Actualité




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Le pluralisme culturel, un projet politique

Abdou DIOUF
Secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie

LE DEVOIR mardi 3 juin 2003

Libre opinion: Les enjeux d'identité et de culture sont au coeur de la dynamique mondiale. La mondialisation n'entraîne pas seulement un accroissement des flux de marchandises. Elle transforme la façon dont nous nous représentons le monde, ses possibilités, les frontières, l'espace, le temps: elle structure les imaginaires. C'est un processus ambivalent. Il ouvre des possibilités inédites d'interactions enrichissantes entre les cultures en les rendant davantage présentes les unes aux autres; il peut aussi accentuer les risques liés à des échanges qui seraient structurellement déséquilibrés. Il appartient au politique d'assumer cette dimension en introduisant les enjeux géoculturels dans la gouvernance globale sur le même pied que les enjeux géopolitiques et géoéconomiques.

C'est ce qu'ont voulu faire à Mexico, au début d'avril, les représentants d'aires linguistico-culturelles -- Ibéro-Amérique, Arabophonie, Francophonie -- et ceux d'organisations internationales réunis autour du thème «Coopération, diversité et paix». Nous sommes convenus que le pluralisme culturel doit être un projet politique qui constitue l'un des fondements de la paix et l'un des moyens de maîtriser la mondialisation. Nous avons décidé d'en faire le coeur d'un engagement résolu et d'une action commune.

À cet égard, l'évolution récente des médias globaux qui constituent le principal vecteur de la mondialisation des flux culturels comporte deux conséquences de portée considérable. En premier lieu, à travers les médias, la logique industrielle tend à s'imposer à la culture et à privilégier la rentabilité en réduisant la sphère culturelle à un marché que la libéralisation ouvre à ceux qui sont en mesure de l'exploiter. Nombreuses sont les sociétés dont les cultures n'ont pas les moyens d'être présentes, non pas comme objets de curiosité passagère, mais en acteurs dynamiques dans les circuits de production et de distribution de la sphère médiatique globalisée. Elles peuvent s'estimer ainsi privées d'un instrument fondamental de leur développement dans le contexte actuel.

L'industrialisation de la culture comporte une deuxième conséquence. À travers les industries de l'information et du divertissement se développent entre les sociétés et les cultures des interactions dont l'impact tend à dépasser celui des relations de voisinage. Une question suffit à illustrer la portée de ce phénomène inédit dans l'histoire de l'humanité. D'où viennent aujourd'hui les héros, les valeurs, les rêves, la vision du monde des jeunes à travers le monde : du contexte socioculturel local ou du modèle consumériste véhiculé par les forces marchandes des médias globaux ? On peut s'interroger sur la cohésion sociale des sociétés où l'imaginaire des jeunes se construit dans le rêve d'un mode de vie consumériste que la planète ne pourrait s'offrir sans exploser.

Chaque société tient à sa sécurité physique. Elle a besoin aussi de voir sa culture connue et reconnue par les autres égale en dignité sinon en moyens. La menace n'est pas seulement celle du darwinisme culturel que peuvent redouter les sociétés dont les écrans offrent moins de 10 % de productions locales, elle peut s'exprimer aussi, y compris dans les sociétés développées, dans la spirale de l'ignorance de l'Autre qui alimente la peur dont se nourrit l'instinct de guerre. [...] Les enjeux culturels ne peuvent être réduits à leur volet industriel ou économique, ils ont désormais une dimension globale et stratégique que le politique doit traiter comme telle.

À Mexico, nous avons élargi l'appui au projet de Convention sur la diversité culturelle [...]. Le pluralisme culturel passe notamment par le droit des États d'adopter leurs politiques culturelles nationales indépendamment de la libéralisation des échanges économiques. Mais puisque, à l'échelle globale, les interactions entre les sociétés et les cultures ne concernent pas seulement les États, le pluralisme culturel ne peut être assuré par la seule régulation. Voilà pourquoi nous voulons en même temps aller plus loin.

La culture n'est pas une «donnée» de la nature, une sorte d'entité réifiée qu'on pourrait protéger en la mettant sous vide; elle est le produit de l'esprit humain, de choix individuels et collectifs constants. Elle se construit constamment dans l'interaction qui différencie en même temps qu'elle crée les conditions de l'échange avec les autres. Aucune culture ne peut se figer ou se fermer sans disparaître. Mais aucune interaction ne peut être positive et satisfaisante si elle se déroule dans des conditions d'inégalités trop marquées ou sous le contrôle des plus puissants : en matière de culture, l'ouverture est indissociable d'une réciprocité minimale effective.

Ce projet politique, c'est celui du pluralisme culturel. [...] Il s'agit de défendre l'ouverture maîtrisée, le droit de pouvoir, dans le respect de valeurs fondamentales soumises à la pensée critique et dans le respect des autres, exercer ses choix individuels et collectifs dans des conditions suffisantes d'autonomie, sans contraintes ou conditionnements extérieurs déterminants, y compris pour la production et l'échange de ses diverses formes d'expression culturelle. [...]

Nous avons donc décidé d'appuyer la mise en route d'un Forum permanent de concertation sur le pluralisme culturel en tirant parti de l'expérimentation menée avec l'association PlanetAgora suite aux décisions de la conférence des ministres francophones de la culture à Cotonou et du Sommet tenu à Beyrouth en octobre 2002. Ce Forum veut favoriser un dialogue entre tous les acteurs concernés par ces enjeux. Ses débats, menés à la fois sur Internet et en articulation avec certains événements internationaux, vont contribuer à actualiser la problématique des enjeux géoculturels, à formuler des propositions et à susciter une mobilisation qui aidera les décideurs à relever les défis communs. Ainsi pourraient se préciser les fondements d'un régime spécifique adapté aux échanges interculturels, voire l'idée d'un Conseil mondial des cultures évoquée à Mexico. [...]




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Relations internationales :
Le Centre Québec-Europe remis en question

Stéphane Paquet
Le Soleil mardi 3 juin 2003

Les compressions budgétaires du gouvernement libéral provoquent la remise en question du Centre Québec-Europe, à Paris, considéré il y a peu comme un " projet très valable " par Jean Charest.

" Le Centre Québec-Europe fait partie de l'examen que l'on fait ", confirme François Grenon, le nouvel attaché de presse de la ministre Monique Gagnon-Tremblay, aux Relations internationales. " Avant de couper dans l'épicerie, dit encore M. Grenon, il est normal de revoir les nouvelles dépenses. "

Cette remise en question du Centre Québec-Europe est la deuxième d'importance au ministère des Relations internationales depuis l'arrivée au pouvoir de Jean Charest. Les libéraux indiquent clairement que l'Observatoire de la mondialisation, annoncé par les péquistes, ne verra pas le jour dans la forme initialement prévue. On songe plutôt à confier au milieu universitaire les fonctions qui devaient échoir à l'Observatoire.

Le gouvernement Landry avait confié à celui qui était délégué général du Québec à Londres, Daniel Audet, de coordonner l'implantation du Centre Québec-Europe. Celui-ci devait être situé à Paris. L'objectif du Centre était " de faire mieux connaître le Québec et de l'exporter davantage sur le continent, que ce soit dans le domaine des affaires, du tourisme ou de la culture ", indiquait-on lors de son annonce.

De passage en France l'hiver dernier, Jean Charest avait dit voir d'un bon oeil le projet péquiste. " C'est un projet très valable, a-t-il estimé alors. Je ne peux pas dire qu'on va aller de l'avant dès la prochaine année. Mais c'est une idée qui a plein de mérite. "

Le Centre devait ouvrir ses portes en 2004 et comprendre, notamment, un restaurant-bistro avec différentes concessions pour permettre de découvrir des cuisines régionales québécoises. Des PME étaient aussi invitées à venir profiter de la vitrine européenne du Centre.

Même sous les péquistes, les questions liées au coût du projet avaient provoqué de longues discussions au Conseil des ministres. Pendant la campagne électorale, l'ancienne ministre Louise Beaudouin n'avait d'ailleurs pas pu s'engager sur un échéancier précis du projet.

SPaquet@lesoleil.com




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BOUCLIER ANTIMISSILE :
Chrétien demande à ses députés d'appuyer une motion de l'Alliance

Joël-Denis Bellavance
La Presse mardi 3 juin 2003

Ottawa - Jean Chrétien demande à ses troupes libérales d'appuyer aujourd'hui une motion de l'Alliance canadienne invitant le Canada à participer au controversé bouclier antimissile que proposent les États-Unis, projet militaire qui pourrait voir le jour dès l'automne 2004 et dont la réalisation pourrait coûter des milliards de dollars.

Cette motion de l'Alliance canadienne sera mise aux voix cette après-midi à la Chambre des communes et provoquera indubitablement de nouveaux déchirements au sein des banquettes ministérielles, même si le ministre de la Défense, John McCallum, a annoncé la semaine dernière que le Canada s'assoira avec les États-Unis afin de discuter de sa participation à un éventuel bouclier.

Malgré l'ordre du premier ministre Jean Chrétien, au moins deux ministres de son cabinet, Sheila Copps (Patrimoine) et Herb Dhaliwal (Ressources naturelles), ont déjà manifesté leur vive opposition à toute participation canadienne à ce projet militaire du gouvernement Bush.

Plusieurs députés libéraux ont aussi clairement fait savoir leur objection à ce que le Canada travaille de près ou de loin à réaliser ce projet, qui vise à intercepter des missiles venant de pays qualifiés de "voyous" par les États-Unis, tels que l'Iran et la Corée du Nord, avant qu'ils ne frappent le territoire nord-américain.

Ces députés ont dit craindre qu'un tel projet, autrefois connu sous le nom de Guerre des étoiles, provoque une nouvelle course aux armements et entraîne la militarisation de l'espace.

Députés irrités

Plusieurs de ces députés- Clifford Lincoln, John Godfrey, John Harvard, Carolyn Parrish, entre autres- n'ont pu cacher leur irritation la semaine dernière lorsque le ministre McCallum s'est levé aux Communes sans le moindre préavis pour annoncer l'intention du gouvernement Chrétien d'entamer des pourparlers avec les Américains.

La whip du gouvernement, la députée Marlene Catterall, a indiqué hier que les députés libéraux ont été invités à appuyer la motion de l'Alliance canadienne. Mais le gouvernement ne traite pas ce vote comme un vote de confiance et les députés peuvent donc voter selon leur conscience sans avoir à craindre de représailles.

Le Bloc québécois ainsi que le NPD entendent voter contre cette motion tandis que le Parti conservateur compte l'appuyer. La motion devrait donc être facilement adoptée.

Hier, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a invité les libéraux qui ont déjà manifesté leur opposition, dont Sheila Copps et Herb Dhaliwal, à avoir le courage de leurs convictions.

"J'espère que ces gens-là vont se tenir debout. Sinon, cela enverra le message qu'ils sont capables de joindre des manifestations pour la paix pour se donner un peu de crédit, mais quand vient le temps de faire des gestes, ils ne répondent pas présent", a commenté M. Duceppe.




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Le vrai test

Gilbert Lavoie
Le Soleil mardi 3 juin 2003

Éditorial - Élection d'un président de la Chambre, lecture du message inaugural, dépôt d'un projet de loi-cadre sur la défusion des municipalités, présentation d'un premier budget, le gouvernement Charest fait aujourd'hui son entrée à l'Assemblée nationale. Malgré l'impatience et les appréhensions qui entourent le budget, il faut accorder au cabinet le crédit d'avoir travaillé avec célérité. On a souvent vu des gouvernements prendre beaucoup plus de temps avant d'affronter le parlement. Même chose pour l'étude des crédits, qui se poursuivra jusqu'à la mi-juillet, avant de partir en vacances. Il aurait été irresponsable d'agir autrement.

Au chapitre des mauvais points, on a vu chez certains ministres un trop grand empressement à prédire des coupes budgétaires qui relevaient davantage de la spéculation que de la décision ferme. S'il y avait là une stratégie visant à convaincre la population du mauvais état des finances publiques, elle a fonctionné, mais sur le dos de milliers de fonctionnaires et de citoyens ordinaires. On comprend que la pression des médias et des lobbies concernés était forte, mais elle était prévisible. En alimentant la spéculation, le gouvernement a donné l'impression de consacrer ses énergies à démolir les politiques du PQ, au lieu de préparer sa propre vision de l'avenir.

Malgré tout le bruit entourant le projet de loi-cadre sur les défusions municipales, c'est du côté du budget qu'il faut voir le vrai test de ce gouvernement. Les référendums sur les défusions, s'il y en a, ne viendront pas avant au moins un an. Et le ministre Jean-Marc Fournier n'a qu'à retarder le dépôt de son projet de loi à la semaine prochaine, pour reporter à l'automne le début des débats parlementaires sur le sujet.

La véritable urgence est du côté budgétaire. Au-delà des compressions nécessaires pour éviter de retomber en déficit, le gouvernement n'a plus que huit ou neuf mois pour planifier la mise en place des baisses d'impôt promises en campagne électorale. Ces baisses d'impôt doivent débuter dès 2004, à raison de 1 milliard $ de réductions par année. Comme il s'agit d'une baisse récurrente, c'est un manque à gagner de 10 milliards $ sur quatre ans que prépare le gouvernement Charest d'ici 2008. Et cela dans un contexte où le service de la dette sera vraisemblablement en pleine croissance en raison de la hausse des dépenses publiques au cours des dernières années.

Le plus grand danger qui guette ce gouvernement à la veille de son premier budget touche donc à sa crédibilité. On a promis un budget solide et transparent. Le procès de l'ancien gouvernement était de bonne guerre, mais il imposera une rigueur extrême de la part du ministre des Finances, Yves Séguin, dans la présentation de ses propres prévisions budgétaires. Les feux de la caméra sont dorénavant tournés vers les politiques libérales, et non plus vers la gestion du gouvernement précédent. Les libéraux étaient-ils vraiment prêts à gouverner ? On le verra à compter d'aujourd'hui.

GLavoie@lesoleil.com




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Entourloupettes comptables

Il est temps que les investisseurs institutionnels, forts de leur puissance économique, sortent de l'ombre et débusquent les profiteurs

Yves Michaud
L'auteur a été le fondateur de l'Association de protection des épargnants investisseurs du Québec (APEIQ).

La Presse mardi 3 juin 2003

J'AI ENTAMÉ ma descente aux enfers des institutions financières il y a dix ans, alors que l'Industrielle-Alliance, propriétaire de Trustco général du Canada, faisait défaut d'honorer ses dettes et de rembourser les porteurs de ses obligations en mars 1993. M. Raymond Garneau était aux commandes de cette institution. Il a présidé à l'une des plus grandes hémorragies financières de l'histoire du Québec, engloutissant plus d'un demi-milliard de dollars dans une folle aventure immobilière.

Cela s'est produit dans une indifférence quasi générale de la presse économique et un désintéressement total du grand public. Le voile de l'oubli a enveloppé cette ténébreuse affaire. Des petits prêteurs sont morts de chagrin, à la limite du dénuement, pendant que l'Industrielle-Alliance, toujours en dette vis-à- vis des milliers de créanciers, entasse des dizaines de millions de profits.

J'ai consacré la majeure partie de mes dix dernières années à la protection et à la défense des droits des épargnants investisseurs des sociétés dites ouvertes, notamment les banques. Je croyais encore, il y a quelques jours, avoir épuisé toutes mes réserves de colère et d'indignation devant le comportement grossièrement indécent de dirigeants d'entreprises qui détroussent leurs actionnaires avec un sans-gêne et une immoralité qui voisinent des manoeuvres crapuleusement légales. Au premier chef, les monumentales escroqueries des options d'achat qui diluent l'avoir des actionnaires en plus d'induire les dirigeants en tentation permanente d'enrichissement sans cause. En Angleterre, la coupe est pleine et la fin de la récréation approche. Une commission parlementaire est en voie d'étudier des pénalités fiscales afin d'éviter les rémunérations excessives.

La colère revient

Colère et indignation me sont revenues avec force à la lecture de la circulaire de direction de Bombardier convoquant les actionnaires à une assemblée annuelle et extraordinaire le mardi 10 juin, 10 heures, au 999, rue University, siège de l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI). On y apprend que Bombardier a perdu 615 $ millions en 2002. Au vu de ce résultat déplorable, on aurait espéré que les dirigeants fassent preuve de retenue et de modération au chapitre de leur rémunération. Le contraire arriva! La curée fut de belle volée. Laurent Beaudoin, coutumier du fait, est allé à la soupe encaissant 23,8 $ millions d'options, avec en prime un misérable million pour présider le conseil d'administration. Cette somme s'ajoute aux quelque 90 $ millions qu'il a encaissés il y a quelques années au titre du même régime. L'ancien p.d.g., démissionnaire en décembre 2002, Robert Brown, est parti pour d'autres cieux avec un parachute en platine de 5 $ millions ajoutés à son salaire de 1,5 $ million. Le reste est à l'avenant. Les temps sont durs pour les salariés et les actionnaires, sauf pour les dirigeants qui nagent dans le pactole. Ils auraient intérêt à méditer Bernanos: "Une société où les classes dirigeantes reçoivent plus de la communauté qu'elles ne lui donnent est vouée à la ruine".

Je suis un très modeste actionnaire de Bombardier et fier d'être infime partie prenante d'une entreprise phare de notre génie national dont l'essor à l'échelle mondiale est redevable au Régime d'épargne actions (REA) du Québec et au soutien financier du gouvernement fédéral. Je conserverai mes actions, quel que soit le comportement prédateur de ses dirigeants, en attendant des jours meilleurs.

Las de labourer la mer, je ne sais si j'irai crier mon dégoût et mon indignation à l'assemblée du 10 juin. Cette tâche ingrate relève davantage de la Caisse de dépôt du Québec, le fonds de pension des enseignants de l'Ontario (Teacher's), les caisses de retraites syndicales et autres investisseurs importants. Leur long silence est inexplicable devant les abus de pouvoir et les extorsions légalisées qui minent la confiance de leurs mandataires envers les institutions financières délinquantes. Le pouvoir de l'argent se combat par un contre-pouvoir de l'argent et non par une simple voix qui crie dans le désert. Il est temps que les investisseurs institutionnels, forts de leur puissance économique, sortent de l'ombre et débusquent les profiteurs au grand jour par la présentation de leurs propres candidats aux conseils d'administration et qu'ils soient les auteurs de propositions musclées aux assemblées générales d'actionnaires.

Maigres résultats

Les colloques sur la "gouvernance" se succèdent à un rythme endiablé. Les résultats sont maigres. Il y a autant, sinon plus de parasites dans les conseils d'administration, les rémunérations des dirigeants atteignent des hauteurs vertigineuses, laissant les actionnaires sans voix réelle, pelés et tondus pour la foire aux vanités que sont les assemblées annuelles. Serions-nous en présence d'un leurre, d'un voile pudique jeté sur les vrais enjeux d'un bon gouvernement d'entreprise?

En réalité, le monde financier est pourri jusqu'à la racine par des lois laxistes et des entourloupettes comptables à faire dresser les cheveux sur la tête. Aux États-Unis, les cinq plus grandes firmes de vérificateurs ont produit en 2002 le nombre record de 330 nouveaux états financiers (restatements) de sociétés publiques, avouant par le fait même que leurs chiffes antérieurs étaient faux. En termes clairs, ils ont menti aux actionnaires. Entre 1996 et 2001, 54 % des bilans des sociétés ouvertes américaines ayant fait faillite ont été approuvés sans réserve. Le taux d'approbation des 50 plus grosses faillites a été de 76 % et de 50 % pour les plus petites.

Les grands de la vérification externe ne lésinent pas sur les moyens. À Washington, de concert avec l'American Institute of Certified Public Accountants, ils défraient à la hauteur de 12,5 $ millions U.S. les coûts d'un lobby de 40 employés. Ce vestibule d'intérêts a réussi à bloquer un règlement de la Commission des valeurs américaines (Security Exchange Commission) forçant les entreprises à comptabiliser comme dépense les options d'achats.

Au Canada, en décembre 2001, le lobby de l'Institut canadien des comptables agréés ( ICCA) a mené à l'adoption d'un régime de responsabilité civile réduite pour les vérificateurs dans la Loi canadienne sur les sociétés par actions et la Loi canadienne sur les coopératives. Cet amendement pervers aux lois existantes a été combattu farouchement par l'auteur et l'Association de protection des épargnants et investisseurs du Québec (APÉIQ) au comité sénatorial sur les banques. Le législateur a passé notre opposition à la trappe. À court terme, l'ICCA entend faire étendre ce régime aux banques et aux institutions financières fédérales. De fortes pressions sont faites au Québec pour que la Commission des valeurs mobilières imite le modèle fédéral.

La réduction de la responsabilité des vérificateurs est néfaste aux intérêts des actionnaires et à la protection du public. La démocratie actionnariale n'est que trompe l'oeil et illusion si les vérificateurs qui tiennent leur mandat des actionnaires et non de la direction des entreprises, ne disent pas la vérité, rien que la vérité et toute la vérité, bref, en se comportant comme de vrais commissaires aux comptes et non en carpettes de la direction. Sans cette première et indispensable prophylaxie du pourrissement du monde financier, tout le reste n'est que futilité et bavardage que vent emporte.




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Des signaux inquiétants

Lysiane Gagnon
La Presse mardi 3 juin 2003

Paul Martin, l'homme qui succédera assurément à Jean Chrétien, sera-t-il l'aimable interlocuteur et le sage chef de gouvernement que d'aucuns espèrent?

Il est trop tôt pour le savoir, mais les indications dont on dispose ont quelque chose d'inquiétant.

À en juger par ses positions sur les municipalités et sur le projet de loi sur la gouvernance des Premières Nations, M. Martin paraît à la fois enclin à la centralisation, et vulnérable aux groupes de pression.

Depuis des mois - c'est même l'un des rares sujets qui le font sortir de sa réserve - M. Martin promet aux municipalités de les financer directement.

Les maires ont applaudi, évidemment, eux qui ont toujours la sébile tendue, à l'instar des mendiants de leurs centres-villes... en faisant semblant d'ignorer que les municipalités relèvent exclusivement des provinces et qu'il s'agirait là d'un empiétement considérable sur les pouvoirs provinciaux.

Si un gouvernement Martin devait forger un pacte financier avec les villes par-dessus la tête des provinces, cela voudrait dire que c'est le fédéral qui en orientera le développement. Qui paie le musicien choisit la musique!

Or, les grandes villes sont le fer de lance de l'économie canadienne. Ce sont elles qui sont à l'avant-garde de la production culturelle. Si elles devaient passer sous le contrôle quasi exclusif du fédéral, on se demande bien ce qu'il resterait aux provinces. L'arrière-pays et la gestion quotidienne des routes, des hôpitaux et des écoles?

Comme Paul Martin n'a jamais occupé d'autre ministère que les Finances dans le gouvernement Chrétien, on n'a guère eu l'occasion de connaître ses opinions sur d'autres sujets.

Certains s'imaginent qu'il est resté le fédéraliste conciliant de sa campagne au leadership de 1990, alors qu'il défendait bec et ongles l'accord du lac Meech contre l'inflexible Jean Chrétien. Mais on pourrait avoir des surprises.

M. Martin semble déterminé à peser sur l'avenir des municipalités avec toute la force que lui donne le pouvoir fédéral de dépenser. Il semble tout aussi enclin à renforcer le pouvoir du fédéral dans le secteur de la santé.

Par ailleurs - et c'est une autre facette de sa personnalité - M. Martin est le genre d'homme qui veut être aimé, particulièrement des groupes à forte visibilité. D'où sa propension à céder aux pressions sans y réfléchir à deux fois.

Sa position sur le projet de loi sur la gouvernance des Premières Nations en est une illustration éloquente.

L'an dernier, devant le congrès des Premières Nations, M. Martin s'engageait à combattre tout projet qui n'aurait pas l'aval des chefs autochtones. Grosses ovations... Et le voilà aujourd'hui en train de s'opposer au projet de loi parfaitement sensé que pilote le ministre des Affaires indiennes, Robert Nault.

Ce projet de loi ne prétend pas régler l'ensemble du contentieux avec les Autochtones. Il vise simplement à démocratiser la gestion des réserves, à forcer les chefs à rendre compte à leurs commettants (et aux contribuables canadiens, qui paient la totalité de la note) de l'utilisation qu'ils ont faite des fonds publics.

Chaque année, plus de six milliards de dollars s'engouffrent dans les réserves sans qu'aucun contrôle ne soit exercé. Il y a eu d'innombrables cas d'abus, sans parler de ceux qui sont restés cachés.

Trop de chefs s'accordent des traitements royaux alors que les habitants des réserves vivent dans la misère. La plupart des réserves sont des lieux où règne le népotisme, les conflits d'intérêts et la loi du plus fort.

Le projet de loi sur la gouvernance a en outre le mérite de soumettre les dirigeants des réserves à la Charte canadienne des droits et libertés.

Cela aiderait en particulier la cause des femmes autochtones, qui sont des citoyennes de seconde zone sur ces réserves (exemple: les biens matrimoniaux sont tous au nom du mari; un divorce, et la femme se retrouve à la rue). C'est d'ailleurs pourquoi l'Association des femmes autochtones du Québec est en faveur de ce projet de loi.

Les chefs des Premières Nations, qui sont les seuls à monopoliser les micros puisque les habitants des réserves n'oseraient jamais les contredire, mènent une bataille de tous les instants contre ce projet.

On les comprend de vouloir protéger leurs intérêts personnels. Ce qu'on comprend moins, c'est qu'un politicien censément responsable aille leur donner raison. Il faut dire que M. Martin n'est pas seul dans le camp de la démagogie.

Le Bloc québécois, à l'instar du NPD, a emboîté le pas aux chefs autochtones, sous prétexte que le projet de loi ne règle pas tout le problème des territoires et de l'autonomie, et qu'il s'agirait (tenez-vous bien) d'une loi "inique, paternaliste, raciste et colonialiste". Pour leurs bons services, les bloquistes ont reçu la plume d'aigle- honneur suprême- de la part de l'Assemblée des Premières Nations. Grand bien leur fasse...




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Garderies à 5$: on se calme le pompon

Claude Picher
La Presse mardi 3 juin 2003

Comme il fallait s'y attendre, le lobby québécois des âmes vertueuses est monté tout entier aux barricades pour dénoncer l'intention du gouvernement Charest de revoir les modalités du programme des garderies à 5 $.

Les partisans du système sont aussi dithyrambiques dans leurs éloges qu'excessifs dans leurs critiques. Ainsi, l'association des garderies à 5 $ considère que le système est "une des plus grandes réalisations de la politique familiale", et la CSN souligne que le système québécois "fait l'envie des autres provinces". Du même coup, le nouveau député péquiste Camil Bouchard brandit déjà l'épouvantail des enfants-défavorisés-qui-n'auront plus-de-place-dans une garderie-de-qualité. La nouvelle présidente de la Fédération des femmes pense qu'"on s'éloigne de l'idée d'une société basée sur le bien commun", et le nouveau chef de l'Opposition, Bernard Landry, affirme que le gouvernement se livre à "une entreprise de déconstruction du Québec". Rien de moins!

Avant de dire n'importe quoi, tout ce beau monde aurait intérêt à se calmer le pompon.

Le programme des garderies à 5 $ est loin d'être aussi parfait que ne le laissent entendre ses croisés. Au net, il a contribué à réduire les revenus de milliers de ménages québécois à revenus moyens. Il est mal adapté aux exigences du marché du travail. Il coûte une fortune, et continuera de coûter de plus en plus cher. Six ans après son introduction, il ne parvient pas encore à combler les besoins. Il est vrai qu'au début, les autres provinces se sont intéressées à l'expérience québécoise. À ce jour, aucune d'entre elles, même celles qui en ont les moyens, ne s'est encore lancée dans l'aventure. Méchants "envieux"!

Beaucoup de gens pensent que les garderies à 5 $ font partie des services offerts par le gouvernement, et sont donc financées par les taxes et impôts de l'ensemble des contribuables. Ce n'est pas tout à fait exact.

L'introduction des garderies à 5 $, au Québec, coïncide avec la réforme des allocations familiales fédérales, en 1997. L'idée d'Ottawa était d'augmenter l'aide aux familles à faibles revenus. Avant la réforme, tous les parents touchaient une allocation dont le montant augmentait avec le nombre d'enfants, sans égard au revenu familial. La réforme a supprimé cette allocation, et l'a remplacée par une prestation fiscale calculée en fonction du revenu, de façon à favoriser les plus démunis.

Le Québec en a profité pour lancer son réseau de garderies à 5 $, en apportant deux modifications à la fiscalité des familles. D'une part, ces frais de garde n'étaient plus déductibles, ce qui veut dire que, dans les faits, les garderies coûtent plus cher que 5 $, et que ce coût augmente avec les fourchettes d'imposition. D'autre part, il a sabré dans la réduction de l'impôt à l'égard des familles; encore ici, l'importance de la réduction diminuait à mesure que les revenus augmentaient.

Autrement dit, ce sont les ménages avec enfants qui ont subi d'importants dommages fiscaux, et qui les subissent encore. Dans la plupart des cas, il aurait été plus avantageux de maintenir l'ancien régime fiscal, quitte aussi à maintenir les garderies qui demandaient aux alentours de 20 $ par jour (montant déductible).

À l'origine, le projet québécois apparaissait comme innovateur et progressiste. Dès le début, l'Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), un organisme dont la crédibilité est solidement établie, a demandé à trois chercheurs réputés (Pierre Lefebvre et Philip Merrigan, de l'UQAM, et Robert Baril, de l'IRPP) de faire une étude plus poussée sur ses conséquences. Encore aujourd'hui, leurs travaux constituent ce qui s'est fait de plus rigoureux sur le sujet.

Il va de soi que l'impact combiné des deux mesures (garderies à 5 $ et resserrements fiscaux) varie considérablement selon la taille de la famille, le revenu familial, l'âge des enfants et beaucoup d'autres facteurs.

À tout prendre, les auteurs de l'étude concluent que 72 % des familles québécoises sont perdantes. Il s'agit essentiellement de ménages dont les revenus sont supérieurs à 25 000 $; en deça de ce montant, vous êtes gagnant; au-delà, vous perdez, dépendant des facteurs que nous venons de voir, entre 389 $ et 608 $ par année.

Même les familles à revenus relativement modestes, celles dont les revenus se situent entre 25 000 et 40 000 $, sont perdantes. Globalement, le programme de garderies à 5 $ leur fait économiser 35 millions de dollars; en revanche, la réforme des allocations familiales et les changements fiscaux leur font perdre 50 millions. Comme mesure progressiste, on a déjà fait mieux. Vues sous cet angle, les garderies à 5 $ apparaissent comme un véritable cadeau de Grec.

Ce n'est pas tout.

Les services des garderies à 5 $ ne sont aucunement adaptés aux besoins des parents, de plus en plus nombreux, qui doivent travailler les soirs, les fins de semaine, ou selon des horaires irréguliers. Le gouvernement a décidé de confisquer des avantages fiscaux aux familles pour leur imposer un réseau public qui correspond aux besoins de ceux qui travaillent de 9 à 5 du lundi ou vendredi, mais laisse tous les autres sur leur appétit.

Le développement du réseau est lent. Lancé en 1997, il est toujours incapable de répondre à la demande. Il manquerait encore entre 30 000 et 40 000 places, que l'on prévoit être capable de combler d'ici 2005. Or, pour des raisons inexplicables, le gouvernement a également décidé d'imposer un moratoire sur l'ouverture de garderies privées.

Même si la réforme pénalise les jeunes ménages à revenus moyens, elle touche aussi tous les contribuables. Les garderies à 5 $ coûtent cher. En fait, il n'est pas exagéré de parler d'explosion des coûts. L'année de leur introduction, en 1997, les crédits pour le soutien financier aux services de garde atteignaient 252 millions; cette année, le même poste de dépenses gobe 1,2 milliard, cinq fois plus, et l'escalade est loin d'être terminée. Il est un peu facile de dire que c'est pour les enfants, et que les enfants, c'est l'avenir, et ça n'a pas de prix, et bla bla bla.

C'est passer à côté du problème. Les questions qu'il faut se poser sont de savoir si on peut faire mieux avec le même montant, s'il n'est pas temps de reconnaître que le système comporte des lacunes, s'il n'y a pas lieu de les corriger, si l'interdiction d'ouvrir de nouvelles garderies privées ne comporte pas d'effets secondaires nuisibles.

La démarche du gouvernement Charest va exactement dans ce sens. Les partisans du système serviraient beaucoup mieux leur cause en contribuant à un nécessaire examen de ses vices et vertus, plutôt qu'en multipliant les slogans creux.

cpicher@lapresse.ca




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Patrimoine génétique
- Du sang allemand chez des Québécois

Le mouvement migratoire le plus consistant fut celui des mercenaires allemands enrôlés dans l’armée britannique venue étouffer les velléités indépendantistes des futurs citoyens des États-Unis d’Amérique

Pauline Gravel
LE DEVOIR samedi 31 mai et dimanche 1er juin 2003

Maints Québécois francophones ont à leur insu du sang allemand dans leurs veines. Leur patronyme à consonance saxonne a souvent été francisé ou a disparu en raison d’une descendance uniquement féminine. Qui plus est, pendant longtemps, il était tabou d’afficher ses origines alémaniques au Québec. Quoi qu’il en soit, ce dernier a bel et bien connu une importante immigration germanique aux XVIIe et XVIIIe siècles. Et la contribution de ces nouveaux venus au patrimoine génétique des Canadiens français est loin d’être négligeable.

Voilà les conclusions auxquelles en est arrivé le Dr Christian Allen Drouin, dermatologue au Centre hospitalier du Grand-Portage de Rivière-du-Loup, dans ses recherches visant à identifier l’ancêtre qui aurait introduit au Québec le gène du syndrome de Rothmund-Thomson, une maladie génétique qui se caractérise par des lésions cutanées, des cataractes précoces ainsi que des malformations osseuses, qui dégénèrent fréquemment en cancer des os dès l’enfance.

«En dressant les arbres généalogiques de nos patients issus de la région de Kamouraska–Rivière-du Loup–Témiscouata–Les Basques, on s’est aperçu qu’il y avait beaucoup plus d’Allemands que nous l’imaginions dans les lignées de ces Québécois francophones », a déclaré le Dr Drouin dans le cadre du 71e congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), qui s’est terminé le week-end dernier à Rimouski.

Que les ancêtres allemands soient légion dans les ascendances de plusieurs Québécois s’explique par les quatre vagues d’immigration germanique qu’a connues le Québec au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Des dizaines d’Européens germanophones, — Allemands, Flamands, Hollandais, Autrichiens, Suisses alémaniques, Alsaciens et Lorrains — ont gagné la Nouvelle-France entre 1621 et 1749, a raconté le médecin féru d’histoire. Parmi eux figuraient l’Autrichien Johan Deigne (1686) qui a donné naissance à la famille Daigle, Hans Bernhard (1680) dont le patronyme a été transformé en Bernard, et Jean-Marc Bouliane provenant de Bâle, en Suisse.

À ces immigrants libres se sont joints des Allemands acadiens qui ont suivi leur épouse lors du Grand Dérangement de 1755. Soldats des régiments étrangers (intégrés à l’armée française) postés à la forteresse de Louisbourg pour la plupart, ces Allemands avaient épousé des Acadiennes qui ont fui au Québec (notamment dans la région de Saint-Gervais-de-Bellechasse) pour échapper à la déportation. Ensuite, de 1756 à 1763, des soldats germaniques engagés dans les régiments étrangers de l’armée française, puis de l’armée anglaise, ont finalement élu domicile en terre québécoise. Et ce, sans oublier les commerçants juifs allemands qui accompagnaient les effectifs de l’armée anglaise.

Mais le mouvement migratoire le plus consistant fut sans contredit celui des mercenaires allemands enrôlés dans l’armée britannique venue étouffer les velléités indépendantistes des futurs citoyens des États-Unis d’Amérique. « Comme nombre de Britanniques ne voulaient pas aller combattre leurs frères anglais en Amérique, le roi George III, monarque du Royaume-Uni et de Hanovre (en Allemagne), a demandé à ses cousins et amis des duchés et principautés (de l’Allemagne d’aujourd’hui) de lui fournir des soldats, a précisé Christian Drouin. Entre 7000 et 10 000 mercenaires allemands ont séjourné au Québec durant la guerre d’Indépendance des États-Unis, qui a duré de 1776 à 1783. Parmi eux, plusieurs étaient cantonnés à Lotbinière, Sorel et Québec pour protéger le Bas-Canada de toute invasion des Américains indépendantistes. Maîtrisant le français, plusieurs de ces soldats allemands se sont liés aux habitants de ces régions. La tradition de l’arbre de Noël fut justement introduite au Québec par l’un de ces militaires, le major général von Riedesel, des troupes de Brunswick, et son épouse. »

De cette dizaine de milliers de soldats germaniques dépêchés en Amérique, nombre d’entre eux sont tombés au combat, et d’autres sont rentrés en Europe. Néanmoins, 2500 sont restés au Canada, dont 1300 à 1400 au Québec, pour la plupart dans la région du Bas-Saint-Laurent, où ils ont presque tous marié des Canadiennes françaises. Dans le Québec de 1783, 7 % de la population mâle en âge de procréer était d’origine alémanique, a précisé le chercheur.

Ajoutés aux quelque 100 à 200 immigrants libres, Allemands acadiens et soldats de l’armée française arrivés avant 1760, ces 1400 mercenaires germaniques comptent pour près de 10 % des ancêtres fondateurs des Québécois francophones avant 1783, a indiqué le scientifique. « On compte à cette époque quelque 1500 ancêtres fondateurs d’origine allemande sur un total de 13 200, comprenant, outre ces 1500 Germaniques, 10 000 Français, 1500 Acadiens et 300 Britanniques mariés, voire assimilés à des Canadiens français. La composante germanique est donc aussi importante que celle des Acadiens. »

Comment se fait-il qu’une telle contribution migratoire au pool génique québécois soit demeurée si peu connue ? « Durant les années 1850, alors qu’on glorifiait la race canadienne-française, et catholique, les descendants de ces immigrants allemands ont tu leurs origines allemandes, a relevé le Dr Drouin. Il était tabou de dire que l’on pouvait avoir des ancêtres allemands. Puis, les deux guerres mondiales, dont la deuxième qui fut marquée par l’horreur de l’Holocauste, n’ont fait que renforcer cette tendance. » « Principalement de sexe masculin, les immigrants germaniques ont été assimilés en l’espace d’une génération en raison de leur mariage avec des Canadiennes françaises, a-t-il poursuivi. Plus de 50 % d’entre eux ont vu leur patronyme se modifier ou disparaître en raison d’une progéniture essentiellement féminine. »

«Plusieurs patronymes ont en effet été francisés [voir encadré] ou anglicisés. Comme les curés avaient du mal à orthographier correctement ces noms allemands lors des mariages, ils ont parfois voulu les rendre plus faciles à prononcer et les ont transcrits au son. »

Le Dr Drouin est persuadé que cette migration germanique, qui a ponctué l’histoire du Québec, a eu des effets significatifs sur le patrimoine génétique des habitants de Lotbinière. « Alors que la généticienne des populations, Évelyne Heyer, a mesuré des taux de consanguinité aussi élevés dans la région de Lotbinière que dans Charlevoix pour le milieu du XVIIIe siècle, il y a aujourd’hui très peu, voire aucune maladie génétique à Lotbinière, contrairement à ce qu’on observe dans Charlevoix, dit-il. Les immigrants allemands ont vraisemblablement contribué à la dilution du patrimoine génétique des Canadiens français dans la région de Lotbinière. Et à cela s’est probablement ajouté le fait que Lotbinière a longtemps été un important couloir de migration. »

Pour souligner l’ampleur de la présence germanique en terre québécoise, Christian Drouin rappelle par ailleurs qu’à la fin du XVIIIe siècle, plus de 20 % des médecins certifiés au Bas-Canada étaient d’origine germanique, dominant de loin les Canadiens français. Parmi ces médecins allemands, qui étaient souvent des officiers de l’armée de mèche avec les Anglais, figurent Daniel Arnoldi, qui fut le premier président de la corporation médicale canadienne, et Henri Pierre Loedel, qui fonda l’Hôpital général de Montréal et la faculté de médecine de l’Université McGill.

Christian Allen Drouin a maintenant l’intention de calculer plus précisément la contribution réelle de ces immigrants d’origine germanique au patrimoine génétique québécois. Car, même si le patronyme de plusieurs d’entre eux a disparu parce qu’ils n’auraient donné naissance qu’à des filles, les gènes, eux, ont continué de se propager par les mères.

***

Patronymes d’immigrants allemands qui ont été francisés au Québec
- Besserer : Besré
- Maher : Maheux
- Beyer : Payeur
- Schumpff : Jomphe
- Schenaille : Chenaille
- Goebell : Kable, Kaeble, Keable
- Numberger : Berger
- Pauzer : Pauzé
- Froebe : Frève
- Wolf : Leloup
- Amaringer : Maringer et Marenger
- Hartoung : Harton
- Heyberts : Hébert
- Dayme : Daigle
- Dahler : Dallaire
- Piuze : Piuze
- Quintal : Quintal
- Steben : Steben

Les patronymes français Dion et Gervais sont soit le résultat d’une transformation d’un nom allemand, affirme le Dr Christian Allen Drouin, soit des Huguenots français qui vivaient en Allemagne depuis plusieurs générations.




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Les invasions barbares

Alain Dubuc
Le Soleil samedi 31 mai 2003

Éditorial - À lire les journaux ou à écouter les bulletins de nouvelles, le Québec est secoué par une crise majeure, depuis l'arrivée au pouvoir de Jean Charest qui, avec ses ministres, se serait lancé dans une vaste entreprise de déconstruction et même de destruction des grands acquis qui façonnent la société québécoise. La version politique des Invasions barbares.

Un tel climat d'incertitude, teinté d'indignation, est inévitable après la défaite d'un gouvernement qui est resté au pouvoir pendant presque une décennie. Le changement d'équipe, de façons de faire et de philosophie amène inévitablement une période de transition porteuse d'inquiétude.

Cette inquiétude est plus marquée dans le cas de la victoire de Jean Charest parce que celui-ci n'incarne pas la continuité et il arrive au pouvoir avec un projet de changement qui implique des remises en cause plus profondes. Elle est amplifiée par l'existence d'une crise financière et de menaces de compression qui planent sur de nombreuses activités gouvernementales, ce qui nourrit une atmosphère de spéculation, souvent entretenue par des ministres trop bavards.

Mais franchement, on est en train de déraper. L'inquiétude ne justifie pas la psychose. Tout d'abord parce que l'expérience nous montre que les budgets d'austérité, comme le sera celui de la semaine prochaine, sont toujours moins pires que ce que promettaient les spéculations. Mais surtout parce que le concert de conférences de presse, de cris d'alarme, d'avertissements, de dénonciations que véhiculent un peu trop complaisamment les médias, et qui contribuent largement au climat de psychose, reflète moins les craintes de la population que les intérêts et les valeurs de ceux qui seront affectés par le changement de gouvernement.

D'où viennent les critiques ? D'abord du Parti québécois qui ne semble pas avoir profité de sa défaite pour découvrir les vertus de l'humilité et qui s'indigne du fait que le nouveau gouvernement ne reprenne pas, avec empressement, l'ensemble de ses politiques et de ses promesses. Ensuite, ses alliés naturels, comme les centrales syndicales, qui défendent les alliances qu'ils avaient tissées avec le pouvoir. Enfin, tous ceux dont les activités dépendent de la vision de l'État qu'incarnait le gouvernement péquiste.

Depuis un quart de siècle, les péquistes ont été plus longtemps au pouvoir que les libéraux. Et même pendant les périodes de gouvernement libéral, les valeurs et les façons de faire du gouvernement péquiste ont été maintenues par une fonction publique qui lui était largement acquise. Cette mainmise a eu une influence énorme sur notre vie collective. Elle s'exprime par une vision de la société, une façon de définir les valeurs québécoises, mais aussi par un réseau tissé très serré de gens et d'organismes qui dépendent de cette forme d'État : il ne s'agit pas nécessairement d'alliances partisanes, mais de partenariats et d'amitiés façonnés par une approche corporatiste, de bénéficiaires des largesses de l'État, d'organismes dont l'existence est liée à cette façon de gérer le Québec. Un réseau lié par une idéologie commune ou par des intérêts communs.

Ce réseau, dans les faits, par ses prises de position, tente d'amorcer un débat que l'on vient justement de tenir et qui a trouvé son aboutissement le 14 avril. À écouter ces nombreuses critiques, on a l'impression que les libéraux sont en visite au pouvoir et que leur présence sera tolérée pendant quelques années en autant qu'ils ne dérangent rien et qu'ils ne touchent pas aux affaires laissées par les véritables propriétaires des lieux.

Mais il y a des choses qu'il faut accepter.

D'abord, accepter qu'il y a eu une victoire libérale convaincante et une défaite péquiste qui l'était encore plus. Les libéraux ne sont pas des usurpateurs ; ils ont au contraire obtenu un mandat fort, renforcé par le fait que le vote adéquiste était motivé par des mêmes objectifs. Leur victoire reflète une forte volonté de changement, ce que leur chef a décrit de façon très claire en promettant un gel des dépenses publiques, sauf en santé et en éducation, et une remise en cause du modèle québécois.

Ensuite, il faut accepter la réalité d'une crise financière. On peut discuter l'ampleur du trou, chiffré à 4,3 milliards $ par les libéraux, mais il reste évident que le nouveau gouvernement doit trouver plusieurs milliards pour réussir à maintenir le déficit zéro. Le déficit zéro, ce n'est pas une lubie libérale mais un objectif partagé par nos trois principaux partis. Si le PQ avait conservé le pouvoir, il aurait tout autant dû présenter un budget d'austérité. Cela étant dit, on se doute que le gouvernement Charest profitera de ce budget d'austérité comme prétexte pour enclencher, en début de mandat, les réformes impopulaires qu'il envisageait.

Il faut accepter aussi que des périodes d'importantes remises en cause s'accompagnent d'une période d'incertitude. Certains ministres ont trop parlé, mais la méthode du gouvernement Charest, dire et répéter que tout est sur la table, était la bonne. La seule façon de repenser l'État et de résoudre la crise financière est de tout interroger, de partir à zéro avec un esprit ouvert pour ne pas être paralysé par le poids du passé. Cette façon de faire est également démocratique parce que la réflexion se fait de façon transparente, sur la place publique plutôt dans des officines.

Il faut enfin accepter le fait que les changements font des victimes. La remise en cause des fonctions de l'État fait toujours mal. Même les gaspillages les plus éhontés profitent à des citoyens, à des entreprises ou à des fonctionnaires sincères. Prises une à une, les réformes peuvent donc toujours être dénoncées. Mais il ne faut pas oublier la vision d'ensemble. Par exemple, on peut, à Québec, s'indigner du fait que le gouvernement ne veut plus investir dans le Mont-Sainte-Anne. Il est vrai que le développement de cette montagne serait bénéfique. Mais est-il souhaitable que des fonds publics servent à construire des hôtels et des condos avec les risques que cela implique ?

Ces considérations n'ont pas pour but de souhaiter que les libéraux aient un chèque en blanc, mais plus simplement de rappeler qu'au plan démocratique, le mandat du nouveau gouvernement mérite le respect. Mais le véritable mandat, le gouvernement Charest doit s'en souvenir, ce n'est pas de couper mécaniquement, mais de repenser le rôle de l'État, un mandat d'architectes et non pas de comptables.

ADubuc@lesoleil.com




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Charest assis sur une bombe à retardement

Michel Vastel
Le Soleil samedi 31 mai 2003

Janvier 1986. Robert Bourassa est revenu au pouvoir mais il a été battu dans un bastion nationaliste de la Rive-Sud de Montréal, la circonscription de Bertrand. Les Québécois francophones se méfient toujours de lui ! Pendant l'élection partielle qui lui permettra de diriger son gouvernement de l'Assemblée nationale, le premier ministre rencontre un groupe d'hommes d'affaires influents et parle de ses priorités. La question linguistique vient évidemment sur le tapis et Bourassa explique qu'il veut "revenir au bon sens" pour calmer les Anglo-Québécois.

"Laisse faire les Anglais, suggère le président d'une des plus gosses entreprises du Québec. La paix sociale, il n'y a que cela qui compte..."

Dix-sept ans plus tard, Jean Charest se retrouve dans la même situation. Il sait qu'il doit encore gagner la confiance, voire le respect, des nationalistes du Québec. Et ceux-ci l'attendent au détour de ses rapports avec Ottawa et de sa politique linguistique. Il ferait bien de surveiller son ministre des Affaires municipales, qui est en train de lui amorcer une grosse bombe à retardement.

Le comportement de Jean-Marc Fournier, dans le dossier des "défusions", est de plus en plus inexplicable. Au moment de son entrée au cabinet, le 29 avril, le ministre exprimait un "préjugé favorable" à l'égard des nouvelles villes. Mais, ajoutait-il, "si on veut que ça fonctionne dans les communautés locales, il faut faire référence à l'appartenance".

L'appartenance ? Elle s'effrite de plus en plus, et la lente hâte avec laquelle le ministre présentera sa loi, la soumettra au public, préparera des règlements, commandera des études, organisera des référendums, puis soupèsera les résultats - tout cela nous mènera bien jusqu'à la fin de 2004 ou au début de 2005 ! - , cette lenteur permettra aux partisans du démembrement des nouvelles villes de mieux s'organiser.

Tout n'est pas de la faute du ministre. J'ai passé quelque temps cette semaine avec les membres de l'Association des communicateurs municipaux du Québec et j'ai noté une grande inquiétude. Le mouvement en faveur des "défusions", que l'on croyait limité à l'île de Montréal, est en train de s'étendre à Longueuil, à Québec, à Lévis, au Saguenay... "Ce n'est pas une fusion, c'est une annexion !" me disent des professionnels de Boucherville ou de Beauport, par exemple.

C'est que les anciennes villes-centres - Longueuil, Québec, Lévis entre autres - n'ont pas fait d'effort pour accueillir les villes de banlieue. Pire encore, les cadres de la nouvelle ville venant généralement de la ville-centre, ceux-ci font preuve, avec les élus et les employés des arrondissements, d'une arrogance détestable. Dans 18 ou 24 mois - puisque c'est le temps qu'il faudra à Jean-Marc Fournier - , le gouvernement va se retrouver avec des référendums aux quatre coins de la province. Beau programme !

Quand j'entends à la radio des bourgeoises du West Island exprimer leur nostalgie pour un parc et ses parterres de fleurs parce que c'est là qu'elles promènent leur toutou, cela me donne envie de vomir. Il faudra composer avec ces petits égoïsmes. Mais c'est le fragile équilibre sur lequel repose "la paix sociale" qui doit inquiéter le résidant de Westmount qu'est Jean Charest. Il ne faut pas s'y tromper : l'agitation des "défusionnistes" est avant tout politique. Les Montrealers n'acceptent pas leur minorisation dans la grande ville de Montréal. Et les éléments radicaux, ceux qui prônent la partition, tiennent à leur identité : il est plus facile de séparer une ville qu'un arrondissement. C'est d'ailleurs pour cela qu'à Montréal, je les appelle des "séparatistes" plutôt que des "défusionnistes"...

L'incurie de l'administration du maire Gérald Tremblay, et le comportement de voyous des syndicats de cols bleus et de pompiers, ne feront que donner des armes aux partisans du démembrement de la Ville de Montréal. Mais les référendums qui se tiendront inévitablement dans plusieurs arrondissements de l'ouest de l'île de Montréal donneront lieu à des débats virulents entre leaders anglophones et francophones, ravivant des tensions dont nous avions été dispensés depuis "la paix sociale" établie par Robert Bourassa, et maintenue par les trois premiers ministres issus du Parti québécois qui l'ont suivi.

Cela devrait se passer vers la fin de 2004. Et cela surviendra à peu près au moment où la Cour suprême du Canada se prononcera sur une autre requête explosive de l'avocat Brent Tyler afin que deux groupes de parents, des allophones et des francophones, puissent inscrire leurs enfants dans des écoles anglaises. Certains croient que la Cour suprême rejettera les requêtes de l'agitateur professionnel d'Alliance Québec. Mais elle a tout de même accepté de l'entendre.

Jean Charest n'avait pas encore l'âge de raison au moment du débat sur la loi 63 du gouvernement de Jean-Jacques Bertrand assurant le libre choix de l'école aux parents. Il était tout juste adolescent lors du débat sur la loi 22 du gouvernement de Robert Bourassa, faisant certes du français la langue officielle du Québec, mais soumettant les enfants à des tests linguistiques pour s'assurer qu'ils comprenaient la langue d'enseignement. Ceux qui ne comprenaient ni l'une ni l'autre devaient obligatoirement être dirigés vers les écoles françaises.

C'est au régime de la loi 63 que propose de revenir Brent Tyler. Imaginons que les "séparatistes" de l'ouest de l'île de Montréal réussissent à démembrer Montréal, et que la Cour suprême autorise les allophones à fréquenter l'école anglaise... Ou plutôt, n'imaginons pas parce que ce serait trop laid ! Quelqu'un au Parti libéral du Québec - Claude Ryan peut-être? - devrait expliquer à Jean Charest sur quelle pente dangereuse l'entraîne son ministre des Affaires municipales.

MVastel@lesoleil.com




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L'ultime victime

André Pratte
La Presse dimanche 1 juin 2003

"La vérité est la première victime de la guerre", disait Churchill. À mesure que surgissent des informations inédites sur la guerre en Irak, on est en mesure de constater que la vérité y a en effet beaucoup souffert. L'ultime victime, dans ce cas-ci, pourrait être la crédibilité des États-Unis.

Malgré des efforts intensifs depuis l'affaissement du régime de Saddam Hussein, les forces armées américaines et britanniques n'ont toujours trouvé aucune arme de destruction massive, ni preuve convaincante de l'existence de telles armes en Irak. À tel point que le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, a commencé à évoquer la possibilité qu'on ne fasse jamais de telle découverte: les Irakiens "ont peut-être décidé de détruire leurs armes de destruction massive avant la guerre". Ce qui amène inévitablement la question: pourquoi la guerre?

Toute la logique de guerre américaine reposait sur la crainte, voire la certitude que Saddam Hussein possède des armes biologiques, chimiques et/ou nucléaires. "Nous ne parlons pas d'armes qui vont tuer quelques personnes, quelques centaines ou quelques milliers de personnes, mais des dizaines de milliers de personnes si elles tombent entre les mains de personnes mal intentionnées", avait souligné le secrétaire d'État, Colin Powell, lors de sa présentation historique devant le Conseil de sécurité, le 14 février.

L'administration Bush parlait aussi de la nécessité de libérer l'Irak du joug de Saddam Hussein, et s'inquiétait des liens entre le dictateur et Al-Qaeda. Mais la clé, c'était les armes: Hussein constituait un danger pour la région parce qu'il possédait de telles armes, et c'est pour cette même raison que ses liens avec les terroristes étaient inquiétants.

Dans une autre déclaration aussi embarrassante que révélatrice, le sous-secrétaire à la Défense, Paul Wolfowitz, a expliqué que l'accent avait été mis sur les armes de destruction massive "pour des raisons bureaucratiques, parce que c'était une raison sur laquelle tout le monde pouvait s'entendre". Autrement dit, dans l'esprit de M. Wolfowitz, il existait d'autres raisons tout aussi, sinon plus importantes pour attaquer l'Irak que celles avancées publiquement.

Ces déclarations ont eu jusqu'ici relativement peu de résonance aux États-Unis. Mais il est certain que l'image des États-Unis dans le monde, déjà passablement amochée, en souffrira. Ce n'est pas pour rien qu'on vient de gonfler la main-d'oeuvre du groupe chargé de découvrir des armes de destruction massive en Irak.

À ces informations s'en ajoutent d'autres, moins importantes mais néanmoins troublantes. Par exemple, selon une enquête de la BBC, le sauvetage prétendument héroïque du soldat Jessica Lynch ne se serait pas du tout passé comme l'armée américaine l'a dit. En particulier, les forces spéciales n'auraient pas eu à attaquer l'hôpital où la jeune femme était gardée... puisque l'armée irakienne avait déjà quitté les lieux.

De plus, après des semaines de fouilles sous les décombres des maisons bombardées le premier soir de la guerre, les Américains ont dû admettre qu'en ce lieu où était censé se trouver Saddam Hussein ce soir-là, ils n'ont trouvé ni cadavres ni restes de bunker.

Ainsi plus le temps passe, plus on se demande si non seulement les motifs évoqués pour attaquer l'Irak étaient véridiques, mais si la guerre elle-même s'est déroulée comme on nous l'a racontée.

Apratte@lapresse.ca




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Les vrais enjeux d'Évian

Même si la guerre en Irak est finie, l'amertume va teinter grandement la rencontre du G8

Kimon Valaskakis
L'auteur est l'ancien ambassadeur du Canada à l'OCDE président du Club d'Athènes et membre du Groupe de recherche sur le G8. Il vient de coprésider une réunion d'experts en prévision du sommet du G8 à Fontainebleau le 27 mai.

La Presse dimanche 1 juin 2003

LE G8 EST pour ainsi dire le "conseil d'administration" de l'économie mondiale. Même s'il n'est élu par personne, il regroupe néanmoins les puissants de cette terre. Dans sa forme provisoirement élargie par Jacques Chirac, (qui a invité quelques autres grandes nations dans une conférence pré-sommet), il représente à peu près 80 % de la richesse mondiale et 90 % de la puissance militaire. À eux seuls, les États-Unis dépensent plus en armement que le reste du monde.

Comme toute réunion diplomatique au sommet, il n'est pas question qu'elle échoue. Les communiqués de la fin sont préparés longtemps à l'avance et les chefs d'État, dans les quelques heures qu'ils auront ensemble, vont y ajouter des virgules ainsi que quelques paragraphes ici et là. À moins de grands imprévus, on évitera les surprises et on privilégiera l'harmonie, quitte à mettre beaucoup d'eau dans son vin. Le président Chirac, hôte de la rencontre de cette année, doit assurer son succès coûte que coûte, sous peine de perdre la face.

Cependant derrière les échanges diplomatiques courtois grondent plusieurs contentieux sérieux. La rencontre d'Évian marquera d'ailleurs une nouvelle ère dans ces sommets où le "pdg" de ce conseil d'administration mondial, c'est-à-dire les États-Unis, jouit d'une puissance relative inégalée et cherche à intimider les autres. L'ordre du jour officiel parle, entre autres, de la responsabilisation des entreprises, d'une mondialisation plus humaine, de l'aide à l'Afrique et de la lutte contre le terrorisme. Mais sous la pointe de l'iceberg se dessinent au moins trois contentieux importants.

1- Le bras de fer États-Unis-France (Europe)

Même si la guerre en Irak est terminée, l'amertume reste grande. Condoleeza Rice dit que les États-Unis doivent pardonner à la Russie, ignorer l'Allemagne, mais punir sévèrement la France. Pour Washington, la France (et derrière elle l'Europe), représente le seul "challenger" crédible face à la puissance américaine. À la veille de la guerre d'Irak, d'après Newsweek, l'opinion publique dans 189 pays des 191 membres des Nations unies était contre la guerre américaine (y compris en Espagne, en Grande-Bretagne et en Pologne où les gouvernements ont néanmoins appuyé l'intervention américaine).

Si une élection pour la présidence du monde avait eu lieu, ce jour-là, Chirac l'aurait emporté avec une majorité écrasante. La France a gagné la première manche du bras de fer diplomatique quand Villepin a été ovationné aux Nations unies. La victoire militaire américaine, rapide et moins sanglante que prévue, a par contre procuré la seconde manche à ce pays qui est actuellement en mesure d'intimider tout contestataire. Le vote récent de 14-0 du Conseil de sécurité, légitimant l'occupation anglo-américaine de l'Irak, en est la preuve. La France, pays hôte du G8, ne pouvait que momentanément s'incliner sous peine de remettre en cause le G8 lui-même, un scénario impensable.

Mais la troisième manche, la "belle", reste à jouer. L'opinion publique européenne continue d'être carrément antiaméricaine. Les gouvernements européens qui sont trop près des États-Unis risquent d'être sévèrement punis par leur électorat. Plusieurs Européens attendent que les Américains trébuchent sur la première pelure de bananes.

Celle-ci pourrait venir de l'élection démocratique d'un gouvernement islamique antiaméricain à Bagdad, ou de la chute de régimes pro-américains au Pakistan, en Arabie Saoudite ou ailleurs, ou d'un second 11 septembre aux États-Unis même, etc.

La volonté de faire de l'Europe un contrepoids aux États-Unis est aujourd'hui nominalement rejetée par la majorité des gouvernements de l'Europe élargie mais elle est fortement appuyée par l'opinion publique européenne qui reste antiaméricaine. En Allemagne, par exemple, on commence à se souvenir, à nouveau, des bombardements anglo-américains sur Dresde, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et des dizaines de milliers de civils tués.

À ne pas exclure à plus long terme: la renaissance d'une sorte de militarisme allemand qui emprunterait la même philosophie musclée que les Américains et qui préconiserait de faire de l'Europe une superpuissance militaire. Comme on voit, le match États-Unis-Europe est un combat à long terme.

2- Le bras de fer États-Unis-Reste du Monde

Malgré l'effet d'intimidation de la puissance militaire américaine, l'antiaméricanisme est, partout dans le monde, à son niveau le plus élevé de l'histoire. Curieusement, l'expression "impérialisme américain" autrefois carrément péjorative est aujourd'hui acceptée avec fierté par le clan néo-conservateur américain (Wolfowitz, Pearl, etc.) qui préconise ouvertement ou en termes très légèrement voilés la constitution d'un empire américain en bonne et due forme.

En vertu de cette vision, les États-Unis décideraient, unilatéralement de changements de régime, neutraliseraient à l'avance les dissidents internes ou externes et répudieraient toutes les tentatives de gouvernance multilatérale non sanctionnées par eux mêmes. Le Congrès américain deviendrait, comme l'ancien Sénat romain, la seule institution démocratique limitant la puissance du président des États-Unis. Le G8 deviendrait un conseil d'administration docile destiné à entériner les voeux de son pdg, les Nations unies une agence humanitaire subordonnée au département d'État et l'OTAN, une force de police utile pour garder la paix après les conquêtes américaines. La non ratification des traités de gouvernance multilatérale par les États-Unis (Kyoto, le traité antimines, le Tribunal pénal international, etc.) fait partie de cette stratégie.

Le monde va-t-il accepter ce coup de force américain. Oui à Évian et pour le court terme. Probablement, non à long terme. Il faut noter que la puissance réelle américaine est surfaite. L'apogée du poids américain dans le système mondial date de 1945 alors que ce pays produisait la moitié du PIB planétaire et jouissait d'un monopole nucléaire. En 2003, le PIB américain est seulement de 20 % du PIB mondial (comme l'Europe des 15). Du reste, une vingtaine de pays possèdent des armes de destruction massive et la population des États-Unis ne représente que 5 % de la population mondiale. Des contrepoids vont surgir, mais peut-être pas tout de suite.

3- Relancer l'économie américaine... ou mondiale?

Évian marque une situation curieuse pour l'économie mondiale qui est menacée de déflation, c'est-à-dire d'insuffisance de la demande et d'une baisse générale des prix. L'économie japonaise est stagnante depuis un bon moment, l'économie américaine ne redémarre pas malgré les stimulants keynésiens (dépenses gouvernementales liées à la guerre d'Irak) et l'économie européenne est traumatisée. Curieusement, dans le domaine monétaire, c'est le monde à l'envers. Une monnaie "forte" comme l'euro est interprétée comme un signe de faiblesse, et une monnaie faible comme le dollar US est au contraire perçue comme la dernière expression de la puissance impériale américaine. Il devient de plus en plus clair que les États-Unis cherchent à sortir de leur récession économique avec un dollar bon marché pour infléchir leur dangereux déficit de la balance des paiements. On pourrait assister dans les prochains mois à une série de dévaluations compétitives où chaque zone monétaire viserait l'affaiblissement relatif de sa propre monnaie. C'est qui perd gagne. La monnaie forte perd, la monnaie bon marché gagne.

La tentative de sortir de la déflation en l'exportant chez les voisins (un retour à la politique classique des années 30) marquerait un recul de la concertation économique des pays du G8 qui a caractérisé la dernière décennie.

En définitive, le sommet d'Évian sera peut-être connu comme le premier véritable sommet du G8 du nouveau millénaire où le réalignement des forces et des enjeux devient plus clair. Le système multilatéral, dans son ensemble, est en crise. Le G8, conseil d'administration de l'économie mondiale, sera vraisemblablement marginalisé, comme les autres instances de cet ordre mondial. Le prochain rendez-vous aux États-Unis, en 2004, marquera probablement un nouvel apogée de la puissance diplomatique américaine. Mais, comme disait la mère de Napoléon: "Pourvou que ca doure." Les faiblesses structurelles de la vision américaine du monde vont probablement se faire sentir dès novembre 2004, car la réélection de Bush n'est nullement dans le sac. Les pelures de banane sont partout. S'il est remplacé par un démocrate, un nouveau réalignement sera dans les cartes pour le G8 de 2005.




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Moyen-Orient : La métamorphose de Sharon déconcerte les spécialistes

Ravi Nessman
Le Soleil samedi 31 mai 2003

AP Jérusalem - Ariel Sharon a-t-il changé ? Pendant longtemps, le premier ministre israélien a été le héros des nationalistes en raison de son hostilité à la création d'un État palestinien. Mais son accord, même conditionnel, à la "feuille de route" pour la paix au Moyen-Orient suscite aujourd'hui de nombreuses interrogations.

L'ancien général a-t-il changé d'avis ou de tactique ? Les hypothèses sont nombreuses : Sharon veut se faire une place dans l'Histoire. Il essaie d'échapper aux pressions américaines. Il veut éviter qu'on lui reproche l'échec du plan de paix, estimant que les Palestiniens eux-mêmes le saboteront en ne réussissant pas à donner un coup d'arrêt définitif à la guérilla.

"Il ne sait peut-être pas lui-même s'il a changé d'avis ou non", dit Yossi Beilin, un des architectes des précédents plans de paix. Raanan Gissin, un proche collaborateur du premier ministre, affirme qu'il est sincèrement décidé à mettre un terme au conflit et qu'il n'a "jamais manoeuvré pour le plaisir de manoeuvrer".

Pour l'éditorialiste du Maariv Hemi Shalev, la métamorphose d'Ariel Sharon est "le meilleur spectacle à l'affiche en ville". "Personne ne sait de façon certaine si Sharon s'est réellement mué en homme à la recherche de la paix, ou s'il reste le même vieux loup dans la peau d'un agneau", écrivait-il cette semaine.

Le dernier chapitre de la transformation du premier ministre israélien a débuté vendredi dernier lorsqu'il a accepté la "feuille de route" du Quartet (États-Unis-Russie-Nations unies-Union européenne), un plan de paix prévoyant la création d'un État palestinien d'ici 2005. Deux jours plus tard, il réussissait à convaincre une majorité de son cabinet d'approuver le texte.

Lundi, Sharon s'est expliqué devant les députés furieux de son parti, le Likoud, par des propos qui ont laissé certains sans voix. "Maintenir 3,5 millions de personnes sous occupation est mauvais pour eux et pour nous, a-t-il déclaré. Cela ne peut continuer ainsi indéfiniment." Les yeux fermés, on aurait cru entendre un discours de l'opposition travailliste, remarquent les analystes.

Le premier ministre a dû revenir cette semaine sur l'utilisation du terme "occupation", un mot qui a déclenché la colère des faucons, lesquels affirment qu'Israël a un droit légitime sur la Cisjordanie et la bande de Gaza - pour des raisons bibliques ou stratégiques.

Le chef du gouvernement israélien a néanmoins évolué au fil du temps : dans les années 1980, il affirmait que les Palestiniens avaient déjà un pays (la Jordanie) et n'avaient donc pas besoin d'un autre État. Au cours des 10 années écoulées, il a reconnu que les événements avaient démenti cette assertion, tout en continuant de clamer qu'Israël devait garder le contrôle de la Cisjordanie et de la bande de Gaza.

Depuis, il a précisé qu'il accepterait un État palestinien dans les zones que contrôlent aujourd'hui les Palestiniens dans le cadre des précédents accords de paix, c'est-à-dire 42 % de la Cisjordanie et les deux tiers de la bande de Gaza, une vision que refusent les Palestiniens. Ceux-ci exigent un État couvrant la totalité des territoires occupés et la partie arabe de Jérusalem qui ne représentent déjà, soulignent-ils, que le tiers de la Palestine historique.