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Un instant, M. Charest!
Michel Venne
le devoir lundi 14 juillet 2003
Les premiers ministres provinciaux du reste du Canada étaient contents. Enfin, ils avaient à leur table un premier ministre du Québec se résignant à rentrer dans le rang, c'est-à-dire à accepter la dynamique fédérale telle qu'elle se déploie depuis le rapatriement unilatéral de la constitution en 1982.
Il ne faut pas s'y méprendre, en effet. La décision des premiers ministres subalternes du Canada de créer un Conseil de la fédération ne sonne pas «le début d'une ère nouvelle» comme l'ont claironné les dirigeants régionaux réunis à Charlottetown.
Ce projet consacre, au contraire, le fédéralisme tel qu'il se pratique depuis que Pierre Elliott Trudeau a instauré le nouvel ordre fédéral canadien et fait entrer le Canada dans le processus définitif de sa transformation en État-nation.
Dans ce nouvel ordre fédéral, les provinces sont des régions à qui l'on confie des tâches administratives (comme gérer un système de santé), auxquelles on consent parfois des budgets, mais dont les objectifs sont fixés non pas au niveau de chacune des provinces, en fonction des préférences et des caractéristiques de leurs populations respectives, mais de plus en plus au niveau «national», c'est-à-dire canadien.
La création de ce conseil, vu par Jean Charest comme un nouveau «niveau de concertation» est une étape de plus, qui s'ajoute à l'Entente-cadre sur l'union sociale de 1999, dans l'intégration «nationale» des provinces.
Celles-ci s'écartent en effet du principe fédéral de séparation des pouvoirs entre les ordres de gouvernement et acceptent de soumettre des politiques qui relèvent pourtant de leurs compétences constitutionnelles propres au jugement d'autres gouvernements. Ce projet accentue le poids du fédéralisme exécutif au Canada et donc du déficit démocratique qui caractérise la gouverne du pays.
Dans ce système, les provinces sont quittes pour se transformer en lobbyistes dans les couloirs du Parlement fédéral. C'est ce qu'elles font depuis des années. La formation d'un Conseil de la fédération vise à «augmenter la force de frappe des provinces auprès d'Ottawa». Les lobbyistes provinciaux se forment donc en association, comme les municipalités et les grandes entreprises. Elles préfèrent le lobby au pouvoir réel, celui dévolu par la Constitution et par l'autonomie législative et fiscale. Elles consentent ainsi tacitement à leur statut de gouvernement inférieur.
***
Cette transformation du Canada de fédération en État-nation, les autres provinces étaient depuis longtemps prêtes à l'accepter. Jusqu'à présent, le Québec leur tenait tête. Jusqu'à Robert Bourassa, le Parti libéral du Québec était lui aussi un défenseur de l'autonomie politique (non pas seulement administrative) du Québec au sein du Canada.
L'un des fondements de la volonté autonomiste des Québécois est que ceux-ci forment une petite nation minoritaire sur le continent et que le meilleur gage de puissance et de survie pour une petite nation est l'autonomie.
La dernière fois que les Québécois ont été consultés sur ce sujet, en 1991, à l'occasion de la Commission Bélanger-Campeau, ils ont exprimé de nouveau et avec force le souhait que le Québec poursuive sa quête d'autonomie, soit par une réforme en profondeur du fédéralisme soit par la souveraineté. «C'est en fonction des exigences d'une société globale, d'une collectivité qui forme un peuple distinct que [...] se pose la question de l'avenir politique du Québec», écrit la commission. «Les attentes de la population sont élevées : elle veut voir le Québec récupérer des compétences dans tous les secteurs, qu'ils soient du domaine économique, social ou culturel.»
Après le référendum de 1995, c'est cette vision de l'intérêt du Québec qu'ont défendue à Ottawa et auprès des autres provinces, les premiers ministres souverainistes du Québec. Le refus de Lucien Bouchard de signer l'Entente-cadre sur l'union sociale était motivé par ce respect de la volonté historique des Québécois d'être maîtres chez eux. C'est la même raison qui a poussé Bernard Landry à lancer un combat contre le déséquilibre fiscal.
Dans chacun des cas, les autres provinces ont appuyé le Québec jusqu'à ce que le fédéral les achète avec quelques milliards de dollars. Le refus du Québec n'a pas empêché le Canada de se construire à sa façon. Ce qui change cette fois-ci, c'est que le premier ministre du Québec se fait l'un des artisans de cette construction.
M. Charest rompt ainsi avec les positions autonomistes des Québécois. En a-t-il seulement le mandat ? Ce projet de Conseil de la fédération n'a fait l'objet d'aucun débat durant la campagne électorale. Or le voici qui conclut un accord avec les autres provinces sans même avoir débattu de ses intentions avec ses concitoyens du Québec. Le projet de Conseil de la fédération n'a même pas fait l'objet d'une déclaration ministérielle.
La rencontre avec les provinces, prévue en octobre, pour discuter des modalités de fonctionnement du conseil devrait être annulée. Dans l'ordre, et par respect pour ses concitoyens, le premier ministre doit informer l'Assemblée nationale de ses intentions et procéder à une consultation publique sur son projet afin que les citoyens, les députés du Québec et les experts se prononcent.
Un tel conseil aura des impacts sur l'équilibre des pouvoirs au sein de la fédération. M. Charest n'est pas premier ministre du Canada. Son rôle est de défendre les intérêts du Québec. Il ne lui appartient pas de définir à lui seul où logent ces intérêts et comment ils seront le mieux défendus.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca

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The spring when Canada changed forever
Attention shifts from Quebec to U.S. Canadians are more worried about relations with Washington than constitutional woes
JACK JEDWAB
The Montréal Gazette Monday, July 14, 2003
Canadians might one day look back at the spring of 2003 as an important period in the evolution of our national identity. Two unrelated developments have profoundly marked us. Domestically, there was the defeat of the sovereignist government in Quebec after nearly a decade of uninterrupted rule. On the international front, there was the United States invasion of Iraq and Canada's non-participation.
Constitutional issues, principally as they relate to Quebec's status in Canada, have dominated more than a generation of Canadian political life, giving rise to what some have called a "constitutional industry." For nearly four decades, the possibility of Quebec separation was far and away the principal preoccupation for those defending Canadian unity. Over that period, public opinion surveys on support for Quebec sovereignty were a regular feature of our political menu.
Those engaged in the constitutional industry are now looking in another direction - south. Attention has shifted from Quebec City to Washington, D.C., and today there is considerably more talk about Canadian sovereignty than Quebec sovereignty. Opinion polls on support for Quebec sovereignty are now few while there is a steady flow of surveys and publications on the state of Canada-U.S. relations.
Although such discussion and reflection are by no means new, since the tragic events of Sept. 11, 2001, the American influence on Canada and its leaders' perceptions of our country have emerged as today's dominant existential theme from coast to coast.
This comes despite the fact that the United States has no apparent interest in bringing Canada into its union. Nor is there a movement in Canada pushing for such an idea. Still, those concerned with protecting our independence feel the need to repeatedly refer to the distinct and unique characteristics of our society relative to that of the United States. Sounds all too familiar.
A June 2003 Environics poll reveals just over 60 per cent of Canadians have a favourable opinion of the United States, down significantly from the more positive feeling in the immediate aftermath of 9/11. Yet 80 per cent think it is in the interest of Canadians to strengthen ties with the United States. So although our affection for the United States has lessened, we, nonetheless, want to get closer, all the while not compromising our sovereignty.
Canadians are concerned with the image we project abroad and in particular in the way relations have evolved with our American neighbours. Three out of four believe ties with the United States have grown worse over the past few years. But according to the same poll, most Canadians feel the United States is responsible for the current problems. Their government's failure to heed the advice of Canada and other countries over the invasion of Iraq is the principal factor contributing to tensions. The idea that you were either with the United States or against it on their policy toward Iraq is something that most Canadians rejected.
Today, the United States is less frequently referred to as our closest ally, and surveys in that country suggest Americans now regard Great Britain as their best friend. Our hope for a friendly disagreement over the intervention in Iraq does not seem to have been relealized. Time will likely heal the wounds. However, we cannot underestimate American concerns over terrorism and security in the post 9/11 world. Nor can we presume their security problems are altogether separate and unrelated to our own.
The coming years will require some re-evaluation of the ties that bind our two proud countries. They will also require a reassessment of Canada's role in world affairs. In some circumstances, efforts to position ourselves as a broker of international disputes, especially as they involve the United States and certain European allies, risks hurting our credibility rather than enhancing our image. Few nations, much less the United States, see us as capable of playing that role. Canadians will have to accept that when our neighbour perceives its national interests to be threatened, our insistence on respect for multination consensus - that is, multilateralism - will be in vain. As regards Canada-U.S. relations, under certain circumstances bilateral strategies will be necessary and at times unavoidable. Where foreign policy is concerned, we should not view multilateralism as a counterweight to American influence on our national interests and identity.
Jack Jedwab is executive director of the Association for Canadian Studies.

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Le pays où rêvent les Jean Charest
Jean-Simon Gagné
Le Soleil lundi 14 juillet 2003
Le 24 juin dernier, à l'occasion de la Saint-Jean-Baptiste, Jean Charest prenait des accents de feu Martin Luther King dans une publicité télévisée. " I have a dream ", avait prophétisé le pasteur américain dans son célèbre discours du 28 août 1963, imaginant les États-Unis débarrassés du racisme.
" J'ai un rêve pour le Québec ", affirmait à son tour notre premier ministre avec une tasse à la main, attablé dans un décor champêtre, en paraissant hésiter entre ses promesses de monde meilleur et son café instantané.
Suffit. Ne sombrons pas dans la vile plaisanterie et rappelons la suite. L'oeil coquin, le geste vif, M. Charest attirait l'attention de son épouse et des autres convives sur deux adolescents qui échangeaient un baiser furtif, un peu à l'écart.
Pris en flagrant délit, ces Adam et Ève de pacotille rougissaient candidement.
Hou-hou-hou ! Ha-ha-ha ! Qu'est-ce qu'on s'amuse ! semblaient se dire M. Charest et ses convives, non sans jeter un regard discret sur leur montre Rolex.
Et c'est alors, sans crier gare, que M. Charest assénait le punch final, qu'il concluait de façon grandiose ce palpitant suspense. Tout cela en fixant la caméra avec le regard brûlant de conviction du végétarien devenu gérant d'une usine de saucisses.
" J'ai un rêve pour le Québec, répétait-il. Celui d'en faire un endroit où tout le monde se sentirait bien. " À bien y penser, il disait peut-être : " où il ferait bon vivre ", mais l'idée de base reste la même.
Et paf ! Après les allusions à John F. Kennedy dans le discours inaugural, au début de juin, voilà que M. Charest empruntait des étincelles à Martin Luther King.
On ne peut que frémir de bonheur en songeant à tous ceux qui pourraient inspirer les prochains discours du premier ministre. Platon ? Cicéron ? Napoléon ? Toutankhamon ? Les compagnons de la chanson ? Les Monty Python ?
Les paris sont ouverts.
Seule ombre au tableau, les spécialistes cherchent toujours à qui M. Charest a bien pu emprunter le slogan creux de sa dernière campagne électorale : " Je suis prêt ".
À Baden Powell, le fondateur du mouvement scout, peut-être ?
" J'ai un rêve pour le Québec ", affirmait donc le premier ministre. Fort bien. Mais ne devient pas Martin Luther King qui le veut bien.
Le plus souvent, on néglige d'ailleurs la somme de sacrifices qui encombrent la voie vers les grandes destinées.
Comme le raconte fort joliment une blague suisse, il ne faut jamais oublier que Guillaume Tell avait deux fils. L'aîné, on n'en a pas beaucoup parlé. Le pauvre est mort pendant l'entraînement.
Mais ne nous égarons pas dans le sarcasme puéril et l'humour de potache. Parlons peu, mais parlons vrai.
Quelques jours seulement après avoir rêvé qu'il était Martin Luther King, Jean Charest s'est brutalement réveillé dans ses habits de comptable de province. Mieux, il a permis de vérifier la règle d'airain voulant qu'il n'existe pas de problème suffisamment grave pour qu'un politicien ne puisse l'aggraver.
Le gouvernement de M. Charest annonça d'abord la réduction des budgets alloués au logement social, malgré les engagements pris durant la campagne électorale. Je vous épargne les disputes comptables sur l'ampleur de ces compressions. Qu'il suffise de rappeler cet extrait du programme libéral, rendu public en mars dernier :
En matière de logements sociaux et abordables, le Parti libéral du Québec s'engage à court terme à maintenir les budgets engagés, à accélérer le rythme, à réduire les délais administratifs dans la livraison des nouvelles unités déjà budgétées et à mieux planifier les interventions dans un contexte d'urgence. (1)
Puis, la semaine dernière, le gouvernement Charest révéla qu'il allait amputer les chèques des assistés sociaux qui refuseraient un emploi ou une " formation ".
Après deux refus, selon les chiffres fournis par le cabinet du ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Claude Béchard, un assisté social pourrait devoir se débrouiller avec aussi peu que 223 $ par mois.
Autant dire qu'on le jette à la rue, qu'on le condamne à devenir un sans-abri.
Mais qu'à cela ne tienne. Lorsqu'il fouillera le contenu des poubelles pour se nourrir, il pourra se consoler en songeant au grand rêve de notre Jean-Martin Luther King Charest. Celui d'un Québec où tout le monde se sentirait bien. Celui d'un premier ministre un peu mère Teresa sur les bords, avec la barbe en moins, et la carte de membre du Parti libéral du Québec en plus.
Deux cent vingt-trois dollars par mois. À cet égard, l'inconsistance des libéraux n'a d'égal que l'hypocrisie du Parti québécois, qui avait refusé de fixer un seuil minimum pour les chèques d'aide sociale, alors qu'il se trouvait au pouvoir. Drôle d'Assemblée nationale, où le parti au pouvoir ne fait pas ce qu'il a dit, et où l'opposition officielle dit le contraire de ce qu'elle a fait.
Au Québec, qu'on se le dise : il existe trois monopoles d'État indiscutables : l'alcool, la loterie et la duplicité.
" J'ai un rêve pour le Québec ", affirme Jean Charest. Avec un peu de chance, personne ne remarquera que notre premier ministre a enfilé des habits beaucoup trop grands pour lui.
Avec un peu de chance, même les militants libéraux oublieront qu'il renie ses engagements électoraux. Le prédécesseur de M. Charest, le très réaliste Daniel Johnson, n'a-t-il pas déjà prétendu que les programmes politiques ressemblent aux polices d'assurances, parce que personne ne les lit ?
Tout bien considéré, il s'en trouvera peut-être même pour applaudir ce gouvernement qui frappe les assistés sociaux. Chez nous, l'assisté social joue le même rôle que l'Arabe en France, que l'Albanais en Italie, que le Turc en Allemagne. Celui d'épouvantail, de punching ball, de bouc émissaire pour tous les échecs des petits gouvernements.
Et si les choses finissent quand même par tourner mal, M. Charest pourra toujours se dire que nul n'est prophète en son pays. Même pas au pays du rêve. Comme l'écrivait fort justement Alexandre Vialatte, " le marchand de sable ne fait pas fortune dans le désert ".
(1) " L'habitation, un levier de développement économique et social : Priorités d'actions politiques pour le secteur québécois de l'habitation ". Parti libéral du Québec, mars 2003, p. 43.
JSGagne@lesoleil.com

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Jean Charest : un digne héritier de Trudeau
Patrick Bourgeois
Journal Le Québécois
TRIBUNE LIBRE lundi 14 juillet 2003
En permettant la création du Conseil de la Fédération le 11 juillet dernier, le premier ministre du Québec, Jean Charest, a perpétué la vision de l’ancien premier ministre canadien, Pierre Elliott Trudeau, vision qui niait le concept du pacte entre deux nations à l’origine de 1867 et qui considérait que toutes les provinces étaient égales entre elles. Pire : Jean Charest a été jusqu’à implanter cette vision politique au sein même de l’appareil d’État québécois, ce qu’aucun autre premier ministre avant lui n’avait osé faire. En fait, il faudrait remonter au premier ministre libéral Adélard Godbout (1939-1944) pour retrouver pareille attitude « à-plat-ventriste » chez un dirigeant politique québécois. C’est donc un demi siècle d’histoire d’affirmation québécoise que Jean Charest a jeté aux orties la semaine dernière en proposant la création du Conseil de la fédération, conseil à l’intérieur duquel siégera le Québec en tant que province comme les autres.
Pour ce qui est de l’attitude de Pierre Elliott Trudeau envers le Canada, celui que nous comparons ici à l’actuel premier ministre du Québec, précisons que ce politicien contribua directement, pas ses gestes arbitraires et unilatéraux, à plonger ce dernier pays dans une profonde crise constitutionnelle qui s’enclencha avec le rapatriement de la constitution de 1982, rapatriement effectué sans l’accord de l’Assemblée législative du Québec. Depuis, plusieurs politiciens ont tenté, tous sans succès, de réintégrer le Québec dans la « famille » canadienne. Échecs provoqués par des demandes jugées trop ambitieuses par le reste du Canada.
Le premier à s’astreindre à la délicate mission qu’est la réintégration du Québec dans le Canada fut le premier ministre conservateur, Brian Mulroney. Dès 1987, celui-ci proposa au Québec de signer dans « l’honneur et l’enthousiasme » la constitution canadienne de 1982. Pour ce faire, Mulroney se disait prêt à accepter les 5 conditions minimales du Québec telles que formulées par l’équipe du libéral Robert Bourassa ( 1- Reconnaissance du Québec en tant que société distincte 2- limitation du pouvoir fédéral de dépenser 3- participation du Québec à la nomination des juges de la Cour suprême 4- droit de veto 5- pouvoirs accrus pour le Québec en matière d’immigration). Le concept de société distincte, qui violait l’héritage de Trudeau, fut cependant rejeté par une majorité de Canadiens anglais et par les Assemblées législatives du Manitoba et de Terre-Neuve. Le reste du Canada n’étant alors pas prêt - le sera-t-il un jour ? - à accorder quoi que ce soit au Québec en matière constitutionnelle, la réintégration de cette dernière province devait attendre moment plus propice.
Ce moment devait survenir en 1992 alors que Mulroney, non satisfait de son premier échec, récidiva, et tenta de réintégrer pleinement le Québec dans le Canada par voie référendaire. Pour y arriver, celui-ci était toutefois conscient qu’il ne fallait pas bafouer la volonté du reste du Canada de voir se perpétuer l’héritage de Trudeau. Le moment était bel et bien venu de revoir à la baisse les conditions minimales du Québec, d’autant plus que le gouvernement québécois de Robert Bourassa était alors toujours éprouvé par l’échec de Meech. Ce qui fut fait et ce qui eut pour conséquence que l’Accord de Charlottetown (qui fut rejeté par le Québec et le reste du Canada) ne proposait rien en ce qui a trait aux revendications québécoises en matière de compétence (L’État fédéral demeurerait ainsi toujours aussi fort, aussi centralisé, et aussi conforme aux vues de Trudeau et du reste du Canada) et édulcorait même la portée du concept de société distincte de façon à respecter à la lettre l’égalité entre les provinces.
Dans la foulée du référendum de 1995, les autorités fédérales, autorités qui eurent passablement la frousse le soir du 30 octobre en contemplant des résultats référendaires des plus serrés, tentèrent de satisfaire le Québec afin d’éviter le pire...en lui proposant encore moins que ce que contenait l’Accord de Charlottetown. Du concept de société distincte qui se voulait une règle interprétative dans l’Accord du Lac Meech, on est alors passé à une société distincte non constitutionnalisée et non appliquée en 1996, au caractère unique du Québec dans l’entente de Calgary de 1998 (non signée par le Québec), à la reconnaissance officielle du pouvoir fédéral de dépenser dans l’Entente sur l’Union sociale en 1999 (non acceptée par le Québec), au refus du fédéral de reconnaître l’existence du déséquilibre fiscal au début du XXIe siècle, au Conseil de la fédération de 2003 (appuyé cette fois par le Québec). Conseil qui fera en sorte de ramener la voix du Québec au niveau de celle de l’Île-du-Prince-Édouard, ce qui illustre fort bien que l’actuel gouvernement québécois adhère à la vision de Trudeau et qu’il est prêt à ce que le Québec soit considéré comme une province comme les autres ! À venir jusqu’à Jean Charest, aucun premier ministre du Québec n’était descendu aussi bas. Tous, sans exception, premiers ministres péquistes comme libéraux, ont toujours tenté de protéger les prérogatives du Québec. Tous ont constaté le mouvement émanant d’Ottawa et via lequel on tentait de faire « rentrer dans le rang » le Québec pour des concessions toujours moindres. Tous ont pourtant toujours refusé de vendre le Québec pour une bouchée de pain... ou pour une simple structure qui ne procure rien de plus au peuple québécois comme l’a fait Jean Charest.
Depuis plus de deux décennies, c’est toute la volonté du Québec de se voir reconnaître comme société distincte et comme l’État principal de l’un des deux peuples ayant donné vie au pacte de 1867 qui est rejetée par le reste du Canada. Depuis plus de deux décennies, les différents gouvernements du Québec ont combattu le mouvement en tentant d’accroître la part de pouvoir de l’État du Québec. Le 11 juillet dernier, en « vrai Canadien » qu’il est, Jean Charest a indiqué qu’il acceptait le mouvement enclenché par Trudeau et que contrairement à ses prédécesseurs québécois, il acceptait que « le Québec rentre dans le rang » sans rien demander en retour. Se faisant, Jean Charest a trahi la vision des siens en échange d’une structure qui lui permettra de côtoyer, une fois l’an, ses homologues des autres provinces. Les claques dans le dos qu’il a reçues la semaine dernière de ses « partenaires » canadiens pour avoir vendu si peu cher la peau des Québécois, il en recevra désormais annuellement...enfin, jusqu’à ce qu’il ose réclamer quoi que ce soit pour les citoyens qu’il est censé représenter. Ce qui revient à dire que Jean Charest a tellement peur de l’échec qu’il a préféré la reddition totale et sans condition à une lutte épique par le truchement de laquelle il n’aurait fait que prouver, une fois de plus, que le Canada anglais et le Québec ne pourront jamais fonctionner au diapason. Ce qui l’aurait combien desservi !
Maintenant que la table est mise, le premier ministre « canadien » du Québec, le fier héritier de Trudeau, renchérira très certainement en posant le dernier jalon de son oeuvre de réintégration à rabais du Québec dans la « famille » canadienne. C’est-à-dire en signant la constitution de 1982. Ainsi, Charest contribuera à constitutionnaliser l’harmonisation de l’État du Québec à la vision de Trudeau, tout comme il contribuera à ce que le Québec soit bel et bien considéré comme une province comme les autres. Devant pareille attitude obséquieuse et irresponsable, les premiers ministres libéraux que furent Jean Lesage et Robert Bourassa doivent très certainement remuer dans leur tombe ! Et j’aime mieux ne pas penser aux tombes de Lévesque et Bourgault...

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C’est la crise finale
Alain Touraine
Les débats de l'Obs
Semaine du jeudi 26 juin 2003 - n°2016
La société civile se laisse guider par la peur. L’Etat, qui a été le principal agent de modernisation de la France, se replie sur la défensive. Comment repenser son rôle?
Comment ne pas voir, derrière les conflits actuels, un problème d’un poids encore plus lourd et dont il n’est même pas certain que la France puisse le résoudre? Ce problème est celui de la gestion du secteur public; celui-ci, peut-être parce qu’il occupe en France une place plus grande que dans les autres pays, résiste à sa nécessaire transformation. L’Etat a été en France à la fois le principal agent de modernisation et presque le seul agent de démocratisation. Non sans erreurs ni excès, mais c’est un fait que la société qu’on appelle aujourd’hui civile a rarement fourni les forces nécessaires au «progrès». Après la Libération, dans un pays appauvri et désorienté, c’est l’Etat qui a relancé la production, développé la recherche, amélioré la connaissance de l’économie et de la société. Nos grands débats ont porté le plus souvent sur le rôle de l’Etat, que ce soit dans sa gestion de l’économie, de l’éducation ou de la santé, que ce soit dans le processus de décolonisation ou encore dans ses rapports avec l’Eglise catholique ou d’autres cultes. Au cours du demi-siècle écoulé, notre société a été transformée avant tout par le succès de l’Etat-providence et la construction de la Sécurité sociale. Il faut ajouter aussitôt que ces puissantes interventions de l’Etat ont répondu, en France comme ailleurs, à la pression du mouvement ouvrier et en particulier des syndicats. La conquête des droits sociaux n’aurait pas été possible sans l’action, souvent révolutionnaire, du mouvement ouvrier et son influence croissante sur la vie politique.
Ce demi-siècle dominé par les réformes sociales de l’Etat s’achève avec l’internationalisation accélérée de la production et des échanges, le développement de nouvelles technologies et le déclin du volontarisme d’Etat. Dès les années 1960, en particulier aux Etats-Unis et en France, on avait assisté à une mise en cause fondamentale de l’autorité, des normes de la vie morale, de l’enseignement, du statut des femmes, de la centralisation administrative. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Essayons de nommer les principales mutations de notre société et surtout celles qui entraînent nécessairement la transformation du rôle de l’Etat.
Pendant des siècles, nous avons orienté notre action vers la domination de la nature; maintenant, notre objectif central concerne notre rapport à nous-mêmes. Nous sommes passés du siècle de Marx au siècle de Freud et nous cherchons à sauver ou à retrouver le sujet personnel, qui risque de perdre le contrôle de lui-même dans le déchaînement de forces incontrôlables.
Dans une économie et même une vie sociale de plus en plus «globalisées», chaque individu et chaque ensemble social veut et doit être reconnu dans ses droits culturels comme dans ses droits sociaux ou civiques. Chacun de nous veut participer à une économie mondialisée sans avoir à renoncer à sa langue, à ses croyances, à ses choix comme à ses héritages culturels. Ce qui implique que soit acceptée une grande diversité d’histoires personnelles et de modes de transformation des sociétés. Il faut rejeter toute tentation de n’accepter que notre propre modèle de développement, car cela conduit à diviser le monde entre le camp du bien et le camp du mal, ce qui ne peut mener qu’à la guerre et à la violence.
Mais cette diversité est inséparable d’une référence centrale à une modernité toujours définie par la séparation d’une politique démocratique par rapport à des communautés, religieuses ou autres, par le respect de la connaissance rationnelle et par l’universalisme des droits reconnus à tous les êtres humains.
Dans une société de «connaissance», le savoir ne peut pas être séparé des conditions de sa découverte et de ses applications. La science est toujours à la fois appliquée et impliquée. Si elle ne se préoccupe pas des demandes du public, elle risque fort d’être rejetée comme étant utilisée par les puissants et non pas au service de tous.
Une société de communication reconnaît l’importance extrême de la relation entre ceux qui interviennent et ceux qui forment le terrain de l’intervention, de l’enseignant et de l’enseigné, du soignant et du malade. Ce qui veut dire que les résultats obtenus par les grandes institutions dépendent de leur fonctionnement interne plus encore que d’inégalités sociales acquises au départ de la vie. Cela est vrai en particulier pour l’école, qui ne peut pas se dispenser d’une réflexion critique sur elle-même.
Si brève que soit cette présentation de quelques transformations de notre culture et de notre société, elle indique la nécessaire évolution en profondeur des grands domaines d’intervention sociale de l’Etat, en particulier l’enseignement, la santé et le travail social. Si de tels changements ne sont pas réalisés, de graves crises apparaissent rapidement; celles-ci paralysent la société, désorganisée par des affrontements de plus en plus impossibles à dénouer.
Individuellement, beaucoup d’enseignants, de médecins ou d’infirmières et de travailleurs sociaux ont participé activement à la création d’un nouvel environnement culturel et social; mais leur action collective et organisée a été plus souvent guidée par la peur des transformations prévues que par l’espoir mis dans un renouvellement du service public. L’appareil d’Etat, qui avait joué un rôle si central dans le développement des libertés et des droits personnels et collectifs, et au service de l’égalité, devient de plus en plus le gardien des anciennes figures d’Etat et un mur de défense contre les nouvelles sensibilités et les revendications des catégories les plus défavorisées. Les enseignants, comme les soignants et beaucoup d’autres, sont à la fois les victimes et les soutiens d’une conception inadaptée des interventions de l’Etat. Et on peut parler dans les mêmes termes des gestionnaires ou encore des «consommateurs» des services publics.
Au moment où triomphe, chaque année plus nettement, ce qu’on a appelé l’esprit républicain, il faut, en allant dans un sens opposé, reconnaître à tous des droits culturels, comme nous avons reconnu au cours du dernier siècle les droits sociaux des travailleurs. Ces thèmes culturels sont plus présents dans les professions qui exercent leur activité sur d’autres êtres humains plutôt que sur des objets. Les enseignants, les médecins et autres soignants, les travailleurs sociaux comme ceux qui agissent dans le domaine des médias doivent être les principaux porteurs de la nouvelle civilisation qui se crée; mais ils peuvent constituer aussi une petite-bourgeoisie d’Etat soucieuse surtout de s’opposer aux demandes venues d’en bas et d’ailleurs. L’Etat est devenu le principal défenseur des anciennes formes de pensée et d’organisation sociales. Les problèmes que j’évoque ici ne sont qu’indirectement reliés à la question des retraites, mais ils peuvent bloquer la société, si on ne sait pas les comprendre, et empêcher toute solution aussi bien du problème des retraites que d’autres problèmes sociaux fondamentaux.
Il faut indiquer – au moins brièvement – comment les transformations évoquées ici peuvent être mises en œuvre. On peut d’abord dire qu’il faut introduire la confiance et la responsabilité là où règnent encore aujourd’hui la défiance et le règlement. Ce qui signifie concrètement que chacune des unités qui mène une intervention publique dans la vie sociale devrait être gérée par un comité de citoyens, par des associations à but non lucratif – car la recherche du profit doit être bannie de ces domaines liés étroitement à la dignité des êtres humains. Ces comités et associations doivent pouvoir faire appel à des équipes professionnelles librement constituées mais dont chaque membre doit être protégé par un statut national. On trouve déjà aux Pays-Bas des exemples importants et réussis de ce type d’organisation dans divers secteurs de la gestion publique.
Cessons de nous demander quels acteurs sont responsables de la paralysie et de la crise actuelle. Nous sommes tous responsables, parce que nous participons tous à la conception et au fonctionnement des grands services publics qui sont en crise; c’est d’un changement culturel général que nous avons besoin. Le moment actuel peut apparaître comme mal choisi pour réfléchir aux problèmes les plus généraux, qui sont aussi les plus difficiles à résoudre rapidement. Mais on peut défendre l’opinion contraire, à savoir que les problèmes particuliers d’aujourd’hui se placent dans un contexte qui rend presque impossible leur résolution. Comment avons-nous pu attendre aussi longtemps pour redéfinir les finalités et les méthodes des interventions de l’Etat? Comment avons-nous pu penser que nous n’avions à choisir qu’entre l’étatisme hérité du passé et un règne du marché dont les aspects négatifs sont de plus en plus visibles? Notre objectif principal ne doit pas être de diminuer le rôle de l’Etat dans la société, mais de définir et de faire fonctionner des formes de gestion plus «civiles» de la dépense publique. A. T.
Alain Touraine, fondateur du Cadis, est directeur d’études à l’Ehess. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont: «Sociologie de l’action», 1965, «le Mouvement de Mai ou le Communisme utopique», 1968, «Production de la société», 1973, publiés au Seuil, et «Critique de la modernité», 1992, «la Recherche de soi. Dialogue avec le sujet» (avec Farhad Khosrokhavar, 2000, Fayard).

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L'effet Charest
Gilbert Lavoie
Le Soleil lundi 14 juillet 2003
Politesse ou virage majeur dans les relations fédérales-provinciales ? On ne le saura qu'à l'usage. Mais le fait demeure que personne ne prévoyait que les premiers ministres des provinces accepteraient aussi rapidement la proposition de Jean Charest de créer un Conseil de la fédération. Et encore moins qu'ils se donneraient un échéancier aussi serré que trois mois pour accoucher du nouveau-né. L'acte de fondation sera signé à Québec, le 24 octobre.
Il est clair que l'élection d'un premier ministre fédéraliste à Québec a joué dans cette décision. En déclarant tout haut qu'il leur était auparavant impossible, aux côtés de Bernard Landry, de reconnaître publiquement les torts du fédéralisme canadien, les premiers ministres anglophones se sont donné une obligation : celle de profiter de l'arrivée de Jean Charest pour faire bouger les choses. Malgré les réticences de certains, dont Bernard Lord, le projet d'un Conseil de la fédération a reçu un appui enthousiaste du Manitoba et de la Colombie-Britannique. Jean Charest a bien manoeuvré.
Le premier ministre québécois s'inscrit ainsi dans le cheminement de Jean Lesage, issu lui aussi du gouvernement fédéral, qui avait présidé à la création de la Conférence des premiers ministres. Il aura fallu 40 ans pour passer à une autre étape. Il est tout de même révélateur de voir que ce sont des politiciens fédéraux, passés sur la scène provinciale, qui ressentent le besoin de mieux coordonner l'action des provinces face au pouvoir central. Ils connaissent la nature de la bête...
Cela dit, le Conseil de la fédération n'aura de l'influence que s'il est appuyé par une volonté politique soutenue. En raison même de sa connaissance du Canada anglais, Jean Charest voudra y jouer un rôle de premier plan. Après avoir oeuvré aussi longtemps sur la scène fédérale et dirigé un parti national, le chef du PLQ rêve d'exercer une influence à l'extérieur du Québec. Il jouit d'une notoriété et d'un bilinguisme qui lui faciliteront la tâche.
On l'a constaté vendredi dans la réaction de Bernard Landry, les souverainistes verront dans chaque divergence entre les provinces une preuve que le Conseil de la fédération ne sera jamais efficace. Et chaque point de consensus sera interprété comme une soumission, comme une admission que le Québec n'est qu'une province comme les autres. Inutile de s'en inquiéter, c'est la réaction d'un parti qui a passé la dernière année à tenter de faire croire à ses militants que le salut passerait par un hypothétique référendum en 2005. L'option souverainiste est dans un cul-de-sac depuis le référendum de 1995, et il est temps qu'un autre gouvernement tende des perches dans une autre direction.
Mais le plus grand obstacle qui guette l'initiative des provinces vient toujours d'Ottawa... et des provinces elles-mêmes. Malgré le consensus de Charlottetown, les premiers ministres provinciaux ont trop souvent la tentation de faire des ententes individuelles avec le gouvernement central, au détriment de leurs voisins et des juridictions. C'est probablement ce à quoi faisait allusion Jean Chrétien, samedi, quand il a déclaré que son conseil de la fédération, il le tenait à 50 000 pieds dans les airs, pendant ses voyages à l'étranger avec Team Canada. Ces " ententes sous la table " ne servent bien que l'agenda du gouvernement central.
Le Conseil de la fédération n'aura de succès que si on comprend bien qu'il n'est pas la panacée au blocage constitutionnel de 1980, ou la réponse à la valse-hésitation des Québécois entre la souveraineté et le fédéralisme.
Le sain équilibre entre le pouvoir fédéral et celui des provinces exige une meilleure concertation à tous les niveaux, que ce soit interprovincial ou fédéral-provincial. À défaut d'une volonté en ce sens du gouvernement fédéral, l'initiative vient aujourd'hui des provinces. Malgré ce qu'en pensent ses critiques, la mise sur pied du Conseil de la fédération doit déranger bien du monde à Ottawa. Mais son succès et sa survie dépendront avant tout de la capacité de rassembler les provinces autour d'objectifs communs. Là comme ailleurs, tout sera donc fonction de la qualité du leadership qui y sera exercé.
GLavoie@lesoleil.com

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L'entrevue
Le visage du militantisme
L'essayiste Brian K. Murphy pose un regard lucide sur la jeune génération d'activistes
Clairandrée Cauchy
LE DEVOIR lundi 14 juillet 2003
L'essayiste et organisateur communautaire Brian K. Murphy estime que la jeune génération de militants est peut-être arrivée à résoudre des dilemmes à l'origine du désengagement de plusieurs militants des années 1960-70, qui ont dû choisir entre confort personnel et engagement politique. Seule ombre au tableau, selon M. Murphy: ils n'investissent pas le champ politique, qui constitue pourtant un outil de changement social important.
Philosophe de l'activisme ou activiste philosophe, l'Ontarien Brian K. Murphy a vu le visage du militantisme se transformer au cours des années. Le quinquagénaire s'exprime d'un ton posé, dans la langue de Shakespeare. Il a le calme du militant qui en a vu d'autres et l'optimisme de celui qui a foi en l'humanité. Auteur de l'essai De la pensée à l'action, la personne au coeur du changement social, Brian K. Murphy travaille pour l'organisme de coopération internationale Interpares, qui intervient surtout dans les pays touchés par la guerre civile, en Amérique latine et en Afrique.
En militant d'expérience - il a commencé à s'impliquer en 1968 -, il pose un regard lucide sur la jeune génération d'activistes.
Libertaires dans leur mode d'organisation, les militants d'aujourd'hui épousent plusieurs causes. Tout en s'engageant dans des organismes locaux, ils ont notamment manifesté contre la guerre en Irak, dénoncé la crise du logement, et ils envahiront bientôt les rues de Montréal lors de la réunion des ministres du Commerce de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
«Ils arrivent au militantisme avec une analyse globale des problématiques. La perte de souveraineté nationale, la résurgence des empires, les fermetures d'usines, l'influence des compagnies pharmaceutiques sur les systèmes de santé, les mouvements de privatisation. Les gens voient que ces enjeux sont liés», observe l'auteur, récemment de passage à Montréal pour prononcer la conférence d'ouverture du Colloque de l'Institut sur le développement communautaire de l'Université Concordia.
A contrario, les militants des années 1960 et 70 se mobilisaient autour d'enjeux bien précis, très souvent liés à un aspect de leur identité comme l'origine ethnique, le sexe ou la classe sociale, rappelle M. Murphy. Les organisations où ils s'impliquaient étaient aussi assez hiérarchisées: «Il y avait les leaders et ceux qui les suivaient. C'était assez patriarcal, dominé par les hommes», se rappelle-t-il.
Intervenir à plusieurs niveaux
La mondialisation permet aux différents niveaux de gouvernement de se dégager de leurs responsabilités, souligne M. Murphy. «Par les traités internationaux, on restreint la capacité d'intervention des États de veiller au bien-être de leurs citoyens. On renvoie aussi des responsabilités sociales au niveau municipal, sans pour autant que les ressources les accompagnent.»
Cette approche oblige les mouvements sociaux à diversifier leurs moyens d'action. «Les groupes communautaires qui interviennent au niveau local, auprès de la population la plus vulnérable constituée des gens de la rue, des vieux, des toxicomanes, doivent demander des ressources à un gouvernement qui n'en a pas; c'est difficile.» L'organisateur communautaire constate que ces groupes en viennent à militer à la fois concrètement au niveau local et à un autre niveau, plus idéologique.
L'activiste philosophe met en garde ses compagnons contre la tentation de livrer uniquement des batailles ponctuelles et de mesurer les défaites ainsi que les victoires à l'aune des résultats à court terme. «Plusieurs des personnes qui ont manifesté contre la guerre en Irak ont pu percevoir l'invasion de ce pays comme une défaite. Mais on ne peut juger de l'efficacité des actions sur du court terme. Il faut voir nos actions dans une longue rivière de changement social pour ne pas se laisser emporter par le découragement.» Il souligne que, du seul fait de leur présence, les manifestants pacifistes ont fait preuve d'humanité. «On n'agit pas seulement pour atteindre un but. Mais aussi parce que cela fait du bien.»
L'apport du féminisme
En plus de multiplier les fronts, la nouvelle génération a aussi bien intégré le credo féministe: le privé est politique. Elle ne se contente pas d'épouser une cause ou de brandir un discours, elle intègre les valeurs défendues dans sa vie quotidienne.
«Cela rend les élites politiques et mêmes sociales très nerveuses. Généralement, ces gens n'aiment pas l'idée qu'il y ait des émotions en politique, que le personnel et le politique puissent être liés. Ils préféreraient que cela reste dans un cadre bien défini.»
Contrairement à bon nombre de soixante-huitards qui se sont assagis et ont troqué les pancartes contre la maison en banlieue, Brian K. Murphy pense que les militants d'aujourd'hui seront encore actifs dans une trentaine d'années parce qu'il n'y a pas de conflit entre leur engagement et leur vie personnelle. «Ils prennent déjà soin d'eux. Le choix qu'ils auront à faire en vieillissant est moins draconien», soutient-il, en rappelant toutefois que, tout comme lui, plusieurs personnes ont traversé les décennies en continuant de porter le chapeau de l'engagement social.
«Les jeunes militants montrent aux plus vieilles générations qu'il est possible d'avoir du plaisir tout en militant», poursuit l'organisateur communautaire.
Contrairement à la perception largement véhiculée dans les médias voulant que les militants soient «anti-tout», Brian K. Murphy considère qu'ils ne se contentent pas de résister à la montée de l'individualisme mais qu'ils créent des alternatives. Le commerce équitable ou l'engouement pour l'alimentation biologique illustrent bien ce mode de vie militant.
Investir la politique électorale
Si la sphère privée entre dans le champ d'action du militant, la sphère politique est quant à elle encore taboue. «Il ne fait absolument pas confiance à la politique électorale», observe M. Murphy.
Pourtant, il serait grand temps, selon lui, que les militants «se réapproprient la loi afin qu'elle serve le peuple. Il y a beaucoup de pouvoir là, même si les ressources n'y sont pas. C'est là que le peuple peut avoir le plus d'impact».
À l'occasion de son travail à Interpares, M. Murphy est intervenu à quelques reprises dans des pays d'Amérique latine qui se relevaient d'une guerre civile. Il note qu'à ce moment, les mouvements populaires sont appelés à désigner parmi eux des personnes qui les représenteront en politique électorale.
«Nous devons faire attention de ne pas choisir des politiciens qui portent une chemise susceptible d'être retournée. Un peu comme ce qui se fait dans ces pays, nous devons choisir nos politiciens dans nos propres rangs et les appuyer sur la scène électorale», croit l'activiste.
Mais attention, cela ne signifie pas pour autant que les militants doivent quitter la rue pour envahir en masse les partis politique, nuance-t-il. «Je ne dirai jamais aux jeunes activistes de choisir, que le temps du terrain de jeu est terminé et qu'il faut entrer dans la vraie vie. Le terrain de jeu, c'est la vraie vie.
«Pour rester connectés à la réalité, la nouvelle politique va devoir cohabiter avec un mouvement de la rue qui est là pour longtemps. Et cela, c'est très positif.»

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Le fin mot de l'histoire:
«Bouter les Anglais hors de France»
-- Jeanne d'Arc
Pierre Rousseau
Historien et archiviste
LE DEVOIR lundi 14 juillet 2003
L'histoire, la grande, retient souvent quelques phrases qui traversent le temps, mais dont le contexte s'efface des mémoires. Le Devoir publie, tous les lundis de l'été, des textes qui rappellent où, quand, comment, pourquoi des paroles qui deviendront célèbres ont été prononcées.
Au début du XVe siècle, la France et l'Angleterre s'opposent depuis plus de soixante ans, mis à part quelques périodes de trêve, dans ce conflit qui deviendra célèbre sous le nom de guerre de Cent Ans.
Les débuts sont pénibles pour la France qui subit une série de défaites. Elle se relève toutefois sous Charles V grâce au valeureux homme de guerre Bertrand Du Guesclin qui lui redonne plusieurs régions tombées jadis aux mains des Anglais. La situation redevient difficile lorsque le roi Charles VI est frappé de folie. Armagnacs et Bourguignons, deux partis rivaux, ne font rien pour améliorer les choses lorsque, désireux de prendre le contrôle du Conseil du roi et donc de la Couronne, ils plongent la France en pleine guerre civile. Profitant de la situation, le roi d'Angleterre, Henri V, remporte la victoire d'Azincourt puis impose, en 1420, le traité de Troyes qui fait de lui l'héritier de la Couronne de France. Le fils de Charles VI est déshérité. Naturellement, le dauphin Charles refuse de reconnaître ce traité et obtient l'appui du centre et du Sud de la France. De son côté, Henri V, allié aux Bourguignons, est maître du Nord et de l'Ouest du pays.
En 1429, Orléans est donc la seule ville du Nord encore fidèle au dauphin Charles. Malheureusement, elle subit un siège depuis plusieurs mois et est sur le point de capituler. Si Orléans tombe, les Anglais auront le champ libre vers le Sud et c'en sera fait des espoirs de Charles de monter sur le trône de France. Menacée de passer sous la domination d'un roi anglais, la France est dans une position désespérée. C'est alors qu'une rumeur court. Une jeune fille serait en route pour libérer Orléans. On la surnomme... la Pucelle.
À cette époque, il y a quelques années déjà que cette jeune fille, appelée Jeanne d'Arc, a entendu pour la première fois les voix de l'Archange saint Michel et des saintes Catherine et Marguerite. Mais cette fois, elle assume la mission que lui confie Dieu et ne cache plus qu'elle doit chasser les Anglais et faire sacrer le dauphin Charles roi de France.
Jeanne quitte donc sa ville natale de Domrémy dans l'espoir de rencontrer le dauphin. Une première rencontre a lieu au cours de laquelle Jeanne, qui n'a jamais vu Charles, le reconnaît parmi de nombreux courtisans. Mais avant d'écouter davantage la jeune fille, il faut être bien certain de sa bonne foi. De doctes hommes d'Église l'interrogent afin de vérifier si les voix entendues sont bien divines et non démoniaques. Une fois ceux-ci satisfaits, on décide qu'il serait tout de même plus prudent que les dames de la cour, assistées d'une sage-femme, examinent Jeanne pour s'assurer de sa virginité. On est persuadé, à cette époque, que le commerce avec le diable laisse nécessairement des traces physiques sur celle qui s'y adonne. Après examen, il est établi que Jeanne a bel et bien son pucelage. Elle n'a pas été possédée par le diable. Elle n'est pas une sorcière. Convaincu, Charles lui confie une armée et l'envoie délivrer Orléans.
Le 29 avril 1429, Jeanne d'Arc et l'avant-garde de son armée réussissent à pénétrer dans la ville assiégée. Aussitôt, la population reprend courage. Orléans, qui était sur le point de capituler, défendra désormais chèrement sa liberté. Mais avant d'engager le combat, Jeanne tente une ultime manoeuvre diplomatique. Elle fait porter aux assiégeants le message suivant : «Rendez à la Pucelle ci envoyée de par Dieu les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France... Je suis ci venue de par Dieu le roi du Ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France !» Pour seule réponse les Anglais lui font tenir quelques belles grossièretés. Il en faudrait pourtant bien davantage pour décontenancer une jeune fille dont l'inspiration lui vient directement de Dieu. Ainsi, à partir de maintenant, seules les armes parleront.
Dès le 4 mai, les troupes françaises prennent la bastide Saint-Loup, une de ces fortifications construites par les assiégeants anglais autour de la ville. Le surlendemain, c'est la bastide des Augustins qui tombe aux mains des Français. Puis c'est la journée décisive du 7 mai. Se portant à l'assaut de la bastide des Tourelles, Jeanne est blessée d'un tir d'arbalète. Malgré la souffrance, elle continue d'avancer. Inspirés, ses hommes déferlent sur l'armée anglaise qui doit encore une fois reculer. Enfin, le 8 mai, alors que les deux armées se font face, les Anglais, soudain, s'en vont sans combattre. Orléans est libérée.
La mission de Jeanne n'est toutefois pas terminée. Elle doit encore faire sacrer le dauphin Charles roi de France. Mais, comme le veut la coutume, le sacre doit avoir lieu à Reims qui, pour le moment, est toujours entourée de possessions anglo-bourguignonnes donc ennemies.
C'est alors le chemin des victoires. Jargeau, Meung, Beaugency, les unes après les autres toutes les villes se soumettent devant l'étendard blanc de la Pucelle. Et c'est la magnifique victoire de Patay qui venge la défaite d'Azincourt. Puis Troyes, cette ville symbolique où avait été signé neuf ans plus tôt le traité qui déshéritait Charles, se rend à son tour. Désormais, plus rien ne s'érige devant lui. Le 17 juillet 1429, le dauphin, Jeanne d'Arc à ses côtés, est sacré roi de France dans la cathédrale de Reims. Plus personne ne peut contester la légitimité de sa couronne. Par ce sacre à Reims, Charles VII est le seul et vrai souverain de France, et ce, de par le bon vouloir de Dieu. Jeanne a rempli sa mission.
La suite est bien connue. Jeanne est faite prisonnière par les Bourguignons sans que Charles VII, qui lui doit pourtant sa couronne, ne tente quoi que ce soit pour la secourir. Vendue aux Anglais, ces derniers la font périr sur le bûcher le 30 mai 1431 à Rouen. Elle est toutefois réhabilitée en 1456. Béatifiée en 1909, elle est finalement canonisée en 1920 par le pape Benoît XV.

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Selon le ministre Coderre
Les Canadiens auront une carte d'identité nationale
Presse Canadienne Le dimanche 13 juillet 2003
D'ici 2005, les Canadiens auront une carte nationale d'identité à haute sécurité. C'est ce qu'a affirmé le ministre de l'Immigration, Denis Coderre, au Toronto Sun.
Le ministre a déclaré au quotidien que la demande internationale de mesures de sécurité renforcées signifie que les Canadiens doivent envisager l'adoption d'un moyen d'identification faisant appel à la haute technologie.
Les Canadiens voyagent beaucoup et un jour, ils vont se faire demander une pièce d'identité propre à eux, selon M. Coderre. «Au cours des cinq prochaines années, il va très certainement y avoir des pays industrialisés qui vont exiger ce genre de pièces», a-t-il prédit.
Des membres d'un comité permanent de la Chambre des communes sur l'immigration rentrent justement d'une mission de deux semaines en Europe, où ils ont étudié le recours aux cartes d'identité nationales.
Selon le député conservateur Gerald Keddy, qui était du voyage, le gouvernement canadien ira de l'avant avec une carte qui pourrait comprendre un dispositif de sécurité biométrique, notamment de reconnaissance faciale.
Expect national ID card by 2005, Coderre says
CTV.ca News Staff 14.7.2003
Canadians could be carrying a new, sophisticated form of identification by 2005. Immigration Minister Denis Coderre says a national identification card -- equipped with the latest security features -- is on the way.
Coderre told Sun Media the proposed ID cards -- complete with biometric security safeguards -- would make it easier for Canadians to enter foreign countries. In fact, within five years you won't be able to enter a major industrialized country without one, Coderre said.
Biometric data identifies individuals through physical traits, such as fingerprints or retinal patterns.
While the minister concedes Canadians are generally cautious about giving personal information to governments, he says the country has become much more security conscious since the terrorist attacks in the U.S. on September 11, 2001.
The 2005 time frame suggests Ottawa is preparing its own measures to coincide with revamped entrance-exit controls the U.S. plans to institute the same year. The Americans have said that Canadians would be exempt from new screening measures.
The national ID card idea has already generated a lot of debate. When he was privacy commissioner, George Radwanksi warned the scheme raised the spectre of an authoritarian state where citizens are stopped in the street and asked for their papers.
Critics also raise the issues of whether the ID program will be voluntary or mandatory, what kind of security features it will have and whether its personal information will be contained and secure in a single government database.
Members of the Commons immigration committee have just returned from a two-week European fact-finding mission on national ID cards. They visited Germany, Britain, Greece, Italy and Poland.
Coderre says he will wait for the report from the Commons committee before making any formal announcement.
A conference on the national ID card is scheduled for the fall.
With a report from The Canadian Press