Actualité


»» pour en savoir davantage

GÉOPOLITIQUE 101

Le naturel opposé à l'arbitraire explique la différence entre la nation Québécoise et la "Canadian nation".

René Marcel Sauvé, Géographe

TRIBUNE LIBRE 21 juin 2003

Position épistémologique

La géopolitique a pour objet l'État comme tel, non les régimes politiques, les idéologies, les hommes et femmes politiques, les idées pour les idées, les courants d'opinions, les thèses ou hypothèses, ni les modèles et autres formes de représentations pour tenter de saisir le réel et le faire comprendre à la multitude d'une manière ou d'une autre. Or, l'État existe complètement dans les faits et les Actes où il n'existe pas. Il n'y a pas de « juste milieu » en matière d'État. Il existe radicalement ou il n'existe pas du tout. Ses caractéristiques sont essentiellement ontologiques: radicalité, ipséité, sémelfactivité, royauté et continuité. C'est tout ou rien.

Sans État, il n'y a pas d'agir d'envergure, seulement des agirs individuels. Une grosse entreprise peut devenir un État, une religion peut devenir un État, mais l'État dont il est question pour nous, c'est l'État naturel, instrument de l'agir collectif des peuples et des nations, l'État qui soutient l'intérêt général.

Nous envisageons l'État par opposition à la tribu ou au clan, dont l'envergure n'est pas suffisante pour agir d'emblée.

L'État est une société à pouvoirs, ce qui veut dire une société apte et capable d'agir avec envergure, qui dispose des moyens de l'action, dont un territoire en partant, lequel lui sert à la fois de pourvoyeur des nécessités de l'existence, de fondement à l'identité collective, de raison de vivre, de régulateur et de principe. Que nous le voulions ou non, nous sommes fondamentalement des animaux territoriaux, des animaux doués d'intelligence et de volonté, donc, capables d'évoluer, de progresser et d'agir avec envergure, en pleine conscience et responsabilité de nos actes. Ces réalités n'ont rien à voir avec certaines métaphores courantes au sujet de la « largeur ou l'étroitesse d'esprit ». Si on veut vivre et agir, l'État est une nécessité. Certes, avec l'État, on peut faire beaucoup plus de bien et aussi commettre beaucoup plus de mal que sans État, ce qui prouve une plus grande liberté d'action, que ne connaissent pas les nations sans État, les tribus,les clans et autres sociétés restreintes.

La forme est principe du mouvement et l'État prend forme en fonction des caractéristiques de son territoire d'une part, de sa population de l'autre et des moyens dont elle dispose.

Son point de départ est dans la région naturelle la plus oékoumène, qu'on peut appeler la plus économique. Celle qui offre les meilleures possibilités d'agir d'une manière systématique et économique. Elle est facile à reconnaître: c'est la région la plus habitée et la plus active. C'est l'espace le plus bas, le plus plat, le plus arable, avec un climat qui permet le travail continu, de l'eau en quantité pour tous les usages, des richesses naturelles suffisantes et surtout accessibles, des communications naturelles aisées à l'intérieur et avec le monde extérieur, et finalement, une certaine défendabilité naturelle, par le moyen d'obstacles suffisants pour s'opposer aux invasions de l'extérieur mais pas au point d'entraver les communications.

La région oékoumène, c'est aussi l'espace qui se prête le mieux aux mathématiques du développement, dont l'arpentage, les poids et mesures, l'architecture, les travaux collectifs, les infrastructures, les calculs différentiels, intégral, de probabilités, de topologie, les algorithmes, etc. Or, cet espace oékoumène qui nous sert de centre de gravité et de région fondamentale à notre État, ce sont les basses terres du Saint Laurent, que nous possédons bel et bien, tant par notre travail des cinq derniers siècles que par nos achats successifs de propriétés, domaines, entreprises et terroirs qui avaient été pris en possession par les Anglais, les Écossais, les Irlandais et les Loyalistes qui sont venus passer quelque temps au Québec avant de partir s'installer dans les régions plus chaudes et prometteuses du sud et du sud-ouest. Notre arme de conquête, rappelons-nous en, c'est la caisse populaire, fondée pendant le dernier quart du Dix-neuvième siècle.

Dans la mesure où un milieu géographique offre toutes ces caractéristiques, la construction d'un État est possible, à court ou à long terme, généralement entre quatre et douze siècles, exceptions comprises. Pourquoi tant de temps? Parce que toute progression humaine exige du temps et qu'au sommet de cette progression, qui marque la naissance de l'État, une conscience et une volonté collective se sont formées.

L'État est une âme autant qu'un corps. Le corps se forme en premier, par la culture du sol, le développement et la mise en valeur du territoire, le développement des connaissances, des savoirs, l'intégration organique de tout l'ensemble, dans la mesure des possibilités offertes par la nature d'une part, par les habitants de l'autre. C'est ce qu'on appelle une osmose territoriale.

L'âme se forme peu à peu, avec le corps qui lui impose son organicité et ses limites dans le temps comme dans l'espace. Peu à peu, avec le temps, le travail, l'étude, les prises de conscience, le développement d'une langue et d'une culture collective, l'État se perfectionne, se renforcit, apprend à agir et à réussir et à acquérir une indépendance d'esprit et de moyens qui en font l'originalité. Il est alors reconnu comme tel et personne ne le remet plus en question. C'est ce qu'on appelle la souveraineté. Les modèles de société peuvent venir ensuite, mais il est peu utile de proposer des modèles à une société qui n'existe pas et n'est pas reconnue en tant qu'État en premier lieu. D'abord le pouvoir, les modèles viendront ensuite. Pouvoir veut dire pouvoir d'agir et le pouvoir d'agir, qui s'acquiert par un long travail collectif, se développe à la fois d'une manière organique et inorganique.

En géopolitique, l'indépendance est l'aptitude et la capacité de choisir ses dépendances. Cette définition de l'indépendance est universelle et que celui ou celle qui en connaît une autre plus universelle la fasse connaître. Aptitude veut dire compétence, santé physique et mentale, instruction, formation, savoirs, bref, toutes les dispositions intérieures nécessaires à l'action. Capacité veut dire moyens extérieurs, capitaux, organisation administrative et juridique, etc.

Une dépendance est une nécessité qu'on doit se procurer d'une manière ou d'une autre.

Or, la nécessité n'a pas de loi et l'État est le gérant des nécessités qui n'ont pas de loi. Est-ce clair?

Sans État, l'indépendance n'est pas possible pour une société qui vit sur un territoire au potentiel suffisant pour qu'elle se prenne en charge.

Sans État, la nation ne peut pas être reconnue.

Sans État, il n'y a pas d'agir, seulement de l'agitation et de la gesticulation impuissantes.

D'abord et avant tout, donc, l'État et cet État, nous l'avons déjà mais nous ne le savons pas. Nos adversaires ont réussi un travail de sape considérable, au point de nous croire comme n'existant pas, ni comme peuple, nation et encore moins État. Nous ne sommes qu'une « province », un espace inféodé, servilement soumis et qu'on se le tienne pour dit. Et pourtant, nous sommes bel et bien un État, qu'on veuille l'admettre ou non. Nous avons acquis toutes les caractéristiques d'un véritable État et il ne nous reste qu'à nous reconnaître nous-mêmes et partant, nous faire reconnaître.

Nous devons au préalable nous défaire de l'État arbitraire qu'on nous impose, l'État central, centralisateur, centraliste et unitaire d'Ottawa, qui refuse obstinément de nous reconnaître et refusera tant qu'il se trouvera en position de le faire.

Voilà notre premier objectif. Tant que cet objectif ne sera pas atteint, nous allons continuer de travailler dans le noir, de tourner en rond, de faire de notre cause une foire d'empoigne, de discussions et de palabres inutiles.

Le Québec ne peut vivre avec deux États sur son territoire. Laissez faire les « deux cultures ». D'abord régler le problème de l'État et le reste viendra ensuite. Deux gouvernements, un à Québec et l'autre à Ottawa, il y en a un de trop. Il n'y a pas à lésiner sur ce sujet. Nous avons notre État et notre gouvernement et avec un seul gouvernement, le nôtre, qui existait avant le gouvernement arbitraire d'Ottawa, nous pouvons nous gouverner nous-mêmes d'une manière plus simple (principe stratégique de simplicité), plus économique (principe stratégique d'économie), avec une meilleure concentration de l'effort et des moyens dans le temps et l'espace (principe cardinal, s'il en est un). Avec un seul État, le nôtre, la coordination devient plus facilement réalisable (principe de coordination).

Dans ce monde de plus en plus complexe où nous vivons, il deviendra possible de mettre en pratique les autres principes universels de l'action: Appréciation rigoureuse et correcte du contexte et de la situation; détermination et maintien d'objectifs praticables et réalisables en termes de temps et d'espace, sécurité contre les mauvaises surprises, administration et logistiques.

Tous ces principes et le sens de l'État qui doit nous guider sont fort simples mais pour un peuple qui ne s'est jamais gouverné lui-même, qui est habitué à se laisser dicter sa ligne de conduite par les autres, la compréhension de l'État, comme gérant des nécessités qui n'ont pas de loi, et la mise en pratique de ces principes qui ont fait leurs preuves, demeure problématique. Chacun a son opinion et y tient obstinément de sorte que l'accès aux certitudes opératives que sont les principes de l'État demeure difficile.

L'APPRÉCIATION DU CONTEXTE 1

Le contexte est tout ce qui est collectif dans une appréciation, soit, la géographie, le développement territorial,l'histoire, les communications et les continuités qu'elles engendrent, l'anthropologie, les institutions, les équipements collectifs, bref, tout ce qui, dans une population donnée, joue un rôle permanent dans le maintien des continuités nécessaires à l'existence.

Primitif, le contexte est fondamental et doit précéder tout le reste, non pas rejeter mais précéder, servir d'assise à ce qui vient ensuite. Aussi, à cause de sa nature primitive (à ne pas confondre avec primaire), il n'y a pas de modèle dans l'appréciation d'un contexte. Par contre, les analogies sont permises, dans la mesure ou l'appréciation sait discerner les continuités particulières aux autres contextes, ce qui veut dire aux autres milieux géographiques, historiques, anthropologiques, etc.

La géographie au centre du contexte

En affirmant que la géographie est au centre du contexte, je m'attire les coups redoublés des faiseurs de théories, des ratiocineurs, cuistres, savantasses et autres modélisateurs de l'humanité, toutes ces gens qui détiennent en somme le monopole de la vérité.

Au Québec, on a longtemps limité la géographie à la récitation des noms des pays et de leurs capitales respectives. On ne s'est pas demandé comment la géographie a pu jouer un rôle majeur dans notre survivance à nous, Québécois de souche (dans le sens géographique du terme, qui désigne la population enracinée sur place par osmose, acception qui n'a rien de raciste).

Comme géographe, j'ai été le premier à me poser la question à savoir quel est le rôle de la géographie dans notre survivance collective, dans le développement de nos continuités, dans nos expansions territoriales par symbioses et dans la naissance des assises de notre propre État naturel.

Personne au Québec n'avait la réponse. Ce sont les m...Anglais qui l'avaient et c'est chez eux que je l'ai trouvée. À l'université, ma question était farfelue, prétentieuse, sans fondements, « déterministe » et « préjudiciable », question posée par un orgueilleux qui ne veut pas faire comme tout le monde et rédiger une thèse « ordinaire », pleine de descriptions superficielles appuyées par des statistiques. Seuls les professeurs Thomas Greenwood et Robert Garry enseignaient différemment, mais ils étaient débordés.

La première explication au sujet du rôle de la géographie dans notre survivance et nos progressions paradoxales, je l'ai trouvée chez Lord Durham, notre ennemi mortel, intelligent pourtant. L'homme était plénipotentiaire en Amérique Britannique du Nord, et comme tel, il devait rédiger chaque jour une dépêche à l'intention de Lord Gleneg, secrétaire aux colonies, afin de le mettre au courant de ses activités et de ses appréciations des contextes et des situations qu'il rencontrait. Remarquez que les Jésuites en font autant avec leurs Relations, ce qui leur permet de faire le point en toutes choses et de décider ce qu'il y a lieu de faire. Que celui qui est sur place rapporte correctement ce qu'il a vu et vécu, sans fioritures mais sans omettre aucun détail pertinent. Savoir voir, sentir et écrire en somme.

Donc, alors que je parcourais les Durham Papers, édités par les soins de l'Université de Dublin, en Irlande, que je passais des journées entières à explorer chaque dépêche, une à une, je tombais sur celle qui portait le numéro 420, datée du 18 juillet 1838, rédigée à Niagara, en face de Buffalo, sur le frontière américano-britannique de l'époque, qui est restée la même aujourd'hui. Cette dépêche insignifiante, d'une demi-page à peine, est le document le plus significatif de notre histoire à nous, Québécois et de l'histoire de tout le Québec. Voici en substance ce qu'elle dit et je la cite de mémoire: « Hier soir, j'ai été invité à souper chez le gouverneur américain de Buffalo. J'ai traversé la rivière Niagara et j'ai déambulé à pieds dans la ville avant de me rendre chez le gouverneur. Buffalo n'est plus un ensemble de cabanes de défricheurs. La ville est arpentée (premier indice de la présence d'un État sur place), organisée avec des maisons bien construites (architecture obligatoire, deuxième indice de la présence d'un État), les rues alignées, de l'ordre, de la méthode et des entreprises qui prennent rapidement de l'expansion (commerce et pouvoirs politiques). » TOUT CELÀ À CAUSE DU CANAL ÉRIÉ AMÉNAGÉ TREIZE ANS AUPARAVANT. (EN 1825, CE QUI EST L'ANNÉE EXACTE DE L'OUVERTURE DE CE CANAL).

Après sa visite, Durham déplaça dès le mois d'août les troupes britanniques cantonnées au sud du Québec vers le Niagara. Remarquez que le canal Lachine était ouvert depuis 1826 et servait de voie intérieure au commerce et que de plus, le chemin de fer prenait naissance.

L'APPRÉCIATION DU CONTEXTE 2

Le fameux canal Érié

Dans l'histoire du Québec, l'événement géopolitique le plus décisif s'est produit aux États Unis en 1825, avec l'ouverture du canal Érié.

Aménagé le long de la vallée de la Mohawk, à 250 kilomètres au sud de Montréal, entre les Adirondacks au nord et les Catskills au sud, le canal Érié, à chalands, comme beaucoup de canaux en Europe, relie New York et son port de mer aux Grands lacs, sans devoir emprunter le Saint Laurent.

Sa construction a mis fin à des guerres qui ont duré et perduré depuis les débuts de l'histoire de la Nouvelle Angleterre en conflit presque perpétuel contre la Nouvelle France, et qui se sont prolongées entre l'Amérique Britannique du Nord et les États Unis, y compris la guerre de 1812 et la bataille de Châteauguay entre les 23 et 26 octobre 1813. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Ce qui est encore plus important, le canal Érié a été un des facteurs décisifs dans les mouvements migratoires des Anglais et des Loyalistes vers l'extérieur du Québec, à partir de 1860 jusqu'en1960, notamment dans le but d'occuper physiquement et militairement les basses terres des Grands lacs, siège géographique de l'Ontario méridional, centre de gravité de l'Ontario et par la volonté loyaliste et orangiste, centre de gravité économique de tout le Canada. Une de nos tâches, comme État souverain, consistera à enlever aux basses terres des Grands lacs cette position de domination, tant sur le plan politique qu'économique puisqu'Ottawa sert de brandon politique aux United Empire Loyalists.

Ce vaste mouvement migratoire des Loyalistes vers les basses terres des Grands lacs a débuté dès le mois d'août 1838, avec le déplacement vers le Niagara des troupes anglaises cantonnées dans le sud du Québec.

Au Québec, ces troupes avaient pour fonction de protéger la frontière sud contre de nouvelles incursions américaines et en même temps, d'intervenir contre la peuple de descendants des colons de Nouvelle France restés sur place. Les Anglais et les Loyalistes nous auraient volontiers réduits à néant, mais ils manquaient de monde pour occuper le territoire et ils avaient besoin de nous.

En visitant Buffalo le 16 juillet 1838, Durham avait donc constaté que l'axe de gravité de New York vers le nord, qui cherchait à prolonger la voie de communication par eau du lac Champlain vers le Richelieu et le Saint Laurent, avait reculé et s'était réorganisé vers l'ouest en empruntant la vallée de la Mohawk, à 170 milles au sud de Montréal. La nouvelle tête de pont des expansions américaines vers les Grands lacs ne passerait plus par le lac Champlain et le Saint Laurent mais par la voie naturelle Hudson-canal Érié et l'établissement d'une nouvelle tête de pont à Buffalo.

Dès 1838, treize ans après l'ouverture du canal Érié, la nouvelle tête de pont prenait de l'ampleur et de l'expansion en direction du territoire de Sa Majesté Britannique, sur la rive ouest de la rivière Niagara, dans la vaste pénéplaine de 64,000 kilomètres carrés, qui semblait appelée à s'intégrer à l'état de New York.

Se rendant immédiatement compte qu'une telle incursion ferait perdre aux Anglais un territoire stratégique d'importance majeure pour la survivance de l'Amérique Britannique du Nord, Durham est intervenu dès l'été 1838 pour signifier aux Américains qu'ils ne passeront pas la rivière Niagara pour prendre les basses terres des Grands lacs.

Les Newyorkais avaient néanmoins la possibilité d'emprunter le lac Érié et sa rive sud pour prolonger leurs communications vers l'ouest. Il n'y a donc pas eu de guerre au sujet de la possession de la rive nord du lac Érié, appelée à faire partie du Haut Canada et à devenir l'Ontario méridional.

L'importance stratégique de cette région s'explique par le fait que le Canada manque d'espaces plats, bas, arables et qui se prêtent aux communications économiques par voies d'eau et de terre. C'est un handicap majeur.

Depuis l'Atlantique jusqu'aux Grands lacs, il n'existe que deux espaces stratégiques: les basses terres du Saint Laurent et celles des Grands lacs. Toute la géographie des autres régions naturelles: Bouclier précambrien et versant septentrional des Appalaches, se compose d'obstacles majeurs aux communications maritimes et terrestres économiques. Comme le pouvoir, politique et économique, est complètement dans ses communications, ce sont les régions géographiques dans lesquelles on communique le plus aisément qui deviennent les plus stratégiques.

Durham s'en est rendu compte de la manière la plus simple en stratégie: la visite et l'examen sur place. Ce principe stratégique de simplicité a fait ses preuves mais à la condition d'avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. La stratégie n'est pas un jeu mais une mise en acte.

Il a constaté que seules les basses terres du Saint Laurent, centre de gravité du Québec, sont accessibles vers l'océan Atlantique, quoique avec des limites saisonnières, sans ignorer le danger des tempêtes dans le Golfe. De plus, cette voie naturelle ne permet d'accéder vers l'intérieur jusqu'à Montréal seulement. Des canalisations s'imposent pour aller plus loin et encore, elles comporteront toujours des restrictions naturelles et des limites. Pour les populations qui vient à l'ouest du Québec, ce handicap est permanent mais la politique se charge de le corriger, au détriment des Québécois.

Pour l'illustrer, prenons un exemple actuel: la Voie maritime du Saint Laurent. Un navire de 75,000 tonnes chargé à bloc, soit de 22,000 tonnes, ayant tirant d'eau de 32pieds, ne peut pas entrer dans la Voie maritime. Il doit d'abord s'arrêter au Québec et se délester de 11,000 tonnes afin de réduire son tirant d'eau à 26 pieds et entrer dans la Voie maritime.

De nos jours, la charge laissée dans un port du Québec sera embarquée sur les camions ou des trains et acheminée à Toronto. Lorsque le client québécois achètera un des produits ainsi acheminés, il devra payer le transport maritime jusque dans un port du Québec, puis le transport terrestre ou ferroviaire jusqu'à Toronto et retour.

Ce système ne nous avantage certainement pas, mais comme la propagande nous incite à faire preuve de « largeur d'esprit » et à maintenir la grande « unité canadienne », alors les Québécois paient et ne soulèvent pas d'objection. Ce ne serait pas gentil n'est-ce-pas? Passons et revenons au contexte de 1838.

Le maintien de la présence britannique dans les basses terres des Grands lacs était possible mais exigeant. Il fallait de toute urgence, dès 1838, occuper militairement la région afin de dissuader les Américains de s'en emparer, faute d'une présence suffisante sur le terrain. Cette présence militaire seule ne pouvait défendre la région. Un vaste mouvement migratoire s'imposait.

Or, l'Amérique Britannique du Nord manquait de colons. Le retour de la paix avec les Yankees, avait incité beaucoup de Loyalistes qui avaient fui les Treize colonies au moment de la guerre d'indépendance américaine de retourner chez eux et de s'intégrer dans la vie américaine.

Beaucoup de nouveaux immigrants venus d'Angleterre, d'Écosse, d'Irlande et du Pays de Galles ont tout de suite préféré aller vivre aux États Unis, plus chargés de potentiel et plus prometteurs que le Canada, avec un climat meilleur et des saisons végétatives plus longues. De plus, comme l'avait constaté Durham, le nouveau pays offrait à ses citoyens un titre de propriété sûr, ce que n'offrait pas l'Amérique Britannique du Nord, dont la propriété était exclusivement réservée à Sa Majesté Britannique, avec de vastes concessions accordées à la Hudson Bay Company. Ces conditions à la fois géographiques et politiques décourageaient l'immigration en provenance des Iles Britanniques et de l'Europe. Par contre, les immigrants se rendaient massivement vers les États Unis.

Une politique de migration et d'occupation systématique des basses terres des Grands lacs et plus tard de l'Ouest s'imposait donc. Durham prévint le gouvernement de Londres du problème. Peu à peu, des investissements arrivèrent, pour construire les chemins de fer, moins économiques que le transport par eau mais capables de fonctionner l'année longue.

Des terres, des équipements aratoires, des outils, des animaux, des constructions, des semences et de la nourriture gratuite furent offerts aux Loyalistes pour les inciter à émigrer vers les basses terres des Grands lacs, à 600 kilomètres à l'ouest de Montréal.

De plus, en quittant le Québec, les Loyalistes pouvaient vendre à gros prix leurs propriétés aux Québécois. C'est pour profiter de cette situation et acheter des propriétés et des domaines appartenant aux Loyalistes que furent créées les premières caisses populaires, d'abord dans la région de Saint Hyacinthe, où le mouvement migratoire était le plus évident.

On peut situer ce vaste mouvement migratoire continu entre 1860 et 1960, qui marqua les débuts de la Révolution tranquille et qui a fait dire à Jean Lesage que le Québec est un État. Cette conquête pacifique du territoire du Québec par nous, Québécois, qui en avons fait notre foyer national et le siège de notre État, se poursuit toujours. Ce qui l'a favorisée, c'est une géographie difficile, un territoire aux espaces aménageables restreints, entouré d'obstacles, avec saison végétative courte.

Les conditions géographiques et historiques avaient chassé les Anglais hors du Québec et c'était à nous de conquérir ce territoire contre une géographie qui compte parmi les plus rudes au monde, mais dont nous en avons fait notre fief.

Ces éléments fondamentaux doivent entrer en ligne de compte lorsque nous effectuons une appréciation de notre contexte à nous, Québécois.

Nous sommes une société périphérique, comme les peuples périphériques d'Europe, notamment les peuples Scandinaves, aussi les Portugais, dont le territoire est situé à la périphérie de la péninsule Ibérique.

Fait important à retenir: les autres provinces aussi sont périphériques et la souveraineté, qui est possible pour nous, l'est autant pour l'Ontario, la Nouvelle Écosse, Terre-Neuve, etc. Ces éléments aussi font partie du contexte mais la propagande se garde bien de le mentionner. Elle se sert d'un langage qui n'a rien à voir avec le contexte et les situations réelles qui se présentent.

Compte tenu de tous ces facteurs naturels, il est évident que la souveraineté du Québec nous placera en position de force devant Ottawa et Toronto. Désormais, c'est nous qui tiendrons la tête de pont du Saint Laurent vers l'intérieur. Toronto devra faire affaire avec nous exclusivement. Ottawa va tomber, car il aura perdu sa raison d'être, qui est de dominer le Saint Laurent en faveur de l'Establishment « Canadian » dont le centre de gravité est à Toronto.

Il y a déjà casus belli, et n'ayons pas peur de le dire. Ce n'est pas une excuse pour reculer devant la souveraineté. C'est au contraire à nous de nous montrer plus réalistes, plus lucides et plus déterminés que jamais. Ce défi majeur, nous allons le relever.

L'ESSENTIEL C'EST L'ÉTAT

Au Québec, il est peu utile de parler nation ou indépendance à moins de préalablement concentrer tous nos efforts vers l'État. Nous avons assez tourné en rond. Nous nous sommes suffisamment agités. Nous avons parlé pour parler plus que nécessaire. Certes, il y a eu des progrès considérables depuis 1960. Un pas essentiel reste à franchir et nous devons tous y investir tous nos efforts: L'État du Québec, notre État à nous, qui existe bel et bien comme fait accompli mais dont nous n'avons pas encore suffisamment conscience. Faute de nous concentrer vers cet objectif essentiel et central, nous allons tourner en rond, nous agiter et aller nulle part.

Ni la nation ni l'indépendance (aptitude et capacité de choisir ses dépendances) ne viendront au monde sans l'État du Québec, avec majuscule et qu'on se le dise.

La souveraineté s'accomplit dans et par l'État.

Qu'est-ce que l'État?

L'État est une société politique, avec un P majuscule, c'est-à-dire une société apte et capable d'agir avec envergure et effectivité, tant à court qu'à long terme.

L'État est à la fois un territoire, une histoire, un savoir, un pouvoir et un vouloir. Le vouloir est la volonté consciente du bien commun d’une collectivité rassemblé dans un lieu donnée, c’est-à-dire l’Assemblé National gérant de l’État. Ce vouloir ne peut se réaliser que dans la mesure ou tout les autres éléments on été assumés et intégrés. C’est ce que nous allons expliquer dans les chapitre qui suivre.

Il est à la fois complexe et simple, complexe sur le plan organique et simple sur le plan de l'Esprit. Il est identitaire, moral et pratico-pratique. Il est architectonique. Sa méthodologie est l'USAGE, suivant l'acception classique du terme, en ce sens qu'il emprunte à la fin le savoir nécessaire pour y parvenir, par opposition à la technique pour la technique et la méthode pour la méthode, comme le veulent les positivistes à la Auguste Comte qui pullulent dans les facultés du haut savoir.

Enfin, l'État est nécessaire au bonheur humain, suivant l'acception aristotélicienne, qui définit le bonheur comme la qualité d'une vie complète.

Le bonheur est dans l'agir et l'accomplissement. Comme personne ne peut agir et accomplir seul(e) et ne peut agir que dans et par les autres et inversement, alors l'État est nécessaire, en tant que gérant des nécessités et de l'agir collectif, qui accorde à chacun(e) de ses citoyens et citoyennes les moyens nécessaires pour agir, se réaliser et s'épanouir.

Cet agir passe par la mise en pratique des douze principes de la stratégie, que nous élaborons en détails maintenant, afin de bien s'en pénétrer l'esprit et partant, orienter notre action en fonction de l'essentiel, soit, l'acquisition définitive de notre État du Québec et la mise au rancart de l'État centralisateur, unitaire et arbitraire d'Ottawa, qui oeuvre à nous inféoder et nous fossiliser au profit d'une oligarchie en place depuis les débuts du régime anglais.

L'État et la Nation

Nous discernons entre l'État et la Nation afin de mieux voir les enjeux qui nous concernent. Le Québec n'est pas une idéologie mais une réalité dans l'espace et dans le temps. Afin d'éviter de palabrer inutilement, ce que nous sommes déjà trop portés à faire, au détriment de l'essentiel, mettons de côté les concepts et idéalismes autour desquels nous risquons de nous perdre en vaines querelles de mots. Notre langage doit se développer en fonction des faits accomplis et des faits à accomplir, non de nous perdre dans des considérations abstraites.

La nation (avec minuscule) est une société territoriale, une société qui possède son territoire, de fait (de facto), par simple occupation du sol, par développement, défrichement, mise en valeur, aménagements des structures nécessaires à la vie organisée, notamment les communications, construction des institutions et des services essentiels à la vie commune. Le terme possession veut dire aptitude et capacité d'utiliser le territoire jusqu'au maximum de ses possibilités. Or, nous sommes une nation, ainsi que je l'explique dans Géopolitique et avenir du Québec. Nous ne sommes pas une Nation avec la majuscule, parce qu'il nous manque encore les assises de l'État avec majuscule.

La nation dont il est question est un terme employé par opposition à la tribu et au clan, en ce sens que le foyer national est beaucoup plus étendu et diversifié que celui des clans et des tribus. De plus, la nation est hétérogène et généralement exogame, contrairement à l'homogénéité des tribus et des clans, souvent endogame mais qui deviennent exogame par nécessité, afin de se protéger contre les problèmes génétiques liés à la consanguinité.

L'organisation de la nation est plus complexe et plus diversifiée.

Nous parlons de nation, clans et tribus, non de races.

Le terme race ne veut pas dire racisme mais racines, dans la mesure où une société a établi de très longues racines dans un milieu géographique donné et par voie de conséquence, a fini par acquérir certaines caractéristiques particulières. Celles-ci disparaissent dans les sociétés qui sont exposées à des communications complexes avec le monde extérieur, surtout celles qui vivent dans les carrefours naturels où circule beaucoup de monde d'origines diverses.

La race n'est pas une théorie mais un fait vérifiable chez les sociétés qui ont peu communiqué avec le monde extérieur, en raison des difficultés liées aux communications naturelles. On trouve peu de races dans les carrefours où les populations se croisent et s'entremêlent. On trouve peu de races chez les nations qui se sont développées au cours de longues périodes historiques, car les nations sont assimilatrices, soit naturellement, soit par arbitraire. La nation naturelle assimile sans effort ni arbitraire les populations qui entrent dans sa composition.

On peut le vérifier en France, où au moins 40 peuples différents sont entrés dans la composition de la nation française. Les Français sont une nation, non une race. De même les Québécois.

Le naturel opposé à l'arbitraire explique la différence entre la nation Québécoise et la "Canadian nation".

Le Canada a été créé autour d'un État centralisateur et arbitraire pour assimiler en un grand tout homogène tous les peuples qui y sont inféodés, en commençant par nous, destinés à l'anglicisation, l'assimilation et la fossilisation. D'où le ONE NATION QUI EN RÉSULTE.

Si les Anglais et les Loyalistes n'ont pas réussi, c'est à cause de conditions naturelles, géographiques, historiques, religieuses, linguistiques, sociales et culturelles, et non à cause d'un ou deux facteurs seulement. À ces conditions s'est développée chez nous une volonté, non pas de résister à l'assimilateur mais de l'assimiler dans notre propre territoire, là ou nous pouvons y concentrer nos efforts et réussir avec une économie maximale de moyens, deux principes de la stratégie que la nature nous a permis de mettre en pratique.

Notre nation s'est formée suivant un processus naturel sui generis et nous avons déjà assimilé beaucoup de monde, surtout dans la vallée du Saint Laurent, qui est un carrefour naturel mais périphérique par rapport aux autres régions des Amériques.

Mais comme nous n'avons pas les assises reconnues de notre propre État, alors nous demeurons une nation avec la minuscule et nos possibilités d'être reconnus comme tel demeurent réduites.

Ce dont il s'agit en effet, c'est bel et bien de notre État à reconnaître, par nous-mêmes d'abord, par les autres ensuite.



»» pour en savoir davantage

La tornade

Michel David

Le Devoir samedi 21 et du dimanche 22 juin 2003

Il est peu commun qu'un gouvernement fraîchement élu démarre sur les chapeaux de roues comme l'a fait celui de Jean Charest.

On se souvient avec raison du premier gouvernement Lévesque comme d'un tourbillon incessant de réformes, mais la loi 1, vite remplacée par la loi 101, avait été présentée à l'Assemblée nationale le 27 avril 1977, soit plus de cinq mois après les élections du 15 novembre 1976.

En décembre 1985, le gouvernement Bourassa avait bien fait adopter un minibudget à peine 16 jours après son élection, mais il s'agissait d'un exercice superficiel. M. Bourassa voulait simplement tenir quelques promesses qui avaient fait bon effet pendant la campagne électorale. Les initiatives significatives ne sont venues qu'au printemps suivant.

Plus rarement encore a-t-on vu un gouvernement s'employer à mécontenter autant de gens en si peu de temps. En trois semaines de session parlementaire, les libéraux ont provoqué une levée de boucliers dans les municipalités, les régions, les commissions scolaires, les garderies, les syndicats, les organismes communautaires, les chambres de commerce... Remarquez, il y a là une certaine forme d'équité dans l'agression.

Lors de son bref passage à l'Éducation, en 1994-95, Jean Garon avait réussi à faire l'unanimité contre lui, mais ça lui avait tout de même pris quelques mois. Jean Rochon avait également attendu un certain temps avant de commencer à fermer des hôpitaux. Le gouvernement Charest, lui, a frappé comme une tornade.

L'opposition péquiste a fait ses choux gras du cafouillage auquel on a assisté hier à l'Assemblée nationale alors que le ministre des Affaires municipales, Jean-Marc Fournier, a dû changer sa stratégie en catastrophe sous peine de voir le dossier des défusions s'enliser.

Il est vrai que M. Fournier semblait nager en pleine improvisation, mais le PQ est bien mal placé pour lui faire la leçon. Cela ressemblait étrangement à la façon pour le moins chaotique dont Louise Harel a mené sa propre réforme. On croit comprendre que le ministre renoncera à quatre articles de son projet de loi sur l'«adhésion» alors que Mme Harel présentait des centaines d'amendements à la dernière minute.

Cela ne rend pas la chose plus acceptable. Entendre le ministre des Finances, Yves Séguin, et sa collègue du Trésor, Monique Jérôme-Forget, dire qu'on n'avait encore rien vu sur le plan budgétaire était déjà passablement inquiétant, mais voir M. Fournier jouer les apprentis sorciers avec une telle désinvolture devient franchement épeurant.

Même Claude Ryan, qui en a pourtant vu d'autres, se demande «comment ça va tourner». M. Ryan doit d'ailleurs avoir un peu de mal à retrouver les «valeurs libérales» dans l'action du gouvernement Charest ces jours-ci. Des valeurs parmi lesquelles il mentionnait la raison et l'intelligence.

Quand on se retrouve dans l'opposition, il est presque nécessaire de prendre ses rêves pour la réalité, histoire de conserver le moral. Il n'empêche que Bernard Landry n'a peut-être pas tort de croire que le PLQ pourrait être marqué de façon indélébile si, par pure bêtise, le gouvernement autorisait le démantèlement des nouvelles villes.

Et ce n'est pas tout. Son comportement au cours des dernières semaines fait craindre le pire pour l'automne prochain alors que d'autres dossiers potentiellement explosifs viendront s'ajouter à celui des défusions.

Le moins qu'on puisse dire est que les projets de «réingénierie» de M. Charest ne créent pas un climat idéal pour les négociations à venir sur le renouvellement des conventions collectives avec les 400 000 employés des secteurs public et parapublic. Sans parler des modifications que le gouvernement libéral entend apporter à l'article 45 du Code du travail afin de faciliter le recours à la sous-traitance. S'il fallait, en plus, que la situation économique se détériore...

Il y a toutefois un secteur, et non le moindre, où presque personne n'a encore trouvé à redire : celui de la santé. Le PLQ avait promis d'en faire sa grande priorité et il faut reconnaître non seulement qu'il a été épargné mais aussi qu'une certaine amélioration est déjà perceptible.

Il est encore trop tôt pour décerner un premier bulletin aux nouveaux ministres, mais la performance du Dr Philippe Couillard ne peut pas être passée sous silence. En quelques semaines, il a cloué le bec à tous ceux qui s'inquiétaient de voir M. Charest confier à un homme sans la moindre expérience politique ce véritable casse-gueule qu'est devenu le ministère de la Santé et des Services sociaux.

M. Couillard dégage cette impression à la fois de force tranquille qui caractérise aussi le nouveau président de la Caisse de dépôt, Henri-Paul Rousseau, et d'empathie qui faisait le charme du bon Dr Welby.

À l'Assemblée nationale, ses interventions sont toujours marquées au coin d'un calme rassurant et d'une parfaite maîtrise de la langue française. Dès leur première passe d'armes, Louise Harel s'est rendu compte qu'elle avait affaire à un adversaire d'autant plus redoutable que la finesse, parfois teintée de malice, fait aussi partie de ses qualités.

Dans le portrait-reportage récemment diffusé à l'émission Le Point, il a clairement signifié que son intérêt pour la politique déborde largement les questions de santé. Plusieurs ont immédiatement conclu qu'il entretient les plus hautes ambitions. À première vue, ses qualités semblent les justifier.

Le contraste est frappant avec son collègue de l'Éducation, Pierre Reid, dont on attendait également de grandes choses. Il serait injuste de porter un jugement définitif après seulement quelques semaines, mais ses débuts en ont déçu plus d'un.

mdavid@ledevoir.com



»» pour en savoir davantage

Choisir ses batailles

Bernard Descôteaux

Le Devoir samedi 21 et du dimanche 22 juin 2003

On ne peut, après une aussi courte session parlementaire que celle qui vient de se terminer à Québec, porter un jugement définitif sur le gouvernement de Jean Charest. Si celui-ci est apparu moins prêt qu'il l'avait prétendu en campagne électorale, le moins que l'on puisse reconnaître est qu'il est déterminé.

Faisant le bilan de cette brève session, le premier ministre Charest insistait hier sur la volonté qui l'anime de réaliser ses engagements électoraux. Ce dont il est le plus fier est justement cette détermination. Être déterminé ne suffit toutefois pas à faire un bon gouvernement. C'est sur ses projets et sa capacité à les réaliser qu'on doit le juger.

Du gouvernement Charest, nous n'avons pas encore une image complète. Il ne fallait évidemment pas prendre le chef libéral au pied de la lettre lorsqu'il affirmait péremptoirement : «Nous sommes prêts.» Il y a bien des réalités qu'un nouveau gouvernement découvre dans les cahiers de transition que les fonctionnaires lui remettent lors de la passation des pouvoirs. En deux mois, les ministres n'ont pas pu prendre toute la mesure des défis qui les attendent.

L'impression qui se dégage des premières semaines de gouvernement libéral est un désir de tout entreprendre en même temps. Sollicités par les médias, les ministres ont tour à tour indiqué qu'ils allaient faire les choses autrement, sinon remettre en cause les réalisations des péquistes. Cette perception a été renforcée par le budget Séguin, dont les compressions qu'il contenait auront alerté à peu près tout ce qui bouge au Québec.

Nombreux sont les chantiers que le gouvernement veut ouvrir. Si certains sont nécessaires, tous ne sont pas urgents. En fait, des batailles s'annoncent sur plusieurs fronts : il y a les garderies, les défusions, le développement régional, le financement des entreprises en technologies de l'information, le financement des commissions scolaires, celui de la recherche universitaire, l'assurance automobile, la réingénierie de l'État, sans compter la négociation de l'équité salariale et des conventions de travail du secteur public.

Le gouvernement Charest pourra-t-il mener de front toutes ces batailles sans risquer d'importantes tensions sociales ? Un avant-goût de ce que pourra être l'automne lui a été donné avec la levée de boucliers devant ses premières déclarations d'intentions sur les garderies. Il a prudemment retraité pour reporter le débat à l'automne. On voit par ailleurs la réaction que suscite dans les grandes villes le projet de loi sur les référendums sur les défusions. À cela s'ajoute déjà le front syndical avant même que ne commencent les négociations. La prudence devrait inciter le premier ministre à choisir lesquelles de ces batailles sont prioritaires. Entre la mise en ordre des finances publiques et les défusions, le choix devrait s'imposer d'emblée.

Le vrai gouvernement Charest, nous le connaîtrons à l'automne. Les ministres auront le temps cet été d'approfondir leurs dossiers et de commencer à élaborer des politiques. Pour l'instant, nous ne sommes que devant des énoncés d'intentions qui nous donnent la direction que l'on entend prendre. On voit qu'il s'agit de ramener le Québec vers le centre, sur plan social comme sur le plan économique. Ce qu'on nous dit ne nous permet pas de savoir jusqu'où on veut aller et comment on veut s'y rendre.

La moindre des choses est de donner le temps à ce gouvernement de s'installer avant de le juger. En retournant dans leurs comtés cet été, ministres et simples députés seront à même de mesurer le degré de résistance au changement de leurs électeurs mais aussi de la part des groupes de pression et des groupes d'intérêt. Celui-ci pourrait être plus grand qu'ils l'imaginent. C'est ici que la détermination dont l'équipe libérale est si fière pourrait devenir de l'entêtement.

bdescoteaux@ledevoir.ca



»» pour en savoir davantage

Bilan de la session
- Landry compte sur Charest pour relancer le projet souverainiste

Le gouvernement créera de l'insatisfaction qui servira le PQ, dit le chef de l'opposition

Robert Dutrisac

Le Devoir samedi 21 et du dimanche 22 juin 2003

Québec - L'insatisfaction que suscite le gouvernement Charest est un des facteurs qui relanceront le projet souverainiste et permettront au Québec de devenir un pays indépendant au cours du cycle politique qui s'amorce.

C'est la lecture que fait le chef de l'opposition officielle, Bernard Landry, au terme de la courte session parlementaire qui s'est achevée hier. Le «cycle» politique actuel culminera avec l'indépendance du Québec, non sans l'aide du gouvernement libéral. «Nous ne sommes plus en position de créer de l'insatisfaction et les libéraux le sont», a souligné M. Landry alors qu'il livrait son bilan de la session en compagnie du leader parlementaire, André Boisclair. «C'est une question d'atmosphère générale. Quand l'atmosphère générale est négative, l'économie ne va pas comme elle allait, la dissension sociale est présente. Évidemment, les gens ne seront pas très ouverts à écouter ce que M. Charest a à dire.» Le déséquilibre fiscal, qui ira en s'aggravant, sera également un élément crucial, estime le chef péquiste.

«Le gouvernement Charest est mal parti», estime M. Landry. «Le Québec de l'après-14 avril est figé et paralysé dans à peu près tous les secteurs de l'activité et tous les horizons de l'opinion économique et sociale.» Le nouveau gouvernement «entreprend de déconstruire les principaux acquis du Québec pour des motifs idéologiques» avec les compressions budgétaires et les défusions «forcées».

Citant «une avalanche de manchettes négatives», M. Landry a critiqué le discours inaugural de Jean Charest, qui n'a pas été un discours libéral mais bien conservateur. Les compressions ont été faites sans discernement par le ministre des Finances, Yves Séguin. Le gouvernement s'est lancé dans une attaque contre les centres de la petite enfance, attaque qu'une pétition signée par 130 000 personnes a dénoncée. La réduction des crédits d'impôt à la recherche-développement coûtera des emplois et les régions ont été abandonnées, a poursuivi M. Landry. «Est-ce qu'ils ont dit aux régions : "On va vous passer à la râpe ?" Est-ce que c'est dans le programme libéral ?», a-t-il demandé.

L'opposition avait d'ailleurs préparé hier un document sur les «risques budgétaires» contenus dans le budget Séguin en appliquant la même méthode que l'ancien vérificateur général, Guy Breton, avait utilisée pour décortiquer le budget Marois. Résultat : il existe des risques évalués à 3,359 milliards dans le budget Séguin, sans compter les coûts de l'équité salariale et la négociation avec la fonction publique.

Rendue publique grâce à une fuite orchestrée par le cabinet de M. Séguin, une note présentée au conseil des ministres par Pauline Marois et Joseph Facal en novembre 2002 indique que le gouvernement péquiste se dirigeait vers une impasse financière de 2,6 milliards. Cette note donne raison au gouvernement précédent dans sa bataille de chiffres avec les libéraux, a soutenu M. Landry : il y avait impasse financière, mais elle a été résolue puisque l'exercice financier s'est soldé par un déficit zéro.

Bernard Landry s'est permis un élan de nostalgie hier. «Est-ce qu'il y a quelqu'un qui se rappelle comment ça allait bien il y a trois mois ?», a-t-il lancé.

Mais les critiques les plus senties du chef péquiste sont allées au projet libéral de défusions municipales. Il a accusé le chef libéral d'avoir leurré un million de personnes lors du débat télévisé de la campagne électorale en se prononçant en faveur des nouvelles villes. «Si, pour faire un référendum, on avait demandé la majorité, si on avait inclus les gens de la ville de Montréal, qui partagent cette île avec d'autres municipalités ? Alors, il y a démocratie négative et marginaliste, puis il y a démocratie», a-t-il dit en tendant la main à Jean Charest, encore une fois, pour qu'il renonce au projet de loi 9 sur les défusions.

Le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont, a déploré le manque de vision du gouvernement Charest, qui s'est lancé dans une guerre de chiffres avec les péquistes en ce qui concerne «un trou qui n'était pas réel», comme l'a reconnu la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget. «Le gouvernement a été beaucoup meilleur [sic], notamment dans le budget, pour mettre de côté les mesures de l'ancien gouvernement que pour nous présenter sa propre vision», sauf pour les défusions, a-t-il dit. M. Dumont a indiqué que des conseillers libéraux, parmi lesquels l'organisateur Pierre Bibeau, avaient dit au maire de Montréal, Gérald Tremblay, à l'hiver 2002, que les défusions conduiraient à un chaos politique et administratif. Au lieu de livrer sa vision à la population, le nouveau gouvernement a créé des «craintes et des résistances». La taille de l'État a augmenté, bien que le gouvernement ait comprimé l'aide aux régions, a fait observer le chef adéquiste, qui croit que le Parti libéral, dans son virage à droite, n'a emprunté que des mots à l'ADQ. «Ça peut surtout susciter de l'insatisfaction, de la grogne, puis de la déception», alors que le Parti libéral «s'était autoproclamé le parti des régions», a souligné M. Dumont.

Par ailleurs, l'ADQ, à la suite d'une entente avec les libéraux, pourra toucher 135 000 $ de plus pour son budget de recherche, soit le double de ce que le parti avait obtenu sous l'ancien gouvernement. Cela se compare à 3,6 millions pour le Parti québécois, qui a obtenu 33 % du vote, contre 18 % pour l'ADQ, a rappelé Mario Dumont.



»» pour en savoir davantage

Revue de presse

Bourgault, ou l'effet Brébeuf, et la fin du Bloc

Antoine Robitaille

Le Devoir samedi 21 et du dimanche 22 juin 2003

Pierre Bourgault, on s'en doute, n'était pas très populaire dans le ROC. Sa mort a tout de même suscité quelques commentaires, notamment dans le Globe and Mail (journal qui, au reste, aurait pu rappeler que Bourgault, dans les années 90, y a été chroniqueur).

Hier, Rick Salutin se montrait plutôt sympathique à l'égard du personnage, le classant dans la catégorie des esprits rares, «aussi élégants dans la tradition orale que dans l'écrite». Pour Salutin, Bourgault incarnait cette «période où on ne cherchait pas à faire l'indépendance du Québec pour elle-même ou pour surmonter quelque sentiment d'humiliation, et encore moins pour planter le fleurdelisé devant les Nations unies», mais bien pour «permettre au peuple du Québec de construire une société plus égalitaire». Salutin n'a que des louanges pour les «infatigables convictions social-démocrates» de Bourgault et le fait que ce dernier soit resté un «grand défenseur des syndicats». Bref, le tribun indépendantiste personnifiait le «nationalisme avec un contenu social», écrit Salutin, qui en appelait à un retour, non seulement au Québec mais ailleurs, au type de nationalisme que Pierre Bourgault défendait : «social, démocratique et vraiment indépendant».

Autre son de cloche dans le Globe and Mail, où William Johnson a exposé une interprétation très particulière de «l'enfant terrible» du souverainisme. Pour Johnson, Bourgault était un de ces penseurs qui plaquaient les théories de la décolonisation sur la situation du Québec. Dans cette perspective, Johnson affirme qu'on est amené à croire, comme Bourgault l'a déjà dit dans un discours, qu'il y a «un ennemi en nos murs : c'est la minorité anglophone de Montréal». Johnson explique que le collège Brébeuf a développé chez Bourgault les assises idéales pour ce type d'idées. Johnson, on le sait, a été formé au même endroit. «Lui et moi avons connu cet enseignement de l'histoire où la France d'avant la Conquête constituait un paradis perdu.» Cette doctrine magnifiait la «lutte constante contre le serpent anglais», et on y faisait miroiter l'espoir du «paradis retrouvé», écrit Johnson. «Nous devions tous apprendre par coeur les paroles de La Voix de la terre du Québec, extraites du roman Maria Chapdelaine, déclaration solennelle bien connue : "Autour de nous des étrangers sont venus, qu'il nous plaît d'appeler des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis presque tout l'argent; mais au pays de Québec, rien n'a changé. Rien ne changera..."» Bourgault a beau s'être révolté contre la culture janséniste dont ce collège était imprégné à l'époque, il a eu beau dénoncer l'index, devenir athée et agir en rebelle jaloux de sa liberté d'expression... malgré tout, malgré tout, il demeure, selon Johnson, un continuateur du Brébeuf des années noires. «On nous inculquait l'idée de la vocation de la défense des intérêts du Canada français, sorte de fusion du catholicisme conservateur et du nationalisme humilié et pétri de ressentiment. Les héros de l'histoire étaient ceux qui avaient lutté contre les Anglais pour le Canada français et pour la langue française sur le champ de bataille ou à l'Assemblée législative ou encore dans la vie quotidienne.»

Bref, Bourgault a rejeté le catholicisme mais en aurait tout de même retenu «les idées de vocation et d'engagement religieux à l'égard d'une vision du pays du Québec».

***

Dans le Toronto Star, à part l'article de circonstance annonçant le décès de Bourgault, on y a fait mention en éditorial, au lendemain de la défaite du Bloc québécois dans les deux élections partielles au Québec. Le Star rappelait qu'après les élections de 1993, à l'issue desquelles le Bloc s'était emparé de l'opposition officielle à Ottawa, Pierre Bourgault avait déclaré : «Vous avez peut-être voté pour la dernière fois dans une élection fédérale !» Le Star rétorque : «S'il vivait encore, Bourgault aurait regretté ses paroles. Car maintenant, insiste le Star, les libéraux fédéraux ont au Québec plus de sièges que le Bloc.» Aujourd'hui, sur le plan national, les libéraux de Jean Chrétien parlent au nom des Québécois alors que les libéraux de Jean Charest, fraîchement élus, parlent pour eux sur le plan provincial. «Bref, conclut le Star avec joie, le Bloc ne peut plus prétendre parler au nom du Québec et la voix politique du Québec, de nouveau, est fédéraliste.»

***

Rarement sans doute un budget du gouvernement du Québec aura obtenu d'aussi bons échos dans le ROC. Le National Post saluait mardi «un premier pas admirable» pour le gouvernement de Jean Charest même si, selon le journal de Toronto, il aurait pu être davantage «agressif». Le Post célèbre la coupe budgétaire qui envoie aux poubelles «2 % de dépenses frivoles et interventionnistes» telles des déductions fiscales pour les cartes mensuelles d'autobus et les subventions aux petites entreprises pour la semaine de quatre jours. La prochaine étape que le gouvernement Charest ne devrait pas trop repousser au sens du Post : les baisses d'impôts, que les citoyens du Québec «devraient réclamer sans relâche» auprès de leur gouvernement.

Autre écho, nous parvenant de Saint John's, Terre-Neuve, par la voix du Telegram. Selon ce journal, les Terre-Neuviens doivent prendre conscience que le budget du Québec signifie la fin d'une ère non seulement pour le Québec mais aussi pour plusieurs gouvernements provinciaux. Pour comprendre cette rupture, l'éditorialiste s'attarde en particulier au travestissement de la fameuse phrase de John F. Kennedy par Yves Séguin, ministre des Finances : «Plutôt que de nous demander ce que l'État peut faire pour nous, demandons-nous plutôt ce que nous pouvons faire sans lui.» Continuant à recueillir la sève de M. Séguin, le Telegram note aussi que ce dernier a déclaré que «l'État est devenu omniprésent au Québec et trop coûteux». Or, opine le Telegram, on pourrait en dire autant des États dans plusieurs provinces, «y compris Terre-Neuve». Bien sûr, ajoute-t-il, il faut en finir avec ce «réflexe trop courant» au Canada qui conduit tout un chacun à dire : «Mais pourquoi le gouvernement ne nous aide-t-il pas ?» Reste que, pour le Telegram, les politiciens d'aujourd'hui sont placés devant une situation difficile : d'un côté, on refuse qu'ils fassent quelque déficit tout en réduisant les impôts. De l'autre, les citoyens réclament toujours aussi spontanément des services et l'intervention de l'État. Ce sont ces derniers qui doivent se résigner à obtenir toujours moins de choses de la part de l'État à l'avenir. Pourquoi ? «C'est inévitable», conclut le Telegram sans d'autres explications. C'est ça qui est ça, comme dirait l'autre !



»» pour en savoir davantage

Essais:

Groulx en détail

Louis Cornellier

Le Devoir samedi 21 et du dimanche 22 juin 2003

La Pensée nationaliste de Lionel Groulx
Frédéric Boily - Septentrion - Sillery, 2003, 234 pages

Au centre d'une foule de polémiques depuis plusieurs années, la pensée de Lionel Groulx nous est devenue, croit-on, familière. Pourtant, constate le politologue Frédéric Boily, «cela est toutefois trompeur, car s'il [Groulx] a bien été objet de controverses, les analyses "sérieuses" sur le plan analytique et théorique, c'est-à-dire celles reposant sur une lecture serrée, rigoureuse et critique de ses écrits, ne sont pas légion».

Aussi, après Gérard Bouchard qui, il y a quelques mois, entendait justement combler cette lacune avec Les Deux Chanoines, une étude sous-titrée «Contradiction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx», Frédéric Boily entreprend lui aussi une investigation savante de la pensée du chanoine dont l'intention, exempte de souci polémique, est de cerner «l'originalité et la place de son nationalisme par rapport aux grands courants nationalistes des XIXe et XXe siècles».

Nécessaire et salutaire initiative, me disais-je, jusqu'à ce que je constate que l'ouvrage, une thèse de doctorat remaniée, était parrainé, d'une certaine manière, par Max Nemni, qui fut directeur du projet original. L'affaire, tout à coup, devenait plus inquiétante. Une thèse sur Groulx dirigée par l'ancien directeur de Cité libre dernière mouture, c'est-à-dire dans sa version ultrafédéraliste, pouvait-elle être autre chose qu'une critique partisane camouflée en travail scientifique ?

À la lecture de l'ouvrage, toutefois, mon appréhension s'est rapidement transformée en une stimulante expérience intellectuelle. Analyse profonde et détaillée de la pensée du chanoine-intellectuel, La Pensée nationaliste de Lionel Groulx s'impose, en effet, comme une étude puissante et rigoureuse qui enrichit de fort belle façon notre connaissance du sujet.

Il faut, constate d'abord Boily, reconnaître l'importance de Groulx dans l'histoire intellectuelle québécoise. Reconnu comme un «intellectuel phare» en son temps, le chanoine a été salué, plus tard, autant par des nationalistes (Ferretti, Miron, Falardeau, Éthier-Blais et René Lévesque) que par des fédéralistes (Claude Ryan et Léon Dion). Sans se définir comme groulxistes (à l'exception d'Éthier-Blais), ces intellectuels, de droite ou de gauche, ont reconnu en Groulx «une sorte d'éclaireur». Mais sait-on, au juste, au nom de quelle conception de la nation s'agitait avec autant d'urgence le petit chanoine ?

Conception organiciste de la nation

L'intérêt du travail de Boily tient à ce qu'il étudie la pensée de Groulx dans un contexte à la fois canadien-français et occidental. Partisan, selon lui, d'une conception organiciste de la nation qui s'apparente à celle du philosophe allemand Herder et selon laquelle «la nation est considérée non pas comme le résultat d'une agrégation d'individus, mais plutôt à la manière d'une entité organique similaire à un individu», Groulx considère donc l'être collectif, la nation, comme «le véritable acteur de l'histoire», et de cette vision découle son nationalisme intégral.

Pour Groulx, «il existe un principe de vie, logé au plus profond de la psyché de chaque peuple, qui survit à travers les âges» et qui s'exprime dans toutes les dimensions de l'existence nationale. La langue, par exemple, ne saurait être réduite au statut d'instrument alors qu'elle constitue plutôt l'«expression d'une âme ou d'une culture française». Il en va de même, d'ailleurs, de tous les critères culturels, et parfois biologiques, qui définissent la nation : aspect paysan, pureté des origines, catholicisme, etc. Pour rendre toute sa singularité à cette «nouvelle race» dont il entend assurer la survie, Groulx se voit donc dans l'obligation de dépasser les seuls critères biologiques qui feraient de la nation canadienne-française une transposition de la nation française. Ainsi, selon lui, explique Boily, «la race s'est modifiée au contact d'un nouvel environnement physique [et] la confrontation avec "l'autre" a amené les Canadiens français à prendre conscience de leur caractère distinct en tant qu'entité nationale».

Le nationalisme organiciste de Groulx se répercute aussi sur sa conception des rapports entre les actions catholique et nationale qui, selon lui, doivent former un tout. Convaincu que «la diversité des peuples est voulue par Dieu», Groulx affirmera qu'il est nationaliste «non point quoique prêtre, mais parce que prêtre, parce que [son] nationalisme débouche sur le spirituel». Et pour concilier l'universalisme catholique et le particularisme nationaliste, il se servira «de l'idée de péché originel pour avancer qu'au fond la bonne entente politique est impossible puisque la fraternité humaine est, depuis le péché originel, révolue».

Sens national

La psychologie nationale, pour Groulx, a été traumatisée par les deux conquêtes subies par le Canada français : celle de 1760, poursuivie en 1867, et la conquête «américaine» (l'invasion du capitalisme industriel) qui bat son plein au début du XXe siècle. Toute sa pensée politique découle de cette conscience d'un sens national profondément affecté qu'il s'agit, pour lui, de relever. Aussi, rejetant «l'idée de l'autonomie de la sphère politique par rapport à la sphère spirituelle et, surtout, par rapport à l'idée de nation», il plaide en faveur d'une solution «métapolitique» qui consiste à «entreprendre une guerre des idées, ou une bataille culturelle, avant de s'emparer de la gouverne politique et du pouvoir».

À l'élite, il attribue donc le rôle de «créer le sens national», mais, précise Boily, non pas dans le but d'enseigner aux Canadiens français à penser; il s'agit plutôt d'imposer une direction à suivre. Sa conception de l'éducation, selon Boily, relèverait de la même intention, conforme à la vision organiciste : «Ainsi, la conception de l'éducation de Groulx ne s'inscrit pas, pour reprendre les distinctions exposées plus haut, dans une perspective kantienne visant à renforcer l'autonomie intellectuelle et morale des individus. Elle s'inscrit, au contraire, comme chez Fichte, dans un processus où il s'agit d'intégrer les individus à la nation, de souligner leur dépendance à l'endroit de celle-ci.»

On sent poindre dans cette dernière formule, et quoique en dise l'essayiste, une critique assez sévère de la vision groulxiste. Comment, en effet, laisse-t-il entendre, ne pas s'alarmer devant une telle entreprise éducative qui relève, au fond, de la propagande ? L'affaire, pourtant, n'est pas si évidente. Ne pourrait-on pas voir dans cette approche, plutôt qu'une invitation à la propagande scolaire, les prémices, sûrement maladroites, d'une pédagogie de la décolonisation ?

Le même malaise à l'égard de la prétendue objectivité de l'essayiste est ressenti à la lecture du dernier chapitre qui s'attache à montrer la continuité de la pensée de Groulx dans l'oeuvre de certains penseurs plus actuels. Ainsi, selon Boily, la conception organiciste de la nation du chanoine se retrouverait, sans ses aspects catholiques, antidémocratiques et antisémites, dans l'oeuvre des historiens de l'École de Montréal, chez Fernand Dumont, chez Serge Cantin et même, à certains égards, chez Charles Taylor. La thèse, c'est évident, se défend, mais elle est ici soumise à un traitement un peu court et insidieusement dépréciatif. Quand Boily écrit, par exemple, que, selon Frégault, «le Canada français n'est pas un territoire au sein duquel se regroupe une population, mais un "être complet" distinct de ceux qui l'entourent», on remarque chez lui une volonté mal assumée de jugement de valeur.

La remarque s'applique aussi à la démonstration de Boily selon laquelle la conception fonctionnelle groulxiste de l'histoire se retrouverait chez Dumont, Cantin et Gérard Bouchard : «Dans le contexte de la sécularisation de la société québécoise, bien des historiens en sont venus à croire que l'histoire devait maintenant remplir le rôle joué jadis par la religion, c'est-à-dire d'être un puissant ciment de cohésion communautaire et national.» Encore là, la thèse est certainement pertinente, mais quand Boily ajoute que «ce faisant, le rôle critique de l'historien ne cède-t-il pas la place à sa "fonction identitaire"» sans pour autant répondre à sa question, suggérant ainsi une réserve qu'il laisse en plan, il use d'un procédé allusif qui dérange.

Ce sont là, toutefois, des points de détail qui n'annoncent que de passionnantes discussions à venir et qui n'entachent pas vraiment La Pensée nationaliste de Lionel Groulx, un ouvrage admirable, dense et original qui contient les bases d'un débat potentiellement très sain sur la figure de Groulx, sur son influence, sur la nature du nationalisme québécois d'hier et d'aujourd'hui et sur la fonction de l'historien. C'est énorme.

louiscornellier@parroinfo.net



»» pour en savoir davantage

L'attitude du gouvernement Charest menace la paix sociale, selon Landry

NORMAN DELISLE

Le Devoir samedi 21 et du dimanche 22 juin 2003

QUEBEC (PC) - Le gouvernement Charest a agi de façon telle que la paix sociale sera difficile à gérer cet automne, a averti vendredi le chef de l'opposition péquiste à l'Assemblée nationale, Bernard Landry.

"Il est à redouter que la paix sociale soit difficile à gérer. J'espère qu'il n'y aura pas de crise, je n'en souhaite pas", a affirmé M. Landry en faisant le bilan des travaux parlementaires avant la suspension pour la Fête nationale.

"Le Québec d'après le 14 avril est figé et paralysé dans à peu près tous les secteurs d'activité et tous les horizons économiques et sociaux. Le gouvernement libéral entreprend de déconstruire les principaux acquis du Québec", a soutenu le chef de l'opposition.

Pour M. Landry, les "deux pièces maîtresses de l'entreprise de déconstruction" des libéraux sont les compressions budgétaires annoncées dans le budget du ministre des Finances Yves Séguin et les défusions forcées des plus grandes villes québécoises.

"Les régions sont abandonnées, des milliers d'emplois sont menacés, il y a un frein au développement de l'économie du savoir, des attaques contre les centres de la petite enfance, et moins de fonds que promis en santé et en éducation", a résumé le leader péquiste.

Pour le chef de l'opposition, le slogan des libéraux lors de la dernière campagne électorale, "Nous sommes prêts", était mal choisi.

"Ils n'étaient pas prêts. Dès le début, on a vu un gouvernement mal préparé, qui ne semble pas savoir où il va, ne mesure pas les conséquences de ses actes. M. Charest donne plus l'image d'un chef politique que d'un chef d'Etat", a soutenu M. Landry.

Toutes les tribulations du gouvernement Charest contribuent à la relance de l'idée de la souveraineté du Québec, a signalé M. Landry. Il prévoit même l'accession du Québec à la fin de l'actuel cycle politique, qui vient de commencer. "Nous ne sommes plus en position de créer de l'insatisfaction, mais les libéraux le sont", a noté M. Landry.

Lors d'un premier cycle politique qui s'est terminé en 1980, le Parti québécois avait réussi à convaincre 40 pour cent des Québécois d'appuyer la souveraineté. Un second cycle a réussi à grossir cet appui à presque 50 pour cent en 1995, a résumé M. Landry. "On commence un nouveau cycle et je suis très optimiste", a dit le chef péquiste.

Impasse de 3,3 milliards $

Par ailleurs, l'opposition péquiste a analysé le budget Séguin avec les critères utilisés par l'ex-vérificateur général Guy Breton pour analyser le budget péquiste du 11 mars dernier.

Il s'ensuit, selon l'opposition, que le ministre Séguin a créé une "impasse" de 3,36 milliards $ dans son budget du 12 juin.

Une telle impasse peut toutefois trouver une solution par une baisse des dépenses et une hausse des revenus de l'Etat, a expliqué M. Landry. C'est ce que l'ex-ministre des Finances Pauline Marois avait prévu faire, et c'est ce que son successeur Yves Séguin devra faire, a ajouté le chef péquiste.

"Il s'agit d'une pratique courante des gouvernements. Généralement, les gouvernements réalisent ce qu'ils espéraient faire et arrivent à équilibrer le budget", a soutenu M. Landry.