, cible par excellence des diatribes de Pierre Bourgault, a neanmoins loue ce "citoyen engage, communicateur et tribun efficace".
"Bien que nous ayons eu des differends sur la question de la place du Quebec au sein du Canada, je tiens a saluer respectueusement sa contribution au debat public, marquee notamment par la fidelite a ses idees", a declare M. Chretien.
"Il a marque l'histoire du Quebec", a aussi affirme le Premier ministre de la province Jean Charest, dont le Parti liberal (federaliste) a chasse le PQ aux elections generales d'avril, apres neuf ans au pouvoir.
"Le Quebec tout entier (...) pleure la perte d'un tres grand compatriote", a declare, emu, le chef du PQ, Bernard Landry. "Il a compris tot, et avant bien d'autres, que la nation quebecoise ne pouvait se contenter du statut reducteur de simple province d'une autre nation", a-t-il dit.

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Out of place
Hard-line sovereignists were upset Lucien Bouchard was given a prominent spot at Pierre Bourgault's funeral
JOSEE LEGAULT
The Gazette Friday, June 27, 2003
There's no pleasant way of saying this, but something that happened at the funeral of Pierre Bourgault was profoundly disturbing. For those who shared Bourgault's convictions, the presence of former premier Lucien Bouchard was very upsetting.
It was even more so to see Bouchard sitting at the front of Notre Dame basilica, right behind Premier Jean Charest and Parti Québécois leader Bernard Landry. Many who attended also noted another former premier, Jacques Parizeau, was sitting farther down, somewhere in another section.
Bouchard's visible presence was shocking for a number of reasons. The main one is that throughout his tenure as premier, Bouchard squandered much of the political capital the sovereignist movement had coming out of a referendum it had only lost by a hair.
Bouchard was much more detrimental to the Yes option than your average reluctant sovereignist. As PQ leader, he opposed nearly everything that was defended by his party. He fought any strengthening of Bill 101. He imposed a zero-deficit policy that turned many of the PQ's traditional allies against it. He even undermined the credibility of the PQ by repeating ad nauseam his "winning conditions" spiel - his coded language meaning there wouldn't be another referendum as long as he was leader.
Bouchard also fought tooth and nail against hard-liners like Bourgault, but he rarely had the courage to do it to their faces. In a Vox channel interview in the spring of 2001, Bourgault recalled a telling episode. In September 1995, Bourgault met with Parizeau months after he had been needlessly fired by the premier's office as special adviser.
Parizeau wanted him to participate actively in the referendum campaign. But Bourgault posed three conditions. One was to be on the same stages as Parizeau and Bouchard. He was never granted that condition. This is how Bourgault explained it: "My impression is that, and I say this with all reserve, it was Lucien Bouchard who said no."
During the same interview, he commented on the motion to blame that Bouchard had spearheaded against Yves Michaud: "I was never more ashamed in my entire life. C'est dégueulasse," he added. In other words, Bourgault and Bouchard were on different planets. Bourgault wanted independence for Quebec. Bouchard wanted power for himself.
That might help explain why Bouchard, as he entered the Notre Dame Basilica, refused to elaborate on the ideals of the man whose funeral he was attending. On RDI, he said: "I didn't really know Pierre Bourgault. I knew him from a distance, like many people did ... so I'm not the best person to talk about him in an intimate way." And that "distance" was very much to the liking of Bouchard.
So it was also shocking to see Bouchard applauded as he entered the church, while Jean Charest was booed. Why applaud the terminator of the PQ's option and boo a federalist who doesn't hide his convictions - one who had enough class to be present as the premier of Quebec, to have the flag lowered at half-mast and to listen respectfully to an hour of speeches that defended an option he disagrees with? Charest, at least, never pretended to be something he's not.
All this begs a few questions. Why did the PQ invite Bouchard and sit him at the front of the church? Why did Landry agree to this? Why did the same party that marginalized Bourgault for decades organize his funeral?
Wasn't it the PQ establishment that kept Bourgault at bay and out of work for years, which included refusing to help him when he ran against Robert Bourassa in Mercier in 1970 - only three years after he had scuttled his own party, the RIN, so that René Lévesque's party could be created? Remembering this, one of the pioneers of the sovereignty movement wondered if this wasn't some kind of belated "récupération politique" by the PQ establishment.
Which brings back memories of the funeral of another passionate sovereignist, the great poet Gaston Miron, for whom the Bouchard government organized a state funeral in December 1996. During most of his later years, Miron was seen by the same PQ elites as too hard-line, too this or too that, which also rendered making a living difficult. Like someone said coming out of his funeral, he surely would have appreciated the support more when he was alive.
Miron, like Bourgault, never had the support of most of the PQ elites when he was alive. But they enjoyed plenty of respect and admiration from the people and their colleagues, including those who disagreed with their vision.
But none of it ever took the pain away from being sidelined by their so-called political allies.

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HOMMAGE À PIERRE BOURGAULT,
LE HÉRAUT DU QUÉBEC LIBRE
Charles SAINT-PROT
écrivain français,
rédacteur en chef de la revue gaulliste Libres.
TRIBUNE LIBRE 10 juillet 2003
Avec la mort de Pierre Bourgault, le 16 juin dernier à Montréal, c’est l’une des plus grandes voix du Québec libre qui s’est tue. Cet homme qui ne fut jamais ni député ni ministre, demeurera comme l’un des principaux artisans du réveil du peuple québécois. Engagé dès 1960 au sein du Rassemblement pour l’indépendance nationale (le RIN), tribun extraordinaire, ce héraut du Québec libre prononça des centaines de discours et il fut l’une des figures de proue du nationalisme dont il a été la voix la plus éloquente et la plus dérangeante.
Devenu président du RIN, il organisa notamment la manifestation du "samedi de la matraque", lors de la venue de la reine d’Angleterre le 10 octobre 1964. À cette occasion, il déchira son certificat de l’armée canadienne. En 1968, afin de ne pas diviser les forces indépendantistes lors des élections de 1970, Pierre Bourgault décida de mettre fin à l’aventure du RIN. Il invita les militants à joindre les rangs du nouveau Parti québécois au sein duquel il resta jusqu’au milieu des années 1970, avant de rompre avec René Lévesque. Les causes de cette rupture sont connues. Passionné et lucide, Bourgault voulait plus qu’un État pour le Québec. Il voulait un pays. Il avait la conviction que le Québec devait accéder à l’indépendance pour assumer pleinement la maîtrise de son destin. Selon lui, c’était la seule manière d’être une nation à part entière et non une nation entièrement à part.
En fait, ce que Pierre Bourgault contesta tout au long de sa vie c’est la stratégie étapiste, dont il pressentait qu’elle ne pouvait que conduire à des compromis et à une impasse. Pour ce révolutionnaire pas tranquille, il ne faisait aucun doute qu’un peuple n’existe pas à moitié. Un peuple libre est celui qui assume entièrement la maîtrise de son destin, et cela commence par être maître chez soi. Comme l’a écrit Jean-Marc Léger dans le bel hommage qu’il a rendu à Bourgault dans le quotidien Le Devoir, on n’est pas "à demi maître chez soi". Refusant l’idée d’un pays au rabais, Pierre Bourgault répéta sans relâche que la souveraineté ne se partage pas et un peuple qui n’est pas indépendant n’est pas libre. Il croyait fermement à cette loi immuable selon laquelle de toutes les libertés humaines la plus précieuse est l’indépendance de la nation. C’est une loi qui n’est pas valable que pour le seul Québec !
Pierre Bourgault ne cessa de guetter dans l’ombre "la lueur invisible de l’espérance." Beaucoup regretteront qu’il n’ait pas eu les obsèques nationales auxquelles il aurait pu prétendre, mais il a eu bien davantage : l’honneur de ne jamais plier, le courage de conserver jusqu’au bout ses convictions. S’il ne fut pas un consolidateur, il fut un fondateur, un éveilleur de peuple. Plus qu’aucun autre Pierre Bourgault a contribué à allumer l’étincelle qui finira bien par donner la lumière parce qu’il n’est tout de même pas possible que tout puisse s’éteindre après plus de deux cent quarante ans de résistance, d’opiniâtreté et d’héroïsme.
Charles SAINT-PROT
Hommage publié sur www.voxlatina.com, dans la revue Libres et prononcé le 30 juin 2003 sur la chaîne de radio française : radio Courtoisie

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L'après-Pierre Bourgault - La mythologie du sauveur
Bruno Roy
Écrivain
LE DEVOIR samedi 5 et dimanche 6 juillet 2003
Avec le départ de Pierre Bourgault, ce qui est triste est moins ce qu'il laisse -- tant de débats qu'il a inspirés, mais restés inachevés par notre faute -- que ce que l'on perd: un leader authentique et un libre penseur de la question nationale. Mais voilà, s'empresse de conclure Michel Venne dans Le Devoir: «Il y aura des successeurs à Pierre Bourgault.» Quant à Jean Dorion, président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, lors de la cérémonie laïque des adieux, au reste fort touchante, il a regretté le départ de Bourgault en ces termes: «Hélas, des vies comme la sienne, il nous en faudrait plus.» La question est sur toutes les lèvres et dans tous les médias: «À quand un autre Bourgault?», se demande Jocelyne Pigeon dans le courrier des lecteurs de La Presse.
Cette idée d'un sauveur est une constante dans notre histoire collective. Elle nous ramène, par exemple, à la pensée d'un Lionel Groulx. Il y a une mystique du héros qui s'incarne, pensait notre historien national, dans la venue d'un sauveur par qui adviendra notre État national, son apogée, son accomplissement. «Rien de grand ne s'accomplit en histoire à moins que quelqu'un de grand ne s'en mêle», écrit le chanoine dans «Histoire du Canada français depuis la découverte».
Certes, il nous faut des leaders d'opinion, mais espérer la venue d'un messie de l'indépendance ne suffit pas pour la faire. C'est pourquoi j'avance l'idée que la dépendance envers un chef va à l'encontre de l'idée même de l'indépendance. Il y a là une dépendance qui s'ajoute à toutes les autres et qui, parfois, nous infantilise. «Au lieu d'attendre le Messie, mettons-nous à l'oeuvre», suggère Andrée Ferretti dans son livre «Passion d'engagement».
Au Québec, ce que l'on doit attendre d'un chef ne me semble pas compris. «Il ne reste maintenant plus beaucoup de ces grandes gueules avec ce charisme et cette intelligence», écrit Jocelyne Pigeon, en parlant du célèbre disparu. C'est cette idée de s'en remettre aux autres qui m'achale. Nous nous mettons ainsi dans un état d'attentisme qui est tout le contraire de la pensée de Bourgault : «Ent' deux joints, tu pourrais t'grouiller l'cul.» Un vrai chef, c'est celui qui mène son peuple en avant, pas celui qui le soumet bêtement à son autorité.
Bourgault lui-même, fort conscient de son pouvoir d'influence, favorisait passionnément la souveraineté de l'individu. C'est d'abord cette liberté qui donnait un sens à tout le reste. En d'autres mots, le chef charismatique n'est pas la solution. «L'indépendance, disait Andrée Ferretti -- combien elle a raison --, il faut d'abord la vouloir.» Ne remettons pas nos «combats à faire» dans les mains de l'autre, fût-il un leader extraordinaire, fût-il un futur Pierre Bourgault. Être fidèle à la pensée de ce dernier, c'est surtout ne pas se mettre en mode d'attente.
Trop souvent, avec cette idée de sauveur de qui on attend le miracle, nous abandonnons notre détermination à aller jusqu'au bout. De René Lévesque à Lucien Bouchard, ce fut notre erreur. C'est là que nous nous sommes affaiblis. Ultime effet de notre dépendance envers un chef charismatique, nous continuons à nous enfoncer dans une histoire que nous refusons d'assumer.
Bref, Bourgault n'est plus, mais notre responsabilité demeure.